Une Transeuropéenne

LE DANUBE - ( LOM - TOUTRAKAN - CONSTANTA )

Mardi 2 Septembre
Lom – Oriakhovo (679)
Le jour est là depuis quelques heures ; sans précipitation, nous levons le camp et reprenons le fil de l’eau. Nous laissons plusieurs barges de lignite, elles sont chargées à ras ; impressionnant. Elles arrivent d’Ukraine ou de Roumanie et iront alimenter les centrales périmées de leur mauvais combustible. Bonjour Kyoto. A main gauche nous sentons la rive s’effacer dans la végétation, nous longeons, sur plus de 20 km, une des nombreuses forêts alluviales du Danube, ces espaces impénétrables dotés d’un biotope exceptionnel. Les arbres, telle la mangrove, viennent puiser, de tout leur être, l’eau du fleuve et font barrage à toute exploration, pourtant on devine derrière des lagunes, des eaux endormies.
Nous passons devant le port de Kozloduy. Là est amarré le « Radetzky », un bateau-musée relatant la vie du poète révolutionnaire Christo Botev, héros bulgare, mort pour libérer la Bulgarie du joug ottoman. Né à Kalofer en 1848, fils de Botio Petkov, éminent écrivain et pédagogue et de Ivanka Dryankova à laquelle il dédia sa première oeuvre poétique, « A ma mère ». Vers 1867 il se rend en Roumanie où il poursuit ses études, travaille et fait la connaissance d'émigrés militants.
 
                                   
 
 
Il édite plusieurs journaux, dont Boudilnik (Le réveil), un journal satirique. Il écrit des poésies révolutionnaires, des récits, des feuilletons. En avril 1876 se prépare l'insurrection pour libérer le pays du joug étranger, laissant femme et enfant pour mener le combat, Christo Botev réunit un bataillon de 205 hommes avec lequel il s'empare sans violence du bateau autrichien « Radetzki » pour atteindre la rive bulgare du Danube. Après de rudes combats sur le Balkan, il est tué en juin 1876. Cette insurrection d'avril fut réprimée de façon sanglante par les Turcs ; environ 30 000 personnes périrent, dont  un grand nombre  de femmes et d'enfants ; de nombreux villages furent incendiés. Cependant, ces atrocités eurent le mérite d'éveiller la compassion des pays étrangers. La guerre russo-turque qui s'en est suivie a emmené à l'indépendance de la Bulgarie, le 3 mars 1878, officialisée par le traité de San Stefano.

Le peuple bulgare n'est pas dans le tombeau de son passé, mais dans le berceau de son avenir ...

Ce poème était-il prémonitoire ?

Là-bas dans le Balkan, il est toujours vivant.
Mais il gît et gémit, il est couvert de sang ;
Sa poitrine est percée d'une affreuse blessure.
Frappé dans sa jeunesse, il vit, notre héros.
Sur la terre asservie ! Le héros va mourir,
Il va aussi mourir... Mais tais-toi, ô mon cœur,
Car celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas, ne peut pas mourir ! Que sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature !
Que les poètes le célèbrent dans leurs chants !

(Traduit par Paul Eluard)

Après Kozloduy, les cartes sont muettes, elles ne mentionnent plus de ports ou de pontons. Nous avons bien noté des points pour ancrer en toute tranquillité, mais le Danube est au plus bas, ce qui rend notre plan caduc. Aucun lieu protégé ne peut nous accueillir, les sondeurs indiquent beaucoup de hauts-fonds et des bancs de sable sont apparus là où nous pensions mouiller. Faute de trouver un lieu idyllique, nous nous arrêterons à Oriakhovo, en Bulgarie, un port qui est aussi un point de transit pour le ferry qui fait la navette entre les deux rives, entre les deux pays. Un ponton identique à celui du matin a tout de suite attiré Romar1. Nous y débarquons. Pas âme qui vive dans cette zone portuaire aux effluves d’égout. Derrière, un bâtiment porte la mention « douane », le planton d’accueil qui regarde la télé m’indique d’un geste un escalier. En haut : un vaste bureau, 3  femmes en uniforme, elles sont assises sur leur bureau et me regardent, statufiées, elles tournent alors dans un parfait ballet, la tête vers un homme qui s’affaire dans un coin sur un clavier. Il ne semble pas s’être aperçu de ma présence, il doit être un peu bourru, pensé-je. Au bout d’une dizaine de secondes, j’entends « Que puis-je pour vous ? » dans un français impeccable. Tout va soudainement mieux. L’homme ne pouvant s’engager sur ma demande me prie de le suivre dans un bâtiment annexe, à l’évidence désaffecté, murs lézardés, portes défoncées, vitres brisées ; c’est là que réside la police des frontières, gardienne du ponton. Il frappe à l’unique porte encore entière, entre, tape du poing sur le comptoir pour sortir de leur torpeur estivale les deux fonctionnaires de service ; après moult échanges, ceux-ci nous accordent le droit de rester 24 h au ponton, mais nous devons présenter les papiers du bateau et la crew-list, on sent là une demande purement formelle pour ne pas dire existentielle. L’important est d’avoir droit au ponton.
Après la sieste, nous pouvons explorer la ville, il nous faut gravir une rue partiellement abandonnée pourvue de pavés déchaussés. En haut, notre objectif : retirer de la monnaie locale, des Levas (2 L pour 1 €), heureusement, en ces contrées, les automates sont nombreux. Nous visitons du regard ce centre ville qui n’en est pas un et allons nous rafraîchir à une terrasse qui domine magnifiquement le port et le Danube. « Exceptionnel » pour Koss. Le soir nous dînons à bord, la nuit est douce et la clarté nocturne invite à la rêverie.
 
 
 
Mercredi 3 Septembre
Oriakhovo – Somovit (PK 606)
Ce matin, nous sommes réveillés par le barrissement des premiers ferries qui rabotent de leur rampe d’accès le macadam, pour que puissent descendre les cohortes de semi remorques. Les deux terminaux sont gonflés de camions en attente. Comme les autres jours une légère brume matinale recouvre le Danube, il suffit d’attendre un peu qu’elle se dissipe pour larguer les amarres. Les pièges sont, sur cette partie du fleuve, assez nombreux. Le soleil rasant du matin, l’irisation de la surface, le niveau très bas du Danube, les balises manquantes, les points kilométriques disparus, les bancs de sable déplacés, rendent le positionnement et la navigation difficiles. En l’absence de repères, d’indices, subreptissement s’installe un malaise, une indicible interrogation, un voile sur l’horizon, nous faut il stopper et attendre un hypothétique convoi, parfois un scintillement, un miroitement, un trait de courant vous délivre une option, doucement vous vous engagez et ouvrez les flots, avec, parfois, cette sensation d’être le premier à l’emprunter, à ouvrir une nouvelle voie. L’après-midi avance et nous n’avons pas une folle envie d’aller nous placer sous le voile de fumée des usines chimiques de Turnu-Magurele. Faute de trouver un ponton adéquat à Somovit, nous ancrons en face, derrière l’île roumaine de Calnovat, le lieu est très bien, sauvage et protégé du vent et des remous. Avec 4 m de fond à 10 m du bord, le mouillage nous permet de mettre les annexes en ligne pour aller sur la rive. Comme par hasard, peu après notre arrivée, un véhicule de la police prend position sur la rive roumaine, il y reste deux heures, et à la tombée de la nuit, une petite mais puissante embarcation de la police des frontières arrive : contrôle des papiers. En discutant dans notre charabia international, nous apprenons que leur bateau a été financé à 50% par la Communauté européenne, diplomatiquement nous leur faisons comprendre que la CEE est généreuse, ils allègent la procédure. A la nuit tombée, une autre embarcation longe le bord avec moult épuisettes et filets, nous ne connaîtrons pas leur quête, mais une intense activité nocturne semble habiter le fleuve. Piratage, braconnage, passages clandestins ?
 
  LA CORVÉE D'EAU
 
 
Jeudi 4 Septembre
Ile de Calnavat en face de Somovit – Svistov (PK 554)
Nous levons l’ancre de bonne heure pour rejoindre Rousse, et, surprise, en sortant de notre havre, nous découvrons qu’un bateau de la police roumaine est stationné à 10 m de notre mouillage, derrière l’île. Sans tomber dans la parano, nous commençons à trouver que cela fait beaucoup…
Nous longeons quelques hauts coteaux de grès blanc creusés de cavernes troglodytiques. A Nikopol, les récits décrivent un secteur apocalyptique, il y a bien les cheminées fumantes du complexe chimique roumain de Turnu Magurele, mais ces cheminées ne sont pas plus belles ou plus malodorantes que celle du Rhône, du Rhin ou de la Ruhr… Par contre les squelettes rouillés des bâtiments en ruine fleurent bon le productivisme industriel. Nous parvenons à Svishtov (BG) en face de Zimnicéa (RO), un vieux remorqueur ukrainien quitte justement le ponton n° 2. Avec Koss, nous filons illico nous informer s’il est possible d’y rester la nuit, nous montons à un bureau décati qui s’avère être celui du capitaine du port. Arrivent, dans l’ordre, un douanier qui désire voir les passeports, un civil qui demande la crew-list. Le capitaine, qui ne veut pas paraître en reste, demande les papiers du bateau. S’ensuit un long échange avec la langue non officielle des signes, fous rires garantis. En fait, ils ne comprennent pas les nouvelles règles qu’exige l’Europe et qui leur réclament une plus grande vigilance aux frontières. Les formalités accomplies, le capitaine nous serre la main comme pour nous montrer son bonheur de nous voir là, il nous propose l’électricité et nous branche sur son bateau de service. Une bonne heure plus tard, un gradé arrive, essoufflé, à l’embarcadère, c’est le chef douanier, il sue la vieille école, celle qui n’a pas tout compris à la transition politique, il veut reprendre la procédure à zéro. S’installe une légère confusion : au mot « Europe » il comprend que ses fonctions et son pouvoir ne sont plus les mêmes, il tourne les talons et repart dans ses foyers avec sa mallette noire et sa chemise blanche ruisselante…
La ville de 30 000 habitants est implantée sur plusieurs collines, nous empruntons la passerelle pour monter dans le centre, traversons un théâtre antique récemment reconstitué, puis le rectorat, les jardins de la tour de l’horloge et arrivons au cœur d’une ville jeune et en pleine mutation. Les rues et les grandes places sont bordées de terrasses où les nombreuses serveuses qui semblent issues d’un casting racolent le client. A éviter : le « Guinness club »… Pour information, le oui bulgare se dit Da en tournant la tête comme pour dire « non ». Attention à ce casse-tête, il peut avoir des répercussions dans votre assiette et dans vos verres.
 
 
 
Vendredi 5 Septembre
Svistov -Roussé (496)
Notre étape est courte mais suffisante, tant il y a de pièges en cette période d’étiage. Peu après notre départ, nous abordons une zone délicate : absence de balise, cartes pas à jour, îles et bancs de sable déplacés. Dilemme : point de commerciaux pour nous guider, il faut choisir. Après une valse hésitation nous optons pour le bras rive gauche, le choix semble bon. Nous apprendrons le soir que le chenal est en fait sur l’autre rive. A l’approche de Roussé, sur la rive bulgare, règne une intense activité sur le fleuve, beaucoup de barges sont ancrées en son milieu, des pousseurs manoeuvrent, des ferries font la navette avec Giurgiu, l’industrieuse ville roumaine. Par chance, les cheminées réputées, là aussi, pour enfumer la vallée, ne crachent rien. Au PK 496, après le fanal, nous trouvons le vieux bassin qui abrite les 3 pontons jaunes du « Yacht-club de Ruse Elit ». Ils sont bien garnis, le «Rumbalotte » de Mike et Ulla est là, le « Tomavi » d’Elin et Palle aussi, s’y trouve également le « Lone » un kotter danois de Willie et Lone. Mais cette saturation ne désarme pas Boiko, le capitaine de la marina. Il saute de bateau en bateau, déplace, remue des barques et  nous fait une place. Romar1 se retrouve à couple avec Rumbalotte.
 
LE PALAIS DE JUSTICE DE RUSE 
 
 
 
RUSE
 
 
 
Samedi 6 Septembre
Nous décidons de prolonger notre séjour pour mieux cerner cette ville de 170 000 habitants. Le quartier du port, en l’absence de l’entretien le plus élémentaire, semble voué au désespoir et s’enfonce doucement dans la déprimante végétation des friches industrielles, mais au-dessus, Ruse (prononcer Roussé) bouge, bouillonne. Partout, par fines touches, la ville semble revenir de lointaines décennies et renaître de ses cendres par de multiples réhabilitations. Les façades ravalent l’ocre et les couleurs, les cariatides reprennent vie, les menuiseries rappellent la splendeur passée et retrouvée, les édifices retrouvent ainsi leur subtil équilibre. Ruse renforce lentement son identité, affirme un caractère oublié fort de nouveaux éclats. Les larges avenues, les grandes places possèdent cette symétrie contemporaine que ponctuent de superbes édifices aux styles Classique, Baroque, Renaissance, Gothique et Rococo, avec un hommage appuyé à l’architecture dite de Renaissance nationale dont le Palais de Justice est le plus bel exemple. Le centre-ville est constitué d’une très longue rue piétonne dans laquelle toutes les grandes multinationales ont trouvé vitrine, des boutiques dont la jeunesse est friande. On sent que les commerces à caractère oriental d’hier ont été confinés dans les arrière-cours, renvoyés dans les rues annexes ou refoulés en périphérie. Le vaste programme de restauration en cours est accompagné d’une rénovation de l’éclairage public, les demeures les plus représentatives prennent, la nuit, des éclats colorés vénitiens. Ruse surprend par son caractère multi ethnique, mélange de cultures bulgares et roumaines. Cette impression n’est pas seulement nôtre car elle était déjà celle de l’écrivain Elias Canetti, natif d’ici, qui a écrit: « Avec l’aide d’Isaac Babbel j’ai compris que Rousstchouk (Ruse) était la première fenêtre à travers laquelle je regardais toutes les races, j’écoutais toutes les langues, j’apprenais toutes les coutumes, j’ai connu toutes les nations qui ont réussi, à leur façon, à faire une bonne équipe dans ce micro cosmos. »
 
 
Dimanche 7 Septembre
Ruse (BG) – Toutrakan (BG)(433)
Adieu Boiko, adieu Ruse. Boiko, la moustache courte dissimulée dans un ancien rasage est mélancolique, la petite flottille, probablement la dernière de la saison quitte ses pontons jaunes, sous l’objectif nourri du maître des lieux, cela complètera son livre d’or et son web. Nous passons sous la tour de contrôle du port et dédaignons rive gauche Gurgiu et ses complexes chimiques, son port est calamiteux, souillé par les rejets. Nous passons sous le pont de l’Amitié, le plus long pont métallique d’Europe avec 2 224 m, il est curieusement à deux niveaux : dessous les trains, dessus la route. Le trafic est dense car c’est l’unique pont qui relie la Bulgarie à la Roumanie, c’est à dire le seul pont sur 500 km. Nouveaux slaloms entre les îles, nouvelles interrogations, aujourd’hui encore Romar1 ouvre une voie par un bras immobile qui s’avère praticable, mais qui n’est pas le chenal officiel.
 

 
C’est avec un Danube écrasé sous la canicule que nous arrivons à Toutrakan, nous amarrons nos bateaux au ponton de la police, sous la proue de Jayne. Jayne est un bon vieux commercial de 2000 T qui charge du tournesol au godet, à chaque béquée une envolée de poussière grise vient se déposer sur les bateaux, il faudra faire avec. Après les formalités, nous quittons les quais pour nous enfoncer dans l’écrasante chaleur de la ville. Nous traversons d’abord le vieux village de pêcheurs pour partie abandonné. Les maisons y sont petites et typiques, beaucoup sont en terre et tiennent de l’habitat vernaculaire ; à l’entrée haute du village, un large panneau indique qu’un Programme Européen de Réhabilitation est prévu. Nous continuons notre ascension malgré le mercure, nous parvenons à la grand-rue, la ville apparaît peu fortunée, un peu déshéritée même, mais à droite, surplombant le Danube, des bâtiments administratifs et une école ont été récemment restaurés, la petite plaque bleue cernée d’étoiles dorées collée au mur laisse penser que l’Europe y a, là aussi, mis du sien. La rue est déserte, un brin sévère, silencieuse, les immeubles y sont gris, noyés de lumière sans reflets, sans relief, seuls les guichets de banques étrangères (surtout allemandes) viennent apporter des touches de couleurs et un zest de profondeur. Nous progressons lentement, la ville est pentue, là haut sous quelques arbres, des vieux sont posés sur un banc, ils observent mais ne disent mot, ils se taisent fort. Nous dévalons une petite rue, mi-urbaine, mi-rurale, en pavés déchaussés ; un petit cheval piaffe sur ses 100 m2 ; à côté une basse-cour fait cause commune avec une maisonnette prise dans ses treilles. Nous croisons un ancien qui remonte à côté de son vélo, il s’arrête, il sourit de ses dernières dents, il est ravi et cherche notre nationalité, «Francheise» s’exclame-t-il. Il exulte, le fait de comprendre que nous sommes en bateau lui donne subitement une idée, il couche, sans plus, son vélo au milieu de la chaussée et nous demande de le suivre ; nous nous exécutons de bonne grâce, sa démarche boiteuse et chaotique est malgré tout rapide et nous peinons à le suivre, il dévale la rue puis entre dans une cour. Là se trouve le musée de la batellerie du Danube, il est fier de nous montrer quelques vieilles barques. Les portes du musée sont closes, qu’importe, il frappe aux portes, aux fenêtres, appelle, aucune réponse, il est, à vrai dire, 19 heure 30 et nous sommes dimanche. Avant de le saluer, nous comprenons qu’il a, sa vie durant, piloté des bateaux sur le Danube. Après cet intermède, nous reprenons notre retour au village de pêcheurs ; ayant soif, nous suivons une pancarte qui paraît indiquer, en cyrillique, un bar. Nous longeons une petite rue, aux maisons en pisé, qui débouche sur le Danube, là au bord, un restaurant s’est établi dans une de ces anciennes maisons. Les couleurs y sont chatoyantes, une fontaine apporte un peu de fraîcheur à la terrasse ombragée, le lieu dispose -une aubaine- du wireless (wifi), d’une carte en anglais et de plats régionaux, it’s perfect.
 

 
 


Lundi 8 Septembre
Toutrakan (BG) – Silistra (BG) (373)
Le chargement du tournesol a repris à la première heure et au lever les bateaux sont recouverts d’une fine pellicule grise, un délice, la flottille s’est faite marine de guerre…  Nous larguons les amarres pour Silistra. Pendant la descente, les équipages s’activent, les seaux plongent dans l’eau, la poussière colle, les brosses frottent les ponts, les carrés ; les chiffons dégraissent et lustrent. Le soleil est déjà au zénith quand nous abordons Silistra, notre dernière étape bulgare. La ville est située dans la corne Nord-Est du pays, d’où la frontière repart dans la plaine Sud-Est vers la Mer Noire. Appontés et en règle avec les autorités, nous laissons les bateaux, quittons le bruit du port. La rue qui mène au centre-ville ne présente aucun attrait : négligée, déshéritée, elle est bordée d’immeubles et d’arbres poussiéreux, elle débouche sur un boulevard qui, cela rassure, donne des signes de civilisation, la circulation y est plus dense, un bâtiment des années 30 est dépositaire des pièces archéologiques de la cité, c’est le Musée d’Archéologie. La ville ne possède pas de monuments notoires, de style bien affirmé. Comme dans beaucoup de villes danubiennes, les occupations successives ont créé un patchwork architectural où se mêlent néo-classique, baroque, communiste, sécession… un cocktail qui leur donne un charme particulier.
 
 
 
Silistra, 40 000 habitants, fut fondée au 1er siècle sous le règne de l’Empereur Trajan, la cité romaine était une place forte importante comme l’attestent les nombreux vestiges que les campagnes de fouilles ont exhumés. Le grand parc ombragé situé le long du Danube intègre une des pièces maîtresses, la base de la première enceinte et de la première église de la ville. Aujourd’hui, c’est jour de marché mais aussi jour de fête, les marchands s’étalent sur les places du centre, le marché aux légumes est, quant à lui, concentré dans un espace confiné, probablement, l’ancien marché kolkhozien. Sur une scène à l’écart, des musiciens déballent et testent leurs premières notes en inondant le marché de rythmes électroniques agressifs. Sur la promenade, en front de Danube, est implanté un hôtel grand et chic, il possède un port que ses restaurants haut de gamme surplombent. En soirée, les bords du fleuve sont pris d’assaut par les Bulgares, ils y viennent en famille, pique-niquer, se promener, discuter, jouer… Au loin le concert bat son plein et des notes en fin de vie viennent finir leur course sur l’eau.
 
LE PONTON 
 
 
 
Mardi 9 Septembre
Silistra (BG) – Cernavoda (RO) (299)
Silistra est notre dernière ville bulgare, nous rentrons en Roumanie. Le niveau du Danube a encore baissé, la vigilance s’impose, tant le bras pour lequel nous avons opté s’avère délicat quant à l’étiage disponible. Romar1 n’a nullement envie de faire connaissance avec le fond car s’échouer en pareil endroit, c’est à coup sûr rester bloqués des jours, voire des semaines, aucun bateau ne se risquant à venir nous remorquer. On apprend qu’en période de basses eaux, ce bras n’est plus emprunté par les commerciaux, cela met un peu plus de pression. La prudence nous fait avancer lentement, mais c’est aussi pour mieux goûter aux multiples paysages qui se suivent. Là, posé sur un petit banc de sable, un aigle du Danube digère tranquillement, au milieu d’une colonie de cormorans aux ailes déployées. Stoïques, ils sèchent ; plus loin une cohorte de chevaux semi-sauvages galope sur la grève ; ici un troupeau étiré de vaches étriquées s’abreuve, sur la rive escarpée ; une truie entourée de porcelets et de marcassins fouillent et labourent la terre sablonneuse en quête de racines… Nous longeons un petit village fluvial avec son quai en pierre qui plonge sèchement dans le néant, le fleuve l’a snobé, l’eau passe sur l’autre rive.
Etape à Cernavoda ; nous nous installons au ponton de la police pour exécuter les nombreuses formalités qu’exige l’entrée du canal. Nous montons une première fois aux bureaux, mais tous sont fermés, il nous faut revenir à 16 h. Cette fois c’est la bonne, visite de la police qui nous demande plusieurs crew-list ; ils font dans le zèle et après un nombre inimaginable de formulaires, nous libèrent. Nous devons maintenant voir le capitaine du port, de l’autre coté de la cloison de verre ; mais pour l’atteindre, nous devons faire le tour du bâtiment, il fait très chaud, le capitaine galonné a la chemise blanche largement ouverte. Il nous fait entrer dans son bureau, sa table de travail est recouverte d’une page de journal sur laquelle fume une gamelle émaillée de soupe et une boîte de fromage en parts. Qu’importe s’il ne parle ni français ni anglais, le capitaine est ravi de nous voir et est prêt à nous montrer son sens de l’hospitalité et l’étendue de son pouvoir, pour l’écluse du canal : « no problem ». Il prend sa VHF, donne visiblement des ordres et raccroche. A 7 h demain, nous devrons suivre le premier convoi ; nous le quittons rassurés. A 18 h la « Jayne » se présente, nous acceptons de quitter le ponton pour passer la nuit amarrée à Jayne.
Le soir, un agent du port nous propose de nous emmener en ville. Mais à notre surprise, c’est payant et le prix supérieur au taxi, qu’importe… Nous nous restaurons avant de redescendre au port avec un taxi officiel, un jeune qui a bourlingué à Londres, Paris, et ravi de parler anglais.
 
 
 
Mercredi 10 Septembre
Cernavoda (PK65) – Constanta (PK 0)
A 6 h 15, les 2000 CV de Jayne nous réveillent brutalement et en une minute nous sommes sur le pont : Jayne est déjà en marche et nous emporte avec son chargement de tournesol, nous nous désaccouplons juste à l’entrée du canal et la suivons lentement, nous longeons la centrale nucléaire coincée entre la ville et le canal et bandonnons cette ville 7 fois millénaires, oui Cernadova a été un grand centre à la fin du néolithique,  les fouilles archéologiques ont mis en lumière un savoir faire tout à fait extraordinaire.
 
                 
SCULPTURES DU NEOLITHIQUE (7 à 9000 ans)
 
La VHF s’emballe, l’ «eclusa operator» donne des consignes dont nous ignorons le sens. Au bout de quelques minutes où l’appareil crachote « Roumarou », nous comprenons qu’il nous autorise à entrer en fond d’écluse derrière Jayne et un pousseur de 4 barges. S’ensuit un étrange ballet de bouteilles lestées suspendues à un fil pour passer les papiers des bateaux et les passeports aux contrôleurs. La bassinée n’est que de quelques mètres mais longues sont les formalités. A l’ouverture nous nous engageons dans le canal Danube - Mer Noire, une dernière ligne droite de 65 km. Monotone, ennuyeux est notre paysage de la Dobrogea, nous glissons lentement, encadrés par deux rives en béton, l’une comprend un chemin de terre en appui sur une entaille rocheuse, l’autre, une ligne de chemin de fer en cours d’électrification derrière laquelle une vague steppe est balayée par les vents d’orient. Dans un contrefort du massif de la Dobrogéa, deux œuvres patriotiques inscrivent l’épopée du canal, tout d’abord une fresque géante du plus pur style communiste glorifie les ouvriers et militaires qui défilent pioche et fusil à l’épaule, elle est encadrée de deux médaillons aujourd’hui expurgés de leur contenu, on pense bien sûr aux portraits de Eléna et Nicolae Ceaucescu. Plus loin, la seconde oeuvre est une érection, une monumentale sculpture en béton et acier, pâle imitation de la victoire de Samothrace. Mégalomaniaque...
 
 
Sculpture voulue par Ceaucescu (XXéme siècle) 
 
 
Fresque à la gloire des travailleurs et de l'armée (XXéme S)
 
 
Le canal est le dernier maillon de la liaison Rotterdam-Mer Noire. Il raccourcit de 400 km l’accès à la Mer, le trafic y est cependant léger car en 6 heures de navigation, nous ne croisons que 3 bateaux. Parfois, dans des champs semi désertiques, des familles fouinent, grattent et glanent des restants de récoltes, ils enfournent leur maigre butin dans des sacs qu’ils chargent ensuite sur de petites charrettes tirées par un cheval rabougri. Ce parcours, mais heureusement pour nous, ne jouit pas d’une bonne réputation, mais nous n’aurons pas maille à partir avec les « abeilles », ces barques qui viennent racketter les bateaux de commerce et accessoirement les plaisanciers. Ces deux dernières années, une cinquantaine d’actes de piratage ont été signalés sur le Danube et le canal, les malfrats cherchent de l’argent bien sûr mais prennent tout ce qui peut leur rapporter quelques sous, prélèvent sur les chargements commerciaux : céréales, ferrailles, etc.

LE CANAL DE CERNAVODA
Les travaux pour son creusement ont commencé en 1859 avant même ceux de Suez. Si ce dernier a été terminé en 10 ans, les travaux roumains ont été abandonnés. L’état les a repris après la deuxième guerre mondiale, en 1949, dans un immense chantier qui utilisait l'armée et les opposants  politiques au régime. Abandonné de nouveau, ce projet a redémarré en 1975 et le canal est enfin inauguré en 1984 par le couple Ceaucescu. Il part du port de Cernavoda sur le Danube et finit à Agigea, au sud du port industriel de Constanta, il traverse la région de Dobrogea d'Ouest en Est. Les premiers goélands et l’iode nous signifient que nous approchons de la mer et de la dernière écluse. A peine accosté, le comptable de service vient encaisser le montant du péage, (100 €, en cash, bien sûr). Après, il faut attendre le bon vouloir de l’opérateur, l’attente sera de 3 heures avant d’écluser. L’entrée dans le sas est délicate car un « rideau » sous-marin d’eau douce qui empêche l’eau saumâtre de remonter dans le canal crée un très important remous.
Nous voici maintenant au cœur du port de Constanta : une forêt de grues, de portiques ; des navires entrent et sortent en permanence ; de nombreux bassins ; où aller ? Nous avons une carte de l’an dernier mais le port et les bassins ont été remaniés, nous explorons plusieurs darses au sud du port mais les porte-containers qui chargent et déchargent leurs boîtes à un rythme effréné et dans un bruit assourdissant ne nous attirent pas vraiment.
 

 
La nuit arrive et il faut se décider, nous nous rabattons sur un quai à l’écart de tout, mais là, nous y serons tranquilles pour la nuit et protégés du vent. Seuls dans ce no man’s land ? Non, un Rom muni d’un morceau de ferraille grattouille la terre pour en extraire des bouts de métaux qu’il enfourne dans des sacs ; à 200 m, un homme vit dans un cabanon de 10 m2, il garde un morceau de désert… transformé en décharge.

Jeudi 11 Septembre
Les bateaux du port et de la police ne semblent pas nous avoir remarqués, nous quittons l’immense labyrinthe pour prendre la mer et rejoindre Port-Tomis, le quartier de plaisance de Constanta situé à 5 miles au nord. Au bout du môle, nous débouchons sur la Mer Noire, elle nous offre une forte houle croisée qui s’avère particulièrement  inconfortable, le bateau roule beaucoup, nous ne sommes qu’à 1 mile de la côte. Au large,  des tankers, cargos et autres porte-containers attendent leur tour.
 
 
 
Nous croisons la pointe de la petite presqu’île où trône le casino décati de Constanta, derrière se trouve la marina. Dans l’entrée du chenal, entre la jetée et un épi en béton, trois agents à bord d’un bateau de police nous obligent à stopper net. Les conditions dans la houle ne sont pas idéales pour nous contrôler, nous manifestons notre réprobation, ils nous autorisent à entrer dans le port. A peine sommes nous amarrés que deux d’entre eux arrivent, montent à bord pour effectuer les formalités, papiers, tampons, tutti quanti… c’est vrai, il y avait urgence…
Quoique informé depuis plusieurs jours de nos intentions d’hiverner ici, le capitaine du port nous annonce que nous ne pourrons rester car le port engage de vastes travaux pour devenir une grande « marina ». Le lendemain, après quelques échanges téléphoniques, le capitaine du port d’Eforié-Nord est prêt à recevoir les bateaux, mais c’est sans compter sur la mer qui s’est levée et dont les  fortes vagues nous ferment maintenant la route. La météo n’inspire guère d’optimisme, il faut attendre, attendre une fenêtre. C’est l’équinoxe et la tempête est là, le vent est passé à plus de 20 nœuds. En Mer Noire, où la mer est particulièrement cassante, cela veut dire quelque chose. Deux nuits de suite, nous veillons aux amarres, des gardiens du port font régulièrement le tour des bateaux et interviennent dès que l’un d’eux tente de prendre trop de liberté. Les nuits sont longues, les bateaux bougent beaucoup, ils souffrent.

CONSTANTA

Nous profitons de cette attente pour visiter la 2éme ville roumaine, également deuxième port d’Europe par son potentiel. Commençons par son histoire que nous ne pouvons passer sous silence tant elle est riche et marque la ville. Colonie grecque (dénommée Tomis) au VIe siècle av. J.-C., Emporium romain puis Comptoir génois, la ville a connu, après une longue éclipse, un renouveau de son activité maritime. Après la guerre d'indépendance contre les turcs à la fin du XIXe siècle, Constanta est rattachée à la Roumanie et devient le principal port du pays. La partie ancienne et touristique de la ville est concentrée sur une presqu’île dont le centre est la place Ovidius, coeur de cette péninsule.
 
 
 
Constanta a son histoire à fleur de terre et le nombre de chantiers de fouilles et de pièces monumentales exhumées est impressionnant. Est-ce par souci de conservation, mais de nombreux jardins publics ont été créés sur des sites archéologiques. Passée cette surprise, il faut convenir que la cité d’Ovide nous interpelle :
Que dire d’un pays, d’une ville, où tout bâtiment en construction est une ruine potentielle. Question : cet immeuble est-il en construction ou en déconstruction ? La Roumanie est un pays où lancer un chantier ne nécessite pas que le budget soit bouclé ; qu’importe, c’est souvent le montant de la subvention européenne qui déterminera la hauteur et le degré d’achèvement de l’ouvrage.
Que dire d’un pays où la méthode de construction est de ne rien finir ou de faire n’importe quoi... Des bâtiments de 5, 10 ou 15 ans sont toujours en chantier, la normalité n'est pas dans le niveau ou le fil à plomb, mais dans l'oblique (le bancal), une méthode très en vogue dans le BTP. Ne parlons pas du béton, pourquoi mettre 400 kg/M3 alors qu’avec 200 le béton durcit. Pourquoi mettre deux couches de peinture, une seule suffit, ce qui permet de doubler la surface. Ne parlons pas des matériaux de construction, nous touchons là le summum : il n’est pas rare de voir des murs en béton cellulaire mélangé à des briques et des parpaings, murs hétéroclites. Quant aux climatiseurs, tous les appartements, tous les commerces possèdent leur excroissance, posée en dépit du bon sens, les climatiseurs font maintenant figures de façade. Dans l’architecture comme dans bien d’autres domaines, la Roumanie apparaît comme un pays libre de  droit ou plus exactement exonéré du droit.
Que dire de cette population marquée au fer des années Ceaucescu, une population méfiante, triste, résignée, une population malade de son passé, paranoïaque mais qui lutte pour sa survie. Le salaire moyen n’est que de 420 €, c’est à dire le salaire d’un enseignant du supérieur ou d’un médecin, d’où ces boulots annexes pour vivre un peu mieux.
Que dire d’un peuple qui vit dans les immondices. Le plastique est omniprésent dans les paysages tant urbains que ruraux, les bouteilles sont partout, les plages en sont recouvertes, les rues en sont jonchées et les fossés encombrés... Il y a manifestement carence dans la répurgation, la propreté la plus élémentaire est souvent inconnue et l'hygiène laisse dans certains quartiers à désirer.
Que dire d’un pays où tout n’est que corruption. Admettons que la situation passée du pays obligeait le système D, il permettait de survivre, mais comment admettre aujourd’hui, que 50% de l’économie soit encore souterraine (l‘économie grise) (données CEE). Le constat est navrant, du citoyen lambda au sommet de l’Etat, tous fonctionnent au bakchich (pour preuve, ces 2 faits récents relatés dans la presse, qui en dit long sur le malaise roumain : pour devenir Juge, avec 200 000 €, vous achetez l’examen ; 300 000 € est le prix d’achat des voix pour devenir député).
Que dire d’une ville où les chiens ont plus de droits que certaines communautés humaines ? La Roumanie c’est le pays des chiens. En grand nombre, ils divaguent, faméliques, ils attendent, seuls ou en meute, près des échoppes, ce petit bout de pitance que le consommateur daigne leur consentir. Cette prolifération remonte aux "plans de systématisation rurale" de 1970 et 1988. Le but officiel du « Conducator » était de récupérer des terres arables. Environ 8 000 des 13 000 villages roumains devaient disparaître et les paysans être relogés dans 558 centres agro-industriels pour ainsi constituer le « peuple unique ouvrier ». Ceaucescu a ainsi fait construire d’immenses collectifs aux appartements modernes, interdits aux chiens. La population rurale, plutôt que de s’en séparer, les a laissés et nourris au pied des immeubles. Abandonnés, en bande, ils ont eu tôt fait de se reproduire et sont devenus un véritable fléau. 400 000 chiens ont été recensés à Bucarest, les campagnes de stérilisation n’arrivent pas à endiguer l’explosion, certains ont bien pensé à une éradication de masse, mais notre BB nationale s’est fait forte d’aller les en empêcher. Le problème est repris de manière récurrente dans les dernières campagnes électorales, mais rien n’y fait.
Que dire d'un pays où le communisme est encore prégnant, il y a des gardiens partout, ils gardent on ne sait quoi, le savent-ils eux-mêmes, un bout de route, un bâti en ruine, un tronçon de trottoir, un espace jeux d'enfants situé dans une zone post-industrielle. Certains y mènent leur petite affaire : 20 M2 de terrain vague se transforment vite en parking privé, gardé, et, bien sûr, payant...Oui, ici tout est à faire (et affaire). Se promener dans la ville n’est pas chose aisée, les trottoirs sont souvent défoncés et encombrés de véhicules. L’automobile, la Dacia, bien sûr, est reine, circuler en vélo relève de l’exploit, ou plus exactement, de l’inconscience. Les bus y sont faciles et passent tous par la gare, point de convergence des modes de transport, lieu de concentration de toutes les misères, centre névralgique de toutes les névroses, lieu de regroupement des minorités en quête de pièces, Tziganes en tête. La gare est un véritable no man’s land, un chantier pour l’éternité.
Que dire encore de cette impossible cohabitation entre les Roms et les Roumains, regroupés autour des noeuds de communication, la communauté rom semble figée dans ses traditions séculaires, la mendicité est son job et tous les moyens sont bons, tel pincer son bébé pour le faire pleurer ou exhiber une infirme pour inspirer pitié... ils harcèlent pour quelques pièces. A décharge, ils se font chasser systématiquement et parfois sauvagement de certains quartiers où ils n'ont pas droit de cité... Mais là, un chapitre n’y suffirait pas tant la problématique est complexe.
Que dire de la renaissance du fait religieux, le culte effréné voué au Conducator ayant pris fin, les églises, sectes en tout genre fleurissent dans ce pays, en jachère culturelle. N’ayant plus de repères politiques, sociaux et économiques, la population trouve soutien dans le fait religieux, il est étonnant de voir les passagers d’un bus, jeunes et vieux confondus, se signer 3 fois lorsqu’ils passent devant une église, devant leur refuge…
Bien que la police soit d’une extraordinaire discrétion, là aussi, finie l’omnipotente Securate, pas de sirène agressive, pas de Rambos municipaux, la ville paraît calme et sûre. Pour toute présence policière, il y a bien ces agents qui circulent seuls dans leur récente voiture de police. Leur rôle : veiller à la fluidité de la circulation, un véhicule mal stationné, c’est, immanquablement, un discret mais reconnaissable coup d’avertisseur, suivi d’une exhortation par haut-parleur, avec marque, numéro, couleur de votre automobile. Surprise, la population se retourne et vise le fautif. Etonnement, quelques secondes suffisent pour que l’indélicat dégage, honteux, son véhicule. Ça marche… Autre détail, les feux sont tous équipés d’un décompteur, aussi que vous soyez piéton ou automobiliste, vous connaissez le temps imparti avant le changement de couleur. Très efficace… et respecté. C’est bien la seule règle du code de la route qui le soit, la circulation y est spéciale, le marquage des voies au sol n’est que pure forme car tout est permis même celui d’emprunter la voie du tramway.

J'avoue ne pas comprendre ce pays... un pays dont le contraste m'interpelle, me dérange, un pays difficile à vivre, qui, manifestement, n'a pas beaucoup de savoir faire et qui manque cruellement de savoir vivre...
 
               LE CASINO                                                        LE MUSÉE D'HISTOIRE
 
Le soleil est toujours présent mais la mer est démontée, impossible. Sur les quais, dès l’aube, des pêcheurs équipés de cannes rudimentaires viennent pêcher on ne sait quoi, ils appâtent avec des restes alimentaires, ils passent là des journées entières pour ne rien prendre, ce sont des pêcheurs de petits riens. Nous attendons ainsi une semaine que la mer s’apaise. C’est bon, demain le calme s’installe pour 48 heures, il est hors de question de louper la fenêtre.  Il nous faut informer la police, mais c’est trop tôt, les agents ne veulent être informés qu’une heure avant le départ. Il nous faut payer le port. Surprise, le prix n’est plus du tout celui initialement annoncé, le tarif a pris 300 % d’augmentation en une semaine, nous sommes passés au tarif d‘une super marina, chantier, cloaque et rats en sus… On refait les calculs… Et pour cause, pour une fois, le capitaine parle Lei, monnaie locale, nous parlons Euro, soit 3,5 de coefficient, autant dire que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde, c’est un tarif digne de la côte d’Azur…
 


Vendredi 19 septembre
Port Tomis à Eforié (RO)
Nous quittons Port Tomis, les policiers, qui, décidément, n’ont rien compris, actionnent les gyrophares de leur bateau et nous font de grands signes, ils veulent connaître notre destination, nous leur répétons pour la énième fois « Eforié », ils acquiescent. CO2 ouvre la marche, Romar1 suit à distance et Rumbalotte ferme le ban, mais il va directement sur Mamïa pour filer sur Istanbul où une place de marina lui est réservée. La mer est relativement calme, la houle est légère, nous piquons au large pour nous soustraire de l’influence de la côte. Nous repassons devant la longue, très longue digue constituée d’un nombre gigantesque de tétrapodes en béton, qui protège le port industriel. Nous passons les balises du chenal en évitant les nombreux navires qui entrent et sortent, dans la baie, nous croisons le « Mircéa » un trois mâts école de la marine militaire roumaine. Nous piquons maintenant à l’Est pour rejoindre la marina d’Eforié, la passe se trouve au sud, la marina n’est pas très grande mais présente l’avantage d’être très récente et dotée d’une infrastructure suffisante. Nous retrouvons là nos amis danois du voilier « Tomavi » et du kotter « Lone », ils nous attendent pour sortir les bateaux de l’eau. Dans l’après-midi, comme prévu, la grue de 40 tonnes arrive, les bateaux sont tour à tour extraits de leur élément naturel pour être mis au sec, calés et nettoyés avant l’hivernage.


EN GUISE DE CONCLUSION


Le Danube est l’un des berceaux des civilisations européennes et ses rives sont les pages de ce grand livre d’Histoire. Histoire veut dire frontières, et donc invasions, conflits, discordes, alliances, échanges entre nations dont le fleuve porte les traces et les stigmates.

Descendre le Danube en bateau est le rêve de beaucoup. Descendre le Danube n’est en rien un voyage d’agrément car le Danube n’est pas le long fleuve romantique mis en musique par des artistes. Naviguer sur le Danube, c’est accepter ses exigences frontalières, ses humeurs d’étiage, ses contingences de mouillage et de navigation. Ce grand fleuve est à vivre, à sentir, à comprendre. C’est une expédition.

Bien sûr si on s’extrait de ces contraintes et que l’on navigue sur un de ces grands paquebots hauts sur l’eau, on le voit sous un angle romantique, lyrique mais ô combien superficiel. Le point sensible, s’il en fallait un, est sans conteste l’absence d’infrastructures d’accueil pour la navigation de plaisance.

S’il fallait résumer cette aventure, je pourrais la qualifier en 4 phrases :

Un voyage riche d’Histoire, de monuments, de cultures…
Un périple de contrastes dans les paysages, les villes et les économies…
Une expédition pleine de frustrations par cette impossibilité de vous arrêter où bon vous semble…
Une exploration éprouvante, car la navigation est psychologiquement dure, stressante et parfois sportive.

Le Danube est un grand fleuve, il inspire puissance mais sagesse, il distille l’humilité et la simplicité, il est parfois majestueux mais jamais prétentieux, il est naturel. En cela, il force le respect.

Puissent les hommes arrêter de l’abîmer

Publié à 08:44, le 14/10/2008, Constanta
Mots clefs : cernavodaVinimaciumRomar1danubeFleuvecanal

{ Lien }

Qui suis-je ?

Accueil
Qui suis-je ?
Mon itinéraire
Livre d'or
Archives
Amis
Album photos

La carte des lieux visités





«  Septembre 2017  »
LunMarMerJeuVenSamDim
 123
45678910
11121314151617
18192021222324
252627282930 



Menu

Rumbalotte
Liberty
Troll
Bananec Blues
En radeau
Pandora
Le Danube en 1765

Rubriques

Articles thematiques

Derniers articles

de Circéo à Nettuno
Sur le Mezzogiorno
de Maratéa à Naples
Au dessus de l'Etat : LA MAFIA
de Gioia Tauro à Maratéa

Amis