Une Transeuropéenne

la Bibliothéque du bord.

La Bibliothèque du bord :

« La forme d’une ville » de Julien Gracq, un voisin ligérien. Une description microscopique d’une ville, Nantes, par les yeux d’un extraordinaire romancier jadis professeur de géograhie.

« Le réveil du Danube » de Martin Graff, géopolitique vagabonde de l’Europe

« Danube » de Claudio Magris. Un livre culte. Une grande fresque sur ce fleuve qui traverse la mitteleurope

« Millénaire à Belgrade » de Vladimir Pistalo. Un roman surréaliste chargée d’émotion de magie, de symboles et doté d’une farouche énergie. On y retrouve la folie de Kusturika.

« Kosovo, un conflit sans fin » de Dusan Batakovic. Un livre référence, la synthèse rigoureuse, la subtile analyse d’un diplomate, historien, enseignant et expert international.

« La Traite des Slaves » d’Alexandre Skirda, une étude scientifique sur l’esclavage en Europe à travers les siècles. Édifiant.

« Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » de Mathias Enard. Michel Ange accepte de se rendre à Istanbul pour dessiner un pont. Phrases brèves, chapitres courts, un livret tout en exotique langueur. A savourer.

" La Joueuse d’échecs " de Bertina Henrichs. L'histoire d'une femme de chambre d'un hôtel de Naxos qui découvre un jeu d'échec, un jeu qui va bouleverser et magnifier sa vie... Simple et beau.

" Le Roman de l'orient Express " de Vladimir Fédorovski. Un brin de voyage et d'histoire à bord de ce fabuleux train.

 " Clair de lune » d’Ismail Kadaré. Une description de la mortelle mécanique du régime totalitaire d’Envers Hoxha

 « The Greek Islands » de Lawrence Durrell. Une captivante découverte initiatique de la Grèce.

 « Le Colosse de Maroussi »  d’Henri Miller un incontournable pour qui visite la Grèce.

« Sangsues » de David Albahari. Une enquête décalée, une quête déjantée dans le labyrinthe serbe.

« Etre sans destin » d’Imre Kertesz. Une œuvre sur le cauchemar d’un adolescent à la fin de la guerre

« Souvenirs du Futur » de Sigismund Krzyzanowski. Une allégorie surréaliste pour lutter contre le temps qui broie sous l’ère soviétique.

« Bandolino » d’Umberto Eco

« Les mots étrangers » de Vassilis Alexakis

« Je t’oublierai tous les jours » de Vassilis Alexakis

« Las aigles » de Cizia Zykë. Un polar sur les dérives mafieuses post communistes. L’Albanie n’en a pas fini de ses vieux démons.

« Murmures à Beyo?lu » de David Boratav. Un habile démontage des clichés stambouliotte.

« Hollywood Palerme » de Piergiorgio di Cara. Savoureux polar qui décrit Palerme et ses habitants. Même si elle n’est pas le sujet, l’ombre et la peur de la mafia pèse sur le roman comme elle pèse sur l’île.

« Le Dieu manchot » de José Saramago. L’inquisition en toile de fond d’un roman riche et ambigu avec une perspective historique, sociale et individuelle

« Le contraire de la mort » de  Roberto Saviano. L’auteur de Gomorra…

« Montedidio » de Erri De Luca. Le récit de la tranche de vie d’un enfant napolitain.


Publié à 19:39, le 24/12/2009, dans Articles thematiques,
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Propos liminaires.

 

 Voici le récit du périple de Romar1 de Dordrecht (NL)

à Reggio de Calabre (I)
 
 
par le Rhin, le Main, le Danube

  par la Mer Noire

  le Bosphore,

la Mer de Marmara,

les Dardanelles

et les Mers Egée, Ionienne et Thyrrénnienne...

 


 

Email : lmb@romar1.eu 


Publié à 20:00, le 22/10/2008, Dordrecht
Mots clefs : corfoumarmaradardannellesMainBosphoreGrèceturquieistanbuldanube

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SOMMAIRE


Préambule
En guise d'intro
CV de Romar1
 

CARNET DE BORD EN EAU DOUCE
Le Rhin (France-Allemagne)
Vogelgrun (Fr) - Rhinau(Fr) - Strasbourg (Fr) - Offendorf (Fr) - Freistett (Fr) - Beinheim (Fr) - Germersheim (RFA) - Heidelberg (RFA) - Worms - Mainz.

Le Main (Allemagne)
Frankfurt am Main - Aschaffenburg - Miltenberg - Lohr am Main - Wurzburg - Eibelstad - Obereisenheim - Schweinfurt - Bamberg - Forchheim - Nuremberg - Berching.

Le Danube (Allemagne-Autriche-Slovaquie-Hongrie-Croatie-Serbie-Bulgarie-Roumanie)
Kelheim - Regensburg Straubing - Deggendorf (D) - Passau (D) - Schlogen (A) - Linz Matthausen(A) - Marbach (A) - Tulln (A) - Vienne-Kaklenbergerdorf (A) - Bratislava (SL) - Komarno (SL) - Esztergom (H) - Budapest (H) - Dunaujvaros (H) - Baja (H) - Apatin (SR) - Backa Palanka (SR) - Novi Sad (SR) Beograd (SR) - Kostolac (SR) Viminacium - Golubac (SR) - Donji Milanovac (SR) - Kladovo (SR) - Brza Palamka (SR) - Calafat (RO) - Lom (BG) - Oryakhovo - Calnavat (RO) - Svishtov (BG) - Rousse (BG) - Tutrakan (BG) - Silistra (BG).

Canal de Cernavoda (Roumanie)
Cernavoda - Constanta.
Conclusions

Les annexes
Annexe 1 . Danube, fleuve frontalier
Annexe 2. Les Roms
Les archives
Le convoyage I  de Dordrecht (NL) à St Mammés (F)
Le convoyage II jusqu'à Mulhouse
  
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  LA TRANSEUROPÉENNE DE ROMAR1
 (en rouge, l'aller par les voies d'eau / en vert le retour par les mers)
 
 
 
PREAMBULE

La continuité fluviale entre l'Atlantique et la Mer Noire ne paraît pas évidente pourtant elle est une réalité depuis 1992, date de l'ouverture du Canal Rhin-Main-Danube. Si la faune migratoire l'a très vite empruntée, peu de bateaux ont tenté cette liaison, Romar1 l'a fait.

Le parcours Loire-Danube en chiffres :

4 Bassins hydrographiques (Loire, Rhône, Rhin, Danube)

Près de 4 000 km de cours d'eau

Altitude franchie : 406 m à Berching (D)

11 pays : France, Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Croatie, Serbie, Bulgarie, Roumanie, et le Danube arrose dans son delta la Moldavie et l'Ukraine.

4 capitales (Vienne, Bratislava, Budapest et Belgrade)

287 écluses.

Les pays traversés au cours de ce périple, ont, selon leur topologie, leur économie et leur culture, des approches de l'eau très différentes. Depuis une décennie, grâce notamment à l'Europe, une prise de conscience s'est opérée et une réflexion commune s'est engagée, puisses-t-elles maintenant se transformer en acte pour le bien de l'humanité.

Le voyage de Romar1 n'est ni un voyage d'étude, ni un voyage d'agrément. Il se veut une approche très pragmatique des pays traversés sous l'angle des voies de navigation, une contre-plongée sur des pays qui arrivent pour la moitié en Europe.

Ce récit peut ne pas paraître objectif, qu'importe, c'est le reflet d'un vécu, brut de décoffrage, sans retouche d'image, sans maquillage.

ROMAR 1 

 
LE CV DE ROMAR 1

Construit en 1991 aux chantiers Combinatie de Dordrecht aux Pays-Bas, Romar 1 est un bateau hollandais de type Combikotter, il navigue aussi bien en rivière qu'en mer.
C'est un bateau de 12 m de long sur 3,80 m de large et son poids de 17 tonnes (dont 2 T de lest) en fait un joli bébé, pas toujours aisé à piloter ; la forme de sa coque dit en bouchain le rend très volage et il doit être tenu en permanence car il va volontiers papillonner en répondant promptement aux sollicitations des vents et des courants. Son pilotage exige une lutte, un corps à corps quasi-permanent mais avec l'expérience nous arrivons à anticiper ses réactions et maintenant à nous entendre...
Son volume (il jauge un peu plus de 50 tonneaux) lui permet de disposer d'une certaine indépendance avec 3 réservoirs (GO 900 l, eau potable 400 l et eau noire 200 l), le groupe électrogène apporte parfois (très rarement, en fait) un complément énergétique.
Pour se mouvoir il possède un robuste moteur Ford 6 Cylindres de 105 CV, même s'il est peu gourmand il boit plus que le capitaine. Il exige quand même 5 l à l'heure à un régime normal de 1800 tours.

Son tirant d'eau de 1,3O m l'autorise à naviguer dans les grands fleuves mais ne lui permet pas de rentrer dans tous les ports de plaisance fluviaux, aussi l'annexe «Petit brin de Romar 1» permet de rejoindre le bord lorsqu'il jette l'ancre le long de quelques rives. S'il est aussi doté d'une petite voile ce n'est pas que pour faire le beau sur la grande bleue ou la mer Noire, c'est surtout pour le stabiliser dans certaines conditions de navigation car Romar1 a une fâcheuse propension à rouler, à nous rouler et ce n'est pas ce qu'on demande à un bateau.
       
   POSTE DE PILOTAGE INTERIEUR                              POSTE DE PILOTAGE EXTERIEUR
 2.
Le matériel de navigation
Romar 1 dispose d'un sondeur, d'un GPS (calé sur l'ordinateur lecteur de carte doté du logiciel Navigo-Neerdersoft), d'une VHF mariphone (la radio est obligatoire et indispensable pour naviguer sur le Rhin, le Danube et en mer). Et n'oublions pas pour naviguer sur le Danube, les précieux manuels de Pierre Verberght judicieusement complétés des notes de quelques prédécesseurs, des grands frères : Claude Aude qui a fait la descente avec son voilier "Bananec Blues", José et Nadia Gasquez avec "Liberty" qui est actuellement en Croatie ainsi que la lecture de quelques récits comme «Troll»... des récits qui apportent des indications supplémentaires.
   
        CARRE SALON                                                        KITCHENETTE
  
3. Oui, je sais, vous ne dites rien, vous n'osez pas demander, mais je sens qu'une question vous brûle les lèvres, pourquoi «ROMAR1» ? Rassurez-vous ce n'est pas le premier d'une lignée royale zélandaise, en fait ce nom provient d'une coutume maritime qui est de former le nom d'un bateau en couplant la première syllabe de deux prénoms, celui des enfants ou du mari et de la femme. En l'occurrence Romar est tout simplement une contraction de Romke et Marguerite, les prénoms des anciens propriétaires. J'avais bien envie de changer pour un nom plus symbolique, plus attrayant, mais mon entourage marin (qui n'est pas superstitieux, soyez en sûr) m'a convaincu de garder son nom... Soit, mais à une condition, que le nom soit suivi d'un 1, d'un tout petit 1, un petit rien qui change tout, ce 1 qui parfume nos rêves et nos plats ce 1 qui sent si bon le soleil sur la garrigue. Ainsi naquit Romar1.


 AVANTI
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EN GUISE D'INTRODUCTION

Dès l'apparition de l'eau, les glaciers et les fleuves (flumen, fluere : écouler) ont sculpté la croûte terrestre par un transfert de matière : l'érosion des roches et le dépôt des limons. L'eau a joué un rôle essentiel dans la géographie et l'histoire du monde. Au fil des ères, les cours d'eau ont été porteurs de vies, de rêves et de conquêtes. L'homme en a fait des voies d'exploration et d'invasion puis des voies de communication et de commerce, statuts perdus dans l'après-guerre pour des voies plus rapides ; ils sont devenus des chemins subalternes, secondaires. Les fleuves ont été blessés, maltraités, remblayés, détournés, manipulés, urbanisés, pollués, abandonnés, accusés des pires maux mais paradoxalement aujourd'hui la société leur demande de relever de nouveaux enjeux, économiques, environnementaux et culturels.

Par nature fluide, volatile, un fleuve ne sait se poser, il doit accomplir sa destinée, mener les eaux douces de son bassin aux confins des rives salées.

Regardez le fleuve, il vient de loin, d'au-delà du regard, il émerge progressivement de l'horizon, grossit le trait, puis s'étale, immuable, il avance et devant vous, il court, et file, pressé, vers sa matrice originelle, la mer.

Regarder un fleuve, c'est aussi s'arrêter, et voyager en dehors du temps et de l'espace, c'est s'extraire des contingences temporelles pour dériver dans des contrées lointaines. Un fleuve, c'est cette charge symbolique, porteuse de mythes et de légendes, source d'inspiration, c'est comme le dit Héraclite « un constant Ailleurs en notre ici ».

Comprendre un fleuve impose des exigences, c'est faire un effort, pour connaître ses origines, ses ressources, saisir son caractère, sonder son fond, savoir lire ses rives et son cours.

Naviguer, c'est entrer dans une autre dimension, une dimension plus intimiste, c'est partager sa vie, l'accompagner mais aussi le subir, c'est faire corps avec lui, avec ses humeurs, ses hauts et ses bas.

Ecrire sur le Danube, sur le fleuve le plus mythique d'Europe, cela ne manque pas de prétention tant son cours est long, son hydrologie complexe, sa géographie infinie, son histoire riche et étendue. J'ai, tout simplement, voulu conter le récit d'une descente du Danube en bateau, raconter quelques bribes d'histoire, écrire des ressentis, des sensations, décrire des sentiments, des impressions. Immanquablement ce périple pose, dans l'immédiat, plus de questions qu'il n'en résout car il marque les voyageurs en profondeur. Mais avec le recul, le Danube, indélébile, diffuse en nous, nous restitue, des limons de fertilité ; à nous ensuite de les cultiver.

Plus long fleuve de l'Union Européenne avec 2888 km, le Danube connaît une naissance et un développement difficiles, faits de controverses, de contradictions, d'hésitations, de tiraillements, de contraintes, de séparations.
A ceux là, se sont ajoutés des particularismes hydrologiques géographiques, politiques, historiques, linguistiques et écologiques, des spécificités qui lui confèrent une richesse, une dimension, une force, hors du commun.

Son origine, déjà, est contestée, plusieurs lieux en revendiquent la paternité, et aimeraient en tirer profit et gloire. A ce jour, la seule certitude est qu'il naît à l'ombre de la Forêt Noire à 1100 m d'altitude, à quelques mètres seulement du Rhin, et que ces quelques mètres lui ont tracé une destinée assez exceptionnelle : couler d'Ouest en Est, de l'Occident à l'Orient.

Dans le murmure feutré des mousses, une partie de ses eaux, à peine formées, encore froides et endormies, sont reprises par la terre et rejoignent le Rhin ; c'est le premier jour. Plus loin, à Mohringen, il vit un phénomène identique, le « Donauversickerung », une autre partie de ses eaux, les plus agiles, s'infiltrent jusqu'à 160 m dans les roches poreuses du Jura Souabe et réapparaissent 60 heures plus tard dans l'Aachtop, un ruisseau qui alimente, par le Lac de Constance, le Rhin ; c'est le deuxième jour. Plus loin, il cavale en piaillant dans les pacages pour arriver à Donaueschingen, le petit Danube doit alors courber l'échine pour passer dans un long souterrain sous le parc du Château.

Qu'importe, infatigable promeneur, il descend la vallée vers Ulm, son développement est rapide, il passe très vite à l'âge adulte et acquiert un statut fluvial, il commence à avoir quelques responsabilités, il est craint mais aussi vénéré.

Les Maîtres des régions traversées, qu'ils soient Princes-Evêques, Rois ou Empereurs, l'honorent alors, de forteresses médiévales, de châteaux rococo, de monastères baroques, de monuments néo-classiques comme le Whallala, des architectures qui meublent et agrémentent ses rivages escarpés.
 
 
 
Mais le Danube n'a cure de devenir le centre du monde, et aux rives étroites, il préfère la plaine, les vastes étendues, les larges espaces qu'il a patiemment forgés, travaillés, nourris. Il aime traverser la Pannonie, la Valachie, serpenter dans les forêts alluviales d'Ipoly et de Kopacky, oui le Danube aime divaguer, il aime le flou des rives qui ne le retiennent pas, il aime aussi sortir de son lit, se laisser déborder, s'épancher, se répandre. Si cela force le respect, cela finit aussi par agacer, on n'hésite plus à le canaliser, à l'endiguer, quitte à lui faire engloutir des villes, à lui faire avaler des vallées, à l'obliger à passer entre Balkans et Carpates. Comme ultime outrage, pour calmer ses ardeurs, on le met aux arrêts avec des chaînes aux Portes de Fer, un barrage hydro-électrique pour le dépouiller de son énergie. Il change alors de direction pour descendre plus au sud, mais l'appel de l'Orient est plus fort. Bien sûr, son rythme se fait plus lent, d'une lenteur toute diplomatique, il s'étale plus encore, il aime alors l'été lézarder sur des bancs de sable, musarder dans des bras perdus et dans quelques lagunes, il se sépare puis se retrouve, et avance, ainsi, à travers la Dobrogéa jusqu'à son delta. Il hésite à nouveau, ne sait trop que faire, il sent bien l'iode de la mer, les goélands railleurs qui viennent saluer le mort, mais au lieu de se jeter éperdu dans la Mer Noire comme dans les temps anciens, il préfère que trois bras le portent et étalent ses eaux, en d'immenses marécages, les dispersent dans mille bronchioles et mille lacs, les répandent comme on sème des cendres au gré des vents et des courants. C'est son dernier travail, dérouler son linceul, son delta, ainsi il grignote la mer de 40 m par an pour construire un paradis sur terre destiné aux milliers d'espèces animales et végétales, un paradis que l'humanité veut sauver en le classant Réserve de Biosphère, Patrimoine Mondial. Ainsi le Danube s'achève-t-il comme il est apparu, humble, généreux, doté d'une certaine humanité.

Si son nom originel vient de l'indo-européen « Daniu » qui signifie « cours d'eau », chaque langue a voulu se l'approprier en lui donnant un nom propre : Danube en français et anglais, Donau en allemand, Dunav en hongrois, Dunarea en roumain, Duna en slovaque, serbe et croate, Tuna en turc, etc., etc. Pas facile de se faire comprendre avec 10 langues aux accents, germaniques, slaves, finno-ougriens ou latins et qui comptent 2 alphabets, latin et cyrillique.

Sans tomber dans le trou noir et le big bang originel, penchons-nous sur la formation de cette partie de l'Eurasie. Nous sommes à l'ère tertiaire, entre l'oligocène et le miocène, c'est à dire entre 11 et 33 millions d'années avant notre ère, à l'époque où « l'Homo » devenu depuis peu bipède commence à prendre ses distances avec ses cousins les singes. En ce temps-là existe, au cœur d'un continent qui ne s'appelle pas encore l'Europe, une ancienne dépression morphogéologique qui le traverse d'Est en Ouest, elle forme une vaste mer intérieure rattachée à la Méditerranée. A la fin de cette ère, un soulèvement des plaques terrestres coupe cette mer en deux, celle nouvellement formée au nord prend le nom de Mer Sarmatique, elle s'appuie sur le Massif Rhénan, enveloppe le bassin danubien, la Mer Noire, le Nord du Caucase, la Mer Caspienne pour s'étendre par les plaines au-delà de la Mer d'Aral jusqu'au Turkestan. Durant ce processus de soulèvement des continents, la mer Sarmatique se retire et se divise ; au début du quaternaire les mers Pannonique, Pontique Caspienne et d'Aral s'individualisent. C'est la naissance du paléo-danube, son bassin collecte les eaux des Alpes et des Carpates. Il y a 12 000 ans, à la dernière période de refroidissement, les glaciers sculptent et affinent le relief, l'érosion arrache les roches, dénude le socle et emplit les vallées à la faveur des failles.
 L'EURASIE AU MIOCÈNE (3 MILLIONS D'ANNÉES)

 
La vallée du Danube a été le terreau de nombreuses civilisations, elle a toujours été terre d'invasions, de guerres et de catastrophes. Son statut de fleuve transfrontalier induit qu'il est à la fois, cause, rempart, ou bien médiateur des conflits de voisinage.

Danube, te souviens-tu des Illyriens, des Celtes, des Magyars, des Scythes, des Bastarnes, des Romains, des Huns, des Avars, des Mongols, des Slaves, des Tatars, des Goths, des Daces, des Sarmates, des Vandales, des Parthes, des Germains, des Lombards, des Coumans, des Lazyges, des Petchenègues, des Ostrogoths, des Gépides, des Francs, Moraves, Turcs, Autrichiens... ?

Danube ne gardes-tu pas le souvenir des hordes sauvages des premiers Croisés, partis derrière Godefroy de Bouillon qui, à Jérusalem, préféra, en toute humilité, le titre d'Avoué du Saint Sépulcre à la couronne royale ?

Danube n'entretiens-tu pas à travers les vestiges le souvenir des troupes Ottomanes de Soliman le magnifique et de l'Empire Austro-hongrois des Habsbourg ?

Danube, ne portes-tu pas les balafres encore sanguinolentes des batailles napoléoniennes, d'Eckmuhl, Regensburg, Eggolsheim, Essling et Wagram ?

Danube, ne marques-tu pas sur tes berges les inondations parfois meurtrières de 1838, 1899, 1954-55, 1970, 1988, 2002 ; des crues dues aux excès célestes mais aussi aux prétentions terrestres ?

Danube, ne souffres-tu pas encore du régime nazi, des 1300 personnes précipitées dans tes eaux à Novi-Sad, du camp de concentration et d'extermination de Mauthausen où furent déportés près de 200 000 Tziganes, Serbes, Juifs, Opposants Politiques, Résistants, et de l'holocauste dont tu as été témoin silencieux ?

Danube, surtout n'oublie pas les rêves frais de la période communiste entretenus par la folie totalitaire, des rêves transformés en cauchemars.

Danube, n'as-tu pas été touché au cœur par les bombardements de l'Otan des années 90... de sales blessures qui t'ont condamné des années, contaminé pour des décennies et dont tu gardes les stigmates en témoignage du passé ?

Ces faits d'armes, ces guerres, perles de l'histoire, tu les portes en collier écarlate pour garder la mémoire.

De quelques milliers d'hommes au néolithique, au fil des siècles ils sont devenus des millions à profiter de ta richesse, de ta générosité. Des millions avec plus ou moins de savoir faire, avec plus ou moins de savoir vivre qui, sans scrupule, n'hésitent pas à t'exploiter, te piller, te faire laver les villes de leurs souillures et les champs de leurs pires molécules, à t'user, t'abuser, te polluer, t'asphyxier. Si ton itinéraire est, pour ces derniers millénaires, scellé à celui des hommes, une fois cette espèce disparue, tu retrouveras ton souffle, ta respiration et ta liberté, celle de circuler et de sculpter librement le relief danubien au delà de l'humanité.
 
LE DESSUS DES CARTES 
L'EUROPE SOUS L'EMPIRE ROMAIN (AN 100)
 

 
 L'EMPIRE ROMAIN ET LES PREMIERES INVASIONS (AN 300)
 
 
LE ROYAUME FRANC OU L'EMPIRE DE CHARLEMAGNE (AN 800) - LA FIN DE L'EMPIRE ROMAIN
 

 L'EUROPE AU XIV OU L'ATOMISATION DES ETATS
 

Publié à 20:00, le 21/10/2008, Dordrecht
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LE DANUBE - ( KELHEIM - VIENNE - BRATISLAVA )

LE DANUBE

Jeudi 31 Juillet
Kelheim – Ecluse de Straubing
Nous sortons à 9h30 du port «d’affaire» de Donau-Marine et voguons à 13 Km/h vers Regensburg, nous espérons y trouver un port ou un quai pour les 3 bateaux :, CO2, Tomavi et Romar 1. La navigation est excellente et en 1h30 nous arrivons à Regensburg (Ratisbonne en Français)(PK2398), nous laissons le bras qui mène à la vieille ville, son écluse est trop petite. Nous sommes contraints de contourner l’île, malheureusement la halte indiquée sur les cartes tient plus du chantier de démolition que du port de plaisance : il faut se rendre à l’évidence, il n’y a aucune possibilité d’accoster dans ce capharnaüm. La flottille s’éclate, Tomavi va essayer le petit port du centre-ville, nous le suivons à distance, son passage sous le pont de pierre s’avère périlleux. Nous longeons les immenses quais réservés aux croisiéristes et à 100 mètres de l’historique pont de pierre, l’échelle du fleuve nous indique le niveau d’eau, il manque 10 cm : franchir le plus ancien pont du Danube (1146) ne nous est pas possible. Nous sommes donc contraints de faire demi-tour, et ce, face à un violent courant, avec des bateaux passagers amarrés à bâbord, bancs de gravier à tribord, la passe est étroite, la manœuvre va être périlleuse. Alors que je débute mon demi tour, un bateau à passagers vient me contrarier, il quitte son ponton et joue de la corne à tout va. Avant toute, arrière toute, barre à gauche toute, barre à droite toute, le propulseur d’étrave est appelé en renfort, Romar1 pivote mais le courant l’emporte. Avant toute, arrière toute, ça y est, Romar1 bat du gravier, marche avant toute, barre à gauche toute. Ouf, nous retrouvons une position plus conventionnelle, mais l’ambiance à bord est électrique. Il faut quitter ce bras du centre-ville au plus vite, il n’offre aucune halte… Les cartes consultées ne nous laissent aucune opportunité, nous devrons nous passer de Regensburg, c’est vrai que l’on a déjà vu la ville mais la redécouvrir aurait été un nouveau plaisir. Nous battons en retraite pour reprendre le fil du fleuve. A une ou deux lieues de la ville se profile une antique silhouette d’un Parthénon immaculé, nous voici au pied du Walhala,: un escalier monumental qui part de nulle part monte vers l’imposant temple néo-grec voulu par Ludwig Ier de Bavière. Ce sanctuaire, construit en 1830, est le paradis sacralisé des héros germaniques statufiés. Le ponton est ici aussi réservé aux « Groff ». Nous envisageons un mouillage derrière une île mais faute d’un tirant d’eau suffisant, nous renonçons. Tout autour de nous le ciel s’assombrit, l’orage monte. Nous approchons de l’écluse de Straubing, au-delà nous savons qu’il y a un port où nous pourrons nous abriter mais… là, devant nous, près de l’écluse, CO2 a trouvé un quai, Romar1 se glisse derrière lui, l’orage s’est évanoui au sud. En soirée, nous partons à travers champs vers Sossau, une minuscule bourgade bavaroise connue pour abriter en son cœur « Landgasthof Reisinger » un restaurant typiquement bavarois. Le nombre de véhicules confirme la réputation du lieu, de nombreuses salles sont réservées, le personnel fort aimable s’active, une table nous est attribuée, les menus sont présentés et les commandes passées, il se fait tard et nous avons faim et soif, commençons par une santé autour d’une bouteille de Franconie. Les murs sont couverts des figures « politiques » allemandes habituées du lieu ; au nombre de photos, Helmut Kolh est au top 10 des fidèles.
 
 LE WALHALLA
 


Vendredi 1er Août
Straubing - Deggendorf
De bonne heure, un bateau commercial s’annonce par VHF à l’écluse, c’est « Kasbah », la belle hollandaise de 2000 T qui descend, nous la côtoyons depuis quelques jours. Nous prenons son sillage et l’accompagnons pour la journée. Par radio, son patron nous signale les points sensibles, en nombre, en cette période de basses eaux. Le niveau d’étiage (basses eaux) l’a d’ailleurs, contraint à se délester d’une partie de sa cargaison d’aluminium à Regensburg, c’était l’unique solution pour rejoindre Bratislava sans encombre. A Deggendorf, Kasbah poursuit sa descente, mais pour nous, c’est la halte, la marina, est dans la courbe à la sortie de la ville, le ponton est très bien et l’accueil chaleureux. Implanté sur le contrefort de la forêt de Bohême, Deggendorf est le seul port franc fluvial. Un port franc est une plate-forme où l’on peut stocker les marchandises en franchise fiscale jusqu’à ce qu’elles soient vendues, ce qui est très avantageux pour les entreprises qui travaillent de grands volumes, et fort intéressant pour la commune qui trouve là une ressource financière et un regain d’activité portuaire. Depuis peu, Deggendorf possède une « Fachhochscule » et ses 1500 étudiants ont bouleversé la petite cité de 30 000 habitants, on sent que la ville a pris un coup de jeune. A noter qu’elle a pour emblème une porte ouverte et des vagues, tout un symbole.
 
 
UN POUSSEUR MONTANT
 
 

Samedi 2 Août
Deggendorf – Passau (PK2224)
Le temps a changé, c’est sous un temps couvert et avec une bruine intermittente que nous quittons les accueillants membres du Yacht-club de Deggendorf. Ce matin, la VHF donne de la voix, c’est qu’il y a du trafic. Il va falloir être attentif tant notre parcours du jour est sinueux, il sera difficile de croiser ou de trémater. Au moment où nous nous engageons dans les méandres serrés et étroits, nous croisons deux importants convois. Le premier est un pousseur roumain avec deux barges en ligne de près de  300 mètres de long et le second est un pousseur ukrainien avec deux barges à couple, on doit tous s’enfiler au même moment entre deux balises. Pour pimenter le tout, s’invite la navette rapide Deggendorf / Passau qui, corne à l’appui, passe en force au milieu des flots, les remous sont sévères et nous n’avons absolument aucune envie de répondre aux « saluts » des voyageurs. Nous apprendrons plus tard, que par VHF, le capitaine nous avait ordonné de quitter le chenal pour lui laisser la voie libre, rien de moins. La VHF avait bien craché un allemand bavarois taillé au couteau mais nous n’y avions rien compris. La pluie a cessé, nous approchons de Passau, ville frontière avec l’Autriche. Passau est aussi la principale base d’embarquement des paquebots fluviaux qui relient Vienne à Bratislava et Budapest. Nos bateaux ne peuvent entrer dans le port de plaisance conçu pour de frêles embarcations, par chance, le ponton du fleuve est libre et nous nous y amarrons, l’intensité du trafic nous ballote, mais nous devons nous habituer au roulis. Après déjeuner, les deux équipages prennent le bus pour aller au cœur de la ville imprégnée de catholicisme. En son point haut, culmine la Cathédrale St Stefan. Elle nous invite, non pas pour y brûler un cierge, nous les laissons aux âmes en peine, mais pour y admirer le plus grand orgue du monde : 17 000 tuyaux et plus de 230 registres, malheureusement ils restent sourds à nos incantations. Que dire, si ce n’est que la cathédrale est de style baroque, de pierre blanche délavée et coiffée de 3 dômes vert de gris. Ce haut lieu exalte le pouvoir spirituel du Prince-Evêque du St Empire Romain Germanique, un pouvoir bien gardé car sur la colline d’en face est construite la citadelle dudit prince, là où il exerçait le pouvoir temporel. Eh oui, les portes du Danube sont bien protégées… Il faut dire que la ville est stratégique, elle est plantée sur 4 éperons rocheux, à la confluence de 3 cours d’eau. Et ces trois rivières ont des origines fort différentes, le Danube, d’un profond vert plombé, arrive de l’Ouest, l’Inn, d’un lait opalescent, descend des glaciers suisses et la petite Ilz, d’un anthracite tristement concolore, émigre des tourbières de Bohême au Nord. Chacune arrive à Passau avec les reflets de son bassin, est-ce par individualisme ou par orgueil, est-ce par respect, mais les eaux des affluents escortent le Danube et refusent de s’y mélanger, elles ne se fondent qu’au loin, à l’abri des regards. Un phénomène « Unique », dixit Koss. Passau vit grâce au Danube au rythme des 13 paquebots quotidiens qui déversent leurs flots de touristes. Mais en parlant de flots, il arrive aussi parfois que le Danube s’invite dans la ville, cela marque les esprits et donne une échelle de crue spectaculaire sur la façade du Rathaus où l’eau est montée à 3 m en 2002. Les crues, oui je préfère ce terme au mot « inondation », sont inhérentes aux fleuves indociles, elles viennent nourrir les terres de la vallée, y déposer leurs limons, les fertiliser. La présence d’un fleuve apporte bien plus de vie que de dés-agréments, pour peu qu’ils en soient.
 


Dimanche 3 Août
Passau – Schlogen
Ce matin ce sont les adieux à Maria, Corry et Koss vont continuer seuls, l’équipière du CO2 prend le train pour les Pays-Bas où elle est professeur de maths. Nous allons perdre son sourire et ses grands éclats de rire rauques… « Bye bye Maria »
 
 
                     Corry                                             Koss                                               Maria
 
C’est bon, le feu des Kachlet-locks est vert, aussitôt les deux bateaux appareillent pour écluser. A l’ouverture des portes aval, Passau nous offre un autre vue, celle du fleuve, une contre-plongée sur cette cité deux fois millénaire . Au dessus de nous, rive droite la Cathédrale St Stephan qui veille sur la ville, rive gauche la citadelle « Veste Oberhaus » qui surveille la confluence. Nous y sommes justement et, comme le Danube n’est pas plus large, nous prenons de la vitesse, Romar1 joue sur plusieurs kilomètres avec la ligne frontière : bâbord eaux noires, l’Allemagne, tribord eaux blanches, l’Autriche. Nous pénétrons dans la renommée vallée frontalière de Passau, le Danube y fait des plis et des replis, les paysages y sont magnifiques ; des rives escarpées et boisées, émergent, çà et là, des cottages blottis et des villages confinés dans leur écrin de verdure, semés, çà et là, des reliques de châteaux en ruine. Nous passons l’ultime écluse allemande, celle de Jochenstein, elle délimite la pointe sud-est du pays et est placée sous de bons auspices : en haut de la falaise un petit oratoire surmonté d’une croix héberge probablement un Saint patron qui, plus loin, penché, bénit le fleuve, ainsi soit-il. C’est d’un kitch…
Le courant pousse bien, car après deux heures de navigation, nous voici déjà arrivés à la marina de Schlogen. Magnifique. Connu pour son méandre à 270°, l’un des plus beaux du Danube, Schlogen repose sur le tourisme : à part les hôtels, les restaurants, les bars, le port et le camping, il n’y a rien…. Si le port est pour une fois plutôt grand et dispose de nombreux pontons, en ce premier week-end d’Août, il est saturé. Qu’importe, le capitaine fait déménager plusieurs embarcations et nous libère un ponton, nos deux bateaux sont à leur aise, encore un problème de taille de réglé.
 
 

Lundi 4 Août
Schlogen - Linz
Nous faisons le plein en carburant et enfilons le fleuve par une succession de magnifiques méandres. Nous sommes au cœur d’une palette de verts infinie, çà et là apparaissent de petits hameaux posés au bord de l’eau, là-haut, une chapelle, un château, une ruine… La vallée respire beauté, calme et sérénité.
Progressivement la vallée s’élargit, le fleuve se fait plus lent et va ainsi promenant sa nonchalance jusqu’à Linz. A la sortie de la boucle du centre-ville, nous trouvons le port de plaisance, nous y pénétrons pour chercher un emplacement qui nous sied. Sur différents pontons, des personnes nous font signe, toutes veulent nous accueillir, plus précisément, toutes veulent notre argent... Laquelle choisir ? Les pontons sont faibles, nous optons pour le dernier, il offre plus de longueur et une meilleure protection du vent et des remous, même s’il est tout aussi branlant que les autres. Quant aux sanitaires, ils sont dans une roulotte de chantier qui ne respire pas une santé éclatante, merci, la cabine de Romar1 est très bien… A regarder la carte, la ville semble inscrite dans une feuille de papier millimétré, tout est ordonné, en fait, nous ne verrons de Linz que le côté industriel et gris, rien de passionnant.
 
 
 
 
Mardi 5 Août
Linz - Morbach
Il a plu cette nuit et le ciel est encore plein de gros et vilains nuages noirs retenus prisonniers dans la vallée. Comme la visibilité est suffisante, nous nous évadons du port en longeant les raffineries, nous laissons rapidement cette zone nauséeuse, elle crache, dans des râles répétitifs, d’infâmes fumées. Le Danube s’élargit à nouveau et baigne dans une grise monotonie. Le plafond devient de plomb, est-ce un signe, un signe pour marquer Mauthausen, frêle petite ville à flanc de forêts ? Mauthausen, ce nom d’infamie, nom indélébile marqué dans l'histoire de l'humanité. Mauthausen, le lieu a abrité l’un des pires camps de concentration et d’extermination. Une bien étrange sensation nous envahit. Nous ne pouvons pas, ne pas penser aux 100 000 hommes et femmes, arrachés, dépersonnalisés, numérotés, déportés, torturés, humiliés, déshumanisés. Non, nous ne pouvons pas, ne pas penser à ces hommes, ces femmes, achevés, tués, gazés, exterminés… Nous ne voulons pas oublier, qu’ici, à quelques mètres, tant de détresse, tant de souffrance, tant de haine, tant de folie inhumaine et meurtrière se sont déversées… Non, nous ne pouvons pas oublier.
Silencieux, soucieux, abattus, nous descendons cette section du Danube jusqu’à Sindelburg. Le Danube se fait la gorge serrée, nous passons dans un étroit couloir, ses eaux se concentrent, son courant se fait violent, mais Grein maintient fermement la boucle. Grein est une passe mythique pour les mariniers d’hier, ils ne s’y aventuraient qu’accompagnés d’un pilote expérimenté, aujourd’hui le lieu est plus praticable mais reste néanmoins délicat. Pour preuve, nous croisons « l’Esmeralda », un croisiériste montant, il tourne à plein régime ; dans le même temps, un 2000 T vide nous trémate, Romar1 se sent prisonnier et est bousculé sur un bon kilomètre avant que les vagues ne se calment. Le fleuve, pour se faire pardonner, prend maintenant l’allure d’un grand lac avec des rives où se côtoient, chalets, bateaux, restaurants, plages…. Nous déclinons de la haute à la basse-Autriche. En fin d’après-midi, à l’approche de Marbach, nous nous engageons dans un bras amputé du Danube, il abrite un port et de beaux pontons, CO2 aborde à l’un d’eux et Romar1 à un autre. Près de nous, est installé un sportboot autrichien, le propriétaire, probablement nostalgique de l’Empire austro-hongrois, a hissé les drapeaux autrichien et hongrois devant une mini stèle, il a fait de ses 10 m2 sa "Villa Médicis", pelouse artificielle sur le ponton, pendule et autres fantaisies dans les arbres, nains de jardin libérés, piaillements automatiques d’oiseaux, radio, télévision, jardinet propret, fleuri et tutti quanti. Marbach est une petite ville perdue qui expire une fin de règne, on sent que tout a été misé sur un tourisme qui fait défaut, la route N° 3 qui sépare la ville du Danube y est peut-être pour quelque chose, tant elle est bruyante et dangereuse.

Mercredi 6 Août
Marbach - Tulln
Désireux de nous arrêter à Melk pour visiter sa célèbre abbaye, nous laissons dès 8h00 Marbach à son inactivité. C’est sans compter que le temps fluvial s’arrête souvent aux portes des écluses et qu’il dépend de l’humeur de l’éclusier ou des ordres des chefs. Il nous faut donc attendre une heure, l’arrivée d’un bateau de commerce, et obtenir son autorisation pour sasser avec lui.
Passé l ‘écluse, il n’y en a que pour elle : l’abbaye de Melk, majestueuse, elle remplit le paysage. A ses pieds, un ruisseau nous paraît assez grand et suffisant pour un appontement temporaire. L’abbatiale couronne et magnifie la butte rocheuse qui surplombe le Danube. Pour échapper à la horde touristique, nous enchaînons la galerie des Empereurs, la Salle de Marbre, la Terrasse, la Bibliothèque (80 000 volumes et 2 000 manuscrits) et enfin l’Eglise.
Quoique symbole de l’art baroque en Autriche, la richesse des décors laisse perplexe quand on sait que l’abbatiale a toujours été sous la tutelle des Bénédictins. Un Ordre dont les moines ont fait vœu de pauvreté et dont la règle N°5 est de « Mener une vie humble sur terre ». Fermez le ban…
 
 

En début d’après-midi, nous poursuivons notre descente de la Wachau. La vallée est classée au Patrimoine mondial. Certes jolie, riche de monuments et de paysages, elle n’offre cependant pas la qualité affichée dans les divers dépliants. Quid des usines, quid des silos, quid des embarcadères situés devant les monuments, et que dire encore de ses coteaux aux bois rasés ou entaillés de nouvelles carrières. Non, la Wachau laisse un goût amer, une frustration accentuée par le manque d’appontements. Nous ne visiterons pas Aggsbach et son château, Durnstein et ses vins… et même Krems dont le port est réservé aux petits mais puissants bateaux. Il faut se le dire, la Wachau est faite pour un tourisme-business en bateaux de croisière.
A 20h00 nous appontons au yacht club de Tulln, celui-ci est loin de la ville mais nous retrouvons, là, Tomavi, le voilier danois.
 
 DURNSTEIN
 


Jeudi 7 Août
Tulln – Vienne (PK1915)
Koos et Corrie du CO2 ont eu une visite-surprise de la famille et s’octroient du repos, aujourd’hui nous voyageons avec Tomavi. Pressés d’être à Vienne, nous quittons le port au plus tôt, un peu vite car nous en oublions de remettre les clés au Hafenmeister (capitaine du port). La descente pour Vienne est réglée en 3 heures. Notre halte, notre base viennoise, est le port de Kahlenberger, en banlieue de la capitale autrichienne. Cet ancien bras du Danube accueille un port de plaisance privé équipé d’une pompe à carburant et d’un restaurant. Le ponton visiteur est un peu chancelant et les 15 T de Romar1 font peur au capitaine du lieu, il préfère transférer la bête à 200m aval dans un bassin réservé aux petits yachts. Romar1 se sent un peu l’éléphant au milieu de fines porcelaines constituées de Riva et autres très beaux bateaux. Promis, il se fera petit et ne cassera rien. Quoique charmant, l’emplacement est bordé d’un côté par le Danube et sa navigation perpétuelle, et de l’autre par une voie de chemin de fer couplée à une voie routière, une cacophonie qui fera de nos nuits un véritable délice acoustique… Le soir, nous montons à Kahlenberger, la petite cité est nichée au pied du Léopoldsberg, « la montagne de Léopold 1er », qui culmine à 425 m. Le village est un haut lieu de la viticulture viennoise, nous y trouvons ce que nous cherchions, à savoir un heuriger, ces restaurants de vignerons indiqués par la traditionnelle branche de sapin accrochée à la porte (l’Ausg’steckt ist). Nous voici attablés dans un cadre rustique où nous dégusterons la traditionnelle « Wiener Schnitzel », escalope viennoise, elle s’étale hors de l’assiette, le Riesling et le Grüner Veltliner du propriétaire nous aideront à en venir à bout.




Vendredi 8 Août
Vienne
Accéder au centre de Vienne prend 15 minutes en bus et métro… La compréhension du schéma de transport et du fonctionnement de la ville est simple.
Ah, Vienne ! Si Vienne est, avant tout, une ville d’art et d’histoire, Vienne est surtout, à l’instar des grandes métropoles, une ville à vivre, à sentir, une ville à ressentir. Vienne n’échappe pas à notre méthode exploratoire, à savoir faire le tour de la ville, pour en cerner les contours, puis revenir progressivement au centre, par cercles concentriques. Nous n’avons nullement l’intention de tout voir, cela serait illusoire. Tout en privilégiant l’essentiel, nous nous laissons guider par l’intuition, l’improvisation, ainsi pouvons-nous déambuler dans des quartiers, des rues, des ruelles « hors des chemins battus ». Cela nous conduit, parfois, à des égouts, plus souvent à des surprises, des trésors cachés. Aujourd’hui nous avons fait le Ring qui renferme la Vienne historique. Concentration des touristes conventionnels, organisés, programmés, bardés d’appareils photos et de caméscopes, truffés de guides, ils n’ont d’yeux que pour leur écran pixellisé et leurs plans, les plus branchés sont dotés d’oreillettes musicales. Et si c’était du Mozart ?
Malheureusement pour nous, nous ne pourrons voir le Rathaus, il est caché par l’énorme écran d’un festival de cinéma, nous ne pourrons voir la Cathédrale St Etienne, elle est emballée dans son champ opératoire pour un lifting, comme ses congénères. Quant à l’intérieur, il est tout simplement transformé en temple à fric, pitoyable église.
Pour nous remettre de nos émotions et nous sustenter, nous allons au Café Diglas au Wollzeile 10, l'endroit est romantique à souhait, la sérénité y est totale et gratuite.

Samedi 9 Août
Bus pour Nurdorf puis métro ligne 2 pour la « Schwedenplatz », au cœur de Vienne. Aujourd’hui, notre priorité est le Leopold Museum qui affiche une exposition Klimt. Etonnamment, et malheureusement pour nous, le musée ne présente qu’une œuvre de Klimt, « Vie et mort » ; c’est un peu juste, alors que les billets et affiches du muséum reprennent son œuvre et son nom. La frustration est grande mais vite gommée par les œuvres d’Egon Schiele. Sombres, dénudées, dépouillées, décharnées, ces œuvres sont autant de miroirs sans fond et sans tain qui renvoient l’image d’un homme révolté, blessé. Mort à 28 ans, Egon Schiele fut cependant l’un des acteurs de la Sécession Viennoise, ses œuvres sont stupéfiantes, émouvantes, difficiles, inquiétantes, douloureuses, impressionnantes. Les mots pourtant me manquent.
 
 


Dimanche 10 Août
Vienne, visite du palais de Schônbrunn. Classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, ce palais se veut le Versailles autrichien. Le site est grandiose et ne manque pas d’intérêt. Sissi l’Impératrice a tant marqué l’imaginaire des petites filles qu’une fois adultes, elles viennent se faire photographier, le matin quand le soleil illumine la façade. Le rituel est bien rodé, les jeunes mariés arrivent, disposent de 5 minutes pour gravir l’escalier impérial puis redescendre dans les pas de leur idole et… au suivant… c’est de l’abattage… c’est surprenant quand on sait qu’Elisabeth de Wittelsbach était et est encore une femme controversée qui ne prisait guère les cérémonies et apparats.
Filons voir les jardins, ils sont magistralement réglés, symétrie parfaite, convergence des allées qui mènent aux fontaines, aux sculptures, à l’orangerie, aux fausses ruine romaines… Pour le retour nous empruntons la voie centrale qui est tout simplement impériale : elle joint la gloriette démesurée qui supplante les jardins, au château. Cocher,  « ramenez-nous à Hofburg », oui, je ne vous avais pas dit, Schonbrunn ne devait être qu’une résidence d’été. Hofburg, passons-y, c’est le château de Vienne, celui des Habsbourg. Vu la surface de ses bâtiments il abrite désormais des musées, une église, l’Ecole d’Equitation Espagnole, la Bibliothèque Nationale Autrichienne et les bureaux de la Présidence de la République. Autour de cet ensemble exceptionnel, se trouvent de nombreux petits palais, ceux des aristocrates… Simples vassaux nous quittons ce quartier qui n’est point nôtre et allons saluer Wolfgang Amadeus Mozart, avant de nous perdre dans un de ces nombreux cafés qui ont animé le Vienne des arts et de la vie intellectuelle.
 
 
PALAIS DE SCHONBRUNN 
 


Lundi 11 Août
Notre séjour à Vienne touche à sa fin, aussi en profitons-nous pour nous arrêter à une construction intrigante : la chaufferie de Spittelau. C’est une architecture fantastique avec une indéniable dimension ludique, une variation symphonique et polémiste, volumes déshabillés, façades coloriées, surfaces déplanifiées, un bâtiment irritant doté d’une cheminée à bulbe ottoman, l’ensemble est une œuvre d’Hundertwasser. Nous poursuivons notre dernière divagation, elle nous porte, et ce n’est pas un hasard, à l‘Hundertwasserhaus. Situé au 34-38 de la Kegelgasse, cet immeuble construit entre 1983 et 1986 par le ci-devant nommé est de conception très inhabituelle, ses planchers sont irréguliers et le bâtiment est agrémenté d'une végétation luxuriante (250 arbres et arbustes) qui semble en suspension. Hundertwasser s'est visiblement inspiré des œuvres d'Antoni Gaudi, du Facteur Cheval, des tours Watts mais aussi de l'architecture vernaculaire des cabanes de jardin et des livres de contes. Ce lieu comprend 52 logements et 4 cafés restaurants, l’immeuble contraste avec l’architecture rectiligne pour ne pas dire rigide du quartier… Pour clore cette journée d’architecture, nous nous arrêtons dans l’un des plus vieux cafés viennois, le «Café Museum» situé au Operngasse 7, le lieu a été conçu en 1899 par Adolf Loos (1870-1933). Son œuvre, parce que ce lieu est une oeuvre, a traversé le siècle sans prendre la moindre ride, simple, fonctionnelle, sans emphase, aux formes sobres et aux matériaux nobles, aux couleurs effacées ; l’ambiance y est agréable, subtilement feutrée, les clients gourmands et cultivés. En cette fin de XIXéme où débute l’Art nouveau, fallait-il être visionnaire, ou tout simplement humaniste, pour penser que la beauté doit venir de la matière. Adolf Loos est, en cela, un précurseur du design contemporain. Sans le vouloir, j’ai la sensation d’avoir trouvé, en ce lieu minimaliste, la quintessence de l’architecture, un comble ici à Vienne, la capitale du baroque.
 
                                 CHAUFFERIE DE VIENNE                            HUNDERTWASSER HABITAT
 
                     
 
 
CAFFEMUSEUM RÉALISÉ PAR ADOLF LOSS 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mardi 12 Août
Vienne - Bratislava (1865)
Aujourd’hui nous quittons Vienne pour une autre capitale : Bratislava, capitale d’un des états les plus petits d’Europe : la Slovaquie (6 millions d’habitants). Nous sortons prudemment du port et empruntons le grand canal qui borde l’île de la Vienne du XXIeme siècle. Plus qu’une île c’est un jardin de grandes tours, y sont implantés plusieurs organismes internationaux (ONU, OSCE, OPEP, AIEA…). Leur présence ici est due à la fameuse neutralité autrichienne… Méditons, méditons, méditons…
A l’ombre de ces tours et buildings internationaux, comme en un clin d’œil, nous croisons une procession de petites toues de pêcheurs avec leurs lignes et carrelets. Un autre monde, un autre temps...
 
 
 

En ce début de matinée, la navigation n’est pas trop oppressante, nous ne voyons que deux commerciaux et un croisière. Bientôt l’écluse de Freudeneau : elle marque la sortie de Vienne, celle-ci est prête et nous passons tranquillement. Pour éviter toute susceptibilité, on ne sait jamais, nous changeons de pavillon de courtoisie pour hisser le drapeau slovaque. Après trois heures de navigation, au loin, se dessinent les premiers immeubles blancs de Bratislava, et, derrière, les contours du château. Puis vient, fièrement posé sur le Danube, le pont-neuf « Nov-Most », un pont à haubans, doté d’un restaurant panoramique accroché tout en haut de son unique pylône. Nous longeons le quai des paquebots, puis les darses du port industriel, avant d’en enfiler une qui fait office de marina ; au fond se trouve le Milan’s Treff-club. Rumbalotte, le trawler finlandais est là, nous appontons à couple à CO2. Milan nous fournit en anglo-allemand quelques explications sur le ponton, sur son menu et sur la ville. Tout est OK, le taxi est déjà là pour nous transbahuter vers la ville. Les routes ont beau être défoncées, encombrées, les bas côtés maintes fois explorés, rien ne fait ralentir notre chauffeur ; un peu noués, nous arriverons dans le centre.
 
CHATEAU DE BRATISLAVA 
 
 
 
Assise sur les pentes sud des Petites Carpates, baignée par le Danube, Bratislava, (440 000 habitants) occupe un site privilégié. Le charme de la capitale slovaque réside essentiellement dans sa vieille ville, où se mêlent quelques austères bâtiments issus du communisme passé, non dénués d’attraits, de splendides palais baroques aux couleurs pastel, d’agréables petites places de caractère médiéval vers lesquelles convergent d’intimes ruelles. Disséminées dans le centre, des sculptures contemporaines semblent répondre aux têtes sculptées qui ornent les façades, ou attendre une réponse du promeneur.
 
 
 

Publié à 08:15, le 17/10/2008, Kelheim
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LE DANUBE - ( BRATISLAVA - BUDAPEST - APATIN )

Mercredi 13 Août
Bratislava-Komarno (1767)
Milan est triste de voir partir une petite flottille qui lui a laissé, à travers droits, repas et consommations, quelque argent pour compléter sa maigre retraite. Très rapidement nous parvenons à «la Slovak Sea», l’immense retenue d’eau de 3000 ha formée par le très controversé barrage de l’usine électrique de Gabcsikovo, la navigation n’y est pas aisée, l’eau miroite beaucoup et les balises, rares, çà et là des îlots artificiels. L’aéroglisseur de la liaison Bratislava-Budapest nous double et nous laisse sur son passage un long panache de fumée noire ainsi qu’un sillage de fortes vagues… Au loin nous distinguons la digue de Cunovo où campent les écluses d’antan, et «Danubiana», le Centre Slovaque d’art contemporain, d’où se sont évadées des sculptures qui défient le Danube. L’inactivité affichée nous laisse penser que le centre est fermé et abandonnons l’idée d’accoster au ponton-visiteur. Nous longeons la plaine de Pannonie et nous voici, à nouveau, prisonniers d’un canal latéral au fleuve. Les rives sont hostiles, pas question de s’y poser, les radars sont là, ils veillent, il nous faut avaler 50 km de monotonie, de grisaille, de rigueur et de raideur, souvent appréciée, la lenteur, devient dans ces parties canalisées, insupportable. Nous approchons enfin de l’écluse et ensuite un espace naturel plus accueillant, plus ouvert.
Nous faisons étape à Komarno (Slovaquie), préférée à la ville hongroise de Komarom, sur la rive droite. Le port est caché au fond d’un bras industrieux où sont construites quelques grosses unités de navigation fluviale et maritime. Le Capitaine du Miro yacht-club nous amarre, nous indique prix et commodités, encaisse, puis nous quitte, c’est son jour de congé…
 
 
 
 

Jeudi 14 Août
Komarno (SL) – Eztergom (H) (PK1719)
Le chantier naval martèle la ferraille dès l’aube, et comme la ville ne présente pas de relief particulier, nous décalons de bonne heure pour profiter de la relative fraîcheur. Les cartes sont vierges, aucune écluse en vue, des îles viennent agrémenter le tracé. Nous laissons manœuvrer un pousseur ukrainien qui entre aux chantiers. La passe déjà étroite est devenue un mouroir à bateaux : un vieux paquebot fluvial et une flottille de petites vedettes trépassées attendent de se faire déchirer. Nous abandonnons, le quai et ses grues à leur triste agonie, les barges ancrées au milieu du fleuve à leur sommeil perpétuel. Seul s’active au fond un portique qui transfère un chargement fluvial de lignite dans une longue file de wagons torturés. Pas de convoi annoncé ou en vue, le Danube est à nous, nous musardons d’une rive à l’autre, nous serpentons entre les îles, nous pourrions lézarder sur les bancs de sable mais il nous faut vaquer aux menus travaux de nettoyage. Au loin se profile la basilique hongroise essouchée de sa forteresse, on ne peut se tromper, elle domine la vallée danubienne, imposante, elle l’est, assurément. Toute de marbre sertie, elle semble sortir de l’architecture bolchevique. Nous passons sous le pont d’arches métalliques pour trouver, à droite, un petit bras, si petit que Rumbalotte, qui nous accompagne, préfère filer. Il est vrai que l’étroitesse n’invite pas à s’y engager, mais Romar1 est fouineur, il pénètre dans le boyau. Aïe, un pont. Qu’importe, Romar1 est démâté, dans la courbure suivante un plaisance est stationné, cela se complique. Le boyau se fait chas d’aiguille, Romar1 s’y faufile, en espérant qu’au bout il aura de quoi se retourner. Il n’a plus le choix, il faut avancer, le long ponton annoncé est là. A l’autre bout, des hommes s’activent, en nous faisant signe, ils serrent les bateaux pour libérer suffisamment d’espace. A l’aide des aussières, Romar1 vient délicatement s’encastrer entre deux, il reste à peine 50 cm de part et d’autre. S’ensuit une opération spéciale pour permettre à CO2 de s’amarrer sans obstruer le cours d’eau ; en effet, toute la ligne de pontons, bateaux compris, est tirée et collée à la berge ; délirant. C’est bon, nous voici chez Attila, ce n’est pas une blague, c’est le nom de famille du capitaine du port, un nom courant dans cette région. Ses enfants parlent tous anglais, ce qui facilite grandement les contacts.
Sur la berge opposée, des stands sont installés en surplomb, nous arrivons pour le festival de musique et la fête de la mi-août. Nous montons aussitôt visiter la basilique de l’Archidiocèse, siège du primat de Hongrie. Cela se mérite ;  nous gravissons, sous une chaleur écrasante, l’interminable escalier dépareillé qui escalade le coteau et traverse la forteresse. Au sommet, une vue panoramique exceptionnelle sur 180° Nord de la vallée danubienne et de l’ultime pointe slovaque se développe. Au sud, cachée par la végétation, la ville est prostrée. Dédiée à la Vierge Marie, la basilique de 118x49x71 mètres est du plus pur style néo-classique, sa surface intérieure est de 5 600 m2, les parois sont habillées de marbre rouge de Sutto (à quelques kilomètres en amont), l’extérieur est de marbre blanc. Elle est couverte d’un grand mamelon de cuivre opaline et de deux petits qui coiffent les chapelles latérales. Nous redescendons par l’allée de la citadelle qui abrite toute une collection de cloches fêlées du passé. Esztergom, première capitale de la Hongrie au temps des rois Arpad dégage une atmosphère particulière : la ville semble tenaillée entre l’influence méditerranéenne et la Mittleurope…
 
LA BASILIQUE D'EZTERGOM
 
 
 
UN CONVOI POUSSÉ 
 
 
 
Vendredi 15 Août
Eztergom (H) à Budapest (H)
En ce 15 Août, nous laissons la basilique à ses offices et Romar1 s’extirpe de sa geôle. La manœuvre est délicate, Attila et les siens sont là, Romar1 se sent véritablement prisonnier, des aussières le ceinturent. Un petit coup de propulseur d’étrave et il pivote précautionneusement sur lui-même, il s’exfiltre sans toucher la rive opposée, une manœuvre au décimètre près. CO2 vivra la même opération. Nous remontons notre corset fluvial pour retrouver le large. L’heure de navigation nous amène à la double boucle de Visograd. La colline est striée d’une longue muraille qui part du Danube et monte à une citadelle composée des ruines d’un château médiéval, symbole de la gloire passée. Si nous filions jusqu’à ce jour vers l’Est, nous piquons dorénavant plein Sud. Nous laissons l’île de Szentendre, la navigation se fait sans problème si ce n’est que le nombre de navires passagers augmente subitement. Non seulement la capitale hongroise est un passage obligé mais qui plus est, nous sommes jour férié. Le port est situé rive droite aux avant-postes de la ville (PK1650), au fond d’un bras, qui s’avance dans l’Obudai Sziget (l’île Obudai). Quoique grande est sa capacité, le port n’est pas prévu pour des unités de 12 m et c’est tout au bout de l’unique ponton de 300 m que nous nous amarrons. L’endroit, parfum cloaque, n’est pas franchement idyllique. Nous sommes à 30 m d’un night-club et d’un after qui, du soir au matin, nous inondent de décibels avec d’incessants va et vient d’une jeunesse ivre de cocktails et de musique. Pour nous combler d’aise, la Marina Viking se trouve en bout d’île, surveillée par une milice privée, pour sortir il nous faut traverser le parking électro-acoustique. Et, c’est là que nous découvrons le profil de la clientèle : 30 à 40 ans, grosses cylindrées avec chauffeurs, body guards et cover-girls, tous se sont fait greffer une oreillette et sont constamment en affaires. A la sortie, nous sommes groggy. Où sommes-nous ? Qui sont-ils ? Nous sentons bien que notre présence fait tache, voire dérange. Mais qu’importe, les 36 euros de nuitée nous donnent quand même le droit de sortir du Viking Yacht Club. Eh oui, ce sera la marina la plus chère du périple…
Le lendemain, nous partons en train bringuebalant visiter la capitale hongroise. Budapest est l’union de trois petites villes : Buda, Óbuda et Pest. Sur la rive droite, « Buda », la cité ancienne, aux édifices rococo, agrippée aux collines émeraude, sur la rive gauche, « Pest » l’économique avec ses grandes avenues, ses commerces, palais et monuments dont l’emblématique parlement qui se prend pour un grandiloquent retable baroque posé au bord du Danube.
Notre première visite est pour le château, mais celui-ci accueille une fête artisanale au droit d’entrée prohibitif. N’oublions pas que ce château comme la Hongrie d’ailleurs furent rattachés à l’Anjou au XIVéme, par un subtil jeu matrimonial et diplomatique, Charles 1er roi de Sicile de Naples et de Jérusalem, comte d’Anjou et du Maine, dit Charles Martel fut avec l’appui du pape nommé Roi de Hongrie mais c’est  son fils Charles Robert dit Carobert qui porta la couronne de Saint Etienne (1310), ainsi débuté la 2éme Maison d’Anjou, son Fils Louis le Grand, élevé religieusement au Château de Visograd lui succéda en 1342 mais à la mort de ce dernier en 1382, sa fille Marie sans goût pour le pouvoir abdique en 1385 et que l’Anjou perdit cette branche d’Europe centrale. Nous redescendons par les rues pavées de la vieille cité jusqu’au pont de chaîne, dans un fouillis d’échoppes à gogos. Nous poussons dans le centre-ville et déambulons sur les «Champs Elysée» hongrois. Nous voulions admirer de superbes demeures Art nouveau aux frontons et aux encadrements entourés de volutes sculptées, des immeubles avec ferronneries et cariatides baroques. Nous n’avons vu que de lépreuses façades écaillées, des immeubles morts-vivants qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, des bâtiments en état de décomposition chronique, des hôtels particuliers plus entretenus depuis des lustres. Au rez-de-chaussée, les commerces aux vitrines drapées de blanc cassé indiquent que l’avenue est contaminée par une pandémie de cessations d’activité, les grandes marques la quittent, la désertent, fuient, ne restent que les empreintes calligraphiées des enseignes déposées, les devantures annoncent « liquidation totale – cessation d’activité – fermeture définitive- c’est un signe. Si Budapest concentre sur ses rives de nombreux monuments, baroques, romantiques, sécessionnistes et art nouveau, cela est dû essentiellement aux reconstructions de l’après-guerre. Rien n’a été laissé au hasard. Impressionnant, impressionnant mais décevant. Surtout, ne poussez pas votre curiosité aux abords de la ville, vous seriez désabusés. Certes Budapest affirme une forte identité, oh combien douloureuse, mais Budapest, perle du Danube, reste un mystère pour nous.
 
LE PARLEMENT HONGROIS
 
 
Dimanche 17 Août
Budapest - Dunaújvaros (1579)
Notre départ est quelque peu précipité, car le Danube va être fermé à la navigation, pour cause de «fêtes aériennes». Les heures de passage nous ont été communiquées et elles sont rares, surtout pour les jours à venir, aussi, par prudence, nous décidons de quitter au plus vite ce chaudron. Trop vite, car la police fluviale nous oblige à patienter au milieu du fleuve afin que les militaires en retard déplacent les derniers pontons barrant le fleuve. Nous passons sous les différents ponts de la ville et répondons aux saluts des promeneurs, nous laissons à tribord une pagode puis une longue série de maisons sur pilotis. Le Danube se fait maintenant lent, languissant, ennuyeux, les rives passent et trépassent. Derrière le voile végétal, nous savons la plaine, la vaste plaine, mais nous n’en verrons rien. La journée et le fleuve s’étirent lentement.
Après cinq heures de navigation, nous entrons dans le port charbonnier de Dunaujvaro, la police locale nous suit de loin, leur bateau s’approche, les deux policiers ont renoncé à l’incompréhensible hongrois et ont retrouvé un allemand approximatif, ils nous conseillent fermement d’aller voir plus loin, c’est-à-dire hors de leur zone de compétence. Il n’en est pas question. Le capitaine est joint par téléphone et comme il ne veut rien comprendre, nous menaçons d’ancrer au milieu du port, les policiers sont stupéfaits d’une telle audace. Lassés, épuisés de nos interminables palabres en anglo-allemand, ils abandonnent la partie. Pour éviter un possible retour plus musclé, nous quittons le port et allons accoster à 500 m en amont, là où nous avions repéré deux pontons (PK1581). Peu après notre arrivée, un pousseur descend le fleuve avec une sono qui décoiffe les rives, il s’amarre au-dessus. Minuit, un remorqueur ukrainien montant revendique une place, il joue de la trompe et d’un puissant projecteur, c’est inquiétant la nuit. Nous ne voulons pas quitter notre ponton. Fatigué, il va se mettre à couple au pousseur.
 
Dunaujvaros
 

 
Lundi 18 Août 
Dunaújvaro – Baja (H) (1479)
Après l’agitation de la nuit, le matin est calme, le remorqueur ukrainien est parti au petit jour. Nous quittons le ponton du yacht-club défunt pour rejoindre Baja. Nous repassons au pied de Dunaujvaro, la colline est chapeautée de barres d’immeubles qui prennent le fleuve de haut. La navigation est sensiblement identique à la veille, rive gauche, de longues, de très longues, d’infinies peupleraies, rive droite des berges indéterminées qui déverse dans les flots la luxuriante végétation de la forêt alluviale. Aucun signe de présence humaine, nous sommes seuls sur l’immuable fleuve. Pardon là, se cache une sommaire construction, une vague maison de pêcheur, repérée par une barque éperdue.
A 1500 tours et 16 kilomètres/heure, le fleuve nous mène cahin-caha au terme de notre étape, Baja, la «Venise du Danube». Nous repèrons, sans difficulté, en bout des quais industriels, l’entrée du port, mais pour accéder aux pontons, il faut emprunter un canal circulaire de 3 km qui enserre une île consacrée aux loisirs. Dans ce chemin d’eau, silencieusement, nous passons en revue, l’ancienne flotte fluviale militaire, ses bateaux marqués de l’insigne rêve communiste sont abandonnés et par désespoir, tentés par les bas-fonds, plus loin un chantier naval répare 2 péniches usées, hissées sur le slipway. Dans la courbe, avant la plage où s’égaie la population, se trouve le charmant port de plaisance de la «venise hongroise», les pontons prennent appui sur un vaste escalier semi-circulaire, en haut duquel sont installés échoppes, bars, restaurants. Idéalement situés, nous vivons au cœur, au rythme d’une ville qui possède un petit air de villégiature.
 

 
Mardi 19 Août
Visite de Baja
Là haut, en face du port, derrière la grille en fer forgé, nous ne pouvons manquer, l’ancien marché kolkhozien, tout, à l’intérieur, respire la planification. Derrière de longues rangées de tables fixées au sol, les commerçants et producteurs étalent leurs produits ou leurs récoltes, qu’ils aient 30 gousses d’ail ou des tonnes de pastèques sous le regard avisé des acheteurs. Le marché est divisé en secteurs, le premier, le plus important, est consacré aux produits alimentaires, le second est réservé aux vêtements neufs et d’occasion, le dernier est pour la quincaillerie. Autour, quelques échoppes proposent à manger, à boire, et bien sûr des cigarettes. En déambulant, nous trouvons un petit producteur de fruits dont les produits répondent à notre envie, il est ravi de montrer le français qu’il a pu acquérir à l’école, il y a bien 30 ans de cela, rudimentaire mais compréhensible. En ce milieu de matinée, il n’y a pas foule, les gens sont chaleureux et l’ambiance bon enfant. Dans l’après-midi, nous parcourons la ville à bicyclette, nous sommes étonnés de sa superficie, nous essayons de visiter le musée consacré à la ville et au fleuve mais il est fermé. Un constat, à la convergence de nombreuses ramifications du Danube, implantée entre la Transdanubie et la plaine de la Tisza, la ville est tout entière tournée vers le fleuve. Hier, point de passage du grain et du vin, elle a compté jusqu’à 70 moulins à eau. Le mois dernier se tenait la monumentale fête de la soupe de poisson, la «halaszlé», une soupe cuite au chaudron, une fête qui accueille sur la place de l’Hôtel de ville, dite Place de la Ste Trinité, 20000 personnes y participent. Ce jour-là est également la fête des minorités, Baja est en effet une ville multiethnique où cohabitent harmonieusement serbes, croates, allemands, hongrois et tziganes.
 
 Vieille Drague appontée à Apatin
 

 
Mercredi 20 Août
Baja (H) - Apatin (Sr) (1401)
Après cette journée de repos, nous quittons Baja, nous sentons le halfmaster un peu triste, les 3 bateaux étaient devenus l’attraction du port, sa raison d’être. Nous voici à nouveau sur le Danube, il a pris 1 m cette nuit, une montée due aux fortes précipitations bavaroises. Paradoxalement nous ne gagnons rien en vitesse, par contre, nous slalomons entre les branches, troncs et bois. Ce jour est prévu pour être un « formality day » car nous quittons la Hongrie, donc l’espace européen et cela doit être enregistré. Notre première halte, obligatoire, est Mohacs, dernière ville Hongroise, lieu de la célèbre bataille de Mohacs, en 1526, où Louis II de Hongrie guerroya contre Soliman le Magnifique. Bréve guerre, brève vie car à 20 ans le jeune roi hongrois se noya en battant en retraite.
 
MOHACS - VILLE FRONTIERE
 
 

Mais où accoster, la douane n’a, évidemment, pas de ponton, l’unique ponton libre est «Vorboten» «Interdit». Nous nous rabattons sur l’embarcadère réservé aux paquebots mais là, un homme vient nous annoncer qu’il en est le gestionnaire, cela fera 12 €, à régler cash à son domicile et avant d’aller en douane. Oui, bien sûr, on acquiesce mais comme ma compréhension pour ce genre de racket n’est pas mon for, nous allons directement au poste de police. A voir les affiches d’antan, le bureau est nostalgique de la splendeur passé, 5 fonctionnaires regardent un match de basket, ce sont les JO. Le chef consent à se détacher de l’écran et vient remplir le formulaire-type, il va le photocopier sur un fax thermique en de multiples exemplaires, nous signons la liasse, il tamponne les feuilles une à une puis nous libère, nous abandonnons les supporters à leur match survolté. Nous poursuivons notre démarche par la police fluviale, nous les trouvons dans un bâtiment mitoyen, le lieu semble vide, mais ô surprise, à l’étage un fonctionnaire est de faction, seul, studieux. Mais sa connaissance informatique est récente, il met un bon quart d’heure à trouver le fichier idoine sur son ordinateur, le formulaire est identique à celui de la police des frontières, il l’imprime en deux exemplaires pour les remplir à la main, après signature et tampon, il nous demande d’aller nous enregistrer en douane, «No problem», cela tourne à un jeux de piste où, plus précisément, à un rallye administratif. Le bureau est situé en sortie de ville, dans un immeuble partiellement délabré. Aux douanes, nous sommes au niveau au-dessus, là, c’est le tennis qui domine, dans la pièce, les fonctionnaires sont assis chacun derrière leur bureau qui forment un U, et ils paraissent travailler entre les «sets». Manifestement, il y a un crescendo dans l’usage de l’outil informatique, nous franchissons un stade supplémentaire car l’agent en douane entre directement les informations sur l’ordinateur, lance l’impression, nous signons, il tamponne, c’est bon, tout est en règle pour quitter l’Union Européenne. Nous reprenons le fleuve, en omettant, bien sûr, de passer par la case «paiement du ponton».
« Formality day », vous disais-je. Vingt kilomètres plus loin il nous faut hisser le pavillon serbe et nous faire enregistrer à Bezdan (PK1425), une ville qui est, pour nous, fantôme. La rive est hostile, un seul point d’amarrage possible, une vieille barge repeinte à neuf. A peine appontés, un jeune quidam à nattes africaines, oreillette de téléphone clignotante et parlant un anglais impeccable, nous annonce, que le ponton n’est pas celui de la douane mais celui de son agence en douane, que ce ponton nous coûtera 10 €, que le capitaine est fort pris, que l’enregistrement près des services appropriés est compliqué, et que ses services, pardon ses émoluments, sont quasiment gratuits : 70 €. Ca tousse fort sur les bateaux, mais après conciliabule, la chaleur accablante nous contraint à accepter. Il conduit les deux vaillants capitaines à 3 ou 400 mètres, dans une construction décrépie des années 60, encore estampillée «Yougoslavia». Nous franchissons la double porte brisée et figée dans de vieux gravats, empruntons un couloir abandonné que le balai ne connaît plus depuis lurette, au bout se trouve une porte fermée, c’est la porte du capitaine. L’agent en douane veut visiblement mettre de la solennité à notre entrée, il se tient droit, se réajuste, frappe distinctement à la porte puis l’ouvre sans plus attendre pour nous introduire dans l’antre de l’autorité douanière. L’homme repose dans un fauteuil d’antan, en bois, il nous tourne le dos, le sous-main lui sert de sous-pied, une télé hors d’âge dégueule une mauvaise série américaine, affreusement doublée. La pièce est sommairement meublée, près de la porte, le lit métallique de permanence avec couverture au carré (une manie militaire), une chaise défoncée qui tient lieu de chevet au téléphone d’astreinte, un bureau de bois en attente de réforme et, trônant à côté, sur une desserte : un ordinateur « Dell » flambant neuf. Quelques secondes nous suffisent pour comprendre que l’heure est mal choisie. Nous arrivons au moment sensible où l’attention du chef suprême hésite entre l’écran TV et le sommeil, le cerveau n’avait pas envisagé une troisième voie, celle d’être dérangé. L’homme hésite, puis délivre le bureau de ses deux pieds, bascule en avant son corps avachi et pivote, le fauteuil, quant à lui, reste dans sa position normale, c’est-à-dire allongée, c’est ce que l’on appelle : la mémoire de l’objet. L’homme d’une cinquante d’année semble exténué, sa main plonge lentement dans le sous-main d’où elle sort une feuille vierge ; la tête figée sur la page blanche, il dessine méticuleusement un grand cercle puis joint ses mains au milieu de son œuvre, lève la tête et nous annonce, en mauvais allemand, que cela va être très compliqué, donc forcément très long. Notre intermédiaire s’entretient avec lui, en messe basse, une dizaine de secondes, puis nous informe que le capitaine va user de tous ses pouvoirs pour que cela aille vite. A sa demande, nous présentons papiers du bateau et passeports, curieusement notre crew-list ne l’intéresse pas… Il se met alors à déchiffrer signe par signe notre alphabet, puis renonce, change de bureau, de siège, et appuie sur le « On » de son « Dell ». Le temps s’est arrêté. Une voiture de police américaine hurle, l’ordinateur fait son scan, un coup de feu claque, une voiture fait des tonneaux puis explose, l’écran de travail apparaît, la recherche du dossier ad-hoc peut débuter, elle est longue et fastidieuse mais le capitaine est tenace, un tramway passe puis de nombreuses voitures de police, sirène hurlante arrivent, l’inspecteur déboule avec sa Chevrolet et discutent avec les policiers devant la voiture en feux, il finit par trouver le formulaire à remplir. Une à une, entre deux coups d’œil au feuilleton, les cases du formulaire se noircissent. De loin je remarque qu’il ne fait que recopier le passeport, l’ordre et le sens des lettres lui sont indifférents, notre état-civil en prend un coup. A sa demande, nous signons un texte en cyrillique, totalement incompréhensible puis nous demande d’aller attendre dans le bureau de l’agent. Celui-ci s’était dans l’intervalle tout bonnement installé dans le siège du capitaine, avait ouvert un tiroir, lui avait taxé une cigarette et fumait. A ce moment, une question m’oppresse, qui est maître des lieux. Qu’importe, nous nous plions à la demande du représentant légitime de l’Etat, nous le saluons et le laissons à sa série TV. Nous suivons l’agent, retraversons le couloir délabré, à l’autre extrémité, une porte flambant neuve ouvre sur un vaste et clair bureau, les murs sont tapissés d’un papier très clean et percés de vastes baies à double vitrage, le sol est un chic parquet flottant, le mobilier est très branché et chacun des 3 bureaux est équipé d’un ordinateur dernier cri. Le lieu comprend aussi canapés, table basse, climatiseur, machine à café design et fontaine à eau. Nous avons changé d’ère et nous attendons, enfoncés dans les canapés, un bon quart d’heure que notre agent réapparaisse avec nos papiers. Il est accompagné de deux sbires gradés, un douanier et un policier, ils veulent contrôler nos bateaux.
 
LE DOUANIER AVEC CODE BARRE
 
 
 
Si le jeune policier ne marque aucun zèle et préfère rester sur le pont arrière, le douanier, à qui, on ne cache rien, me demande d’ouvrir le compartiment moteur mais il a les pieds, il se ravise, ouvre la sacoche d’un ordinateur avant de repérer la boîte de crayons, il en extrait le plus clinquant, le met dans sa poche en lançant fièrement « Tankiou », je l’informe par gestes que celui-ci ne marche plus, il l’essaie en vain, s’en offusque mais remarque que le jeune policier suit son manège par le hublot, il quitte précipitamment le bateau sans plus de commentaire. C’est bon, tout est ok, nous pouvons entrer en Serbie… Que deviendront ces gardiens quand la Serbie fera partie de l’Europe ?
 
ÉGLISE D'APATIN
 
 

En milieu d’après-midi, nous découvrons, au loin, la superbe église à dômes d’Apatin, elle veille sur le Danube et marque l’entrée du port. La halte n’est pas celle décrite par nos prédécesseurs car c’est un port tout neuf qui s’offre à nous. Après notre amarrage et la sieste, nous allons faire un tour de la ville. Apatin, forte de 40 000 habitants, était jadis peuplée quasi exclusivement d’émigrés allemands. Un peu le pendant de Baja, la ville est au contact de la Croatie et de la Hongrie et tire de cette position un certain avantage économique en étant le principal port fluvial de la région. Là aussi, la coexistence des Serbes, Croates, Hongrois, Tziganes et autres minorités, rassure et donne lieu à de nombreuses festivités. Les maisons particulières, typiques de Voïvodine, que l'on peut voir ici, ne manquent pas de simplicité et de charme, elles portent curieusement une plaque émaillée avec numéro et nom de la rue. Apatin a connu un essor grâce à l’industrie : construction navale, cimenterie et vêtements, la ville est surtout renommée dans le pays pour sa fabrique de l’excellente bière blonde « Jelen Pivo » qui a pour symbole une tête de cerf, il faut dire que la région est riche en forêts et en gibier. En fin d’après-midi, alors que règne le silence, nous serons surpris d’entendre puis de voir un avion d’avant-guerre faire d’incessants allers-retours en rase-mottes pour épandre de l’anti-moustique, sans plus de précaution… Tous aux abris.
 
 
 
LE NOUVEAU PORT
 
 

Publié à 08:19, le 16/10/2008, Wien
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LE DANUBE - ( NOVI SAD - BELGRADE )

Jeudi 21 Août :
Apatin - Baka-Palanka (1299)
Le rythme local est pris et c’est à 6:00 que nous émergeons. Le prix du litre (1.10 €) étant tout à fait correct, il est décidé de faire le plein à la station de carburant. Mickael, le capitaine du port, ne veut pas entendre le moteur de Romar1 et nous hâlons les 15 T jusqu’à la pompe pour faire le plein, cela amuse les marins du ponton qui viennent prêter main forte. Après avoir chaleureusement remercié le maître des lieux pour la gratuité du port (le complexe n’est pas terminé), nous quittons Apatin et son église géodésique. Le Danube, encore le Danube, les bateaux de commerce se raréfient mais les pêcheurs se font de plus en plus nombreux, nous distinguons dans l’abondante végétation leurs campements rudimentaires, des habitats vernaculaires auprès desquels des filets sèchent. Le Danube reprend ses longs méandres et nous voici devant Vukovar (PK1333). Le port est neuf, mais la ville croate a gardé les stigmates de la guerre fratricide comme pour mieux perpétuer la mémoire de cette histoire encore récente. Des maisons éventrées, des toits arrachés, des murs criblés, des ruines calcinées , autant de plaies qui rappellent que la guerre civile a ici durement frappé. Nous ne nous arrêtons pas, trop de formalités.
 
CHATEAU D'EAU DE VUKOVAR
 
 
 
Nous longeons le dernier appendice croate avant d’entrer pleinement en Serbie, le Danube courbe maintenant vers l’Est. Nous avançons vers Backa-Palanka qui dispose de l’unique pont sur le Danube entre la Serbie et la Croatie. Malheureusement le port indiqué n’existe pas seule une entrée fait 3 m de large permet d’accéder à un vaste plan d’eau où se baignent des centaines de personnes, indéniablement Romar1 ferait tache dans cet espace. Nous poussons plus loin pour nous engager dans une poche d’eau qui héberge un petit port industriel et se termine par des rangées de barques et une plage sauvage (PK1295). Là nous trouverons une vieille barge de logements désaffectés pour nous poser.
 
BACKA PALANKA
 
 

Vendredi 22 Août
Backa-Palanka – Novi-Sad (1255)
Nous abandonnons à son sort le triste appendice de Backa-Palanka pour reprendre le Danube, la journée s’annonce chaude, mais comme nous avançons bien nous créons notre propre vent et il est bienvenu à bord. Les villages se succèdent et, surprise, ils sont tous tournés vers le fleuve. Il n’est plus craint, bien au contraire, la population l’a comme nulle part ailleurs adopté, une multitude de menues embarcations sillonnent le fleuve, un nombre inimaginable de barques se promènent, pêchent, les restaurants flottants se succèdent rive gauche. Nous approchons de notre ville-étape, nous savons la « marina » située à l’ouest de la ville, juste avant le nouveau pont (PK1258). L’entrée n’est pas évidente car il faut longer une plage très fréquentée dont les baigneurs connaissent surtout l’au-delà de la limite, c’est-à-dire le chenal navigable. Le port est un méli mélo de pontons, de maisons sur l’eau, habitées, de cabanes subaquatiques et d’engins flottants en tous genres. Dans ce souk, où trouver un lieu qui sied à nos deux bateaux ? En géostationnaire au milieu de nulle part, je téléphone à Nénan, un ami de Beograd. Il trouve rapidement la solution, 3 coups de fil et 5 minutes plus tard, un solide gaillard nous fait signe puis nous amarre en bout du ponton du Sailer-Club de Novi-Sad, c’est serré, mais cela tient. Comme le bout du ponton dispose d’un tuyau de douche, nous aurons la visite de nombreux curieux. Les deux capitaines de bateau déplient leur mini bicyclette pour aller déclarer leur présence au bateau-bureau de police amarré dans le centre-ville ; les formalités sont rapides, par contre, nos papiers ne nous seront rendus que le jour de notre départ. Le soir : dîner local au restaurant du club.
 
LE PORT DE NOVI SAD
 
 
 
 
Samedi 23 Août
Dans le matin torride, nous espérons percer les secrets de la capitale de région de la Voïvodine, Novi-Sad, nous gravissons jusqu’à l’inévitable, l’inexpugnable forteresse de Petrovaradin qui est située sur la rive droite du Danube en face de la ville qu’elle domine, observe et veille. Avec ses 12 000 meurtrières et 16 km de galeries souterraines, l’ensemble est aussi appelé le « Gibraltar du Danube ». Pour contrer les nouvelles invasions turques, le fort originel a été remplacé par une forteresse issue des plans d’un Français, eh oui, ceux de Sébastien Vauban. Elle abrite aujourd’hui un hôtel 4 étoiles et des ateliers d’artistes (lissiers, peintres, sculpteurs, etc). De là-haut, nous décryptons Novi Sad et sa région, à l’ombre de la tour de l’horloge folle, une grande pendule qui a la particularité d’avoir les aiguilles inversées pour que les mariniers puissent voir l’heure : la grande donne l’heure et la petite les minutes.
 
 


Novi-Sad (le sillon neuf) est considéré comme la « Matrice Serbe ». Son dynamisme culturel est le reflet intellectuel d’une ville qui n’a jamais pâti de discours belliqueux et plutôt suivi la voie de la paix, contrairement à ce que laisse entendre les propos occidentaux. La ville est un véritable creuset de la pensée : universités, musée, théâtre, conservatoire de musique, beaux-arts ; il n’est pas rare d’y croiser des personnes multilinguistes, prêtes à s’ouvrir, à discuter.
L’architecture du centre surprend, les petits immeubles baroques et colorés de 3 niveaux donnent aux rues de la gaieté et de la légèreté. Les rues piétonnes sont reliées par des ruelles aux fouillis ordonnés, par des cours aux boutiques bigarrées et aux coursives fleuries, par des galeries d’échoppes exotiques et concentrées. Nous déambulons dans le cœur de la ville, les multinationales du luxe et de la bouffe en ont déjà pris possession parmi les inévitables boutiques de téléphonie. Les terrasses des bars aspirent les musiciens qui viennent y chercher quelques sous, ici une petite accordéoniste rom à qui l’on donne rapidement 5 dinars pour qu’elle arrête le massacre des harmoniques, un peu plus loin un jeune violoniste, son frère peut-être, s’avère être, lui, un virtuose de l’archer. Là, vous aimeriez qu’il joue, qu’il joue à n’en plus finir, d’ailleurs, les promeneurs s’arrêtent et en redemandent. Les 26 nationalités qui composent cette région autonome créent une curieuse atmosphère, un melting-pot où l’on retrouve une certaine sérénité centre-européenne doublée de l’exubérance balkanique. La population est nombreuse, jeune, on sent qu’elle aspire à vivre et à consommer aussi à l’occidentale…  
A notre retour, nous traversons le revers de la ville, là où le pire côtoie le meilleur : des immeubles ultramodernes, sièges sociaux des principales banques et assurances serbes, voisinent des zones d’habitations en fin de vie où des bâtiments n’en finissent pas d’agoniser sous le soleil de plomb ; les rues se font chaotiques malgré une circulation abondante ; des champs de poussière tiennent lieu d’hypothétiques pelouses où des enfants jouent.
 
 

Il est 18 heures et nous avons retrouvé nos homes, c’est aussi le retour des marins de Novi-Sad. Nous assistons, alors, à un étonnant défilé, à un joyeux et folklorique désordre, digne du dessinateur « Dubout ». Un nombre impressionnant d‘embarcations, d’engins flottants en tout genre rentre d’une journée danubiale. Le cortège est surréaliste : 3 esquifs 3 sans barreur étalent en rythme leurs rames, des canoës lourdement chargés semblent revenir d’une expédition sur les îles voisines, une tribu de pêcheurs a pris place dans un capot de camionnette renversé et visiblement la pêche a été très arrosée, des jets-skis pétaradants se faufilent, des sportboots fortement motorisés exhibent des bronzages de masse, quelques timides voiliers louvoient pour rejoindre leur emplacement à la voile, une famille passe à bord d’un radeau mu par un fumeux moteur à explosion bricolé, un vieux beau exhibe sa jeune conquête sur le pont avant de son hors-bord, des enfants batifolent dans l’eau, d’autres se fraient un chemin avec leur pneumatique à moitié dégonflé. Ce défilé est véritablement le miroir slave du Danube, convivial, exubérant, rigolard, festif…
Le soir tombe sur le ponton, les derniers bateaux rentrent, deux jeunes serbes et un canadien nous font comprendre qu’ils cherchent à gagner l’autre rive pour y faire la fête, ils nous demandent par pure forme l’annexe. Notre réponse positive les laisse pantois, ils en sont interloqués. La surprise passée, l’annexe est mise à l’eau. La traversée s’avère clownesque dans ce décor de BD, en quelques coups désordonnés de pagaies, ils sont en face prêts à festoyer. A leur retour tardif, ils sont encore plus gais. Nous invitons à bord le père de l’un d’eux venu les chercher, il est  philosophe serbe d’origine ukrainienne. Nous discutons deux bonnes heures de la Serbie, des conflits passés, des drames familiaux, de l’Europe, de l’avenir des balkans. Nous comprenons mieux la phrase de Tito : « La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti ». Les débats s’achèvent avec le fond de la deuxième bouteille de blanc local.
 
LA FORTERESSE DE PETROVARADIN
 
 
 
Dimanche 24 Août
Novi-Sad – Beograd (Belgrade) (PK 1170)
Nous larguons de bonne heure pour retrouver nos passeports au ponton de la police puis rejoindre Belgrade, la capitale serbe, mais la récupération de nos passeports s’avère plus longue qu’espéré. Un paquebot est en cours de contrôle alors que les passagers en sont au petit-déjeuner, un pousseur ukrainien prend également son mal en patience, nous tournons en rond sur le fleuve pendant 30 minutes. Le départ du croisière désengorge le service et nous obtenons aussitôt nos papiers. Nous longeons les plaines de la Syrmie et de la Pannonie, les PK s’égrènent sans heurt et laissons à tribord un port. Nous discernons, dans le voile de chaleur, la citadelle de Kalemegdan. Stratégique, majestueuse, elle supplante Beograd et fait face à la «Grande île de la guerre» (Veliko Ratno Ostrvo), ancienne frontière entre les empires Ottoman et Austro-Hongrois, aujourd’hui l’île est une réserve ornithologique et comporte au nord, en face du port de Zémoun, la célèbre plage du Lido. L’île forme un triangle posé (PK1160) au centre de la confluence du Danube et de la Sava, cette rivière, 2ème affluent du Danube draine le Nord-Est des Balkans, la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzegovine. Nous y sommes, voilà à 200 m le bateau-restaurant rouge brique « Dijalog ». Nenad, très ponctuel, nous y attend. Les deux bateaux appontés, c’est autour d’une petite eau de vie de poire apportée par Marco, le patron du restaurant, que Nenan nous parle brièvement de la ville et de son entière disponibilité pour nos deux jours de présence. Là encore, nous ne pouvons que constater que le Nord de la Serbie, le cœur économique du pays appelé la Voïvodine, est excessivement accueillant, la chaleur humaine qui se dégage est bien loin de nos clichés occidentaux. De plus, «Dijalog» est admirablement situé, face à la puissante forteresse ottomane, au pied de la vieille ville (Quartier Dortchol). Pour Koss, toujours à l’affût d’un qualificatif français, le cadre est «Unique». En effet, l’image est de celles qui restent à jamais gravées. L’après-midi avance, nous montons en reconnaissance dans le centre de Beograd («beo pour blanche» & «grad pour ville»). Bien que nous soyons dimanche, les rues sont très animées alors que seuls les bars et librairies sont ouverts, oui oui, les librairies, et elles sont nombreuses dans la « Knjaz Mihaïlova », la principale artère piétonne, des petites ultra-spécialisées dans l’art ou le voyage mais aussi de très grandes. Comme je cherche une carte détaillée de la région, j’entre, autant par besoin que par curiosité, dans celle située au rez-de-chaussée de l'immeuble de l’Académie des Sciences. L’intérieur, de style  « Art Nouveau », est très haut, boisé et coiffé d'une coupole, les trois galeries circulaires d'étagères, pleines d'oeuvres silencieuses, sont cerclées de rampes en fer forgé, des échelles permettent d’accéder aux ultimes livres, d’immenses lustres éclairent ce chœur, ce temple des livres qui dégage un silence feutré et cette ineffable fragrance propre aux lieux d’écrits. Plus loin deux bouquineries exposent des volumes, l’une se consacre aux livres français. Décidément cette rue ressemble à un vaisseau livre. A quelques mètres, des vendeurs à la sauvette de vieux livres, de vieux albums et vieilles BD sortent les bouquins de leur confinement pour les étaler à même la rue et sur le large rebord de la fontaine qui tient lieu de présentoir et de pas de porte… Hormis cette destination culturelle, la rue a bien quelques enseignes internationales de prêt à porter féminin, mais elles n’écrasent pas tout comme dans bien des métropoles, il y a de la retenue, sauf bien sûr pour les banques qui sont dominantes dans ces pays émergents.
 
L'ACADEMIE DES SCIENCES - AU RC UNE LIBRAIRIE
 
 
 
Soudain nous parviennent du parvis du Théâtre national, musique, discours, slogans : une manifestation a lieu. Alors que nous nous approchons, nous devinons que c’est un défilé nationaliste pour exiger la libération de Radovan Karadjic, les passants impassibles ne semblent guère s’en soucier, le cortège d’une centaine de manifestants s’ébranle derrière un bus arborant des calicots, des pancartes et des portraits du leader serbe de Bosnie.
 
LE BATEAU DIJALOG DE MARCO 
 
 

 Lundi 25 Août
Bâtie sur 15 collines, Belgrade, avec une histoire vieille de 7 000 ans, est la plus ancienne implantation humaine connue du Danube. Mais, de cette histoire, Belgrade ne porte plus guère de traces, ne dit-on pas que Beograd (nom serbe) a été « 50 fois détruite, 50 fois reconstruite ». Tour à tour celte, romaine, serbe, ottomane, hongroise, turque, autrichienne, l’histoire de la ville n’est faite que d’invasions, d’influences mais aussi de destructions, les événements récents le prouvent, une histoire qui fait aussi que la cité possède une architecture particulièrement éclectique. Si les principaux bâtiments datent de la fin du XIXème, l’urbanisme a connu un véritable essor au XXème siécle, l’architecture contemporaine côtoie désormais des morceaux d’architecture communiste, du néo-classique, du baroque, du romantisme, du néo-byzantin et même quelques beaux spécimens d’Art nouveau. Cette compilation architecturale donne à la ville un aspect très pittoresque d’où émerge une indescriptible ambiance centre européenne, trépidante et nonchalante.
Ce matin, Nenad nous a conduits à une grande surface dans Novi Beograd, le nouveau quartier Ouest de Belgrade qui héberge 1/5éme des 1 500 000 belgradois. On y trouve immeubles de grand standing, buildings tertiaires futuristes, grandes surfaces spécialisées, ainsi qu’une multitude de chantiers. Le tout est drainé par des avenues très largement paysagères. Après cette incursion pour ravitaillement, dans un univers totalement occidentalisé, nous prenons le taxi pour le temple de Saint Sava. La plus grande Eglise orthodoxe du monde est en chantier depuis 1939, les travaux ont connu de longues interruptions de purgatoire. Finie, elle accueillera 15 000 personnes. Nous redescendons via la Slavija pour voir le Parlement, le vieux palais, le Théâtre et le Musée National. En rejoignant les bords de la Sava, nous traversons les bas de la ville, des quartiers dépassés par le temps, des rues éperdues où quelques maisons conservent encore le charme désuet du passé, mais sont-elles pour autant confortables ? Et pour combien de temps encore ?
 
 

Beograd, depuis peu appelée la «Barcelone des Balkans», se donne à voir, à humer, à écouter, à toucher, la ville bouge, vibre, pas étonnant quand on constate le « melting-pot» de la jeunesse européenne qui s’y retrouve. Eprise de liberté, indépendante d’esprit, libérée du joug passé, cette jeunesse semble puiser dans la culture une force qui la transcende. Décidément, la Serbie nous épate ; sommes-nous lassés de la superficialité des métropoles passées, Francfort, Vienne, Budapest ? Je ne puis le dire, mais Belgrade, l’effervescente, a tout pour devenir une grande capitale culturelle et festive.
 
Mardi 26 Août
Beograd - Kostolac (1095)
Bien que nous quittions à regret « Dijalog » et Marco, le patron des lieux, avec un échange de présents sous forme de bouteilles de nos crus respectifs, nous savons que ce n’est pas un « adieu », mais un « au revoir ».
La capitale de la Serbie est un important carrefour fluvial avec la Sava, et la navigation commerciale se fait plus dense. Rapidement nous atteignons Smederevo (PK1075), l’ancienne capitale lorsque Belgrade fut Hongroise. Les yeux se fixent sur sa monumentale et saisissante forteresse crénelée de 1,5 kilomètre de circonférence. Dotés de 25 tours, ces remparts du XVème furent l’objet d’assauts incessants, la ville resta ottomane jusqu’en 1867. Là encore, l’histoire défile sous nos yeux stupéfaits.
 
 
 
Nous naviguons accompagnés des airs déchaînés de Transylvania de Tony Gatlif , les notes nous portent jusqu’à Kostolac, notre halte du jour. Non point que la cité soit charmante, mais elle est le point de départ d’une expédition archéologique. Un embarcadère a été installé pour permettre aux croisiéristes de visiter Viminacium. Le conservateur, contacté sur conseil de Nenad, nous envoie une archéologue anglophone pour nous conduire sur le site distant de 10 km et nous organiser une visite privée des chantiers de fouilles. Viminacium, construit au 1er siècle, fut un camp militaire, siège de la célèbre Septième légion romaine de Claude, avant de devenir capitale de la Mésie (actuelle Serbie). Cette cité implantée sur plus de 450 hectares fut rasée en 411 lors de l’invasion des Huns, elle ne s’en relèvera pas. Depuis 5 ans ont été mis à jour, de luxueuses villas et d’importants monuments, bains publics, amphithéâtre, nécropole royale. Nous sommes invités à descendre au cœur de l’ancienne nécropole par un étroit boyau plongé dans le noir, nous pouvons ainsi admirer, sous une lumière spéciale, les splendides fresques tombales qui ornent les couvercles des sarcophages, une conservation exceptionnelle. Si le tracé de la cité est connu, 40 ans de fouilles seront nécessaires pour qu’elle délivre son passé, car une partie se trouve enfouie sous les terrils fumants de l’imposante centrale à charbon voisine de Kostolac II.
 
 
 
 TOMBE PAGANISTE                                                     TOMBE CHRISTIQUE
 
                   
 
Le site de Viminacium est intégré au projet européen « Voie des empereurs romains » (n’oublions pas que la Serbie a donné naissance à 16 des 100 empereurs romains), un projet qui lie histoire, gastronomie et vins. Cette route est couplée à une autre voie touristique, la « Transromanica », un itinéraire européen de l'art roman qui relie, notamment, les plus grands monastères orthodoxes de Serbie : Studenica, Sopocani, Zica, Gradac, Mileseva…  Il va nous falloir revenir. Merci à tous pour cet après-midi d’histoire romaine.
A notre retour, nous serons approchés par un couple de photographes bulgares intrigué par notre présence, ils se rafraîchissent à grands coups de bière après leur partie de pêche, ils nous montrent leurs prises, manifestement les silures étaient au rendez-vous, ce poisson peu recherché dans nos contrées est un mets fort apprécié dans la vallée danubienne.
Le soir, pour nous rendre en ville, nous traversons l’immense centrale à charbon, fumante, monochrome et malodorante de Kostolac I. La ville est là, déshéritée, négligée, à l’ombre des cheminées. Près de 10 000 habitants habitent dans ces barres d’immeubles ternes et mités, desservis par des lambeaux de rues grises, tristes, lugubres, des rues écrasées par la poussière estivale. Le soleil sèche, dessèche tout. Sur les murs décrépis, sur les arbres rabougris, sur les portes décaties, sont affichés les avis de décès. Point n’est nécessaire de décrypter le cyrillique pour découvrir, à la vue des photos, la terrible vérité, l’âge des trépassés : la moyenne est de 40/50 ans. Que dire de cette ville, si ce n’est qu’elle ne respire que misère et désespoir et que son sort est irréversiblement lié à celui de la centrale à lignite, une centrale, qui, espérons-le, ne sera bientôt plus qu’un fantôme.
 
 

Mercredi 27 Août
Kostolac-Golubac (1039)
Le ciel est pur ce matin et la chaleur déjà présente. Nous quittons notre royal embarcadère pour retrouver le fil du Danube. Rumbalotte ouvre la voie, suivi de CO2, Romar1 la ferme. La navigation est aisée et les paysages variés. Après plusieurs passes étroites, le fleuve prend ses aises pour devenir un paisible et impassible lac intérieur de 6 km de large. Immanquable, voici au fond, adossée à la montagne, la forteresse de Golubac, elle date du Moyen-Age et a été l’enjeu de célèbres et meurtrières batailles. Avec ses neuf tours et son enceinte crénelée, elle représente un des plus emblématiques monuments serbes du XIVème siècle. A 500 m à droite, nous distinguons un minuscule port de pêche protégé d’une petite jetée, ne s’y trouvent que de frêles embarcations. Rumbalotte préfère trouver refuge ailleurs, CO2 avance prudemment, Korri a l’œil rivé au sondeur, c’est bon. Là encore, Romar1 pense entrer dans un piège ; doucement, sous les regards curieux et enjoués d’une population peu habituée à voir ce type de bateau, nous accostons et nous nous amarrons au quai. L’eau baisse et en fin d’après-midi, Romar1 tape au fond, nous le glissons donc près d’un bateau en voie de désagrégation mais suffisamment solide pour recevoir nos aussières. Après la sieste, nous faisons notre tour de la ville, suivi de quelques emplettes alimentaires dans un des nombreux mini-markets qui, soit dit en passant, acceptent les cartes bleues. Golubac, « la colombe », est une petite cité de 2 000 habitants sans véritable caractère, située à l’orée du Parc national de Djerdap et au bord du Danube. La ville tire profit de sa géographie pour être le lieu privilégié des compétitions de voile, canoë et kayak. Golubac est l’entrée des célèbres portes de fer que nous allons aborder demain, là où ce fleuve de mémoire devient passeur d’histoires.
 
FORTERESSE DE GOLUBAC
 

 
Jeudi 28 Août
Golubac – Donji-Milanovac (990)
La chaleur moite du réveil annonce que la journée sera éprouvante. Il est hors de question de toucher le fond, la sortie du port se fait délicatement. Nous passons à sous la forteresse serbe et laissons, côté roumain, le rocher de Baba Caia, ils semblent baliser l’entrée du Parc National des Portes de Fer. Dans l’impressionnant  défilé, émergent des flots les ruines d’une des trois tours du village médiéval de Trikule, aujourd’hui englouti. Heureux prisonniers de ce grandiose paysage, nous nous laissons bercer dans les sinuosités successives. Les flancs de la rive roumaine, exposés au midi, sont partiellement décharnés et recouverts de maigres et timides bois. Sur l’abrupt de ces hautes collines, en équilibre dans le vide, des pelleteuses souffreteuses attaquent le massif ; dans un étrange ballet mécanique, elles tentent d’ouvrir des laies.
La vallée s’élargit, nous atteignons en fond de la vallée la boucle dans laquelle se love Donji-Milanovac. Nous nous amarrons près du centre ville ; seul problème, le ponton se trouve au vent dominant. L’après-midi est consacré à une visite de la cité. Donji-Milanovac, 3 ou 4000 habitants, possède un zeste de charme balnéaire. Derrière la ligne d’immeubles de 5 à 6 étages qui affronte avec recul le Danube, l’unique rue piétonne dessert des commerces et des banques. La grande partie de la ville est constituée de hautes maisons disséminées et adossées aux contreforts verdoyants de la montagne.
A 18:00, à notre retour, un coup de vent secoue rudement les bateaux. Un riverain nous avertit que le vent va encore forcir et qu’il existe un abri à trois kilomètres de là, où nous serions mieux. Nous ne sommes pas surpris car Nenad nous avait informés du risque et de l’abri. Il ne faut que quelques secondes pour que les 3 bateaux se libèrent de leurs amarres et reprennent un fleuve menaçant, les vagues sont formées et cassantes, nous bifurquons dans la Porecka, affluent du Danube. Malheureusement, le point d’accostage est occupé par des bateaux militaires. La nuit tombe, il nous faut donc mouiller ; l’ancre glisse, nous nous reprenons à trois fois avant d’accrocher, le GPS se fige, c’est bon. Le vent tourne à l’orage et l’orage tourne tout autour de nous, les bateaux tournent sur leur ancre, nos repères fixes tournent aussi, c’est très déstabilisant. L’orage est passé. Dans le lointain, nous distinguons un immense brasier, il éclaire tout le fond la vallée. Dans la nuit je discerne un épais panache de fumée qui, lentement, descend, s’approche ; de quoi est-il fait ? C’est peu rassurant. Par chance, les premières convections matinales évacuent cette inquiétude. Nous n’en saurons pas plus.
 
 
DONJI MILANOVAC
 
 
Vendredi 29 Août
Donji Milanovac – Kladovo (933)
Quoiqu’un peu fatigués par cette nuit de veille, nous devons lever l’ancre et nous engager dans le canyon, le fjord le plus beau du voyage, le « défilé de Kazan ». 30 km où le Danube se fraie un passage dans le calcaire entre le nord des Carpates et le sud des Balkans, une passe fantastique qui relie les deux vastes plaines danubiennes, la Pannonie à la Valachie. Mais ce défilé a perdu de sa puissance et de sa gloire, en effet Tito et Ceaucescu ont décidé de calmer les ardeurs meurtrières du fleuve en captant son énergie, ils ont programmé la construction d’un très grand barrage, celui de Djerdap, quitte à noyer 150 kilomètres de vallée, à déplacer 15 000 villageois, à reconstruire la ville d’Orsova, églises et monuments, à engloutir à jamais plusieurs millénaires d’histoire. A la gloire du productivisme.
Nous voici au centre du défilé, l’eau, saupoudrée de lentilles, stagne nous. A main gauche, se cachent, dans les arbustes, de multiples cavernes dont la Grotte des Vétérans. Le défilé se resserre encore pour devenir boyau, nous paraissons tout petits au milieu de ce paysage monumental, nous ne sommes rien dans cette dimension, cela force l’humilité, le lieu invite à la réflexion, à la méditation. Est-ce pour donner une respiration, mais le défilé s’ouvre subitement sur une forme de lac de montagne que le chenal traverse, la transition est saisissante. De l’autre côté, nous pénétrons dans un autre rétrécissement, un défilé historique. Cette partie, la plus spectaculaire des gorges, était, jadis, surnommée par les navigateurs, « Les Chaudières » car les eaux, serrées, compressées entre les vertigineuses parois, bouillonnaient.
 
LE MONASTÈRE
 

 
Aujourd’hui, en lieu et place de ce chaudron, comme pour conjurer le sort passé, d’une blancheur immaculée, une frêle chapelle orthodoxe repose sur un petit bout de caillou, sa stabilité semble très précaire, son bâti a souffert d’une déstructuration, d’un déracinement, elle a été déplacée de son lieu originel et posée, là, hors de l’espace, hors du temps. C’est, en fait, un monastère ! Est-ce pour obtenir des indulgences, mais Ceaucescu, le génie des Carpates, l’a placée sous l’oeil de Décébal, le chef des Draces surplombant l’embouchure de la vallée de Mracona (PK 967). La tête gigantesque du vaincu a été sculptée dans la montagne , il paraît lancer, pour la postérité, un défi à son vainqueur, l’empereur Trajan (98-117 ap.JC), qui, plus loin, sur l’autre rive, a scellé, moins ostensiblement, la « Tabula Taiana », la table de Trajan, une plaque en marbre qui rappelle la « route impériale » : la célèbre voie romaine taillée à flanc de montagne, à coup de vies humaines, reliait la province de Dacie à Rome. Nous abordons un troisième défilé, moins grandiose que les précédents, il ne manque cependant pas de profondeur et de grandeur.
 
 
 
DÉCÉBAL
 
 
 
 
TABLE DE TRAJAN
 
 
Il nous conduit à la baie d’Orsova, l’antichambre du barrage de Djerdap qui est encadré de deux écluses dites des Portes de Fer. Aujourd’hui, c’est le côté roumain qui est de service. Pour descendre les 34 m de dénivelé, nous empruntons une échelle constituée de deux sas successifs. L’ensemble, bien qu’impressionnant, se franchit aisément sous les regards d’une foule de visiteurs. A quelques encablures du barrage, nous arrivons en face de Turnu Severin (RO) qui garde les ruines d’un pilier de pont jeté par Apollodore de Damas en l’an Cent à Kladovo (BG), terme de notre étape. Un petit port pour barques a été aménagé près des restes d’une forteresse ottomane. Malheureusement pour Romar1 et CO2 les pontons sont inadaptés. Par chance, un autochtone en jet ski sait faire preuve d’imagination et apporter les réponses appropriées à nos questions. Une à une, il tend nos aussières raboutées entre les pontons en béton, l’installation n’a rien de conventionnel mais elle a le mérite de maintenir les bateaux, c’est l’essentiel. Nous devenons bien vite l’attraction du village, les habitants défilent voir ces gens venus d’ailleurs avec leur drôles de machines. Un des visiteurs, moins effarouché, s’approche visiblement avec l’intention d’engager la conversation. Pour cause, il parle un français impeccable, il s’appelle Stephan et a été chef éclairagiste au Louvre. A la retraite depuis deux ans, il revient l’été dans sa ville natale et alterne le reste de l’année entre Paris et Belgrade. Ainsi nous parlons d’expositions, du Louvre et de son ancien conservateur, Pierre Rosenberg, pour qui il garde une profonde admiration.
 
L'ENTRÉE DE L'ANCIENNE FORTERESSE
 

 
Samedi 30 Août
Kladovo - Brza-Palamka (Sr) (884)
Avant toute chose il me faut ce matin trouver du gaz ; la bouteille est vide. La solution : une station distante de deux kilomètres. Aidé du diable, je roule la bouteille de 13 kg jusqu’à la pompe, la station remplit tout simplement les bouteilles avec un mélange butane-propane, et ce, pour une poignée de monnaie. Le plein fait, je repars avec mon précieux liquide et une fois rentré, branche l’ensemble. Damned, ça sent le gaz… Après recherche et resserrage des écrous, il faut que je rendre à l’évidence, la pression de la bouteille est trop forte, problème qui se solutionne par un lâcher de gaz à l’air libre.
Le ravitaillement terminé, nous pouvons y aller. CO2 ouvre la route, le temps est beau, notre intention est de nous rendre à Prahovo, distant de 70 km (35 à vol d’oiseau), ce qui signifie de nombreux méandres. La navigation n’est pas oppressante, peu de bateaux circulent, la descente à travers la plaine est sereine, mais le vent s’est levé. Là-bas, aux jumelles, apparaissent dans une courbe du fleuve des volutes blanches, cela n’est pas très bon, nous approchons du méandre et nous distinguons nettement la crête blanche des vagues, le vent monte, et les vagues suivent, de plus en plus fortes, de plus en plus blanches. On réduit les gaz et à l’intérieur du bateau, on accroche tout ce qui peut tomber car cela va bouger. Faire demi-tour ? Pour aller où ? Il va falloir composer avec. Dans cette partie du Danube, il n’existe aucune échappatoire, pas de port, que des rives maçonnées et agressives à bâbord et des hauts-fonds mal balisés à tribord. Cela devient sportif, deux heures durant Romar1 affronte les vagues. Elles arrivent de toutes parts, certaines sont très rapprochées et mordantes, Romar1 plonge et encaisse les embruns, le pont est copieusement arrosé. La tension monte d’un cran quand les vagues croisées le prennent à revers ; Romar1 se fait bousculer, virevolte et pivote brusquement de 45°, la barre tourne à droite, à gauche, cela tient de la lutte. A peine est-il revenu dans son axe qu’il faut à nouveau contrer la série suivante, qui arrive à bâbord, ça écume… La matelote est peu rassurée, pour ne pas dire franchement angoissée, elle préfère rester prostrée dans le carré. Pourtant, elle doit remonter d’urgence, un des treuils de l’annexe s’est débloqué, la petite embarcation a dévissé et se retrouve suspendue à un filin, elle traîne, se balance et tape dans la poupe. La remontée s’annonce délicate, le bateau tangue beaucoup. A la barre, il faut anticiper les vagues pour rester debout et en même temps mouliner au treuil. Après quelques minutes d’effort, l’annexe revient dans sa position horizontale. Le vent forcit encore, il nous faut éviter à tribord un autre haut-fond, et longer, tout près, à dix ou quinze mètres, une rive en gros blocs de béton. On dit bien que, pour le marin, le danger n’est pas la mer mais la terre, et il n’est pas question d’aller casser du caillou. Devant, CO2 est dans la même infortune, il est brassé, bousculé, chahuté, mais il tient le cap. La carte mentionne, à 5 km, un coude qui nous renvoie dans le sud-est ; là, trouverons-nous un peu de calme ? Le temps passe, long, interminablement long. Au loin, nous distinguons une très haute colline sur laquelle prend appui le Danube ; aux jumelles, point de crêtes, point de vagues, l’ensemble est abrité du vent ; nous repérons un vieux quai désaffecté, il est haut et l’amarrage nécessite un peu de gymnastique, mais qu’importe. C’est bon pour aujourd’hui.
APRES LA TEMPÊTE
 
 
Une fois posés et remis de nos émotions, nous allons explorer Brza Palanka. Derrière le quai, un enclos accueille une petite chapelle orthodoxe et son cimetière. A 200 mètres, c’est l’entrée du village, distendu, éclaté, désordonné. Depuis notre arrivée une musique tzigane attire notre attention : et s’il y avait une fête au village ? Les effluves musicales des accordéons et des violons nous conduisent à un restaurant où se déroule, en fait, un mariage serbe. Flonflons, danses, photos, repas, boissons, les musiciens jouent, débridés. Tout le lieu est réservé à l’événement. Faute de places, nous nous rabattons, de l’autre coté de la route, au bar de la plage. Là, par contre, on sent la saison finie, tout est démonté, l’unique table sera pour nous. Quatre Heineken, c’est tout ce qui reste en stock. Une chance.
 
 2 HEURES APRÈS LA TEMPÊTE
 

 
 
Dimanche 31 Août
Brza-Palamka (Sr) – Calafat (Ro) (795)
Check-out à Prahovo
Lorsque nous descendons le Danube, nous vivons pleinement le lever du jour à l’Est sur le fleuve, mais un constat, les rayons rasants du soleil provoque une irisation de l’eau très pénible pour la navigation. La surface du fleuve se transforme en un immense miroir aveuglant sur lequel il est bien difficile de discerner les balises, beaucoup d’entre elles ne figurent plus que sur les cartes, emportées par les crues. Seuls subsistent quelques troncs d’arbres morts plantés dans le lit du fleuve, reconvertis en séchoir à cormorans. La lecture du fleuve devient difficile, le niveau a encore baissé, des bancs de sable apparaissent. Pire, quelques hauts-fonds se cachent, à fleur d’eau, dans le chenal. Nous laissons à bâbord un pousseur et sa barge échoués, l’ancre jetée, ils attendent la montée des eaux, probablement dans un mois, peut-être deux, voire plus. Depuis Klodovo, le fleuve s’appuie, sur la gauche, sur le relief des Balkans, ici constitué de coteaux boisés et clairsemés de petites maisons délabrées et des miradors dépassés. La rive droite roumaine est toujours bordée d’interminables rangées de peupliers qui nous voilent toujours l’inaccessible plaine.
Nous devons chercher un appontement pour faire les formalités administratives. La seule possibilité est de nous mettre à couple à un gros pousseur ukrainien. Sans scrupule, le propriétaire du ponton d’accostage vient nous annoncer son tarif : cela sera 10 €, l’euro a la côte. Mais 2 mots plus tard, le tarif descend à 5 €, avec complément de boissons, « no problem », une bouteille change de main. C’est sans compter sur le capitaine de police voit le manège et interpelle le pontonnier-quémandeur qui tente maladroitement de cacher la bouteille. Après une vive remarque du gradé, il s’éclipse sans attendre ses 5 € ; le capitaine est un homme droit et très courtois, 3 minutes suffisent pour mettre les papiers en règle, nous pouvons quitter la Serbie et sommes aimablement invités à y revenir. Nous reprenons notre voie d’eau et arrivons au célèbre Port Culturel de Cetaté, mis en place par Mirca Dinescu, écrivain poète, pamphlétaire, qui a participé à la transition post communiste. Nous montons sur le haut du quai, avec en main le dépliant de la saison dernière, un intéressant programme d’exposition d’Art Contemporain, mais en apparence rien ne dépeint la dimension culturelle du lieu, qui semble désert. A droite, près du chemin, un bungalow, abri de fortune doté d’une ancienne bâche militaire, inonde l’endroit de musique tzigane. Nous allons pour y extraire des infos sur le lieu. Trois personnes sur une table de jardin amputée d’un pied se disputent une partie de type nain jaune, d’autres dansent : l’un est pieds nus, l’autre arbore une tenue de footballeur italien avec chaussures ad hoc. La bière a, visiblement, beaucoup coulé, ils manifestent bruyamment leur plaisir de voir des touristes. Koss, emporté par le rythme, se met à danser, ils sont comblés, ils nous offrent des bières, nous déclinons délicatement l’invitation car là n’est point le but de notre halte. A notre retour, deux personnes viennent à nous, l’une parle anglais, ils nous font comprendre que le lieu est privé et que nous devons quitter le ponton. L’autre ne respire pas de réelles dimensions culturelles mais plus de culturisme. A ma demande de visiter le musée de la Fondation Mircea Dinescu, nous obtenons une réponse ferme dans laquelle on capte les mots : propriété privée, police. Nous essayons d’avoir quelques informations sur la Fondation, nous sommes refoulés vers le ponton. Je veux en avoir le cœur net aussi avant de quitter le lieu, je m’éclipse un instant pour scruter ce qui me paraît une décharge : j’y découvre les sculptures des années antérieures, des œuvres abandonnées partiellement détruites. Si Cetaté a été consacré port culturel, il semble, dorénavant, appartenir à un certain milieu qui profite de la notoriété passée et entend avoir la paix. Peu de temps après notre départ, un bateau de la police roumaine vient faire des ronds dans l’eau autour des deux bateaux. Notre entrée en Roumanie s’effectue en fin d’après-midi à Calafat où un vieux bac fait office de ponton de douane. Il est gratuit et nous pouvons y rester la nuit, les formalités en français sont rapidement faites. Le soir, après une longue marche et une longue ascension, nous trouvons un hôtel restaurant, très haut de gamme, flambant neuf ; il est ouvert mais désert. Nous en faisons le tour sans trouver âme qui vive. Curieux. Nous nous rabattons en ville pour dîner dans un restaurant typiquement local, la télé braille, nous optons pour la salle deuxième classe, là où l’on mange sur des nappes en papier et non sur de la toile cirée.
 LE BAC
 
 
Lundi 1er Septembre
Calafat – Lom (BG) (743)
Une fine brume matinale enveloppe la plaine fluviale, nous observons de part et d’autre les allers et venues des camions qui saturent déjà les embarcadères. Avant que le premier ferry n’arrive de Vidim, située sur la rive bulgare, nous quittons notre ponton, longeons la cité industrielle et entamons notre trajet du jour. Il consiste en une longue boucle de 50 km, la navigation est paisible, nous croisons un important convoi de 6 barges chargées de pondéreux. De chaque côté, au-delà des rives, de longs panaches de fumée montent çà et là, plus loin un feu de broussailles volontaire vient lécher le fleuve sur une centaine de mètres, personne ne s’en soucie ; il est vrai que le brûlis fait, ici, partie des techniques agraires. A nouveau, un long rideau de peupliers constitue notre paysage, le rideau est parfois déchiré. Telle une ligne de fantassins, les peupliers se tiennent droits sur les berges face à l’ennemi : le Danube. Mais le fleuve est sournois et use de sa une botte secrète, l’infiltration, il sape cette armée à la racine, et à chaque crue, il fauche et abat les plus exposés de cette garde prétorienne. Tombés au front, sans avoir combattus, les peupliers s’en vont, silencieux, mourir dans la dérive du fleuve. Aussi trouvons nous en aval des champs de bataille, près des rives éboulées, le désolant spectacle d’un charnier végétal où s’enchevêtrent, s’amoncellent les grands corps, écartelés, désarticulés, décharnés, dénudés, desséchés, des valeureux peupliers. Il deviendra, plus tard, un ossuaire de bois mort, témoin des luttes passées.
Les balises du chenal ont dû fondre, seule, dans le silence de la canicule, une épave ensablée nous fournit un repère connu.
 
 LE CONVOI
 
 
Sur le bout d’une île, prolongée d’un banc de sable blanc, repose une colonie d’aigrettes ; un peu à l’écart, un héron pourpré attend, stoïque, on ne sait quoi ; rien ne bouge, tout semble figé dans la chaleur de l’été ; là bas, au loin, une horde de chevaux semi sauvages batifole dans l’eau.
Le soleil est encore haut lorsque nous nous présentons à Lom. Dès notre arrivée nous nous plions de bonne grâce aux formalités, l’unique objectif : obtenir l’autorisation d’apponter. Koss et moi ne nous lassons plus d’aller au-devant des autorités portuaires et douanières pour présenter nos papiers de bord et passeports. Les autorités sont souvent surprises de notre démarche et s’exécutent, avec courtoisie, mais aussi, une certaine curiosité sur notre voyage. Reconnaissons qu’elles sont souvent, sources de bonnes informations sur la ville. Nous gravissons la rue du port et nous tombons sur un hôtel flambant neuf, il jure dans le paysage. Notre excursion citadine se poursuit et nous traversons le centre ville, la rue principale est largement piétonne et magnifiquement végétalisée, de petits espaces de repos accueillent des bancs où la population discute, rit… Les places ont chacune leur héros, les patriotes ont leur grande et forte statue, bien campée sur terre.
 
LE LIBERATEUR                                                   LES PATRIOTES
 
 

Publié à 08:23, le 15/10/2008, Belgrade
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LE DANUBE - ( LOM - TOUTRAKAN - CONSTANTA )

Mardi 2 Septembre
Lom – Oriakhovo (679)
Le jour est là depuis quelques heures ; sans précipitation, nous levons le camp et reprenons le fil de l’eau. Nous laissons plusieurs barges de lignite, elles sont chargées à ras ; impressionnant. Elles arrivent d’Ukraine ou de Roumanie et iront alimenter les centrales périmées de leur mauvais combustible. Bonjour Kyoto. A main gauche nous sentons la rive s’effacer dans la végétation, nous longeons, sur plus de 20 km, une des nombreuses forêts alluviales du Danube, ces espaces impénétrables dotés d’un biotope exceptionnel. Les arbres, telle la mangrove, viennent puiser, de tout leur être, l’eau du fleuve et font barrage à toute exploration, pourtant on devine derrière des lagunes, des eaux endormies.
Nous passons devant le port de Kozloduy. Là est amarré le « Radetzky », un bateau-musée relatant la vie du poète révolutionnaire Christo Botev, héros bulgare, mort pour libérer la Bulgarie du joug ottoman. Né à Kalofer en 1848, fils de Botio Petkov, éminent écrivain et pédagogue et de Ivanka Dryankova à laquelle il dédia sa première oeuvre poétique, « A ma mère ». Vers 1867 il se rend en Roumanie où il poursuit ses études, travaille et fait la connaissance d'émigrés militants.
 
                                   
 
 
Il édite plusieurs journaux, dont Boudilnik (Le réveil), un journal satirique. Il écrit des poésies révolutionnaires, des récits, des feuilletons. En avril 1876 se prépare l'insurrection pour libérer le pays du joug étranger, laissant femme et enfant pour mener le combat, Christo Botev réunit un bataillon de 205 hommes avec lequel il s'empare sans violence du bateau autrichien « Radetzki » pour atteindre la rive bulgare du Danube. Après de rudes combats sur le Balkan, il est tué en juin 1876. Cette insurrection d'avril fut réprimée de façon sanglante par les Turcs ; environ 30 000 personnes périrent, dont  un grand nombre  de femmes et d'enfants ; de nombreux villages furent incendiés. Cependant, ces atrocités eurent le mérite d'éveiller la compassion des pays étrangers. La guerre russo-turque qui s'en est suivie a emmené à l'indépendance de la Bulgarie, le 3 mars 1878, officialisée par le traité de San Stefano.

Le peuple bulgare n'est pas dans le tombeau de son passé, mais dans le berceau de son avenir ...

Ce poème était-il prémonitoire ?

Là-bas dans le Balkan, il est toujours vivant.
Mais il gît et gémit, il est couvert de sang ;
Sa poitrine est percée d'une affreuse blessure.
Frappé dans sa jeunesse, il vit, notre héros.
Sur la terre asservie ! Le héros va mourir,
Il va aussi mourir... Mais tais-toi, ô mon cœur,
Car celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas, ne peut pas mourir ! Que sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature !
Que les poètes le célèbrent dans leurs chants !

(Traduit par Paul Eluard)

Après Kozloduy, les cartes sont muettes, elles ne mentionnent plus de ports ou de pontons. Nous avons bien noté des points pour ancrer en toute tranquillité, mais le Danube est au plus bas, ce qui rend notre plan caduc. Aucun lieu protégé ne peut nous accueillir, les sondeurs indiquent beaucoup de hauts-fonds et des bancs de sable sont apparus là où nous pensions mouiller. Faute de trouver un lieu idyllique, nous nous arrêterons à Oriakhovo, en Bulgarie, un port qui est aussi un point de transit pour le ferry qui fait la navette entre les deux rives, entre les deux pays. Un ponton identique à celui du matin a tout de suite attiré Romar1. Nous y débarquons. Pas âme qui vive dans cette zone portuaire aux effluves d’égout. Derrière, un bâtiment porte la mention « douane », le planton d’accueil qui regarde la télé m’indique d’un geste un escalier. En haut : un vaste bureau, 3  femmes en uniforme, elles sont assises sur leur bureau et me regardent, statufiées, elles tournent alors dans un parfait ballet, la tête vers un homme qui s’affaire dans un coin sur un clavier. Il ne semble pas s’être aperçu de ma présence, il doit être un peu bourru, pensé-je. Au bout d’une dizaine de secondes, j’entends « Que puis-je pour vous ? » dans un français impeccable. Tout va soudainement mieux. L’homme ne pouvant s’engager sur ma demande me prie de le suivre dans un bâtiment annexe, à l’évidence désaffecté, murs lézardés, portes défoncées, vitres brisées ; c’est là que réside la police des frontières, gardienne du ponton. Il frappe à l’unique porte encore entière, entre, tape du poing sur le comptoir pour sortir de leur torpeur estivale les deux fonctionnaires de service ; après moult échanges, ceux-ci nous accordent le droit de rester 24 h au ponton, mais nous devons présenter les papiers du bateau et la crew-list, on sent là une demande purement formelle pour ne pas dire existentielle. L’important est d’avoir droit au ponton.
Après la sieste, nous pouvons explorer la ville, il nous faut gravir une rue partiellement abandonnée pourvue de pavés déchaussés. En haut, notre objectif : retirer de la monnaie locale, des Levas (2 L pour 1 €), heureusement, en ces contrées, les automates sont nombreux. Nous visitons du regard ce centre ville qui n’en est pas un et allons nous rafraîchir à une terrasse qui domine magnifiquement le port et le Danube. « Exceptionnel » pour Koss. Le soir nous dînons à bord, la nuit est douce et la clarté nocturne invite à la rêverie.
 
 
 
Mercredi 3 Septembre
Oriakhovo – Somovit (PK 606)
Ce matin, nous sommes réveillés par le barrissement des premiers ferries qui rabotent de leur rampe d’accès le macadam, pour que puissent descendre les cohortes de semi remorques. Les deux terminaux sont gonflés de camions en attente. Comme les autres jours une légère brume matinale recouvre le Danube, il suffit d’attendre un peu qu’elle se dissipe pour larguer les amarres. Les pièges sont, sur cette partie du fleuve, assez nombreux. Le soleil rasant du matin, l’irisation de la surface, le niveau très bas du Danube, les balises manquantes, les points kilométriques disparus, les bancs de sable déplacés, rendent le positionnement et la navigation difficiles. En l’absence de repères, d’indices, subreptissement s’installe un malaise, une indicible interrogation, un voile sur l’horizon, nous faut il stopper et attendre un hypothétique convoi, parfois un scintillement, un miroitement, un trait de courant vous délivre une option, doucement vous vous engagez et ouvrez les flots, avec, parfois, cette sensation d’être le premier à l’emprunter, à ouvrir une nouvelle voie. L’après-midi avance et nous n’avons pas une folle envie d’aller nous placer sous le voile de fumée des usines chimiques de Turnu-Magurele. Faute de trouver un ponton adéquat à Somovit, nous ancrons en face, derrière l’île roumaine de Calnovat, le lieu est très bien, sauvage et protégé du vent et des remous. Avec 4 m de fond à 10 m du bord, le mouillage nous permet de mettre les annexes en ligne pour aller sur la rive. Comme par hasard, peu après notre arrivée, un véhicule de la police prend position sur la rive roumaine, il y reste deux heures, et à la tombée de la nuit, une petite mais puissante embarcation de la police des frontières arrive : contrôle des papiers. En discutant dans notre charabia international, nous apprenons que leur bateau a été financé à 50% par la Communauté européenne, diplomatiquement nous leur faisons comprendre que la CEE est généreuse, ils allègent la procédure. A la nuit tombée, une autre embarcation longe le bord avec moult épuisettes et filets, nous ne connaîtrons pas leur quête, mais une intense activité nocturne semble habiter le fleuve. Piratage, braconnage, passages clandestins ?
 
  LA CORVÉE D'EAU
 
 
Jeudi 4 Septembre
Ile de Calnavat en face de Somovit – Svistov (PK 554)
Nous levons l’ancre de bonne heure pour rejoindre Rousse, et, surprise, en sortant de notre havre, nous découvrons qu’un bateau de la police roumaine est stationné à 10 m de notre mouillage, derrière l’île. Sans tomber dans la parano, nous commençons à trouver que cela fait beaucoup…
Nous longeons quelques hauts coteaux de grès blanc creusés de cavernes troglodytiques. A Nikopol, les récits décrivent un secteur apocalyptique, il y a bien les cheminées fumantes du complexe chimique roumain de Turnu Magurele, mais ces cheminées ne sont pas plus belles ou plus malodorantes que celle du Rhône, du Rhin ou de la Ruhr… Par contre les squelettes rouillés des bâtiments en ruine fleurent bon le productivisme industriel. Nous parvenons à Svishtov (BG) en face de Zimnicéa (RO), un vieux remorqueur ukrainien quitte justement le ponton n° 2. Avec Koss, nous filons illico nous informer s’il est possible d’y rester la nuit, nous montons à un bureau décati qui s’avère être celui du capitaine du port. Arrivent, dans l’ordre, un douanier qui désire voir les passeports, un civil qui demande la crew-list. Le capitaine, qui ne veut pas paraître en reste, demande les papiers du bateau. S’ensuit un long échange avec la langue non officielle des signes, fous rires garantis. En fait, ils ne comprennent pas les nouvelles règles qu’exige l’Europe et qui leur réclament une plus grande vigilance aux frontières. Les formalités accomplies, le capitaine nous serre la main comme pour nous montrer son bonheur de nous voir là, il nous propose l’électricité et nous branche sur son bateau de service. Une bonne heure plus tard, un gradé arrive, essoufflé, à l’embarcadère, c’est le chef douanier, il sue la vieille école, celle qui n’a pas tout compris à la transition politique, il veut reprendre la procédure à zéro. S’installe une légère confusion : au mot « Europe » il comprend que ses fonctions et son pouvoir ne sont plus les mêmes, il tourne les talons et repart dans ses foyers avec sa mallette noire et sa chemise blanche ruisselante…
La ville de 30 000 habitants est implantée sur plusieurs collines, nous empruntons la passerelle pour monter dans le centre, traversons un théâtre antique récemment reconstitué, puis le rectorat, les jardins de la tour de l’horloge et arrivons au cœur d’une ville jeune et en pleine mutation. Les rues et les grandes places sont bordées de terrasses où les nombreuses serveuses qui semblent issues d’un casting racolent le client. A éviter : le « Guinness club »… Pour information, le oui bulgare se dit Da en tournant la tête comme pour dire « non ». Attention à ce casse-tête, il peut avoir des répercussions dans votre assiette et dans vos verres.
 
 
 
Vendredi 5 Septembre
Svistov -Roussé (496)
Notre étape est courte mais suffisante, tant il y a de pièges en cette période d’étiage. Peu après notre départ, nous abordons une zone délicate : absence de balise, cartes pas à jour, îles et bancs de sable déplacés. Dilemme : point de commerciaux pour nous guider, il faut choisir. Après une valse hésitation nous optons pour le bras rive gauche, le choix semble bon. Nous apprendrons le soir que le chenal est en fait sur l’autre rive. A l’approche de Roussé, sur la rive bulgare, règne une intense activité sur le fleuve, beaucoup de barges sont ancrées en son milieu, des pousseurs manoeuvrent, des ferries font la navette avec Giurgiu, l’industrieuse ville roumaine. Par chance, les cheminées réputées, là aussi, pour enfumer la vallée, ne crachent rien. Au PK 496, après le fanal, nous trouvons le vieux bassin qui abrite les 3 pontons jaunes du « Yacht-club de Ruse Elit ». Ils sont bien garnis, le «Rumbalotte » de Mike et Ulla est là, le « Tomavi » d’Elin et Palle aussi, s’y trouve également le « Lone » un kotter danois de Willie et Lone. Mais cette saturation ne désarme pas Boiko, le capitaine de la marina. Il saute de bateau en bateau, déplace, remue des barques et  nous fait une place. Romar1 se retrouve à couple avec Rumbalotte.
 
LE PALAIS DE JUSTICE DE RUSE 
 
 
 
RUSE
 
 
 
Samedi 6 Septembre
Nous décidons de prolonger notre séjour pour mieux cerner cette ville de 170 000 habitants. Le quartier du port, en l’absence de l’entretien le plus élémentaire, semble voué au désespoir et s’enfonce doucement dans la déprimante végétation des friches industrielles, mais au-dessus, Ruse (prononcer Roussé) bouge, bouillonne. Partout, par fines touches, la ville semble revenir de lointaines décennies et renaître de ses cendres par de multiples réhabilitations. Les façades ravalent l’ocre et les couleurs, les cariatides reprennent vie, les menuiseries rappellent la splendeur passée et retrouvée, les édifices retrouvent ainsi leur subtil équilibre. Ruse renforce lentement son identité, affirme un caractère oublié fort de nouveaux éclats. Les larges avenues, les grandes places possèdent cette symétrie contemporaine que ponctuent de superbes édifices aux styles Classique, Baroque, Renaissance, Gothique et Rococo, avec un hommage appuyé à l’architecture dite de Renaissance nationale dont le Palais de Justice est le plus bel exemple. Le centre-ville est constitué d’une très longue rue piétonne dans laquelle toutes les grandes multinationales ont trouvé vitrine, des boutiques dont la jeunesse est friande. On sent que les commerces à caractère oriental d’hier ont été confinés dans les arrière-cours, renvoyés dans les rues annexes ou refoulés en périphérie. Le vaste programme de restauration en cours est accompagné d’une rénovation de l’éclairage public, les demeures les plus représentatives prennent, la nuit, des éclats colorés vénitiens. Ruse surprend par son caractère multi ethnique, mélange de cultures bulgares et roumaines. Cette impression n’est pas seulement nôtre car elle était déjà celle de l’écrivain Elias Canetti, natif d’ici, qui a écrit: « Avec l’aide d’Isaac Babbel j’ai compris que Rousstchouk (Ruse) était la première fenêtre à travers laquelle je regardais toutes les races, j’écoutais toutes les langues, j’apprenais toutes les coutumes, j’ai connu toutes les nations qui ont réussi, à leur façon, à faire une bonne équipe dans ce micro cosmos. »
 
 
Dimanche 7 Septembre
Ruse (BG) – Toutrakan (BG)(433)
Adieu Boiko, adieu Ruse. Boiko, la moustache courte dissimulée dans un ancien rasage est mélancolique, la petite flottille, probablement la dernière de la saison quitte ses pontons jaunes, sous l’objectif nourri du maître des lieux, cela complètera son livre d’or et son web. Nous passons sous la tour de contrôle du port et dédaignons rive gauche Gurgiu et ses complexes chimiques, son port est calamiteux, souillé par les rejets. Nous passons sous le pont de l’Amitié, le plus long pont métallique d’Europe avec 2 224 m, il est curieusement à deux niveaux : dessous les trains, dessus la route. Le trafic est dense car c’est l’unique pont qui relie la Bulgarie à la Roumanie, c’est à dire le seul pont sur 500 km. Nouveaux slaloms entre les îles, nouvelles interrogations, aujourd’hui encore Romar1 ouvre une voie par un bras immobile qui s’avère praticable, mais qui n’est pas le chenal officiel.
 

 
C’est avec un Danube écrasé sous la canicule que nous arrivons à Toutrakan, nous amarrons nos bateaux au ponton de la police, sous la proue de Jayne. Jayne est un bon vieux commercial de 2000 T qui charge du tournesol au godet, à chaque béquée une envolée de poussière grise vient se déposer sur les bateaux, il faudra faire avec. Après les formalités, nous quittons les quais pour nous enfoncer dans l’écrasante chaleur de la ville. Nous traversons d’abord le vieux village de pêcheurs pour partie abandonné. Les maisons y sont petites et typiques, beaucoup sont en terre et tiennent de l’habitat vernaculaire ; à l’entrée haute du village, un large panneau indique qu’un Programme Européen de Réhabilitation est prévu. Nous continuons notre ascension malgré le mercure, nous parvenons à la grand-rue, la ville apparaît peu fortunée, un peu déshéritée même, mais à droite, surplombant le Danube, des bâtiments administratifs et une école ont été récemment restaurés, la petite plaque bleue cernée d’étoiles dorées collée au mur laisse penser que l’Europe y a, là aussi, mis du sien. La rue est déserte, un brin sévère, silencieuse, les immeubles y sont gris, noyés de lumière sans reflets, sans relief, seuls les guichets de banques étrangères (surtout allemandes) viennent apporter des touches de couleurs et un zest de profondeur. Nous progressons lentement, la ville est pentue, là haut sous quelques arbres, des vieux sont posés sur un banc, ils observent mais ne disent mot, ils se taisent fort. Nous dévalons une petite rue, mi-urbaine, mi-rurale, en pavés déchaussés ; un petit cheval piaffe sur ses 100 m2 ; à côté une basse-cour fait cause commune avec une maisonnette prise dans ses treilles. Nous croisons un ancien qui remonte à côté de son vélo, il s’arrête, il sourit de ses dernières dents, il est ravi et cherche notre nationalité, «Francheise» s’exclame-t-il. Il exulte, le fait de comprendre que nous sommes en bateau lui donne subitement une idée, il couche, sans plus, son vélo au milieu de la chaussée et nous demande de le suivre ; nous nous exécutons de bonne grâce, sa démarche boiteuse et chaotique est malgré tout rapide et nous peinons à le suivre, il dévale la rue puis entre dans une cour. Là se trouve le musée de la batellerie du Danube, il est fier de nous montrer quelques vieilles barques. Les portes du musée sont closes, qu’importe, il frappe aux portes, aux fenêtres, appelle, aucune réponse, il est, à vrai dire, 19 heure 30 et nous sommes dimanche. Avant de le saluer, nous comprenons qu’il a, sa vie durant, piloté des bateaux sur le Danube. Après cet intermède, nous reprenons notre retour au village de pêcheurs ; ayant soif, nous suivons une pancarte qui paraît indiquer, en cyrillique, un bar. Nous longeons une petite rue, aux maisons en pisé, qui débouche sur le Danube, là au bord, un restaurant s’est établi dans une de ces anciennes maisons. Les couleurs y sont chatoyantes, une fontaine apporte un peu de fraîcheur à la terrasse ombragée, le lieu dispose -une aubaine- du wireless (wifi), d’une carte en anglais et de plats régionaux, it’s perfect.
 

 
 


Lundi 8 Septembre
Toutrakan (BG) – Silistra (BG) (373)
Le chargement du tournesol a repris à la première heure et au lever les bateaux sont recouverts d’une fine pellicule grise, un délice, la flottille s’est faite marine de guerre…  Nous larguons les amarres pour Silistra. Pendant la descente, les équipages s’activent, les seaux plongent dans l’eau, la poussière colle, les brosses frottent les ponts, les carrés ; les chiffons dégraissent et lustrent. Le soleil est déjà au zénith quand nous abordons Silistra, notre dernière étape bulgare. La ville est située dans la corne Nord-Est du pays, d’où la frontière repart dans la plaine Sud-Est vers la Mer Noire. Appontés et en règle avec les autorités, nous laissons les bateaux, quittons le bruit du port. La rue qui mène au centre-ville ne présente aucun attrait : négligée, déshéritée, elle est bordée d’immeubles et d’arbres poussiéreux, elle débouche sur un boulevard qui, cela rassure, donne des signes de civilisation, la circulation y est plus dense, un bâtiment des années 30 est dépositaire des pièces archéologiques de la cité, c’est le Musée d’Archéologie. La ville ne possède pas de monuments notoires, de style bien affirmé. Comme dans beaucoup de villes danubiennes, les occupations successives ont créé un patchwork architectural où se mêlent néo-classique, baroque, communiste, sécession… un cocktail qui leur donne un charme particulier.
 
 
 
Silistra, 40 000 habitants, fut fondée au 1er siècle sous le règne de l’Empereur Trajan, la cité romaine était une place forte importante comme l’attestent les nombreux vestiges que les campagnes de fouilles ont exhumés. Le grand parc ombragé situé le long du Danube intègre une des pièces maîtresses, la base de la première enceinte et de la première église de la ville. Aujourd’hui, c’est jour de marché mais aussi jour de fête, les marchands s’étalent sur les places du centre, le marché aux légumes est, quant à lui, concentré dans un espace confiné, probablement, l’ancien marché kolkhozien. Sur une scène à l’écart, des musiciens déballent et testent leurs premières notes en inondant le marché de rythmes électroniques agressifs. Sur la promenade, en front de Danube, est implanté un hôtel grand et chic, il possède un port que ses restaurants haut de gamme surplombent. En soirée, les bords du fleuve sont pris d’assaut par les Bulgares, ils y viennent en famille, pique-niquer, se promener, discuter, jouer… Au loin le concert bat son plein et des notes en fin de vie viennent finir leur course sur l’eau.
 
LE PONTON 
 
 
 
Mardi 9 Septembre
Silistra (BG) – Cernavoda (RO) (299)
Silistra est notre dernière ville bulgare, nous rentrons en Roumanie. Le niveau du Danube a encore baissé, la vigilance s’impose, tant le bras pour lequel nous avons opté s’avère délicat quant à l’étiage disponible. Romar1 n’a nullement envie de faire connaissance avec le fond car s’échouer en pareil endroit, c’est à coup sûr rester bloqués des jours, voire des semaines, aucun bateau ne se risquant à venir nous remorquer. On apprend qu’en période de basses eaux, ce bras n’est plus emprunté par les commerciaux, cela met un peu plus de pression. La prudence nous fait avancer lentement, mais c’est aussi pour mieux goûter aux multiples paysages qui se suivent. Là, posé sur un petit banc de sable, un aigle du Danube digère tranquillement, au milieu d’une colonie de cormorans aux ailes déployées. Stoïques, ils sèchent ; plus loin une cohorte de chevaux semi-sauvages galope sur la grève ; ici un troupeau étiré de vaches étriquées s’abreuve, sur la rive escarpée ; une truie entourée de porcelets et de marcassins fouillent et labourent la terre sablonneuse en quête de racines… Nous longeons un petit village fluvial avec son quai en pierre qui plonge sèchement dans le néant, le fleuve l’a snobé, l’eau passe sur l’autre rive.
Etape à Cernavoda ; nous nous installons au ponton de la police pour exécuter les nombreuses formalités qu’exige l’entrée du canal. Nous montons une première fois aux bureaux, mais tous sont fermés, il nous faut revenir à 16 h. Cette fois c’est la bonne, visite de la police qui nous demande plusieurs crew-list ; ils font dans le zèle et après un nombre inimaginable de formulaires, nous libèrent. Nous devons maintenant voir le capitaine du port, de l’autre coté de la cloison de verre ; mais pour l’atteindre, nous devons faire le tour du bâtiment, il fait très chaud, le capitaine galonné a la chemise blanche largement ouverte. Il nous fait entrer dans son bureau, sa table de travail est recouverte d’une page de journal sur laquelle fume une gamelle émaillée de soupe et une boîte de fromage en parts. Qu’importe s’il ne parle ni français ni anglais, le capitaine est ravi de nous voir et est prêt à nous montrer son sens de l’hospitalité et l’étendue de son pouvoir, pour l’écluse du canal : « no problem ». Il prend sa VHF, donne visiblement des ordres et raccroche. A 7 h demain, nous devrons suivre le premier convoi ; nous le quittons rassurés. A 18 h la « Jayne » se présente, nous acceptons de quitter le ponton pour passer la nuit amarrée à Jayne.
Le soir, un agent du port nous propose de nous emmener en ville. Mais à notre surprise, c’est payant et le prix supérieur au taxi, qu’importe… Nous nous restaurons avant de redescendre au port avec un taxi officiel, un jeune qui a bourlingué à Londres, Paris, et ravi de parler anglais.
 
 
 
Mercredi 10 Septembre
Cernavoda (PK65) – Constanta (PK 0)
A 6 h 15, les 2000 CV de Jayne nous réveillent brutalement et en une minute nous sommes sur le pont : Jayne est déjà en marche et nous emporte avec son chargement de tournesol, nous nous désaccouplons juste à l’entrée du canal et la suivons lentement, nous longeons la centrale nucléaire coincée entre la ville et le canal et bandonnons cette ville 7 fois millénaires, oui Cernadova a été un grand centre à la fin du néolithique,  les fouilles archéologiques ont mis en lumière un savoir faire tout à fait extraordinaire.
 
                 
SCULPTURES DU NEOLITHIQUE (7 à 9000 ans)
 
La VHF s’emballe, l’ «eclusa operator» donne des consignes dont nous ignorons le sens. Au bout de quelques minutes où l’appareil crachote « Roumarou », nous comprenons qu’il nous autorise à entrer en fond d’écluse derrière Jayne et un pousseur de 4 barges. S’ensuit un étrange ballet de bouteilles lestées suspendues à un fil pour passer les papiers des bateaux et les passeports aux contrôleurs. La bassinée n’est que de quelques mètres mais longues sont les formalités. A l’ouverture nous nous engageons dans le canal Danube - Mer Noire, une dernière ligne droite de 65 km. Monotone, ennuyeux est notre paysage de la Dobrogea, nous glissons lentement, encadrés par deux rives en béton, l’une comprend un chemin de terre en appui sur une entaille rocheuse, l’autre, une ligne de chemin de fer en cours d’électrification derrière laquelle une vague steppe est balayée par les vents d’orient. Dans un contrefort du massif de la Dobrogéa, deux œuvres patriotiques inscrivent l’épopée du canal, tout d’abord une fresque géante du plus pur style communiste glorifie les ouvriers et militaires qui défilent pioche et fusil à l’épaule, elle est encadrée de deux médaillons aujourd’hui expurgés de leur contenu, on pense bien sûr aux portraits de Eléna et Nicolae Ceaucescu. Plus loin, la seconde oeuvre est une érection, une monumentale sculpture en béton et acier, pâle imitation de la victoire de Samothrace. Mégalomaniaque...
 
 
Sculpture voulue par Ceaucescu (XXéme siècle) 
 
 
Fresque à la gloire des travailleurs et de l'armée (XXéme S)
 
 
Le canal est le dernier maillon de la liaison Rotterdam-Mer Noire. Il raccourcit de 400 km l’accès à la Mer, le trafic y est cependant léger car en 6 heures de navigation, nous ne croisons que 3 bateaux. Parfois, dans des champs semi désertiques, des familles fouinent, grattent et glanent des restants de récoltes, ils enfournent leur maigre butin dans des sacs qu’ils chargent ensuite sur de petites charrettes tirées par un cheval rabougri. Ce parcours, mais heureusement pour nous, ne jouit pas d’une bonne réputation, mais nous n’aurons pas maille à partir avec les « abeilles », ces barques qui viennent racketter les bateaux de commerce et accessoirement les plaisanciers. Ces deux dernières années, une cinquantaine d’actes de piratage ont été signalés sur le Danube et le canal, les malfrats cherchent de l’argent bien sûr mais prennent tout ce qui peut leur rapporter quelques sous, prélèvent sur les chargements commerciaux : céréales, ferrailles, etc.

LE CANAL DE CERNAVODA
Les travaux pour son creusement ont commencé en 1859 avant même ceux de Suez. Si ce dernier a été terminé en 10 ans, les travaux roumains ont été abandonnés. L’état les a repris après la deuxième guerre mondiale, en 1949, dans un immense chantier qui utilisait l'armée et les opposants  politiques au régime. Abandonné de nouveau, ce projet a redémarré en 1975 et le canal est enfin inauguré en 1984 par le couple Ceaucescu. Il part du port de Cernavoda sur le Danube et finit à Agigea, au sud du port industriel de Constanta, il traverse la région de Dobrogea d'Ouest en Est. Les premiers goélands et l’iode nous signifient que nous approchons de la mer et de la dernière écluse. A peine accosté, le comptable de service vient encaisser le montant du péage, (100 €, en cash, bien sûr). Après, il faut attendre le bon vouloir de l’opérateur, l’attente sera de 3 heures avant d’écluser. L’entrée dans le sas est délicate car un « rideau » sous-marin d’eau douce qui empêche l’eau saumâtre de remonter dans le canal crée un très important remous.
Nous voici maintenant au cœur du port de Constanta : une forêt de grues, de portiques ; des navires entrent et sortent en permanence ; de nombreux bassins ; où aller ? Nous avons une carte de l’an dernier mais le port et les bassins ont été remaniés, nous explorons plusieurs darses au sud du port mais les porte-containers qui chargent et déchargent leurs boîtes à un rythme effréné et dans un bruit assourdissant ne nous attirent pas vraiment.
 

 
La nuit arrive et il faut se décider, nous nous rabattons sur un quai à l’écart de tout, mais là, nous y serons tranquilles pour la nuit et protégés du vent. Seuls dans ce no man’s land ? Non, un Rom muni d’un morceau de ferraille grattouille la terre pour en extraire des bouts de métaux qu’il enfourne dans des sacs ; à 200 m, un homme vit dans un cabanon de 10 m2, il garde un morceau de désert… transformé en décharge.

Jeudi 11 Septembre
Les bateaux du port et de la police ne semblent pas nous avoir remarqués, nous quittons l’immense labyrinthe pour prendre la mer et rejoindre Port-Tomis, le quartier de plaisance de Constanta situé à 5 miles au nord. Au bout du môle, nous débouchons sur la Mer Noire, elle nous offre une forte houle croisée qui s’avère particulièrement  inconfortable, le bateau roule beaucoup, nous ne sommes qu’à 1 mile de la côte. Au large,  des tankers, cargos et autres porte-containers attendent leur tour.
 
 
 
Nous croisons la pointe de la petite presqu’île où trône le casino décati de Constanta, derrière se trouve la marina. Dans l’entrée du chenal, entre la jetée et un épi en béton, trois agents à bord d’un bateau de police nous obligent à stopper net. Les conditions dans la houle ne sont pas idéales pour nous contrôler, nous manifestons notre réprobation, ils nous autorisent à entrer dans le port. A peine sommes nous amarrés que deux d’entre eux arrivent, montent à bord pour effectuer les formalités, papiers, tampons, tutti quanti… c’est vrai, il y avait urgence…
Quoique informé depuis plusieurs jours de nos intentions d’hiverner ici, le capitaine du port nous annonce que nous ne pourrons rester car le port engage de vastes travaux pour devenir une grande « marina ». Le lendemain, après quelques échanges téléphoniques, le capitaine du port d’Eforié-Nord est prêt à recevoir les bateaux, mais c’est sans compter sur la mer qui s’est levée et dont les  fortes vagues nous ferment maintenant la route. La météo n’inspire guère d’optimisme, il faut attendre, attendre une fenêtre. C’est l’équinoxe et la tempête est là, le vent est passé à plus de 20 nœuds. En Mer Noire, où la mer est particulièrement cassante, cela veut dire quelque chose. Deux nuits de suite, nous veillons aux amarres, des gardiens du port font régulièrement le tour des bateaux et interviennent dès que l’un d’eux tente de prendre trop de liberté. Les nuits sont longues, les bateaux bougent beaucoup, ils souffrent.

CONSTANTA

Nous profitons de cette attente pour visiter la 2éme ville roumaine, également deuxième port d’Europe par son potentiel. Commençons par son histoire que nous ne pouvons passer sous silence tant elle est riche et marque la ville. Colonie grecque (dénommée Tomis) au VIe siècle av. J.-C., Emporium romain puis Comptoir génois, la ville a connu, après une longue éclipse, un renouveau de son activité maritime. Après la guerre d'indépendance contre les turcs à la fin du XIXe siècle, Constanta est rattachée à la Roumanie et devient le principal port du pays. La partie ancienne et touristique de la ville est concentrée sur une presqu’île dont le centre est la place Ovidius, coeur de cette péninsule.
 
 
 
Constanta a son histoire à fleur de terre et le nombre de chantiers de fouilles et de pièces monumentales exhumées est impressionnant. Est-ce par souci de conservation, mais de nombreux jardins publics ont été créés sur des sites archéologiques. Passée cette surprise, il faut convenir que la cité d’Ovide nous interpelle :
Que dire d’un pays, d’une ville, où tout bâtiment en construction est une ruine potentielle. Question : cet immeuble est-il en construction ou en déconstruction ? La Roumanie est un pays où lancer un chantier ne nécessite pas que le budget soit bouclé ; qu’importe, c’est souvent le montant de la subvention européenne qui déterminera la hauteur et le degré d’achèvement de l’ouvrage.
Que dire d’un pays où la méthode de construction est de ne rien finir ou de faire n’importe quoi... Des bâtiments de 5, 10 ou 15 ans sont toujours en chantier, la normalité n'est pas dans le niveau ou le fil à plomb, mais dans l'oblique (le bancal), une méthode très en vogue dans le BTP. Ne parlons pas du béton, pourquoi mettre 400 kg/M3 alors qu’avec 200 le béton durcit. Pourquoi mettre deux couches de peinture, une seule suffit, ce qui permet de doubler la surface. Ne parlons pas des matériaux de construction, nous touchons là le summum : il n’est pas rare de voir des murs en béton cellulaire mélangé à des briques et des parpaings, murs hétéroclites. Quant aux climatiseurs, tous les appartements, tous les commerces possèdent leur excroissance, posée en dépit du bon sens, les climatiseurs font maintenant figures de façade. Dans l’architecture comme dans bien d’autres domaines, la Roumanie apparaît comme un pays libre de  droit ou plus exactement exonéré du droit.
Que dire de cette population marquée au fer des années Ceaucescu, une population méfiante, triste, résignée, une population malade de son passé, paranoïaque mais qui lutte pour sa survie. Le salaire moyen n’est que de 420 €, c’est à dire le salaire d’un enseignant du supérieur ou d’un médecin, d’où ces boulots annexes pour vivre un peu mieux.
Que dire d’un peuple qui vit dans les immondices. Le plastique est omniprésent dans les paysages tant urbains que ruraux, les bouteilles sont partout, les plages en sont recouvertes, les rues en sont jonchées et les fossés encombrés... Il y a manifestement carence dans la répurgation, la propreté la plus élémentaire est souvent inconnue et l'hygiène laisse dans certains quartiers à désirer.
Que dire d’un pays où tout n’est que corruption. Admettons que la situation passée du pays obligeait le système D, il permettait de survivre, mais comment admettre aujourd’hui, que 50% de l’économie soit encore souterraine (l‘économie grise) (données CEE). Le constat est navrant, du citoyen lambda au sommet de l’Etat, tous fonctionnent au bakchich (pour preuve, ces 2 faits récents relatés dans la presse, qui en dit long sur le malaise roumain : pour devenir Juge, avec 200 000 €, vous achetez l’examen ; 300 000 € est le prix d’achat des voix pour devenir député).
Que dire d’une ville où les chiens ont plus de droits que certaines communautés humaines ? La Roumanie c’est le pays des chiens. En grand nombre, ils divaguent, faméliques, ils attendent, seuls ou en meute, près des échoppes, ce petit bout de pitance que le consommateur daigne leur consentir. Cette prolifération remonte aux "plans de systématisation rurale" de 1970 et 1988. Le but officiel du « Conducator » était de récupérer des terres arables. Environ 8 000 des 13 000 villages roumains devaient disparaître et les paysans être relogés dans 558 centres agro-industriels pour ainsi constituer le « peuple unique ouvrier ». Ceaucescu a ainsi fait construire d’immenses collectifs aux appartements modernes, interdits aux chiens. La population rurale, plutôt que de s’en séparer, les a laissés et nourris au pied des immeubles. Abandonnés, en bande, ils ont eu tôt fait de se reproduire et sont devenus un véritable fléau. 400 000 chiens ont été recensés à Bucarest, les campagnes de stérilisation n’arrivent pas à endiguer l’explosion, certains ont bien pensé à une éradication de masse, mais notre BB nationale s’est fait forte d’aller les en empêcher. Le problème est repris de manière récurrente dans les dernières campagnes électorales, mais rien n’y fait.
Que dire d'un pays où le communisme est encore prégnant, il y a des gardiens partout, ils gardent on ne sait quoi, le savent-ils eux-mêmes, un bout de route, un bâti en ruine, un tronçon de trottoir, un espace jeux d'enfants situé dans une zone post-industrielle. Certains y mènent leur petite affaire : 20 M2 de terrain vague se transforment vite en parking privé, gardé, et, bien sûr, payant...Oui, ici tout est à faire (et affaire). Se promener dans la ville n’est pas chose aisée, les trottoirs sont souvent défoncés et encombrés de véhicules. L’automobile, la Dacia, bien sûr, est reine, circuler en vélo relève de l’exploit, ou plus exactement, de l’inconscience. Les bus y sont faciles et passent tous par la gare, point de convergence des modes de transport, lieu de concentration de toutes les misères, centre névralgique de toutes les névroses, lieu de regroupement des minorités en quête de pièces, Tziganes en tête. La gare est un véritable no man’s land, un chantier pour l’éternité.
Que dire encore de cette impossible cohabitation entre les Roms et les Roumains, regroupés autour des noeuds de communication, la communauté rom semble figée dans ses traditions séculaires, la mendicité est son job et tous les moyens sont bons, tel pincer son bébé pour le faire pleurer ou exhiber une infirme pour inspirer pitié... ils harcèlent pour quelques pièces. A décharge, ils se font chasser systématiquement et parfois sauvagement de certains quartiers où ils n'ont pas droit de cité... Mais là, un chapitre n’y suffirait pas tant la problématique est complexe.
Que dire de la renaissance du fait religieux, le culte effréné voué au Conducator ayant pris fin, les églises, sectes en tout genre fleurissent dans ce pays, en jachère culturelle. N’ayant plus de repères politiques, sociaux et économiques, la population trouve soutien dans le fait religieux, il est étonnant de voir les passagers d’un bus, jeunes et vieux confondus, se signer 3 fois lorsqu’ils passent devant une église, devant leur refuge…
Bien que la police soit d’une extraordinaire discrétion, là aussi, finie l’omnipotente Securate, pas de sirène agressive, pas de Rambos municipaux, la ville paraît calme et sûre. Pour toute présence policière, il y a bien ces agents qui circulent seuls dans leur récente voiture de police. Leur rôle : veiller à la fluidité de la circulation, un véhicule mal stationné, c’est, immanquablement, un discret mais reconnaissable coup d’avertisseur, suivi d’une exhortation par haut-parleur, avec marque, numéro, couleur de votre automobile. Surprise, la population se retourne et vise le fautif. Etonnement, quelques secondes suffisent pour que l’indélicat dégage, honteux, son véhicule. Ça marche… Autre détail, les feux sont tous équipés d’un décompteur, aussi que vous soyez piéton ou automobiliste, vous connaissez le temps imparti avant le changement de couleur. Très efficace… et respecté. C’est bien la seule règle du code de la route qui le soit, la circulation y est spéciale, le marquage des voies au sol n’est que pure forme car tout est permis même celui d’emprunter la voie du tramway.

J'avoue ne pas comprendre ce pays... un pays dont le contraste m'interpelle, me dérange, un pays difficile à vivre, qui, manifestement, n'a pas beaucoup de savoir faire et qui manque cruellement de savoir vivre...
 
               LE CASINO                                                        LE MUSÉE D'HISTOIRE
 
Le soleil est toujours présent mais la mer est démontée, impossible. Sur les quais, dès l’aube, des pêcheurs équipés de cannes rudimentaires viennent pêcher on ne sait quoi, ils appâtent avec des restes alimentaires, ils passent là des journées entières pour ne rien prendre, ce sont des pêcheurs de petits riens. Nous attendons ainsi une semaine que la mer s’apaise. C’est bon, demain le calme s’installe pour 48 heures, il est hors de question de louper la fenêtre.  Il nous faut informer la police, mais c’est trop tôt, les agents ne veulent être informés qu’une heure avant le départ. Il nous faut payer le port. Surprise, le prix n’est plus du tout celui initialement annoncé, le tarif a pris 300 % d’augmentation en une semaine, nous sommes passés au tarif d‘une super marina, chantier, cloaque et rats en sus… On refait les calculs… Et pour cause, pour une fois, le capitaine parle Lei, monnaie locale, nous parlons Euro, soit 3,5 de coefficient, autant dire que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde, c’est un tarif digne de la côte d’Azur…
 


Vendredi 19 septembre
Port Tomis à Eforié (RO)
Nous quittons Port Tomis, les policiers, qui, décidément, n’ont rien compris, actionnent les gyrophares de leur bateau et nous font de grands signes, ils veulent connaître notre destination, nous leur répétons pour la énième fois « Eforié », ils acquiescent. CO2 ouvre la marche, Romar1 suit à distance et Rumbalotte ferme le ban, mais il va directement sur Mamïa pour filer sur Istanbul où une place de marina lui est réservée. La mer est relativement calme, la houle est légère, nous piquons au large pour nous soustraire de l’influence de la côte. Nous repassons devant la longue, très longue digue constituée d’un nombre gigantesque de tétrapodes en béton, qui protège le port industriel. Nous passons les balises du chenal en évitant les nombreux navires qui entrent et sortent, dans la baie, nous croisons le « Mircéa » un trois mâts école de la marine militaire roumaine. Nous piquons maintenant à l’Est pour rejoindre la marina d’Eforié, la passe se trouve au sud, la marina n’est pas très grande mais présente l’avantage d’être très récente et dotée d’une infrastructure suffisante. Nous retrouvons là nos amis danois du voilier « Tomavi » et du kotter « Lone », ils nous attendent pour sortir les bateaux de l’eau. Dans l’après-midi, comme prévu, la grue de 40 tonnes arrive, les bateaux sont tour à tour extraits de leur élément naturel pour être mis au sec, calés et nettoyés avant l’hivernage.


EN GUISE DE CONCLUSION


Le Danube est l’un des berceaux des civilisations européennes et ses rives sont les pages de ce grand livre d’Histoire. Histoire veut dire frontières, et donc invasions, conflits, discordes, alliances, échanges entre nations dont le fleuve porte les traces et les stigmates.

Descendre le Danube en bateau est le rêve de beaucoup. Descendre le Danube n’est en rien un voyage d’agrément car le Danube n’est pas le long fleuve romantique mis en musique par des artistes. Naviguer sur le Danube, c’est accepter ses exigences frontalières, ses humeurs d’étiage, ses contingences de mouillage et de navigation. Ce grand fleuve est à vivre, à sentir, à comprendre. C’est une expédition.

Bien sûr si on s’extrait de ces contraintes et que l’on navigue sur un de ces grands paquebots hauts sur l’eau, on le voit sous un angle romantique, lyrique mais ô combien superficiel. Le point sensible, s’il en fallait un, est sans conteste l’absence d’infrastructures d’accueil pour la navigation de plaisance.

S’il fallait résumer cette aventure, je pourrais la qualifier en 4 phrases :

Un voyage riche d’Histoire, de monuments, de cultures…
Un périple de contrastes dans les paysages, les villes et les économies…
Une expédition pleine de frustrations par cette impossibilité de vous arrêter où bon vous semble…
Une exploration éprouvante, car la navigation est psychologiquement dure, stressante et parfois sportive.

Le Danube est un grand fleuve, il inspire puissance mais sagesse, il distille l’humilité et la simplicité, il est parfois majestueux mais jamais prétentieux, il est naturel. En cela, il force le respect.

Puissent les hommes arrêter de l’abîmer

Publié à 08:44, le 14/10/2008, Constanta
Mots clefs : cernavodaVinimaciumRomar1danubeFleuvecanal

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Annexe 1 . Les Fleuves frontaliers

Fleuve frontalier

 

Au-delàdes mers, la terre. Assez rapidement, l’homme a voulu marquer son territoire,et à l’évidence, les limites naturelles ont été déterminantes dans l’assemblagedes territoires, le découpage des pays, et pour cause elles étaient intangibles,sauf à déplacer les montagnes et à assécher les fleuves. Quand ces territoiresse sont fait nation, ces limites sont devenues des frontières à surveiller.

 

Partantdu constat, qu’une barrière c’est une limite spatiale, cela diminueautomatiquement les échanges, les flux des personnes et des biens, les pays,que ce soit pour des raisons politiques, des tensions diplomatiques, desembargos économiques ou des risques sanitaires, ont joué avec, en les ouvrant,en les fermant ou en les filtrant.

 

Ces effets sont particulièrement criants le long du Danube quiest frontalier sur les 3/4 de son cours avec 12 pays traversés et longés. Aucours de son histoire, il a été soumis à tous les aléas frontaliers, ainsi,pendant plusieurs siècles, dans l’antiquité, il a servi, de frontière Nord/Sudentre les Barbares et l’Empire romain, au cours du dernier millénaire, defrontière Est/Ouest sous l’empire ottoman puis sous l’Europe des blocs.

 

Le Danube, contrairement à d’autres fleuves, a été un point deconfrontation de nombreux peuples, engendrant des flux et des refluxdémographiques. A coup d’incessantes immigrations, les régions balkaniques,constituées d’une multitude d’identités, sont devenues particulièrementhétérogènes et donc difficiles à délimiter, les conflits de ces dernièresdécennies en sont la preuve la plus tragique. Espérons que l’Europe ne soit pascontrainte d’appliquer le principe des traités de Wesphalie «cujus region ejusreligio», cela sonnerait alors pour le monde, une nouvelle régression.

 

Paradoxalement, aujourd’hui, s’il est dans sa longueur, un axede relation et d’échange grâce à l’importance de sa voie d’eau, il est aussi unaxe de séparation, dans sa largeur, avec, d’une rive à l’autre, d’importantesdifférences politiques, culturelles et linguistiques. N’oublions pas que le mot : rival vient du latin rivalis, qui signifie :habitants des rives opposées d'un même fleuve ?

 

Commeles fleuves frontaliers européens, le Danube avait, souvent, pour premièrefonction, une fonction militaire, il était une ligne de défense, un rempartcontre l’envahisseur. Rapidement, il en a acquis une autre, économiquecelle-là, qui a favorisé l’installation, sur ses berges, des communautéshumaines, des villes puis des industries. Malheureusement, le beau Danube estégalement synonyme de pollutions, comment admettre que Bucarest (2 millionsd’habitants) ne dispose pas de station d’épuration, comment admettre querégulièrement se produisent des accidents industriels, comment admettre que desorganismes internationaux participent à ces exactions en bombardant sousl’égide de l’Otan des raffineries serbes, comment admettre que les multinationales de l’agro alimentaires déversent leurs stocks chimiques au prétexted’augmenter la productivité. Comme les nuages, les pollutions des rivières sejouent des frontières, elles les dépassent.

 

Et si nous, aussi, essayons de dépasser ce concept de frontières, de lignesisobares de la politique, il conviendrait de s’interroger sur le rôle desnations, peut-être dépassé. Pour preuve, le Danube est un corridor fluvialinternational qui relie l’Orient à l’Occident. 
Publié à 08:00, le 2/10/2008,
Mots clefs : danubeFleuvefrontieres

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DE LA LOIRE AU RHIN

 

 L'ADIEU A LA LOIRE

Vendredi 18 Avril
Marseilles les Aubigny à Beaulon
Joël et Hélios m’accompagnent pour appareiller et rejoindre Digoin. L’eau possède une magie, un pouvoir, celui d’effacer en quelques instants fatigue, soucis et inquiétude, dans la première écluse je laisse mon amertume, maintenant je peux voguer sereinement. A Marseille les Aubigny, la Loire vient voir son petit canal en faisant le dos rond, quelques mètres les séparent, elle est libre et joue avec le sable, lui est retenu prisonnier dans sa camisole métallique faite de palplanches...
Même si la pluie s’est invitée, nous prenons un immense plaisir à franchir un très joli tronçon, celui de la double-écluse du Quêtin et du pont canal du Bec d’Allier. Décidément naviguer au-dessus d’une rivière, d’une route ou d’une voie ferrée est toujours un émerveillement. Voici maintenant la base nautique de Plagny et nous laissons à bâbord le canal qui dessert le port de Nevers. 3 heures de navigation nous séparent de Decize, là où nous aimerions descendre les deux écluses pour faire goûter la Loire à Romar1 mais cela exige 4 bassinées et le temps nous manque. Comme pour consoler Romar1, le fleuve, qui n’est jamais loin, vient à nouveau lécher les berges du canal, l’eau libre est là à quelques mètres, Romar1 la sent et s’approche précautionneusement de la rive… Ne pouvant atteindre Digoin, nous nous posons à la petite halte de Beaulon, elle est située près d’un silo à 2 km du village. Vu l’heure tardive de notre arrivée nous n’avons pas d’autres ressources alimentaires que d’aller boire un petit rosé au bar des sports pour glaner 6 œufs en guise de dîner.

Samedi 19 Avril
Beaulon à Pierrefite
Nous larguons les amarres dès l’ouverture de l’écluse et alignons ensuite deux longues lignes droites fades et monotones avant d’attendre la deuxième bassinée. Au loin des cloches appellent les ouailles à leur office, nous arrivons à l’abbaye trappiste de Sept-Fons. Surprise, car si les abbayes sont traditionnellement implantées dans des lieux bénis des dieux, dans des cadres qui inspirent sérénité, silence et recueillement, l’abbaye de Sept-Fons fait exception et affronte l’adversité, à quelques mètres la sombre fonderie de Dompierre bruisse de toutes parts et s’approvisionne par des trains de charbon, cela ne manque pas de panache, rarement nous a été donné à voir pareil voisinage. Mais qu’importe, les voix du seigneur sont impénétrables, les pèlerins en loden et pèlerines en jupes plissées affluent pour les vêpres. A Diou, le canal devient reptilien et ondule dans la vallée. Nous franchissons les 5 autres écluses de la journée avant d’atteindre Pierrefite sur Loire, là encore la petite halte est située à une encablure du village où nous avons juste le temps de faire les indispensables emplettes alimentaires.

Lundi 21 Avril
Pierrefite sur Loire – Paray le Monial
Aujourd’hui le soleil est voilé, est-ce parce que nous projetons de rallier Paray-le-Monial la cité mariale. Nous passons l’embranchement du canal de Roanne, il annonce le dernier pont-canal et une triste séparation, c’est à Digoin qu’il nous faut dire adieu à la Loire, cette Loire chérie. Nous savons que nous ne la verrons pas de sitôt. Nous voici sur le canal du Centre, ce canal long de 112 km et pourvu de 62 écluses pour franchir par une lente ascension vers le Nord, les sommets bourguignons. La ligne de partage des eaux se trouve à 301 m, là-haut nous quitterons le bassin de la Loire pour nous couler dans celui du Rhône.
Mais nous sommes encore à Digoin, 10 000 habitants, la ville a été un important point de convergence des réseaux routiers et fluviaux, les bassins du port en témoignent, l’atout maître était le grès et la faïencerie dont la ville a gardé quelques activités. Après un rapide tour de la cité, nous partons sur le canal du Centre, il traverse le Charolais et nous mène pour aujourd’hui à Paray-le-Monial, une halte qui s’avèrera aussi chère que bruyante. Une visite de la cité mariale s’impose et nous commençons par le centre-ville et sa mairie de style Renaissance, ensuite, par un jeu de petites rues désertes, nous revenons à la basilique romane dédiée au Sacré-Cœur, la récente restauration avec les joints peints incrustés dans l’enduit intérieur nous laisse perplexes. Mais nous ne nous attardons pas trop à ce haut lieu de pèlerinage car il nous faut revenir à des problèmes plus terrestres, préparer le repas et réparer puis tester le moteur de l’annexe «Petit Brin de Romar1».
 
      

Mardi 22 Avril
Paray le Monial à Montceau les Mines.
1,2,3,4,5,6,7,8, il est 9:00, la basilique nous donne le top départ et nous levons les amarres avec comme objectif : Montceau les Mines à 30 km et 12 écluses montantes. Nous déroulons paisiblement le ruban du canal au milieu des prairies et des parcelles de culture, les écluses sont automatiques et ne présentent pas de difficultés, nous passons Palinges, Guénelard, Ciry le Noble et en milieu d’après-midi, une impressionnante tour d’évaporation et des cheminées d’usine annoncent Montceau, elles marquent l’entrée Ouest de la ville. On sent d’emblée que celle-ci garde sagement son passé, préserve son histoire, pour sauvegarder sa mémoire. Besogneuse, laborieuse, minière, ouvrière, contestataire, la ville s’est ainsi forgée une conscience, une culture, des racines pour l’avenir. Contrairement à bien des villes industrieuses, Montceau ne rejette pas son histoire, n’en gomme pas les empreintes, bien au contraire elle exploite ce passé minier et industriel, elle le restaure et le met en lumière, ainsi la ville s’embellit à l’exemple de l’entrée du port tout à fait exceptionnelle où deux pont-levis bleus et mauves s’ouvrent par magie à notre passage. L’accueil au port de plaisance est aussi des plus chaleureux quant à son équipement ; simple et efficace, il est le meilleur que nous ayons fréquenté sur notre parcours en France. Allons plus avant découvrir cette ville de 20 000 habitants trop méconnue, le centre offre une large palette de maisons colorées où l’humour et la bonne humeur s’affichent sans contrainte ni ostentation. Ces couleurs, est-ce par mimétisme, semblent avoir une influence sur la population, tant les habitants sont avenants et aimables.
 
    
            Pharmacie de Monceau les Mines                                                        Façades 

Mercredi 23 Avril
Montceau – St Julien sur Dheune
Pour Hélios les vacances sont finies, il prend le train au Creusot pour rentrer à Angers, un matelot de moins. Nous quittons Montceau presque à regret mais nous voulons atteindre le Doubs en fin de semaine. Nous reprenons notre navigation ponctuée d’écluses automatiques, elles sont certes rapides mais la présence humaine s’avère parfois utile. C’est le cas aujourd’hui, une écluse se montre récalcitrante, elle refuse de s’ouvrir, un appel et voici la voiture de l’éclusier de service qui arrive, tous girophares tournoyants tel « Alerte à Malibu », en fait un tour de clé relance la procédure et nous permet d’écluser, nous apprenons à cette occasion que la Saône est en crue et que les « Loc » entendez les péniches de location, vont se rabattre sur le canal du Centre. Etait-ce prémonitoire mais ce soir-là nous faisons étape à St Julien sur Dheune, la halte située dans l’ancien bassin de retournement est complète car un bateau de location occupe beaucoup d’espace, nous nous approchons pour nous mettre à couple mais les occupants parisiens refusent notre co-voisinage, la tension monte d’un cran en face d’un comportement aussi peu marin ; après explication, nous amarrons Romar1 a deux pieux plantés en rive.
 

 Ecluse d'entrée de Monceau les Mines
 

Jeudi 24 Avril 2008
St Julien – Fragne
8:00, nous quittons sans bruit St Julien sur Dheune pour passer l’écluse dès 8:30 car aujourd’hui nous avons beaucoup d’écluses. Nous traversons Chagny et son impressionnante tranchée, dans le 90° droit nous croisons une péniche-hôtel dont la largeur égale celle du canal, jusqu’où remontera-t-elle ? Ce jour-là nous nous relayons à la barre pour déjeuner et faire la sieste car il nous faut tous être sur le pont à 14:45 dans l’échelle d’écluses des Ecuisses.
En fin d’après-midi, nous ferons une excellente étape à Fragnes qui dispose de 50 mètres de quais bien équipés à quelques km de Chalon/Saône.

Vendredi 25 Avril
Fragnes – Seurre
Temps couvert avec éclaircies passagères – vent frais.
Aujourd’hui nous quittons les canaux pour les grands espaces fluviaux mais avant d’y parvenir il nous faut emprunter le dernier bief du canal du Centre, un bief qui pique au Sud et longe les terrils de calcin de St Gobain. Au bout du canal voici la 34B, la dernière écluse, la 62ème du canal, nous éclusons avec un bateau anglais, la bassinée de 12 m est spectaculaire. Nous sommes amarrés aux bollards flottants, la descente est confortable… Avant que nous retrouvions ce nouvel espace, l’impressionnante porte de l’écluse se lève, elle est à guillotine, comme pour nous signifier qu’il faut raison garder. Finies les voies étroites, finie l’étreinte contrainte du canal, nous sortons de notre camisole aquatique et allons pouvoir nous ébattre gaiement, la Saône est là, en crue, elle nous offre toutes ses rondeurs, toute son opulence, sa générosité, pare-battages rentrés, mât dressé, Romar1 devient seigneur du fleuve, nous remontons à 8 km/h jusqu’à Seurre, patrie de Bossuet. A 16:15 nous arrivons, notre approche est délicate car les possibilités sont multiples et Romar1 (enfin plutôt le capitaine) n’arrive pas à se décider, nous accostons en fin de compte à un ponton droit près de la capitainerie entre un Tjalk et un Craft suisse qui fait sécher ses derniers vernis dont il exhale encore l’odeur.

Samedi 26 Avril
Seurre – St Jean de Losnes
Nous quittons Seurre après avoir versé nos droits de 11 €. Avec un grain d’amertume Joël et Thérèse rentrent à Angers, nous voilà seuls…  seuls dans cette immense écluse, seuls, non, l’éclusier très sympa viendra discuter avec nous pendant la montée… Ensuite nous nous engageons sur le long et droit bief de la Saône, passons devant la technopole de Seurre qui pense devenir un grand centre logistique multimodal.
Nous arrivons à 11:30 à St Jean de Losne, capitale de la batellerie. Avant tout chose, nous allons au bateau ravitailleur pour faire le plein de GO. Faute d’anneau dans le centre ville nous filons à 1 km accrocher nos aussières au petit ponton du camping en pleine campagne. En fin d’après-midi, nous pédalons jusqu’au bourg pour acheter un complément d’accastillage chez Blanquart qui nous réserve un excellent accueil et nous fournit de précieuses infos sur le matériel électrique que nous voulons installer.


Dimanche 27 Avril
St Jean de Losne – Rochefort sur le Doubs
Nous quittons notre ponton à 10:30 pour être à la première écluse du canal Rhin-Rhône à 11:30. A 1000 m nous nous signalons par VHF, l’entrée du canal est là à 90° tribord, l’écluse de St Symphorien s’ouvre à nous, la bassinée est rapide et musclée, mais l’éclusier se doit de nous faire l’article sur les règles de navigation, de nous fournir quelques conseils sur la Gendarmerie fluviale, paraît-il zélée, sur les valeurs touristiques de la Franche-Comté avec en appui des documents promotionnels sur le Doubs, mais surtout de nous remettre la télécommande pour écluser car nous rentrons dans le monde de l’automatisme. L’éclusier tient dans une boîte en plastique format pack de lait. Le test du nouveau sésame est quasi immédiat. En effet 500 m nous séparent de la deuxième écluse, cela fonctionne. A 13 H nous nous amarrons à un superbe petit quai, celui d’Abergement la Ronce, petit village où la Franche-Comté profonde vide son grenier, désopilant… À 15 h en avant toute pour Dôle. La capitale de Franche Comté, hautement touristique, que nous avions visitée l’an dernier nous accueille par des pontons vides mais interdits : «exclusivement réservés» au loueur local et le quai d’en face est réservé aux bateaux-hôtels ! Un seul endroit semble nous accepter mais il est envasé, notre hélice fait office de mixeur et le Doubs change en cinq secondes de couleurs, il devient ocre, après quelques manœuvres. Pour nous sortir de cette vase, nous décidons de trouver au bourg suivant, Rochefort, un ponton libre de droit, hélas l’unique ponton est occupé, nous avançons de 3 km car la carte signale un autre point d’amarrage, mais ce dernier est situé dans une sinuosité en plein courant de travers, l’appontement est périlleux c’est le moins qu’on puisse dire et je dois m’y reprendre à trois fois pour y arriver, Jeannine y aura laissé la gaffe (récupérée plus tard) et Romar1 quelques traits de peinture.

Lundi 28 Avril
Rochefort – Rancho
Nous quittons le ponton à 11:00 sous un déluge, nous avançons doucement et dans le long bief avant Orchamps, un agent VNF nous informe que, suite à un problème électrique, il n’actionnera l’écluse qu’à 13:15. Nous nous amarrons derrière un Saga suisse d’où émanent des accords de guitare, oui un «Saga» baba-cool, très cool car personne ne sort pour prendre l’amarre, tout est question de culture, si dans le monde marin on va vers l’autre, pour l’aider notamment lors de l’accostage, dans le monde fluvial, il n’en est pas de même, c’est un milieu plus individualiste, plus fermé… surtout chez les touristes… Suisses de surcroît…
Revenons à Orchamps, il est midi, nous montons en ville mais seule la boulangerie est ouverte, faute d’énergie les autres commerces ont dû fermer, la vie s’est arrêtée… A 13:30 la fée électricité est revenue et nous avons pu écluser. Le soir nous sommes à Rancho, nous faisons sous la pluie les trois communes alentour pour trouver pitance mais faute de nourriture, nous prenons une bonne douche revitalisante et allons déguster le menu terroir à l’auberge voisine, escargots, saucisse de Morteau, le tout avec des vins d’Arbois. Repus, nous sommes prêts à affronter l’hiver…

Mardi 29 Avril
Rancho – Thoraize
Nous quittons Rancho à 10:00 pour enchaîner canal, biefs, Doubs et écluses. Romar1 est concentré, tant les pièges sont nombreux sur cette rivière, nous nous rendons à Thoraize ou plus précisément à l’entrée du tunnel car ce dernier est en travaux comme en témoignent la barge et le baraquement de chantier ; l’éclairage du tunnel est en cours, un éclairage féérique. Une halte est là , calme ; sur la rive des panneaux racontent l’histoire du canal et du tunnel (nous y apprenons que Claude Guéant, actuel Vice-Président de la République a été Préfet de la Région dans les années 2000).
     

Mercredi 30 Avril
Thoraize – Besançon
Nous quittons Thoraize dès 8:30 pour passer le tunnel avant que les électriciens et leur échafaudage flottant ne l’obstruent, même s’ils se doivent de le déplacer à chaque bateau, épargnons-leur un halage bien compliqué. Nous enchaînons encore biefs, écluses et aujourd’hui deux ponts-levis manuels, deux ponts que les agents VNF ne s’empressent pas de lever, nous devons là encore attendre leur bon vouloir. La pluie annoncée arrive avec nous à Besançon. Sagement, vu le vent qui s’est levé, nous décidons de prendre place au ponton tout neuf à l’entrée du tunnel qui passe sous la ville. Bien que Johanna, un bateau danois de 12 m, ne nous laisse que peu de place, nous accostons en douceur dans le petit espace restant. Là, royalement installés, nous restons deux jours à l’ombre du rocher et protégés par l’impressionnante citadelle de Vauban, illuminée la nuit. Besançon, c’est LIP, les «LIP». Me revient cette chanson de Jacques Bertin que je ne peux m’empêcher de fredonner.

« Est-ce qu'on fait des vers avec l'actualité immédiate ?
Poète, est-ce ton rôle de témoigner pour le feu qui naît ?
Est-ce qu'on peut écrire des chansons sur ces femmes
Qui se sont mises en dimanche pendant huit mois parce qu'il fallait
Montrer qu'on était des gens respectables
Et que la grève, ce n'est pas le laisser-aller mais la rigueur ?

Tu fais donc des vers avec la dignité des autres
Poète, depuis ta chambre parmi tes bouquins
Est-ce qu'il est digne de saluer la classe ouvrière
De loin, quand peut-être, tes vers, elle n'y comprendra rien ?

Il va bien falloir s'y résoudre
L'étincelle ce n'est pas moi
Je vais de ville en ville
Je porte le feu, je suis le sang
Ô jeunes femmes, qui descendiez sur Besançon
Cette année-là vers le quinze août en portant comme un sacrifice
Vos clameurs car c'était la première fois et vous aviez un peu peur
Je reste au bord de vous, timide, n'osant rien faire
Est-ce qu'on peut faire des vers avec la gravité de vos gestes et votre honneur ?

Vous vous êtes mis debout
Soudain vous étiez devenus l'espoir du monde
L'espoir du monde, vous, petite dame coquette et sans histoires, sans passion
Le premier jour, l'un de vous a dit "La grève sera longue
C'est avec les pieds dans la neige que nous finirons"
C'est donc facile de faire des vers sur le courage et sur la peur

On fait des vers avec l'espoir, avec la vie
Avec les ongles qui s'accrochent au réel
Avec des mots qui m'ont été soufflés cet hiver
A Besançon parce que le vent souffle dans le dos du poète
Et le crible de mots qui ne lui appartiennent pas»


Le soir nous allons saluer Zacarias, ami de nos amis José et Nadia il tient un bar «musico» qui « déménage » bien, excellente soirée avec de longues discussions culturelles, sociales et politiques.
 
 
LE TEMPS PASSE - ADIEU BESANCON

Vendredi 2 Mai
Besançon – Deluz
Nous quittons Besançon à 12 heures en empruntant par le tunnel sous la citadelle, faute de pouvoir faire la boucle qui contourne la ville, écluse fermée. Aujourd’hui nous allons jusqu’à Deluz, une discrète commune qui dispose d’une charmante halte fluviale. Un plaisancier attrape nos amarres, il s’apprête à partir sur Paris avec sa petite vedette. Tout le long du Doubs, le chemin de halage a été aménagé en une piste cyclable animée, un cycliste, cadre VNF, s’est même arrêté pour engager la conversation et avoir quelques informations sur la navigation, il nous annonce que des travaux ont lieu en Alsace mais ne sait où. En soirée nous recevons la visite d’un adjoint qui vient mettre l’électricité absente, puis du Maire qui vient vérifier des détails techniques, la saison va bientôt commencer. Nous discutons des activités économiques passées et du projet de créer en aval un port pour l’hivernage des bateaux. La halte est insérée entre le petit jardin botanique qui jouxte l’école du village et un ancien lieu industriel qui était en fait une papeterie avec port… Fraîchement restauré par la commune, le bâti espère retrouver non seulement l’éclat du passé mais aussi de nouvelles activités.
 
 
EGLISE DE DELUZ (DOUBS)

Samedi 3 Mai
Deluz – Clerval
La boulangerie de Deluz ouvre de bonne heure, c’est un lieu hors du temps, la distribution se fait directement dans le fournil, plus exactement dans le garage qui sert de fournil. Après le petit déjeuner, nous commençons par une bonne mise en condition avec un Doubs en post-crue, de longs passages étroits, des portes de garde et de beaux déversoirs et barrages qui aspirent tous les corps flottants, il faut tenir Romar1 qui aime toujours autant jouer avec les vents et les courants, ce n’est pas de tout repos… un peu fougueux…
Le déjeuner se fait sans s’arrêter, Romar1 passe Beaume les Dames en catimini, camouflé dans la luxuriante végétation du Doubs et file sur Clerval. Allez savoir pourquoi mais à l’écluse 35, l’alarme de l’écluse se déclenche, la borne d’appel reste muette, après moult appels sur portable, une voix peu aimable nous informe que l’itinérante va incessamment arriver… 1 heure plus tard, l’éclusière de service arrive et se dit surprise de nous voir là car elle ne nous a pas vu passer à Beaume, la femme est charmante, remet le système en route très rapidement et nous accompagne sur les deux écluses qui relèvent de sa compétence. Clerval, le guide fluvial nous y indique une halte paisible… mais pour bateau à fond plat, car à 2 m du ponton, Romar1 polit son hélice avec le gravier… retour au large et nous trouvons à 300 m derrière l’écluse suivante un ponton qui nous offre une hauteur d’eau suffisante. Le bourg dispose de plusieurs commerces un Proxi plus très frais, une boucherie-charcuterie d’un âge avancé, un tabac presse magasin de pêche bibelots etc., une immense quincaillerie et plusieurs bars, nous honorons tous ces commerces et boirons une bière face au monument aux morts.

Dimanche 4 Mai
Derval – Dampierre
Le matin nous sortons du court bief pour retrouver le Doubs, rien de bien passionnant car nous longeons une départementale très fréquentée. Après avoir franchi l’écluse de l’Isle sur le Doubs sous le regard de nombreux touristes, nous déjeunons au port. A 14:30, nous décollons pour Dampierre mais comme tous les jours il y a un petit quelque chose qui ne colle pas, aujourd’hui, c’est une écluse qui nous informe : «Incident-Dépannage en cours», il nous faut attendre, attendre en maintenant l’indomptable au centre du canal, comme les rives sont effondrées, l’impatient Romar1 a été gratté le fond pas très profond à cet endroit. L’éclusier de permanence arrive plus tard et relance l’automatisme. En fin d’après-midi, nous nous lovons dans le bourg de Dampierre, plus précisément dans le large virage avant l’écluse, là il y a de vieux bollards qui font notre bonheur.

Lundi 5 Mai
Dampierre – Montbéliard
Plus de gaz, plus de pain, c’est disette, qu’importe, à 10:30, en avant, à nous Montbéliard, nous y sommes en un rien de temps, sauf… sauf que le temps VNF n’a pas la même échelle que le nôtre… nouvelle écluse, nouveau bug, le feu est vert mais les portes restent fermées, on réinitialise notre boîtier, nouveau test, rien n’y fait… il faut attendre, attendre, mais cette fois je mets en application une parade imaginée dans la nuit, je pose le nez de Romar1 sur la berge non agressive, je passe la marche avant, je n’ai plus qu’à gérer les coups de vent… c’est tellement simple… après une attente non calculée, sans savoir pourquoi ni comment, les portes s’ouvrent, un coup de marche arrière pour retrouver le centre du canal puis une petite marche avant et nous voilà dans la dernière écluse qui nous ouvre Montbélliard. Nous arrivons tranquilles à un de ces nombreux emplacements libres ; faute de gaz, nous irons nous sustenter en ville ; «chez Gavroche» près de la gare nous semble convenable, erreur c’est Big Brother, les caméras sont partout, même dans les toilettes… à éviter…
Ensuite nous allons relever nos emails au point WIFI Franche-Comté, un espace mis en place par la région, très bonne idée pour lever les barrières du numérique… cela fait quelques jours que je n’ai pas relevé ma boîte : 456 mails… des spams à la pelle, je ne sais ce que fait l’anti-spams ?
Bon, cela n’est pas tout, il va falloir aller au gaz. Justement un Intermarché est situé de l’autre coté du canal, tout est dans le choix de l’épreuve, ou bien faire 1 km de vélo pliant avec une bouteille de 13 kg sur le porte-bagage ou bien ramer 50 m avec l’annexe. Etant plus rameur que pédaleur j’opte pour le plan B. Alors en avant, et sans trop de ronds dans l’eau je parviens à accoster sur l’autre rive. Après les longues formalités d’achat, me voilà sur le retour, l’annexe, avec comme lest un moteur hors bord, une nourrice d’essence, une bouteille de propane et un gaillard de 90 kg, cela doit carburer, c’est sans compter sur deux énergumènes durement alcoolisés, une doublette de poivrots qui entend faire un tour de canot. Poliment mais fermement éconduite, la doublette ne trouve rien de mieux que de me tancer et de me lancer des graviers puis des pierres. Face à cette attaque j’ai du mal à contrôler mon frêle esquif, mes gestes sont un peu désordonnés mais j’arrive tant bien que mal à couple de Romar1. Alors que je hisse la bouteille, la matelote doute de son contenu, la tension monte d’un cran, je sors de ma poche arrière pour preuve la facture, plouf, en 1/100 de seconde je pige que ma carte bleue a fait le grand saut et a coulé à pic, ouf, les poissons n’ont pas le code. C’est bien du propane, je le dis et le répète… mais cela ne fait pas retomber la pression, il me faut maintenant remonter l’annexe avec les bossoirs… Mais il y a des jours comme ça où tout dérape, alors que l’annexe est presque en haut un mousqueton lâche, l’annexe bascule, le moteur et la nourrice glissent, par chance rien n’ira à l’eau, mais la posture de l’ensemble est précaire, il faut vite remettre de l’ordre dans ce désordre, baisser l’ensemble, remettre le bouchon de vidange de l’annexe qui se remplit d’eau… et pédaler à l’autre bout de la ville chercher un mousqueton neuf. Un après-midi sportif, d’autant plus que le vent forcit et que les tonnes de Romar1 font souffrir le ponton, il faut renforcer les amarres.

Mardi 6 Mai
Montbélliard – Montreux-Château
Départ de Montbélliard à 9 heures sonnantes pour être à l’heure dite à la première écluse, une écluse cachée dans une trouée de verdure à tribord ; la télécommande n’arrive pas à se faire reconnaître, notre coup de trompe alerte l’éclusière du problème, elle enclenche la procédure manuellement. Cette charmante éclusière nous suit dans les écluses de son ressort et nous raconte l’évolution du métier et la formidable invention de l’automatisme, une hérésie, nous nous quittons à la dernière écluse de Franche-Comté. Les deux kilomètres suivants sont transitoires, nous laissons à gauche le bras de Belfort, le lion nous fait peur, nous découvrons à la première écluse alsacienne le changement, un changement radical, l’accent alsacien est là, typique et au loin le paysage est ouvert sur la vaste plaine d’Alsace que nous dominons. Indéniablement, on change de baronnie, de méthode, d’administration, le brave éclusier me demande : nom du bateau, nom du propriétaire, immatriculation, je lui montre les lettres de 20 cm qui sont sous son nez, lieu de départ : Rotterdam, destination finale : Istanbul, le gars me regarde, perplexe… L’administration fluviale a ce côté admirable et désuet qui nous surprend toujours, mais les écluses ont les même caprices et cela recommence : bien qu’automatique l’écluse est bloquée et l’ouverture se fait au levier avec un pieu de bois, mais le top est à venir car en effet nous devons franchir le pont tournant tout neuf de Froidefontaine, les barrières routières s’abaissent, les véhicules nombreux, bus, camions, voitures, tracteurs, s’arrêtent, la France laborieuse attend, le pont commence à pivoter puis s’arrête, l’éclusier vient nous informer que l’automatisme est bloqué, les véhicules commencent à faire demi-tour dans une belle pagaille. Après plusieurs essais le pont revient à sa position fermée, les barrières se lèvent à nouveau et les véhicules peuvent passer et Romar1 attend… très symboliquement amarré à deux pinces monseigneurs plantées dans la rive. Après une heure d’attente, un technicien arrive et relance en deux minutes le système, le pont se tourne. Ouf, nous pouvons passer. Nous apprendrons plus tard que l’opérateur n’est pas accrédité pour tourner la clé de réinitialisation du système.
Il nous reste l’écluse de Montreux-Château, celle-ci est manuelle et actionnée par un jeu de câbles et cabestans, c’est physique mais ça marche, surtout avec un alsacien, alsa-accent et éclusant dur… puis Romar1 s’apponte près d’une borne à eau et électricité. Damned, cela fonctionne avec des jetons, des jetons qu’il nous faut prendre au distributeur automatique situé plus loin, mais les jetons n’y font rien, car tout est en panne, rien ne marche. Dommage, la halte semblait parfaite…
 
      
 
         MONTREUX LE JEUNE (DOUBS)                                               PRES DE DELUZ 

Mercredi 7 Mai
Montreux – Dannemarie
Aujourd’hui nous sommes entre les 3 Montreux (Montreux-Château, Montreux le Vieux et Montreux le Jeune), c’est aussi le nom du bief de partage des eaux entre Rhône et Rhin, entre Méditerranée et Mer du Nord. Il faut décaler de bonne heure pour être à 9 heures à Valdieu situé à 6 km, Valdieu où commence notre chute de 13 écluses sur 5000 mètres. A la première d’entre elles se trouve le chef de l’échelle d’écluses avec une voiture de service et deux éclusiers en mobylette de service, 300 m séparent en moyenne chaque écluse. Depuis 2 ans, depuis que l’Etat a voulu compenser l’arrêt du canal à grand gabarit, les écluses sont semi-automatiques, l’éclusier gère à partir de son pupitre les bassinées qui durent 4/5 minutes. Notre lente descente nous permet de faire plus ample connaissance avec l’éclusier et de mieux comprendre l’évolution ou plus exactement la disparition de ce métier.
Vers 13 h, nous passons la dernière, une écluse récente mais manuelle, comme pour rappeler l’histoire. Nous entrons dans le port de Dannemarie où Anne l’énergique capitaine joue les sémaphores pour nous guider à l’emplacement prévu... En fin de journée arrive Johanna.

Jeudi 8 Mai
Il fait chaud, nous faisons le tour de la ville repérer les commerces et services et aussi ramener un kugelhopf. Dans l’après-midi nous aurons la visite des techniciens de « Pro-bateau » pour évaluer les travaux à faire et en fin de journée les danois Inge et Otto viennent prendre l’apéro à bord.
 
     
 
         PORT DE DANNEMARIE (DOUBS)                                 INGE ET OTTO SUR LE JOHANNA

Vendredi 9 Mai
Direction Mulhouse pour découvrir la raison de notre arrêt, programmé pour un mois, oui, oui un mois, le canal est comblé depuis janvier à l’entrée de Mulhouse pour réaliser un souterrain mais l’ensemble fuit, donc un mois de travaux supplémentaires est programmé. Nous en profitons pour chercher un point Wifi, néant même la boutique Orange ne dispose pas de point d’accès, un comble. Au retour nous prenons l’apéro sur le Johanna où faute d’écluser nous dégustons Riesling et St Émilion, Inge et Otto font partie d’un club danois d’œnologie et gastronomie.

Samedi 10 Mai
Après avoir bricolé sur le bateau, nous allons à Alkirch en Mégane mais rentrons en train, la Mégane surchauffe et fume, nous la laissons sur place, nous verrons cela lundi. Par dépit, au retour, nous allons déguster la spécialité locale à l’auberge St Leonard, la carpe frite : des filets de carpe découpés en lamelles, roulés dans la chapelure, puis frits.
Le tout est accompagné d’un pinot noir. Bon ce n’est pas la découverte du siècle mais cela a un petit goût de friture de Loire, on ne se refait pas… Cela dit, comme tout ici, c’est copieux, pour dire vrai c’est à volonté, dans ce domaine la volonté de la matelote est plus grande que la mienne, elle en a repris une deuxième assiette…

Dimanche 11 Mai
Acadian, un super Van Craft de 18 m vient d’arriver, il va lui aussi attendre là l’ouverture du canal, son propriétaire met les housses qui protégent bastingage et hublots.
De l’autre côté du port se déroule un long ruban rectiligne d’asphalte, le chemin de halage, propriété de VNF et par convention, mis à disposition des départements pour faire la voie verte, l'Eurovéloroute : elle doit à terme relier Nantes à Budapest et plus tard l’Atlantique à la Mer Noire. La piste est très fréquentée par les cyclistes, les rollers et les marcheurs, en groupe, en famille ou en solitaire, le fluo est une référence vestimentaire et les rouleurs sont pour la plupart transformés en sandwiches publicitaires et portent les couleurs des marques fétiches, telle une caravane de la grande boucle ; des bungalows restaurants s’installent au bord pour abreuver la clientèle itinérante.

Publié à 08:00, le 21/09/2008, Nevers
Mots clefs : chalonsaonedoubsRomar1danubeloire

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