Une Transeuropéenne

de Circéo à Nettuno

CIRCEO - SAN FELICE
Nous quittons Baïa en contournant « Capo Miseno » et en laissant à babord, les îles de Procida et d'Ischia. Il va nous falloir faire attention, l'espace maritime comporte un vaste zone à caractère militaire qu'il nous faut éviter après une escale à Circéo-San Felice, une marina sans grand intérêt, nous faisons route vers Nettuno en longeant une langue de sable qui retient les anciens marais pontins, une plaine littorale marécageuse qui fut tout au long de son histoire, ravagée par les maladies dont la malaria. Si napoléon avait fait des plans d'assèchement c'est sous Mussilini que cette région fut irriguée puis asséchée.


NETTUNO
Nous quittons la Campanie pour le Lazio ou Lazium, versus méridionnal par une petite ville de 50 000 habitants, située à 60 km de Rome entre le Marais Pontin et la plaine romaine légèrement vallonée, Nettuno,
Quoi de plus naturel qu'au cours de son long périple Romar 1 s'arrête à Nettuno, glorification urbaine de Neptune. Ce dieu qui a pris les caractéristiques et attributs de Poséidon pour passer des eaux vives aux eaux salées et devenir ainsi le Dieu des Mers.
Nettuno est une très ancienne station balnéaire dotée d'une des plus grandes marinas avec près de 1000 anneaux que rien ne dprédisposait à devenir aussi la capitale européenne du Base-ball. Ne me posez pas la question du pourquoi ?

Si 11 000 soldats alliés (américains et anglais) ont laissé leur vie sur les plages de Nettuno lors des débarquements de 1943 et 44, ce ne sont pas eux qui ont marqué la ville en profondeur mais c'est une statue en chêne de la Sainte Vierge du XIIIème siècle. Fuyant les persécutions iconoclastes de Henri VIII au XVème, le bateau qui transportait la Madone s'échoua sur le littoral. Sauvée des eaux elle devint la Sainte patronne Protectrice de la Ville sous le titre de Notre Dame des Grâces et fût gardée dans l'Eglise qui abrite aussi le sanctuaire de la Sainte Martyre Maria Garetti. Nettuno organise chaque année au mois de Mai une procession en son honneur.

L'arrivée par la mer montre que Nettuno garde précieusement derrière sa muraille les traces de son histoire. Elle a enfoui les méfaits des invasions sarrasines et angevines de Charles d'Anjou qui laissera ici de bien piètres souvenirs ou en valorisant divers monuments comme la Tour d'Astura qui est, pour l'historien allemand Gregorovius, la tour du Romantisme et le siège de la poésie allemande en Italie faisant ainsi de la vieille ville fortifiée un vrai kaleidoscope des traditions historiques et artistiques. La prospérité de la ville est liée non pas à la pauvreté maladive de son terroir et à ses célèbres champignons mais à la proximité de Rome et à la richesse des nombreux dignitaires de la papauté qui y ont fait construire palais et villas.

Le centre-ville est pavoisé à l'excès comme les latins savent faire.
Pourtant amarré au fond du port, nous sentons à la nuit tombée la nervosité montée, les musiques s'amalgamées, les bassins du port résonnent, les rues s'illuminent, les cloches donnent le coup d'envoi d'un cérémonial. Ignorant tout des fêtes locales, nous sommes attentifs à n'en rater aucune tant elles sont chargées d'un multipot bigarré d'adorations profanes, religieuses, mafieuses... le château est détouré d'un trait de lumière, les boulevards et les rues sont abondamment sonorisées, pour couvrir le bruissement des familles qui cheminent toutes vers le cœur de la cité, nous suivons et empruntons les ruelles encombrées de nombreuses tables des tavernes où les gens ripaillent, nous avançons vers l'origine des convoitises et nous nous enfoncons dans le cœur médiéval pour parvenir aux abords de San Giovani. Du clocher de l'église principale de Nettuno part un large éventail des guirlandes d'ampoules bleutées un zest blafardes. Sur le perron un rang de prélats mitrés fait face aux fidèles qui attendent. Tous entonnent des cantiques et portent haut une bougie à la main. La foule est dense, oppressante, les gens agglutinés se cherchent, s'appellent, s'interpellent, les enfants, aveugles, noyés dans cette marée humaine, pleurent, la température monte, la piété aussi, nous comprenons que nous sommes au cœur d'une dévotion mariale quand, succédant aux chants religieux, des hauts parleurs commencent à crachoter par dizaines des Ave maria, c'est bon la traduction est aisée : « Ave Maria, piena di grazia ; Il Signore è con te. Tu sei benedetta fra le donne e Gesù, il frutto del tuo ventre è benedetto. Santa Maria, Madre di Dio prega per noi peccatori, adesso e nell'ora della nostra morte. Amen. ». Un solo féminin nasillard entame chaque ave que la foule poursuit en cœur en levant la tête vers les cieux. Là-haut dans le ciel, passe un avion, il se posera à Fiumicino avant la fin du chapelet. Cette fin qui pour les fidèles est l'occasion de se signer et se re-signer 3 fois, c'est bon l'avion a atterri.


Une invraisemblable cohorte processionnaire se met doucement en place, des carabinieri en tenue officielle s'activent de toutes parts pour ouvrir un passage secret dans cette foule compacte.


Le défilé s'ébranle, une rutilante fanfare faite de tambours et de cuivres s'élance en écrasant les prières, le rythme est donné, le train soutenu, il va falloir suivre... le cortège des autorités civiles et militaires a manifestement raté le départ et se trouve rapidement distancé. Qu'importe l'horaire pourvu que le protocole soit respecté, un froid, raide mais élégant quadragénaire qui a tout d'un préfet, entouré d'une cour de civils, de galonnés militaires et policiers conduit à bon train la délégation des autorités, derrière à plusieurs mètres, les élus locaux ceints de leur écharpe tricolore manifestement en campagne saluent la foule, leur démarche est plus trainante, moins rigoureuse, moins protocolaire, comme pour les encadrer ils sont suivis d'une noria d'uniformes, képis, bérets, casquettes, chapeau à plume des alpini, tous les corps d'armée sont ici représentés, derrière les rangs sont maintenant dissipés et s'éclaircissent.

A l'avant les carabinieri s'activent, les ruelles commercantes se vident en quelques secondes, les présentoirs sont prestement ramassés, dans les estaminets les clients attablés désertent l'espace public, s'exfiltrent et se réfugient avec plats, vaisselle, tables et chaises à l'intérieur avant que les portes ne soient promptement fermées, l'hypocrite procession ne saurait souffrir d'une telle débauche.
Alors que les cloches sonnent à tue tête, voici en costume traditionnel la Confrérie de l'Esprit-Saint, elle est composée d'une vingtaine de femmes coiffées d'un gaze carré très empesé, qui descend comme un toit sur leurs épaules couvertes d'une étole richement brodée, tel un tableau vivant de la Renaissance. Suit la Confraternité ND Dellagrace, la Confrèrie des Pénitents, plus de cent laïcs vêtus d'une chasuble blanche et d'une mosette émeraude et médaillon autour du cou avancent de par et d'autre de la rue et dégagent la voie pour la procession liturgique. Celle-ci est ouverte par le sacro-saint cruciféraire entouré d'une nuée d'enfants de chœurs, ils marchent d'un bon pas... derrière une communauté bien étrange, composé d'une douzaine d'hommes habillés d'une grande cape blanche et coiffés d'un couvrechef à l'accent mussolinien, s'ensuit une cohorte de prélats dépareillés, l'endroit et l'envers de la vie ecclésiastique, le Vatican et Eboli, le cholestérol et le choléra réunis. Au centre les gros, gras, courts, ronds et mitrés prêtres des villes aux têtes rougies d'apoplexie, ils bénissent mollement leurs sempiternels pêcheurs ; dans les caniveaux les frêles, faibles, voûtés et mités curés des champs, qui lèvent aux cieux leur front jaune, leurs joues livides et leurs yeux caves pour y chercher plus une porte de sortie que l'inspiration divine, derrière les cloitrés, pâles d'abstinence, affaiblis par l'austérité consentie, puis viennent les moines, capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chaussés et peut-être déchaussés. Cet ensemble hétéroclite, avance sans rien dire, perdu dans de fantomatiques pensées, comme un troupeau de moutons vers l'abattoir, sans voir où le flot l'emporte, marche sans entendre, indifférent aux pieuses incantations des femmes, il avance, s'arrête, reparte, une démarche par à coups, hésitante, comme pour résister à leur destinée, en fait, c'est pour attendre la vierge qui, au loin, émerge tel un vaisseau fantôme dans une mer en ferveur, elle apparaît toute resplendissante, tout illuminée, elle approche lentement, religieusement. Quelques mètres devant elle deux gardes de style empire portant bicorne et plumeau rouge tiennent un sabre au clair pour élargir la voie sacrée. Santa Maria est placée sous la protection de la deuxième division de pénitents et est encadrée de six céroféraires dotés de très hautes et étranges lanternes indiquant probablement le chenal à suivre. Elle vogue juchée sur son brancard que portent à l'épaule quatre fois trois facchini. Comme l'imposant convoi est lourd, il est précédé et suivi par 4 porte-trétaux pour que l'attelage marquent une halte tous les cent mètres et change d'équipage.


Santa Maria est assise sur un trône richement sculpté d'anges et de chérubins, à son passage, hissés sur les épaules de leurs pères les enfants comme tous les fidèles applaudissent et se signent abondemment, des femmes psalmonient son nom dans une foi quasi hystérique « Viva Viva Maria », « Viva Viva Maria »... mais la statue est toute de bois, la tête, le tronc, les membres et le cœur sont en bois ; impassible, elle passe mais ne répond pas. Elle s'éloigne portant dans son dos une grande auréole des rayons dorés de la lumière divine laissant les chrétiens à leur adoration perpétuelle. Suivent le cortège d'une division de pénitents au repos, ils piaffent d'impatience sur deux rangs.

Derrière, une respiration processionnelle permet aux fidèles de décompresser et de reconquerir un peu de l'espace public mais c'est en vain car arrivent dans un ordre protocolaire que nous ignorons une nouvelle bannière, celle d'un ordre charitable féminin, dames en grande toilette foulard de marque sur l'épaule, les bourgeoises de Neptune se sont sacrifiées pour Marie, elles défilent, protégées par une lourde obédience masculine, costume noire et cravate noire sur chemise blanche, lunette de soleil sur le nez, un ordre mafieux ? Il en est ainsi de la parade mariale, se succèdent ensuite derrière leur bannières ou leur étandard les bataillons des congrégations, d'ordres divers, d'associations caritatives, des paroisses, des écoles chrétiennes par tranche d'âge, les petits enfants sont aussi de la partie, dûment encadrés des bonnes sœurs sans âge, les enfants tout de blanc vêtus portent des ailes pour les garçons et des couronnes pour les filles, tous tiennent une corde pour ne pas se disperser en dehors du troupeau. Les instituts et établissements de santé ne sont pas oubliés, les immaculées bonnes-sœurs poussent le fauteuil des vieux et des handicapés, elles les emmènent prendre l'air vers le « Lourde » local. Le cortège semble s'épuiser, se tarir, maintenant la foule mange la rue pour assister à l'arrivée.


Le corps de cette diabolique procession à la tête dotée du trident catholique n'a toujours pas de queue, celle-ci semble retenue dans le lacis des ruelles de la cité médiévale mais qu'importe l'inaliénable Santa Maria est sauvée des démons païens et a gagné la Via Giacomo Mattéoli. l'artère méridionale de 700 m qui longe la cité puis le port avant de s'épuiser sur les plages. Son décorum est impressionnant, époustouflant, enivrant. Une succession d'arches aux arabesques de type chapeau chinois copieusement électrifiées enjambent l'avenue et conduisent le regard à l'inénarrable église de «Santa Maria Goretti « et de la « Madonna delle Grazie » réunies. Impossible de la manquer tant ses illuminations sont géantes, à côté la parisienne foire du trône fait pâle figure. Le cortège s'étire et au loin on devine la fanfare proche de la ligne d'arrivée mais le cortège ne cesse de s'arrêter à d'invisibles stations mariales, là Santa Maria tourne sur elle même pour saluer les spectateurs, les prières se font plus denses mais elles sont rapidement et amplement recouvertes du brouhaha des marchands ambulants, en l'absence de vent, les fumées et odeurs des barbecues recouvrent et étouffent la procession, çà et là, de bidons de 200 litres explosent des bombes de confettis qui, telles des cendres, retombent sur la foule, çà et là de terrasses ou de balcons, des fusées d'artifice fusent, explosent ou crépitent de milliers d'étoiles qui viennent bénir l'armée des ombres.

Tout est surdimensionné, délirant, insoutenable, tous les sens sont saturés, enivrés, épuisés... nous assisterons au bouquet final dans la calme relatif trouvé sur le pont du bateau amarré au fond du port.

L'Italie a le secret de ces mélanges explosifs où le profane se mélange au religieux quitte à sombrer dans l'excès pour évacuer les douleurs de l'année passée ou exorciser les craintes du lendemain. L'italien semble toujours hésiter entre le paradis et l'enfer.


Publié à 17:52, le 8/05/2012, Nettuno
Mots clefs : circeonettunobateauromar 1louis-marie bosseau

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