Une Transeuropéenne

LE DANUBE - ( KELHEIM - VIENNE - BRATISLAVA )

LE DANUBE

Jeudi 31 Juillet
Kelheim – Ecluse de Straubing
Nous sortons à 9h30 du port «d’affaire» de Donau-Marine et voguons à 13 Km/h vers Regensburg, nous espérons y trouver un port ou un quai pour les 3 bateaux :, CO2, Tomavi et Romar 1. La navigation est excellente et en 1h30 nous arrivons à Regensburg (Ratisbonne en Français)(PK2398), nous laissons le bras qui mène à la vieille ville, son écluse est trop petite. Nous sommes contraints de contourner l’île, malheureusement la halte indiquée sur les cartes tient plus du chantier de démolition que du port de plaisance : il faut se rendre à l’évidence, il n’y a aucune possibilité d’accoster dans ce capharnaüm. La flottille s’éclate, Tomavi va essayer le petit port du centre-ville, nous le suivons à distance, son passage sous le pont de pierre s’avère périlleux. Nous longeons les immenses quais réservés aux croisiéristes et à 100 mètres de l’historique pont de pierre, l’échelle du fleuve nous indique le niveau d’eau, il manque 10 cm : franchir le plus ancien pont du Danube (1146) ne nous est pas possible. Nous sommes donc contraints de faire demi-tour, et ce, face à un violent courant, avec des bateaux passagers amarrés à bâbord, bancs de gravier à tribord, la passe est étroite, la manœuvre va être périlleuse. Alors que je débute mon demi tour, un bateau à passagers vient me contrarier, il quitte son ponton et joue de la corne à tout va. Avant toute, arrière toute, barre à gauche toute, barre à droite toute, le propulseur d’étrave est appelé en renfort, Romar1 pivote mais le courant l’emporte. Avant toute, arrière toute, ça y est, Romar1 bat du gravier, marche avant toute, barre à gauche toute. Ouf, nous retrouvons une position plus conventionnelle, mais l’ambiance à bord est électrique. Il faut quitter ce bras du centre-ville au plus vite, il n’offre aucune halte… Les cartes consultées ne nous laissent aucune opportunité, nous devrons nous passer de Regensburg, c’est vrai que l’on a déjà vu la ville mais la redécouvrir aurait été un nouveau plaisir. Nous battons en retraite pour reprendre le fil du fleuve. A une ou deux lieues de la ville se profile une antique silhouette d’un Parthénon immaculé, nous voici au pied du Walhala,: un escalier monumental qui part de nulle part monte vers l’imposant temple néo-grec voulu par Ludwig Ier de Bavière. Ce sanctuaire, construit en 1830, est le paradis sacralisé des héros germaniques statufiés. Le ponton est ici aussi réservé aux « Groff ». Nous envisageons un mouillage derrière une île mais faute d’un tirant d’eau suffisant, nous renonçons. Tout autour de nous le ciel s’assombrit, l’orage monte. Nous approchons de l’écluse de Straubing, au-delà nous savons qu’il y a un port où nous pourrons nous abriter mais… là, devant nous, près de l’écluse, CO2 a trouvé un quai, Romar1 se glisse derrière lui, l’orage s’est évanoui au sud. En soirée, nous partons à travers champs vers Sossau, une minuscule bourgade bavaroise connue pour abriter en son cœur « Landgasthof Reisinger » un restaurant typiquement bavarois. Le nombre de véhicules confirme la réputation du lieu, de nombreuses salles sont réservées, le personnel fort aimable s’active, une table nous est attribuée, les menus sont présentés et les commandes passées, il se fait tard et nous avons faim et soif, commençons par une santé autour d’une bouteille de Franconie. Les murs sont couverts des figures « politiques » allemandes habituées du lieu ; au nombre de photos, Helmut Kolh est au top 10 des fidèles.
 
 LE WALHALLA
 


Vendredi 1er Août
Straubing - Deggendorf
De bonne heure, un bateau commercial s’annonce par VHF à l’écluse, c’est « Kasbah », la belle hollandaise de 2000 T qui descend, nous la côtoyons depuis quelques jours. Nous prenons son sillage et l’accompagnons pour la journée. Par radio, son patron nous signale les points sensibles, en nombre, en cette période de basses eaux. Le niveau d’étiage (basses eaux) l’a d’ailleurs, contraint à se délester d’une partie de sa cargaison d’aluminium à Regensburg, c’était l’unique solution pour rejoindre Bratislava sans encombre. A Deggendorf, Kasbah poursuit sa descente, mais pour nous, c’est la halte, la marina, est dans la courbe à la sortie de la ville, le ponton est très bien et l’accueil chaleureux. Implanté sur le contrefort de la forêt de Bohême, Deggendorf est le seul port franc fluvial. Un port franc est une plate-forme où l’on peut stocker les marchandises en franchise fiscale jusqu’à ce qu’elles soient vendues, ce qui est très avantageux pour les entreprises qui travaillent de grands volumes, et fort intéressant pour la commune qui trouve là une ressource financière et un regain d’activité portuaire. Depuis peu, Deggendorf possède une « Fachhochscule » et ses 1500 étudiants ont bouleversé la petite cité de 30 000 habitants, on sent que la ville a pris un coup de jeune. A noter qu’elle a pour emblème une porte ouverte et des vagues, tout un symbole.
 
 
UN POUSSEUR MONTANT
 
 

Samedi 2 Août
Deggendorf – Passau (PK2224)
Le temps a changé, c’est sous un temps couvert et avec une bruine intermittente que nous quittons les accueillants membres du Yacht-club de Deggendorf. Ce matin, la VHF donne de la voix, c’est qu’il y a du trafic. Il va falloir être attentif tant notre parcours du jour est sinueux, il sera difficile de croiser ou de trémater. Au moment où nous nous engageons dans les méandres serrés et étroits, nous croisons deux importants convois. Le premier est un pousseur roumain avec deux barges en ligne de près de  300 mètres de long et le second est un pousseur ukrainien avec deux barges à couple, on doit tous s’enfiler au même moment entre deux balises. Pour pimenter le tout, s’invite la navette rapide Deggendorf / Passau qui, corne à l’appui, passe en force au milieu des flots, les remous sont sévères et nous n’avons absolument aucune envie de répondre aux « saluts » des voyageurs. Nous apprendrons plus tard, que par VHF, le capitaine nous avait ordonné de quitter le chenal pour lui laisser la voie libre, rien de moins. La VHF avait bien craché un allemand bavarois taillé au couteau mais nous n’y avions rien compris. La pluie a cessé, nous approchons de Passau, ville frontière avec l’Autriche. Passau est aussi la principale base d’embarquement des paquebots fluviaux qui relient Vienne à Bratislava et Budapest. Nos bateaux ne peuvent entrer dans le port de plaisance conçu pour de frêles embarcations, par chance, le ponton du fleuve est libre et nous nous y amarrons, l’intensité du trafic nous ballote, mais nous devons nous habituer au roulis. Après déjeuner, les deux équipages prennent le bus pour aller au cœur de la ville imprégnée de catholicisme. En son point haut, culmine la Cathédrale St Stefan. Elle nous invite, non pas pour y brûler un cierge, nous les laissons aux âmes en peine, mais pour y admirer le plus grand orgue du monde : 17 000 tuyaux et plus de 230 registres, malheureusement ils restent sourds à nos incantations. Que dire, si ce n’est que la cathédrale est de style baroque, de pierre blanche délavée et coiffée de 3 dômes vert de gris. Ce haut lieu exalte le pouvoir spirituel du Prince-Evêque du St Empire Romain Germanique, un pouvoir bien gardé car sur la colline d’en face est construite la citadelle dudit prince, là où il exerçait le pouvoir temporel. Eh oui, les portes du Danube sont bien protégées… Il faut dire que la ville est stratégique, elle est plantée sur 4 éperons rocheux, à la confluence de 3 cours d’eau. Et ces trois rivières ont des origines fort différentes, le Danube, d’un profond vert plombé, arrive de l’Ouest, l’Inn, d’un lait opalescent, descend des glaciers suisses et la petite Ilz, d’un anthracite tristement concolore, émigre des tourbières de Bohême au Nord. Chacune arrive à Passau avec les reflets de son bassin, est-ce par individualisme ou par orgueil, est-ce par respect, mais les eaux des affluents escortent le Danube et refusent de s’y mélanger, elles ne se fondent qu’au loin, à l’abri des regards. Un phénomène « Unique », dixit Koss. Passau vit grâce au Danube au rythme des 13 paquebots quotidiens qui déversent leurs flots de touristes. Mais en parlant de flots, il arrive aussi parfois que le Danube s’invite dans la ville, cela marque les esprits et donne une échelle de crue spectaculaire sur la façade du Rathaus où l’eau est montée à 3 m en 2002. Les crues, oui je préfère ce terme au mot « inondation », sont inhérentes aux fleuves indociles, elles viennent nourrir les terres de la vallée, y déposer leurs limons, les fertiliser. La présence d’un fleuve apporte bien plus de vie que de dés-agréments, pour peu qu’ils en soient.
 


Dimanche 3 Août
Passau – Schlogen
Ce matin ce sont les adieux à Maria, Corry et Koss vont continuer seuls, l’équipière du CO2 prend le train pour les Pays-Bas où elle est professeur de maths. Nous allons perdre son sourire et ses grands éclats de rire rauques… « Bye bye Maria »
 
 
                     Corry                                             Koss                                               Maria
 
C’est bon, le feu des Kachlet-locks est vert, aussitôt les deux bateaux appareillent pour écluser. A l’ouverture des portes aval, Passau nous offre un autre vue, celle du fleuve, une contre-plongée sur cette cité deux fois millénaire . Au dessus de nous, rive droite la Cathédrale St Stephan qui veille sur la ville, rive gauche la citadelle « Veste Oberhaus » qui surveille la confluence. Nous y sommes justement et, comme le Danube n’est pas plus large, nous prenons de la vitesse, Romar1 joue sur plusieurs kilomètres avec la ligne frontière : bâbord eaux noires, l’Allemagne, tribord eaux blanches, l’Autriche. Nous pénétrons dans la renommée vallée frontalière de Passau, le Danube y fait des plis et des replis, les paysages y sont magnifiques ; des rives escarpées et boisées, émergent, çà et là, des cottages blottis et des villages confinés dans leur écrin de verdure, semés, çà et là, des reliques de châteaux en ruine. Nous passons l’ultime écluse allemande, celle de Jochenstein, elle délimite la pointe sud-est du pays et est placée sous de bons auspices : en haut de la falaise un petit oratoire surmonté d’une croix héberge probablement un Saint patron qui, plus loin, penché, bénit le fleuve, ainsi soit-il. C’est d’un kitch…
Le courant pousse bien, car après deux heures de navigation, nous voici déjà arrivés à la marina de Schlogen. Magnifique. Connu pour son méandre à 270°, l’un des plus beaux du Danube, Schlogen repose sur le tourisme : à part les hôtels, les restaurants, les bars, le port et le camping, il n’y a rien…. Si le port est pour une fois plutôt grand et dispose de nombreux pontons, en ce premier week-end d’Août, il est saturé. Qu’importe, le capitaine fait déménager plusieurs embarcations et nous libère un ponton, nos deux bateaux sont à leur aise, encore un problème de taille de réglé.
 
 

Lundi 4 Août
Schlogen - Linz
Nous faisons le plein en carburant et enfilons le fleuve par une succession de magnifiques méandres. Nous sommes au cœur d’une palette de verts infinie, çà et là apparaissent de petits hameaux posés au bord de l’eau, là-haut, une chapelle, un château, une ruine… La vallée respire beauté, calme et sérénité.
Progressivement la vallée s’élargit, le fleuve se fait plus lent et va ainsi promenant sa nonchalance jusqu’à Linz. A la sortie de la boucle du centre-ville, nous trouvons le port de plaisance, nous y pénétrons pour chercher un emplacement qui nous sied. Sur différents pontons, des personnes nous font signe, toutes veulent nous accueillir, plus précisément, toutes veulent notre argent... Laquelle choisir ? Les pontons sont faibles, nous optons pour le dernier, il offre plus de longueur et une meilleure protection du vent et des remous, même s’il est tout aussi branlant que les autres. Quant aux sanitaires, ils sont dans une roulotte de chantier qui ne respire pas une santé éclatante, merci, la cabine de Romar1 est très bien… A regarder la carte, la ville semble inscrite dans une feuille de papier millimétré, tout est ordonné, en fait, nous ne verrons de Linz que le côté industriel et gris, rien de passionnant.
 
 
 
 
Mardi 5 Août
Linz - Morbach
Il a plu cette nuit et le ciel est encore plein de gros et vilains nuages noirs retenus prisonniers dans la vallée. Comme la visibilité est suffisante, nous nous évadons du port en longeant les raffineries, nous laissons rapidement cette zone nauséeuse, elle crache, dans des râles répétitifs, d’infâmes fumées. Le Danube s’élargit à nouveau et baigne dans une grise monotonie. Le plafond devient de plomb, est-ce un signe, un signe pour marquer Mauthausen, frêle petite ville à flanc de forêts ? Mauthausen, ce nom d’infamie, nom indélébile marqué dans l'histoire de l'humanité. Mauthausen, le lieu a abrité l’un des pires camps de concentration et d’extermination. Une bien étrange sensation nous envahit. Nous ne pouvons pas, ne pas penser aux 100 000 hommes et femmes, arrachés, dépersonnalisés, numérotés, déportés, torturés, humiliés, déshumanisés. Non, nous ne pouvons pas, ne pas penser à ces hommes, ces femmes, achevés, tués, gazés, exterminés… Nous ne voulons pas oublier, qu’ici, à quelques mètres, tant de détresse, tant de souffrance, tant de haine, tant de folie inhumaine et meurtrière se sont déversées… Non, nous ne pouvons pas oublier.
Silencieux, soucieux, abattus, nous descendons cette section du Danube jusqu’à Sindelburg. Le Danube se fait la gorge serrée, nous passons dans un étroit couloir, ses eaux se concentrent, son courant se fait violent, mais Grein maintient fermement la boucle. Grein est une passe mythique pour les mariniers d’hier, ils ne s’y aventuraient qu’accompagnés d’un pilote expérimenté, aujourd’hui le lieu est plus praticable mais reste néanmoins délicat. Pour preuve, nous croisons « l’Esmeralda », un croisiériste montant, il tourne à plein régime ; dans le même temps, un 2000 T vide nous trémate, Romar1 se sent prisonnier et est bousculé sur un bon kilomètre avant que les vagues ne se calment. Le fleuve, pour se faire pardonner, prend maintenant l’allure d’un grand lac avec des rives où se côtoient, chalets, bateaux, restaurants, plages…. Nous déclinons de la haute à la basse-Autriche. En fin d’après-midi, à l’approche de Marbach, nous nous engageons dans un bras amputé du Danube, il abrite un port et de beaux pontons, CO2 aborde à l’un d’eux et Romar1 à un autre. Près de nous, est installé un sportboot autrichien, le propriétaire, probablement nostalgique de l’Empire austro-hongrois, a hissé les drapeaux autrichien et hongrois devant une mini stèle, il a fait de ses 10 m2 sa "Villa Médicis", pelouse artificielle sur le ponton, pendule et autres fantaisies dans les arbres, nains de jardin libérés, piaillements automatiques d’oiseaux, radio, télévision, jardinet propret, fleuri et tutti quanti. Marbach est une petite ville perdue qui expire une fin de règne, on sent que tout a été misé sur un tourisme qui fait défaut, la route N° 3 qui sépare la ville du Danube y est peut-être pour quelque chose, tant elle est bruyante et dangereuse.

Mercredi 6 Août
Marbach - Tulln
Désireux de nous arrêter à Melk pour visiter sa célèbre abbaye, nous laissons dès 8h00 Marbach à son inactivité. C’est sans compter que le temps fluvial s’arrête souvent aux portes des écluses et qu’il dépend de l’humeur de l’éclusier ou des ordres des chefs. Il nous faut donc attendre une heure, l’arrivée d’un bateau de commerce, et obtenir son autorisation pour sasser avec lui.
Passé l ‘écluse, il n’y en a que pour elle : l’abbaye de Melk, majestueuse, elle remplit le paysage. A ses pieds, un ruisseau nous paraît assez grand et suffisant pour un appontement temporaire. L’abbatiale couronne et magnifie la butte rocheuse qui surplombe le Danube. Pour échapper à la horde touristique, nous enchaînons la galerie des Empereurs, la Salle de Marbre, la Terrasse, la Bibliothèque (80 000 volumes et 2 000 manuscrits) et enfin l’Eglise.
Quoique symbole de l’art baroque en Autriche, la richesse des décors laisse perplexe quand on sait que l’abbatiale a toujours été sous la tutelle des Bénédictins. Un Ordre dont les moines ont fait vœu de pauvreté et dont la règle N°5 est de « Mener une vie humble sur terre ». Fermez le ban…
 
 

En début d’après-midi, nous poursuivons notre descente de la Wachau. La vallée est classée au Patrimoine mondial. Certes jolie, riche de monuments et de paysages, elle n’offre cependant pas la qualité affichée dans les divers dépliants. Quid des usines, quid des silos, quid des embarcadères situés devant les monuments, et que dire encore de ses coteaux aux bois rasés ou entaillés de nouvelles carrières. Non, la Wachau laisse un goût amer, une frustration accentuée par le manque d’appontements. Nous ne visiterons pas Aggsbach et son château, Durnstein et ses vins… et même Krems dont le port est réservé aux petits mais puissants bateaux. Il faut se le dire, la Wachau est faite pour un tourisme-business en bateaux de croisière.
A 20h00 nous appontons au yacht club de Tulln, celui-ci est loin de la ville mais nous retrouvons, là, Tomavi, le voilier danois.
 
 DURNSTEIN
 


Jeudi 7 Août
Tulln – Vienne (PK1915)
Koos et Corrie du CO2 ont eu une visite-surprise de la famille et s’octroient du repos, aujourd’hui nous voyageons avec Tomavi. Pressés d’être à Vienne, nous quittons le port au plus tôt, un peu vite car nous en oublions de remettre les clés au Hafenmeister (capitaine du port). La descente pour Vienne est réglée en 3 heures. Notre halte, notre base viennoise, est le port de Kahlenberger, en banlieue de la capitale autrichienne. Cet ancien bras du Danube accueille un port de plaisance privé équipé d’une pompe à carburant et d’un restaurant. Le ponton visiteur est un peu chancelant et les 15 T de Romar1 font peur au capitaine du lieu, il préfère transférer la bête à 200m aval dans un bassin réservé aux petits yachts. Romar1 se sent un peu l’éléphant au milieu de fines porcelaines constituées de Riva et autres très beaux bateaux. Promis, il se fera petit et ne cassera rien. Quoique charmant, l’emplacement est bordé d’un côté par le Danube et sa navigation perpétuelle, et de l’autre par une voie de chemin de fer couplée à une voie routière, une cacophonie qui fera de nos nuits un véritable délice acoustique… Le soir, nous montons à Kahlenberger, la petite cité est nichée au pied du Léopoldsberg, « la montagne de Léopold 1er », qui culmine à 425 m. Le village est un haut lieu de la viticulture viennoise, nous y trouvons ce que nous cherchions, à savoir un heuriger, ces restaurants de vignerons indiqués par la traditionnelle branche de sapin accrochée à la porte (l’Ausg’steckt ist). Nous voici attablés dans un cadre rustique où nous dégusterons la traditionnelle « Wiener Schnitzel », escalope viennoise, elle s’étale hors de l’assiette, le Riesling et le Grüner Veltliner du propriétaire nous aideront à en venir à bout.




Vendredi 8 Août
Vienne
Accéder au centre de Vienne prend 15 minutes en bus et métro… La compréhension du schéma de transport et du fonctionnement de la ville est simple.
Ah, Vienne ! Si Vienne est, avant tout, une ville d’art et d’histoire, Vienne est surtout, à l’instar des grandes métropoles, une ville à vivre, à sentir, une ville à ressentir. Vienne n’échappe pas à notre méthode exploratoire, à savoir faire le tour de la ville, pour en cerner les contours, puis revenir progressivement au centre, par cercles concentriques. Nous n’avons nullement l’intention de tout voir, cela serait illusoire. Tout en privilégiant l’essentiel, nous nous laissons guider par l’intuition, l’improvisation, ainsi pouvons-nous déambuler dans des quartiers, des rues, des ruelles « hors des chemins battus ». Cela nous conduit, parfois, à des égouts, plus souvent à des surprises, des trésors cachés. Aujourd’hui nous avons fait le Ring qui renferme la Vienne historique. Concentration des touristes conventionnels, organisés, programmés, bardés d’appareils photos et de caméscopes, truffés de guides, ils n’ont d’yeux que pour leur écran pixellisé et leurs plans, les plus branchés sont dotés d’oreillettes musicales. Et si c’était du Mozart ?
Malheureusement pour nous, nous ne pourrons voir le Rathaus, il est caché par l’énorme écran d’un festival de cinéma, nous ne pourrons voir la Cathédrale St Etienne, elle est emballée dans son champ opératoire pour un lifting, comme ses congénères. Quant à l’intérieur, il est tout simplement transformé en temple à fric, pitoyable église.
Pour nous remettre de nos émotions et nous sustenter, nous allons au Café Diglas au Wollzeile 10, l'endroit est romantique à souhait, la sérénité y est totale et gratuite.

Samedi 9 Août
Bus pour Nurdorf puis métro ligne 2 pour la « Schwedenplatz », au cœur de Vienne. Aujourd’hui, notre priorité est le Leopold Museum qui affiche une exposition Klimt. Etonnamment, et malheureusement pour nous, le musée ne présente qu’une œuvre de Klimt, « Vie et mort » ; c’est un peu juste, alors que les billets et affiches du muséum reprennent son œuvre et son nom. La frustration est grande mais vite gommée par les œuvres d’Egon Schiele. Sombres, dénudées, dépouillées, décharnées, ces œuvres sont autant de miroirs sans fond et sans tain qui renvoient l’image d’un homme révolté, blessé. Mort à 28 ans, Egon Schiele fut cependant l’un des acteurs de la Sécession Viennoise, ses œuvres sont stupéfiantes, émouvantes, difficiles, inquiétantes, douloureuses, impressionnantes. Les mots pourtant me manquent.
 
 


Dimanche 10 Août
Vienne, visite du palais de Schônbrunn. Classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, ce palais se veut le Versailles autrichien. Le site est grandiose et ne manque pas d’intérêt. Sissi l’Impératrice a tant marqué l’imaginaire des petites filles qu’une fois adultes, elles viennent se faire photographier, le matin quand le soleil illumine la façade. Le rituel est bien rodé, les jeunes mariés arrivent, disposent de 5 minutes pour gravir l’escalier impérial puis redescendre dans les pas de leur idole et… au suivant… c’est de l’abattage… c’est surprenant quand on sait qu’Elisabeth de Wittelsbach était et est encore une femme controversée qui ne prisait guère les cérémonies et apparats.
Filons voir les jardins, ils sont magistralement réglés, symétrie parfaite, convergence des allées qui mènent aux fontaines, aux sculptures, à l’orangerie, aux fausses ruine romaines… Pour le retour nous empruntons la voie centrale qui est tout simplement impériale : elle joint la gloriette démesurée qui supplante les jardins, au château. Cocher,  « ramenez-nous à Hofburg », oui, je ne vous avais pas dit, Schonbrunn ne devait être qu’une résidence d’été. Hofburg, passons-y, c’est le château de Vienne, celui des Habsbourg. Vu la surface de ses bâtiments il abrite désormais des musées, une église, l’Ecole d’Equitation Espagnole, la Bibliothèque Nationale Autrichienne et les bureaux de la Présidence de la République. Autour de cet ensemble exceptionnel, se trouvent de nombreux petits palais, ceux des aristocrates… Simples vassaux nous quittons ce quartier qui n’est point nôtre et allons saluer Wolfgang Amadeus Mozart, avant de nous perdre dans un de ces nombreux cafés qui ont animé le Vienne des arts et de la vie intellectuelle.
 
 
PALAIS DE SCHONBRUNN 
 


Lundi 11 Août
Notre séjour à Vienne touche à sa fin, aussi en profitons-nous pour nous arrêter à une construction intrigante : la chaufferie de Spittelau. C’est une architecture fantastique avec une indéniable dimension ludique, une variation symphonique et polémiste, volumes déshabillés, façades coloriées, surfaces déplanifiées, un bâtiment irritant doté d’une cheminée à bulbe ottoman, l’ensemble est une œuvre d’Hundertwasser. Nous poursuivons notre dernière divagation, elle nous porte, et ce n’est pas un hasard, à l‘Hundertwasserhaus. Situé au 34-38 de la Kegelgasse, cet immeuble construit entre 1983 et 1986 par le ci-devant nommé est de conception très inhabituelle, ses planchers sont irréguliers et le bâtiment est agrémenté d'une végétation luxuriante (250 arbres et arbustes) qui semble en suspension. Hundertwasser s'est visiblement inspiré des œuvres d'Antoni Gaudi, du Facteur Cheval, des tours Watts mais aussi de l'architecture vernaculaire des cabanes de jardin et des livres de contes. Ce lieu comprend 52 logements et 4 cafés restaurants, l’immeuble contraste avec l’architecture rectiligne pour ne pas dire rigide du quartier… Pour clore cette journée d’architecture, nous nous arrêtons dans l’un des plus vieux cafés viennois, le «Café Museum» situé au Operngasse 7, le lieu a été conçu en 1899 par Adolf Loos (1870-1933). Son œuvre, parce que ce lieu est une oeuvre, a traversé le siècle sans prendre la moindre ride, simple, fonctionnelle, sans emphase, aux formes sobres et aux matériaux nobles, aux couleurs effacées ; l’ambiance y est agréable, subtilement feutrée, les clients gourmands et cultivés. En cette fin de XIXéme où débute l’Art nouveau, fallait-il être visionnaire, ou tout simplement humaniste, pour penser que la beauté doit venir de la matière. Adolf Loos est, en cela, un précurseur du design contemporain. Sans le vouloir, j’ai la sensation d’avoir trouvé, en ce lieu minimaliste, la quintessence de l’architecture, un comble ici à Vienne, la capitale du baroque.
 
                                 CHAUFFERIE DE VIENNE                            HUNDERTWASSER HABITAT
 
                     
 
 
CAFFEMUSEUM RÉALISÉ PAR ADOLF LOSS 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mardi 12 Août
Vienne - Bratislava (1865)
Aujourd’hui nous quittons Vienne pour une autre capitale : Bratislava, capitale d’un des états les plus petits d’Europe : la Slovaquie (6 millions d’habitants). Nous sortons prudemment du port et empruntons le grand canal qui borde l’île de la Vienne du XXIeme siècle. Plus qu’une île c’est un jardin de grandes tours, y sont implantés plusieurs organismes internationaux (ONU, OSCE, OPEP, AIEA…). Leur présence ici est due à la fameuse neutralité autrichienne… Méditons, méditons, méditons…
A l’ombre de ces tours et buildings internationaux, comme en un clin d’œil, nous croisons une procession de petites toues de pêcheurs avec leurs lignes et carrelets. Un autre monde, un autre temps...
 
 
 

En ce début de matinée, la navigation n’est pas trop oppressante, nous ne voyons que deux commerciaux et un croisière. Bientôt l’écluse de Freudeneau : elle marque la sortie de Vienne, celle-ci est prête et nous passons tranquillement. Pour éviter toute susceptibilité, on ne sait jamais, nous changeons de pavillon de courtoisie pour hisser le drapeau slovaque. Après trois heures de navigation, au loin, se dessinent les premiers immeubles blancs de Bratislava, et, derrière, les contours du château. Puis vient, fièrement posé sur le Danube, le pont-neuf « Nov-Most », un pont à haubans, doté d’un restaurant panoramique accroché tout en haut de son unique pylône. Nous longeons le quai des paquebots, puis les darses du port industriel, avant d’en enfiler une qui fait office de marina ; au fond se trouve le Milan’s Treff-club. Rumbalotte, le trawler finlandais est là, nous appontons à couple à CO2. Milan nous fournit en anglo-allemand quelques explications sur le ponton, sur son menu et sur la ville. Tout est OK, le taxi est déjà là pour nous transbahuter vers la ville. Les routes ont beau être défoncées, encombrées, les bas côtés maintes fois explorés, rien ne fait ralentir notre chauffeur ; un peu noués, nous arriverons dans le centre.
 
CHATEAU DE BRATISLAVA 
 
 
 
Assise sur les pentes sud des Petites Carpates, baignée par le Danube, Bratislava, (440 000 habitants) occupe un site privilégié. Le charme de la capitale slovaque réside essentiellement dans sa vieille ville, où se mêlent quelques austères bâtiments issus du communisme passé, non dénués d’attraits, de splendides palais baroques aux couleurs pastel, d’agréables petites places de caractère médiéval vers lesquelles convergent d’intimes ruelles. Disséminées dans le centre, des sculptures contemporaines semblent répondre aux têtes sculptées qui ornent les façades, ou attendre une réponse du promeneur.
 
 
 

Publié à 08:15, le 17/10/2008, Kelheim
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LE DANUBE - ( BRATISLAVA - BUDAPEST - APATIN )

Mercredi 13 Août
Bratislava-Komarno (1767)
Milan est triste de voir partir une petite flottille qui lui a laissé, à travers droits, repas et consommations, quelque argent pour compléter sa maigre retraite. Très rapidement nous parvenons à «la Slovak Sea», l’immense retenue d’eau de 3000 ha formée par le très controversé barrage de l’usine électrique de Gabcsikovo, la navigation n’y est pas aisée, l’eau miroite beaucoup et les balises, rares, çà et là des îlots artificiels. L’aéroglisseur de la liaison Bratislava-Budapest nous double et nous laisse sur son passage un long panache de fumée noire ainsi qu’un sillage de fortes vagues… Au loin nous distinguons la digue de Cunovo où campent les écluses d’antan, et «Danubiana», le Centre Slovaque d’art contemporain, d’où se sont évadées des sculptures qui défient le Danube. L’inactivité affichée nous laisse penser que le centre est fermé et abandonnons l’idée d’accoster au ponton-visiteur. Nous longeons la plaine de Pannonie et nous voici, à nouveau, prisonniers d’un canal latéral au fleuve. Les rives sont hostiles, pas question de s’y poser, les radars sont là, ils veillent, il nous faut avaler 50 km de monotonie, de grisaille, de rigueur et de raideur, souvent appréciée, la lenteur, devient dans ces parties canalisées, insupportable. Nous approchons enfin de l’écluse et ensuite un espace naturel plus accueillant, plus ouvert.
Nous faisons étape à Komarno (Slovaquie), préférée à la ville hongroise de Komarom, sur la rive droite. Le port est caché au fond d’un bras industrieux où sont construites quelques grosses unités de navigation fluviale et maritime. Le Capitaine du Miro yacht-club nous amarre, nous indique prix et commodités, encaisse, puis nous quitte, c’est son jour de congé…
 
 
 
 

Jeudi 14 Août
Komarno (SL) – Eztergom (H) (PK1719)
Le chantier naval martèle la ferraille dès l’aube, et comme la ville ne présente pas de relief particulier, nous décalons de bonne heure pour profiter de la relative fraîcheur. Les cartes sont vierges, aucune écluse en vue, des îles viennent agrémenter le tracé. Nous laissons manœuvrer un pousseur ukrainien qui entre aux chantiers. La passe déjà étroite est devenue un mouroir à bateaux : un vieux paquebot fluvial et une flottille de petites vedettes trépassées attendent de se faire déchirer. Nous abandonnons, le quai et ses grues à leur triste agonie, les barges ancrées au milieu du fleuve à leur sommeil perpétuel. Seul s’active au fond un portique qui transfère un chargement fluvial de lignite dans une longue file de wagons torturés. Pas de convoi annoncé ou en vue, le Danube est à nous, nous musardons d’une rive à l’autre, nous serpentons entre les îles, nous pourrions lézarder sur les bancs de sable mais il nous faut vaquer aux menus travaux de nettoyage. Au loin se profile la basilique hongroise essouchée de sa forteresse, on ne peut se tromper, elle domine la vallée danubienne, imposante, elle l’est, assurément. Toute de marbre sertie, elle semble sortir de l’architecture bolchevique. Nous passons sous le pont d’arches métalliques pour trouver, à droite, un petit bras, si petit que Rumbalotte, qui nous accompagne, préfère filer. Il est vrai que l’étroitesse n’invite pas à s’y engager, mais Romar1 est fouineur, il pénètre dans le boyau. Aïe, un pont. Qu’importe, Romar1 est démâté, dans la courbure suivante un plaisance est stationné, cela se complique. Le boyau se fait chas d’aiguille, Romar1 s’y faufile, en espérant qu’au bout il aura de quoi se retourner. Il n’a plus le choix, il faut avancer, le long ponton annoncé est là. A l’autre bout, des hommes s’activent, en nous faisant signe, ils serrent les bateaux pour libérer suffisamment d’espace. A l’aide des aussières, Romar1 vient délicatement s’encastrer entre deux, il reste à peine 50 cm de part et d’autre. S’ensuit une opération spéciale pour permettre à CO2 de s’amarrer sans obstruer le cours d’eau ; en effet, toute la ligne de pontons, bateaux compris, est tirée et collée à la berge ; délirant. C’est bon, nous voici chez Attila, ce n’est pas une blague, c’est le nom de famille du capitaine du port, un nom courant dans cette région. Ses enfants parlent tous anglais, ce qui facilite grandement les contacts.
Sur la berge opposée, des stands sont installés en surplomb, nous arrivons pour le festival de musique et la fête de la mi-août. Nous montons aussitôt visiter la basilique de l’Archidiocèse, siège du primat de Hongrie. Cela se mérite ;  nous gravissons, sous une chaleur écrasante, l’interminable escalier dépareillé qui escalade le coteau et traverse la forteresse. Au sommet, une vue panoramique exceptionnelle sur 180° Nord de la vallée danubienne et de l’ultime pointe slovaque se développe. Au sud, cachée par la végétation, la ville est prostrée. Dédiée à la Vierge Marie, la basilique de 118x49x71 mètres est du plus pur style néo-classique, sa surface intérieure est de 5 600 m2, les parois sont habillées de marbre rouge de Sutto (à quelques kilomètres en amont), l’extérieur est de marbre blanc. Elle est couverte d’un grand mamelon de cuivre opaline et de deux petits qui coiffent les chapelles latérales. Nous redescendons par l’allée de la citadelle qui abrite toute une collection de cloches fêlées du passé. Esztergom, première capitale de la Hongrie au temps des rois Arpad dégage une atmosphère particulière : la ville semble tenaillée entre l’influence méditerranéenne et la Mittleurope…
 
LA BASILIQUE D'EZTERGOM
 
 
 
UN CONVOI POUSSÉ 
 
 
 
Vendredi 15 Août
Eztergom (H) à Budapest (H)
En ce 15 Août, nous laissons la basilique à ses offices et Romar1 s’extirpe de sa geôle. La manœuvre est délicate, Attila et les siens sont là, Romar1 se sent véritablement prisonnier, des aussières le ceinturent. Un petit coup de propulseur d’étrave et il pivote précautionneusement sur lui-même, il s’exfiltre sans toucher la rive opposée, une manœuvre au décimètre près. CO2 vivra la même opération. Nous remontons notre corset fluvial pour retrouver le large. L’heure de navigation nous amène à la double boucle de Visograd. La colline est striée d’une longue muraille qui part du Danube et monte à une citadelle composée des ruines d’un château médiéval, symbole de la gloire passée. Si nous filions jusqu’à ce jour vers l’Est, nous piquons dorénavant plein Sud. Nous laissons l’île de Szentendre, la navigation se fait sans problème si ce n’est que le nombre de navires passagers augmente subitement. Non seulement la capitale hongroise est un passage obligé mais qui plus est, nous sommes jour férié. Le port est situé rive droite aux avant-postes de la ville (PK1650), au fond d’un bras, qui s’avance dans l’Obudai Sziget (l’île Obudai). Quoique grande est sa capacité, le port n’est pas prévu pour des unités de 12 m et c’est tout au bout de l’unique ponton de 300 m que nous nous amarrons. L’endroit, parfum cloaque, n’est pas franchement idyllique. Nous sommes à 30 m d’un night-club et d’un after qui, du soir au matin, nous inondent de décibels avec d’incessants va et vient d’une jeunesse ivre de cocktails et de musique. Pour nous combler d’aise, la Marina Viking se trouve en bout d’île, surveillée par une milice privée, pour sortir il nous faut traverser le parking électro-acoustique. Et, c’est là que nous découvrons le profil de la clientèle : 30 à 40 ans, grosses cylindrées avec chauffeurs, body guards et cover-girls, tous se sont fait greffer une oreillette et sont constamment en affaires. A la sortie, nous sommes groggy. Où sommes-nous ? Qui sont-ils ? Nous sentons bien que notre présence fait tache, voire dérange. Mais qu’importe, les 36 euros de nuitée nous donnent quand même le droit de sortir du Viking Yacht Club. Eh oui, ce sera la marina la plus chère du périple…
Le lendemain, nous partons en train bringuebalant visiter la capitale hongroise. Budapest est l’union de trois petites villes : Buda, Óbuda et Pest. Sur la rive droite, « Buda », la cité ancienne, aux édifices rococo, agrippée aux collines émeraude, sur la rive gauche, « Pest » l’économique avec ses grandes avenues, ses commerces, palais et monuments dont l’emblématique parlement qui se prend pour un grandiloquent retable baroque posé au bord du Danube.
Notre première visite est pour le château, mais celui-ci accueille une fête artisanale au droit d’entrée prohibitif. N’oublions pas que ce château comme la Hongrie d’ailleurs furent rattachés à l’Anjou au XIVéme, par un subtil jeu matrimonial et diplomatique, Charles 1er roi de Sicile de Naples et de Jérusalem, comte d’Anjou et du Maine, dit Charles Martel fut avec l’appui du pape nommé Roi de Hongrie mais c’est  son fils Charles Robert dit Carobert qui porta la couronne de Saint Etienne (1310), ainsi débuté la 2éme Maison d’Anjou, son Fils Louis le Grand, élevé religieusement au Château de Visograd lui succéda en 1342 mais à la mort de ce dernier en 1382, sa fille Marie sans goût pour le pouvoir abdique en 1385 et que l’Anjou perdit cette branche d’Europe centrale. Nous redescendons par les rues pavées de la vieille cité jusqu’au pont de chaîne, dans un fouillis d’échoppes à gogos. Nous poussons dans le centre-ville et déambulons sur les «Champs Elysée» hongrois. Nous voulions admirer de superbes demeures Art nouveau aux frontons et aux encadrements entourés de volutes sculptées, des immeubles avec ferronneries et cariatides baroques. Nous n’avons vu que de lépreuses façades écaillées, des immeubles morts-vivants qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, des bâtiments en état de décomposition chronique, des hôtels particuliers plus entretenus depuis des lustres. Au rez-de-chaussée, les commerces aux vitrines drapées de blanc cassé indiquent que l’avenue est contaminée par une pandémie de cessations d’activité, les grandes marques la quittent, la désertent, fuient, ne restent que les empreintes calligraphiées des enseignes déposées, les devantures annoncent « liquidation totale – cessation d’activité – fermeture définitive- c’est un signe. Si Budapest concentre sur ses rives de nombreux monuments, baroques, romantiques, sécessionnistes et art nouveau, cela est dû essentiellement aux reconstructions de l’après-guerre. Rien n’a été laissé au hasard. Impressionnant, impressionnant mais décevant. Surtout, ne poussez pas votre curiosité aux abords de la ville, vous seriez désabusés. Certes Budapest affirme une forte identité, oh combien douloureuse, mais Budapest, perle du Danube, reste un mystère pour nous.
 
LE PARLEMENT HONGROIS
 
 
Dimanche 17 Août
Budapest - Dunaújvaros (1579)
Notre départ est quelque peu précipité, car le Danube va être fermé à la navigation, pour cause de «fêtes aériennes». Les heures de passage nous ont été communiquées et elles sont rares, surtout pour les jours à venir, aussi, par prudence, nous décidons de quitter au plus vite ce chaudron. Trop vite, car la police fluviale nous oblige à patienter au milieu du fleuve afin que les militaires en retard déplacent les derniers pontons barrant le fleuve. Nous passons sous les différents ponts de la ville et répondons aux saluts des promeneurs, nous laissons à tribord une pagode puis une longue série de maisons sur pilotis. Le Danube se fait maintenant lent, languissant, ennuyeux, les rives passent et trépassent. Derrière le voile végétal, nous savons la plaine, la vaste plaine, mais nous n’en verrons rien. La journée et le fleuve s’étirent lentement.
Après cinq heures de navigation, nous entrons dans le port charbonnier de Dunaujvaro, la police locale nous suit de loin, leur bateau s’approche, les deux policiers ont renoncé à l’incompréhensible hongrois et ont retrouvé un allemand approximatif, ils nous conseillent fermement d’aller voir plus loin, c’est-à-dire hors de leur zone de compétence. Il n’en est pas question. Le capitaine est joint par téléphone et comme il ne veut rien comprendre, nous menaçons d’ancrer au milieu du port, les policiers sont stupéfaits d’une telle audace. Lassés, épuisés de nos interminables palabres en anglo-allemand, ils abandonnent la partie. Pour éviter un possible retour plus musclé, nous quittons le port et allons accoster à 500 m en amont, là où nous avions repéré deux pontons (PK1581). Peu après notre arrivée, un pousseur descend le fleuve avec une sono qui décoiffe les rives, il s’amarre au-dessus. Minuit, un remorqueur ukrainien montant revendique une place, il joue de la trompe et d’un puissant projecteur, c’est inquiétant la nuit. Nous ne voulons pas quitter notre ponton. Fatigué, il va se mettre à couple au pousseur.
 
Dunaujvaros
 

 
Lundi 18 Août 
Dunaújvaro – Baja (H) (1479)
Après l’agitation de la nuit, le matin est calme, le remorqueur ukrainien est parti au petit jour. Nous quittons le ponton du yacht-club défunt pour rejoindre Baja. Nous repassons au pied de Dunaujvaro, la colline est chapeautée de barres d’immeubles qui prennent le fleuve de haut. La navigation est sensiblement identique à la veille, rive gauche, de longues, de très longues, d’infinies peupleraies, rive droite des berges indéterminées qui déverse dans les flots la luxuriante végétation de la forêt alluviale. Aucun signe de présence humaine, nous sommes seuls sur l’immuable fleuve. Pardon là, se cache une sommaire construction, une vague maison de pêcheur, repérée par une barque éperdue.
A 1500 tours et 16 kilomètres/heure, le fleuve nous mène cahin-caha au terme de notre étape, Baja, la «Venise du Danube». Nous repèrons, sans difficulté, en bout des quais industriels, l’entrée du port, mais pour accéder aux pontons, il faut emprunter un canal circulaire de 3 km qui enserre une île consacrée aux loisirs. Dans ce chemin d’eau, silencieusement, nous passons en revue, l’ancienne flotte fluviale militaire, ses bateaux marqués de l’insigne rêve communiste sont abandonnés et par désespoir, tentés par les bas-fonds, plus loin un chantier naval répare 2 péniches usées, hissées sur le slipway. Dans la courbe, avant la plage où s’égaie la population, se trouve le charmant port de plaisance de la «venise hongroise», les pontons prennent appui sur un vaste escalier semi-circulaire, en haut duquel sont installés échoppes, bars, restaurants. Idéalement situés, nous vivons au cœur, au rythme d’une ville qui possède un petit air de villégiature.
 

 
Mardi 19 Août
Visite de Baja
Là haut, en face du port, derrière la grille en fer forgé, nous ne pouvons manquer, l’ancien marché kolkhozien, tout, à l’intérieur, respire la planification. Derrière de longues rangées de tables fixées au sol, les commerçants et producteurs étalent leurs produits ou leurs récoltes, qu’ils aient 30 gousses d’ail ou des tonnes de pastèques sous le regard avisé des acheteurs. Le marché est divisé en secteurs, le premier, le plus important, est consacré aux produits alimentaires, le second est réservé aux vêtements neufs et d’occasion, le dernier est pour la quincaillerie. Autour, quelques échoppes proposent à manger, à boire, et bien sûr des cigarettes. En déambulant, nous trouvons un petit producteur de fruits dont les produits répondent à notre envie, il est ravi de montrer le français qu’il a pu acquérir à l’école, il y a bien 30 ans de cela, rudimentaire mais compréhensible. En ce milieu de matinée, il n’y a pas foule, les gens sont chaleureux et l’ambiance bon enfant. Dans l’après-midi, nous parcourons la ville à bicyclette, nous sommes étonnés de sa superficie, nous essayons de visiter le musée consacré à la ville et au fleuve mais il est fermé. Un constat, à la convergence de nombreuses ramifications du Danube, implantée entre la Transdanubie et la plaine de la Tisza, la ville est tout entière tournée vers le fleuve. Hier, point de passage du grain et du vin, elle a compté jusqu’à 70 moulins à eau. Le mois dernier se tenait la monumentale fête de la soupe de poisson, la «halaszlé», une soupe cuite au chaudron, une fête qui accueille sur la place de l’Hôtel de ville, dite Place de la Ste Trinité, 20000 personnes y participent. Ce jour-là est également la fête des minorités, Baja est en effet une ville multiethnique où cohabitent harmonieusement serbes, croates, allemands, hongrois et tziganes.
 
 Vieille Drague appontée à Apatin
 

 
Mercredi 20 Août
Baja (H) - Apatin (Sr) (1401)
Après cette journée de repos, nous quittons Baja, nous sentons le halfmaster un peu triste, les 3 bateaux étaient devenus l’attraction du port, sa raison d’être. Nous voici à nouveau sur le Danube, il a pris 1 m cette nuit, une montée due aux fortes précipitations bavaroises. Paradoxalement nous ne gagnons rien en vitesse, par contre, nous slalomons entre les branches, troncs et bois. Ce jour est prévu pour être un « formality day » car nous quittons la Hongrie, donc l’espace européen et cela doit être enregistré. Notre première halte, obligatoire, est Mohacs, dernière ville Hongroise, lieu de la célèbre bataille de Mohacs, en 1526, où Louis II de Hongrie guerroya contre Soliman le Magnifique. Bréve guerre, brève vie car à 20 ans le jeune roi hongrois se noya en battant en retraite.
 
MOHACS - VILLE FRONTIERE
 
 

Mais où accoster, la douane n’a, évidemment, pas de ponton, l’unique ponton libre est «Vorboten» «Interdit». Nous nous rabattons sur l’embarcadère réservé aux paquebots mais là, un homme vient nous annoncer qu’il en est le gestionnaire, cela fera 12 €, à régler cash à son domicile et avant d’aller en douane. Oui, bien sûr, on acquiesce mais comme ma compréhension pour ce genre de racket n’est pas mon for, nous allons directement au poste de police. A voir les affiches d’antan, le bureau est nostalgique de la splendeur passé, 5 fonctionnaires regardent un match de basket, ce sont les JO. Le chef consent à se détacher de l’écran et vient remplir le formulaire-type, il va le photocopier sur un fax thermique en de multiples exemplaires, nous signons la liasse, il tamponne les feuilles une à une puis nous libère, nous abandonnons les supporters à leur match survolté. Nous poursuivons notre démarche par la police fluviale, nous les trouvons dans un bâtiment mitoyen, le lieu semble vide, mais ô surprise, à l’étage un fonctionnaire est de faction, seul, studieux. Mais sa connaissance informatique est récente, il met un bon quart d’heure à trouver le fichier idoine sur son ordinateur, le formulaire est identique à celui de la police des frontières, il l’imprime en deux exemplaires pour les remplir à la main, après signature et tampon, il nous demande d’aller nous enregistrer en douane, «No problem», cela tourne à un jeux de piste où, plus précisément, à un rallye administratif. Le bureau est situé en sortie de ville, dans un immeuble partiellement délabré. Aux douanes, nous sommes au niveau au-dessus, là, c’est le tennis qui domine, dans la pièce, les fonctionnaires sont assis chacun derrière leur bureau qui forment un U, et ils paraissent travailler entre les «sets». Manifestement, il y a un crescendo dans l’usage de l’outil informatique, nous franchissons un stade supplémentaire car l’agent en douane entre directement les informations sur l’ordinateur, lance l’impression, nous signons, il tamponne, c’est bon, tout est en règle pour quitter l’Union Européenne. Nous reprenons le fleuve, en omettant, bien sûr, de passer par la case «paiement du ponton».
« Formality day », vous disais-je. Vingt kilomètres plus loin il nous faut hisser le pavillon serbe et nous faire enregistrer à Bezdan (PK1425), une ville qui est, pour nous, fantôme. La rive est hostile, un seul point d’amarrage possible, une vieille barge repeinte à neuf. A peine appontés, un jeune quidam à nattes africaines, oreillette de téléphone clignotante et parlant un anglais impeccable, nous annonce, que le ponton n’est pas celui de la douane mais celui de son agence en douane, que ce ponton nous coûtera 10 €, que le capitaine est fort pris, que l’enregistrement près des services appropriés est compliqué, et que ses services, pardon ses émoluments, sont quasiment gratuits : 70 €. Ca tousse fort sur les bateaux, mais après conciliabule, la chaleur accablante nous contraint à accepter. Il conduit les deux vaillants capitaines à 3 ou 400 mètres, dans une construction décrépie des années 60, encore estampillée «Yougoslavia». Nous franchissons la double porte brisée et figée dans de vieux gravats, empruntons un couloir abandonné que le balai ne connaît plus depuis lurette, au bout se trouve une porte fermée, c’est la porte du capitaine. L’agent en douane veut visiblement mettre de la solennité à notre entrée, il se tient droit, se réajuste, frappe distinctement à la porte puis l’ouvre sans plus attendre pour nous introduire dans l’antre de l’autorité douanière. L’homme repose dans un fauteuil d’antan, en bois, il nous tourne le dos, le sous-main lui sert de sous-pied, une télé hors d’âge dégueule une mauvaise série américaine, affreusement doublée. La pièce est sommairement meublée, près de la porte, le lit métallique de permanence avec couverture au carré (une manie militaire), une chaise défoncée qui tient lieu de chevet au téléphone d’astreinte, un bureau de bois en attente de réforme et, trônant à côté, sur une desserte : un ordinateur « Dell » flambant neuf. Quelques secondes nous suffisent pour comprendre que l’heure est mal choisie. Nous arrivons au moment sensible où l’attention du chef suprême hésite entre l’écran TV et le sommeil, le cerveau n’avait pas envisagé une troisième voie, celle d’être dérangé. L’homme hésite, puis délivre le bureau de ses deux pieds, bascule en avant son corps avachi et pivote, le fauteuil, quant à lui, reste dans sa position normale, c’est-à-dire allongée, c’est ce que l’on appelle : la mémoire de l’objet. L’homme d’une cinquante d’année semble exténué, sa main plonge lentement dans le sous-main d’où elle sort une feuille vierge ; la tête figée sur la page blanche, il dessine méticuleusement un grand cercle puis joint ses mains au milieu de son œuvre, lève la tête et nous annonce, en mauvais allemand, que cela va être très compliqué, donc forcément très long. Notre intermédiaire s’entretient avec lui, en messe basse, une dizaine de secondes, puis nous informe que le capitaine va user de tous ses pouvoirs pour que cela aille vite. A sa demande, nous présentons papiers du bateau et passeports, curieusement notre crew-list ne l’intéresse pas… Il se met alors à déchiffrer signe par signe notre alphabet, puis renonce, change de bureau, de siège, et appuie sur le « On » de son « Dell ». Le temps s’est arrêté. Une voiture de police américaine hurle, l’ordinateur fait son scan, un coup de feu claque, une voiture fait des tonneaux puis explose, l’écran de travail apparaît, la recherche du dossier ad-hoc peut débuter, elle est longue et fastidieuse mais le capitaine est tenace, un tramway passe puis de nombreuses voitures de police, sirène hurlante arrivent, l’inspecteur déboule avec sa Chevrolet et discutent avec les policiers devant la voiture en feux, il finit par trouver le formulaire à remplir. Une à une, entre deux coups d’œil au feuilleton, les cases du formulaire se noircissent. De loin je remarque qu’il ne fait que recopier le passeport, l’ordre et le sens des lettres lui sont indifférents, notre état-civil en prend un coup. A sa demande, nous signons un texte en cyrillique, totalement incompréhensible puis nous demande d’aller attendre dans le bureau de l’agent. Celui-ci s’était dans l’intervalle tout bonnement installé dans le siège du capitaine, avait ouvert un tiroir, lui avait taxé une cigarette et fumait. A ce moment, une question m’oppresse, qui est maître des lieux. Qu’importe, nous nous plions à la demande du représentant légitime de l’Etat, nous le saluons et le laissons à sa série TV. Nous suivons l’agent, retraversons le couloir délabré, à l’autre extrémité, une porte flambant neuve ouvre sur un vaste et clair bureau, les murs sont tapissés d’un papier très clean et percés de vastes baies à double vitrage, le sol est un chic parquet flottant, le mobilier est très branché et chacun des 3 bureaux est équipé d’un ordinateur dernier cri. Le lieu comprend aussi canapés, table basse, climatiseur, machine à café design et fontaine à eau. Nous avons changé d’ère et nous attendons, enfoncés dans les canapés, un bon quart d’heure que notre agent réapparaisse avec nos papiers. Il est accompagné de deux sbires gradés, un douanier et un policier, ils veulent contrôler nos bateaux.
 
LE DOUANIER AVEC CODE BARRE
 
 
 
Si le jeune policier ne marque aucun zèle et préfère rester sur le pont arrière, le douanier, à qui, on ne cache rien, me demande d’ouvrir le compartiment moteur mais il a les pieds, il se ravise, ouvre la sacoche d’un ordinateur avant de repérer la boîte de crayons, il en extrait le plus clinquant, le met dans sa poche en lançant fièrement « Tankiou », je l’informe par gestes que celui-ci ne marche plus, il l’essaie en vain, s’en offusque mais remarque que le jeune policier suit son manège par le hublot, il quitte précipitamment le bateau sans plus de commentaire. C’est bon, tout est ok, nous pouvons entrer en Serbie… Que deviendront ces gardiens quand la Serbie fera partie de l’Europe ?
 
ÉGLISE D'APATIN
 
 

En milieu d’après-midi, nous découvrons, au loin, la superbe église à dômes d’Apatin, elle veille sur le Danube et marque l’entrée du port. La halte n’est pas celle décrite par nos prédécesseurs car c’est un port tout neuf qui s’offre à nous. Après notre amarrage et la sieste, nous allons faire un tour de la ville. Apatin, forte de 40 000 habitants, était jadis peuplée quasi exclusivement d’émigrés allemands. Un peu le pendant de Baja, la ville est au contact de la Croatie et de la Hongrie et tire de cette position un certain avantage économique en étant le principal port fluvial de la région. Là aussi, la coexistence des Serbes, Croates, Hongrois, Tziganes et autres minorités, rassure et donne lieu à de nombreuses festivités. Les maisons particulières, typiques de Voïvodine, que l'on peut voir ici, ne manquent pas de simplicité et de charme, elles portent curieusement une plaque émaillée avec numéro et nom de la rue. Apatin a connu un essor grâce à l’industrie : construction navale, cimenterie et vêtements, la ville est surtout renommée dans le pays pour sa fabrique de l’excellente bière blonde « Jelen Pivo » qui a pour symbole une tête de cerf, il faut dire que la région est riche en forêts et en gibier. En fin d’après-midi, alors que règne le silence, nous serons surpris d’entendre puis de voir un avion d’avant-guerre faire d’incessants allers-retours en rase-mottes pour épandre de l’anti-moustique, sans plus de précaution… Tous aux abris.
 
 
 
LE NOUVEAU PORT
 
 

Publié à 08:19, le 16/10/2008, Wien
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LE DANUBE - ( LOM - TOUTRAKAN - CONSTANTA )

Mardi 2 Septembre
Lom – Oriakhovo (679)
Le jour est là depuis quelques heures ; sans précipitation, nous levons le camp et reprenons le fil de l’eau. Nous laissons plusieurs barges de lignite, elles sont chargées à ras ; impressionnant. Elles arrivent d’Ukraine ou de Roumanie et iront alimenter les centrales périmées de leur mauvais combustible. Bonjour Kyoto. A main gauche nous sentons la rive s’effacer dans la végétation, nous longeons, sur plus de 20 km, une des nombreuses forêts alluviales du Danube, ces espaces impénétrables dotés d’un biotope exceptionnel. Les arbres, telle la mangrove, viennent puiser, de tout leur être, l’eau du fleuve et font barrage à toute exploration, pourtant on devine derrière des lagunes, des eaux endormies.
Nous passons devant le port de Kozloduy. Là est amarré le « Radetzky », un bateau-musée relatant la vie du poète révolutionnaire Christo Botev, héros bulgare, mort pour libérer la Bulgarie du joug ottoman. Né à Kalofer en 1848, fils de Botio Petkov, éminent écrivain et pédagogue et de Ivanka Dryankova à laquelle il dédia sa première oeuvre poétique, « A ma mère ». Vers 1867 il se rend en Roumanie où il poursuit ses études, travaille et fait la connaissance d'émigrés militants.
 
                                   
 
 
Il édite plusieurs journaux, dont Boudilnik (Le réveil), un journal satirique. Il écrit des poésies révolutionnaires, des récits, des feuilletons. En avril 1876 se prépare l'insurrection pour libérer le pays du joug étranger, laissant femme et enfant pour mener le combat, Christo Botev réunit un bataillon de 205 hommes avec lequel il s'empare sans violence du bateau autrichien « Radetzki » pour atteindre la rive bulgare du Danube. Après de rudes combats sur le Balkan, il est tué en juin 1876. Cette insurrection d'avril fut réprimée de façon sanglante par les Turcs ; environ 30 000 personnes périrent, dont  un grand nombre  de femmes et d'enfants ; de nombreux villages furent incendiés. Cependant, ces atrocités eurent le mérite d'éveiller la compassion des pays étrangers. La guerre russo-turque qui s'en est suivie a emmené à l'indépendance de la Bulgarie, le 3 mars 1878, officialisée par le traité de San Stefano.

Le peuple bulgare n'est pas dans le tombeau de son passé, mais dans le berceau de son avenir ...

Ce poème était-il prémonitoire ?

Là-bas dans le Balkan, il est toujours vivant.
Mais il gît et gémit, il est couvert de sang ;
Sa poitrine est percée d'une affreuse blessure.
Frappé dans sa jeunesse, il vit, notre héros.
Sur la terre asservie ! Le héros va mourir,
Il va aussi mourir... Mais tais-toi, ô mon cœur,
Car celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas, ne peut pas mourir ! Que sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature !
Que les poètes le célèbrent dans leurs chants !

(Traduit par Paul Eluard)

Après Kozloduy, les cartes sont muettes, elles ne mentionnent plus de ports ou de pontons. Nous avons bien noté des points pour ancrer en toute tranquillité, mais le Danube est au plus bas, ce qui rend notre plan caduc. Aucun lieu protégé ne peut nous accueillir, les sondeurs indiquent beaucoup de hauts-fonds et des bancs de sable sont apparus là où nous pensions mouiller. Faute de trouver un lieu idyllique, nous nous arrêterons à Oriakhovo, en Bulgarie, un port qui est aussi un point de transit pour le ferry qui fait la navette entre les deux rives, entre les deux pays. Un ponton identique à celui du matin a tout de suite attiré Romar1. Nous y débarquons. Pas âme qui vive dans cette zone portuaire aux effluves d’égout. Derrière, un bâtiment porte la mention « douane », le planton d’accueil qui regarde la télé m’indique d’un geste un escalier. En haut : un vaste bureau, 3  femmes en uniforme, elles sont assises sur leur bureau et me regardent, statufiées, elles tournent alors dans un parfait ballet, la tête vers un homme qui s’affaire dans un coin sur un clavier. Il ne semble pas s’être aperçu de ma présence, il doit être un peu bourru, pensé-je. Au bout d’une dizaine de secondes, j’entends « Que puis-je pour vous ? » dans un français impeccable. Tout va soudainement mieux. L’homme ne pouvant s’engager sur ma demande me prie de le suivre dans un bâtiment annexe, à l’évidence désaffecté, murs lézardés, portes défoncées, vitres brisées ; c’est là que réside la police des frontières, gardienne du ponton. Il frappe à l’unique porte encore entière, entre, tape du poing sur le comptoir pour sortir de leur torpeur estivale les deux fonctionnaires de service ; après moult échanges, ceux-ci nous accordent le droit de rester 24 h au ponton, mais nous devons présenter les papiers du bateau et la crew-list, on sent là une demande purement formelle pour ne pas dire existentielle. L’important est d’avoir droit au ponton.
Après la sieste, nous pouvons explorer la ville, il nous faut gravir une rue partiellement abandonnée pourvue de pavés déchaussés. En haut, notre objectif : retirer de la monnaie locale, des Levas (2 L pour 1 €), heureusement, en ces contrées, les automates sont nombreux. Nous visitons du regard ce centre ville qui n’en est pas un et allons nous rafraîchir à une terrasse qui domine magnifiquement le port et le Danube. « Exceptionnel » pour Koss. Le soir nous dînons à bord, la nuit est douce et la clarté nocturne invite à la rêverie.
 
 
 
Mercredi 3 Septembre
Oriakhovo – Somovit (PK 606)
Ce matin, nous sommes réveillés par le barrissement des premiers ferries qui rabotent de leur rampe d’accès le macadam, pour que puissent descendre les cohortes de semi remorques. Les deux terminaux sont gonflés de camions en attente. Comme les autres jours une légère brume matinale recouvre le Danube, il suffit d’attendre un peu qu’elle se dissipe pour larguer les amarres. Les pièges sont, sur cette partie du fleuve, assez nombreux. Le soleil rasant du matin, l’irisation de la surface, le niveau très bas du Danube, les balises manquantes, les points kilométriques disparus, les bancs de sable déplacés, rendent le positionnement et la navigation difficiles. En l’absence de repères, d’indices, subreptissement s’installe un malaise, une indicible interrogation, un voile sur l’horizon, nous faut il stopper et attendre un hypothétique convoi, parfois un scintillement, un miroitement, un trait de courant vous délivre une option, doucement vous vous engagez et ouvrez les flots, avec, parfois, cette sensation d’être le premier à l’emprunter, à ouvrir une nouvelle voie. L’après-midi avance et nous n’avons pas une folle envie d’aller nous placer sous le voile de fumée des usines chimiques de Turnu-Magurele. Faute de trouver un ponton adéquat à Somovit, nous ancrons en face, derrière l’île roumaine de Calnovat, le lieu est très bien, sauvage et protégé du vent et des remous. Avec 4 m de fond à 10 m du bord, le mouillage nous permet de mettre les annexes en ligne pour aller sur la rive. Comme par hasard, peu après notre arrivée, un véhicule de la police prend position sur la rive roumaine, il y reste deux heures, et à la tombée de la nuit, une petite mais puissante embarcation de la police des frontières arrive : contrôle des papiers. En discutant dans notre charabia international, nous apprenons que leur bateau a été financé à 50% par la Communauté européenne, diplomatiquement nous leur faisons comprendre que la CEE est généreuse, ils allègent la procédure. A la nuit tombée, une autre embarcation longe le bord avec moult épuisettes et filets, nous ne connaîtrons pas leur quête, mais une intense activité nocturne semble habiter le fleuve. Piratage, braconnage, passages clandestins ?
 
  LA CORVÉE D'EAU
 
 
Jeudi 4 Septembre
Ile de Calnavat en face de Somovit – Svistov (PK 554)
Nous levons l’ancre de bonne heure pour rejoindre Rousse, et, surprise, en sortant de notre havre, nous découvrons qu’un bateau de la police roumaine est stationné à 10 m de notre mouillage, derrière l’île. Sans tomber dans la parano, nous commençons à trouver que cela fait beaucoup…
Nous longeons quelques hauts coteaux de grès blanc creusés de cavernes troglodytiques. A Nikopol, les récits décrivent un secteur apocalyptique, il y a bien les cheminées fumantes du complexe chimique roumain de Turnu Magurele, mais ces cheminées ne sont pas plus belles ou plus malodorantes que celle du Rhône, du Rhin ou de la Ruhr… Par contre les squelettes rouillés des bâtiments en ruine fleurent bon le productivisme industriel. Nous parvenons à Svishtov (BG) en face de Zimnicéa (RO), un vieux remorqueur ukrainien quitte justement le ponton n° 2. Avec Koss, nous filons illico nous informer s’il est possible d’y rester la nuit, nous montons à un bureau décati qui s’avère être celui du capitaine du port. Arrivent, dans l’ordre, un douanier qui désire voir les passeports, un civil qui demande la crew-list. Le capitaine, qui ne veut pas paraître en reste, demande les papiers du bateau. S’ensuit un long échange avec la langue non officielle des signes, fous rires garantis. En fait, ils ne comprennent pas les nouvelles règles qu’exige l’Europe et qui leur réclament une plus grande vigilance aux frontières. Les formalités accomplies, le capitaine nous serre la main comme pour nous montrer son bonheur de nous voir là, il nous propose l’électricité et nous branche sur son bateau de service. Une bonne heure plus tard, un gradé arrive, essoufflé, à l’embarcadère, c’est le chef douanier, il sue la vieille école, celle qui n’a pas tout compris à la transition politique, il veut reprendre la procédure à zéro. S’installe une légère confusion : au mot « Europe » il comprend que ses fonctions et son pouvoir ne sont plus les mêmes, il tourne les talons et repart dans ses foyers avec sa mallette noire et sa chemise blanche ruisselante…
La ville de 30 000 habitants est implantée sur plusieurs collines, nous empruntons la passerelle pour monter dans le centre, traversons un théâtre antique récemment reconstitué, puis le rectorat, les jardins de la tour de l’horloge et arrivons au cœur d’une ville jeune et en pleine mutation. Les rues et les grandes places sont bordées de terrasses où les nombreuses serveuses qui semblent issues d’un casting racolent le client. A éviter : le « Guinness club »… Pour information, le oui bulgare se dit Da en tournant la tête comme pour dire « non ». Attention à ce casse-tête, il peut avoir des répercussions dans votre assiette et dans vos verres.
 
 
 
Vendredi 5 Septembre
Svistov -Roussé (496)
Notre étape est courte mais suffisante, tant il y a de pièges en cette période d’étiage. Peu après notre départ, nous abordons une zone délicate : absence de balise, cartes pas à jour, îles et bancs de sable déplacés. Dilemme : point de commerciaux pour nous guider, il faut choisir. Après une valse hésitation nous optons pour le bras rive gauche, le choix semble bon. Nous apprendrons le soir que le chenal est en fait sur l’autre rive. A l’approche de Roussé, sur la rive bulgare, règne une intense activité sur le fleuve, beaucoup de barges sont ancrées en son milieu, des pousseurs manoeuvrent, des ferries font la navette avec Giurgiu, l’industrieuse ville roumaine. Par chance, les cheminées réputées, là aussi, pour enfumer la vallée, ne crachent rien. Au PK 496, après le fanal, nous trouvons le vieux bassin qui abrite les 3 pontons jaunes du « Yacht-club de Ruse Elit ». Ils sont bien garnis, le «Rumbalotte » de Mike et Ulla est là, le « Tomavi » d’Elin et Palle aussi, s’y trouve également le « Lone » un kotter danois de Willie et Lone. Mais cette saturation ne désarme pas Boiko, le capitaine de la marina. Il saute de bateau en bateau, déplace, remue des barques et  nous fait une place. Romar1 se retrouve à couple avec Rumbalotte.
 
LE PALAIS DE JUSTICE DE RUSE 
 
 
 
RUSE
 
 
 
Samedi 6 Septembre
Nous décidons de prolonger notre séjour pour mieux cerner cette ville de 170 000 habitants. Le quartier du port, en l’absence de l’entretien le plus élémentaire, semble voué au désespoir et s’enfonce doucement dans la déprimante végétation des friches industrielles, mais au-dessus, Ruse (prononcer Roussé) bouge, bouillonne. Partout, par fines touches, la ville semble revenir de lointaines décennies et renaître de ses cendres par de multiples réhabilitations. Les façades ravalent l’ocre et les couleurs, les cariatides reprennent vie, les menuiseries rappellent la splendeur passée et retrouvée, les édifices retrouvent ainsi leur subtil équilibre. Ruse renforce lentement son identité, affirme un caractère oublié fort de nouveaux éclats. Les larges avenues, les grandes places possèdent cette symétrie contemporaine que ponctuent de superbes édifices aux styles Classique, Baroque, Renaissance, Gothique et Rococo, avec un hommage appuyé à l’architecture dite de Renaissance nationale dont le Palais de Justice est le plus bel exemple. Le centre-ville est constitué d’une très longue rue piétonne dans laquelle toutes les grandes multinationales ont trouvé vitrine, des boutiques dont la jeunesse est friande. On sent que les commerces à caractère oriental d’hier ont été confinés dans les arrière-cours, renvoyés dans les rues annexes ou refoulés en périphérie. Le vaste programme de restauration en cours est accompagné d’une rénovation de l’éclairage public, les demeures les plus représentatives prennent, la nuit, des éclats colorés vénitiens. Ruse surprend par son caractère multi ethnique, mélange de cultures bulgares et roumaines. Cette impression n’est pas seulement nôtre car elle était déjà celle de l’écrivain Elias Canetti, natif d’ici, qui a écrit: « Avec l’aide d’Isaac Babbel j’ai compris que Rousstchouk (Ruse) était la première fenêtre à travers laquelle je regardais toutes les races, j’écoutais toutes les langues, j’apprenais toutes les coutumes, j’ai connu toutes les nations qui ont réussi, à leur façon, à faire une bonne équipe dans ce micro cosmos. »
 
 
Dimanche 7 Septembre
Ruse (BG) – Toutrakan (BG)(433)
Adieu Boiko, adieu Ruse. Boiko, la moustache courte dissimulée dans un ancien rasage est mélancolique, la petite flottille, probablement la dernière de la saison quitte ses pontons jaunes, sous l’objectif nourri du maître des lieux, cela complètera son livre d’or et son web. Nous passons sous la tour de contrôle du port et dédaignons rive gauche Gurgiu et ses complexes chimiques, son port est calamiteux, souillé par les rejets. Nous passons sous le pont de l’Amitié, le plus long pont métallique d’Europe avec 2 224 m, il est curieusement à deux niveaux : dessous les trains, dessus la route. Le trafic est dense car c’est l’unique pont qui relie la Bulgarie à la Roumanie, c’est à dire le seul pont sur 500 km. Nouveaux slaloms entre les îles, nouvelles interrogations, aujourd’hui encore Romar1 ouvre une voie par un bras immobile qui s’avère praticable, mais qui n’est pas le chenal officiel.
 

 
C’est avec un Danube écrasé sous la canicule que nous arrivons à Toutrakan, nous amarrons nos bateaux au ponton de la police, sous la proue de Jayne. Jayne est un bon vieux commercial de 2000 T qui charge du tournesol au godet, à chaque béquée une envolée de poussière grise vient se déposer sur les bateaux, il faudra faire avec. Après les formalités, nous quittons les quais pour nous enfoncer dans l’écrasante chaleur de la ville. Nous traversons d’abord le vieux village de pêcheurs pour partie abandonné. Les maisons y sont petites et typiques, beaucoup sont en terre et tiennent de l’habitat vernaculaire ; à l’entrée haute du village, un large panneau indique qu’un Programme Européen de Réhabilitation est prévu. Nous continuons notre ascension malgré le mercure, nous parvenons à la grand-rue, la ville apparaît peu fortunée, un peu déshéritée même, mais à droite, surplombant le Danube, des bâtiments administratifs et une école ont été récemment restaurés, la petite plaque bleue cernée d’étoiles dorées collée au mur laisse penser que l’Europe y a, là aussi, mis du sien. La rue est déserte, un brin sévère, silencieuse, les immeubles y sont gris, noyés de lumière sans reflets, sans relief, seuls les guichets de banques étrangères (surtout allemandes) viennent apporter des touches de couleurs et un zest de profondeur. Nous progressons lentement, la ville est pentue, là haut sous quelques arbres, des vieux sont posés sur un banc, ils observent mais ne disent mot, ils se taisent fort. Nous dévalons une petite rue, mi-urbaine, mi-rurale, en pavés déchaussés ; un petit cheval piaffe sur ses 100 m2 ; à côté une basse-cour fait cause commune avec une maisonnette prise dans ses treilles. Nous croisons un ancien qui remonte à côté de son vélo, il s’arrête, il sourit de ses dernières dents, il est ravi et cherche notre nationalité, «Francheise» s’exclame-t-il. Il exulte, le fait de comprendre que nous sommes en bateau lui donne subitement une idée, il couche, sans plus, son vélo au milieu de la chaussée et nous demande de le suivre ; nous nous exécutons de bonne grâce, sa démarche boiteuse et chaotique est malgré tout rapide et nous peinons à le suivre, il dévale la rue puis entre dans une cour. Là se trouve le musée de la batellerie du Danube, il est fier de nous montrer quelques vieilles barques. Les portes du musée sont closes, qu’importe, il frappe aux portes, aux fenêtres, appelle, aucune réponse, il est, à vrai dire, 19 heure 30 et nous sommes dimanche. Avant de le saluer, nous comprenons qu’il a, sa vie durant, piloté des bateaux sur le Danube. Après cet intermède, nous reprenons notre retour au village de pêcheurs ; ayant soif, nous suivons une pancarte qui paraît indiquer, en cyrillique, un bar. Nous longeons une petite rue, aux maisons en pisé, qui débouche sur le Danube, là au bord, un restaurant s’est établi dans une de ces anciennes maisons. Les couleurs y sont chatoyantes, une fontaine apporte un peu de fraîcheur à la terrasse ombragée, le lieu dispose -une aubaine- du wireless (wifi), d’une carte en anglais et de plats régionaux, it’s perfect.
 

 
 


Lundi 8 Septembre
Toutrakan (BG) – Silistra (BG) (373)
Le chargement du tournesol a repris à la première heure et au lever les bateaux sont recouverts d’une fine pellicule grise, un délice, la flottille s’est faite marine de guerre…  Nous larguons les amarres pour Silistra. Pendant la descente, les équipages s’activent, les seaux plongent dans l’eau, la poussière colle, les brosses frottent les ponts, les carrés ; les chiffons dégraissent et lustrent. Le soleil est déjà au zénith quand nous abordons Silistra, notre dernière étape bulgare. La ville est située dans la corne Nord-Est du pays, d’où la frontière repart dans la plaine Sud-Est vers la Mer Noire. Appontés et en règle avec les autorités, nous laissons les bateaux, quittons le bruit du port. La rue qui mène au centre-ville ne présente aucun attrait : négligée, déshéritée, elle est bordée d’immeubles et d’arbres poussiéreux, elle débouche sur un boulevard qui, cela rassure, donne des signes de civilisation, la circulation y est plus dense, un bâtiment des années 30 est dépositaire des pièces archéologiques de la cité, c’est le Musée d’Archéologie. La ville ne possède pas de monuments notoires, de style bien affirmé. Comme dans beaucoup de villes danubiennes, les occupations successives ont créé un patchwork architectural où se mêlent néo-classique, baroque, communiste, sécession… un cocktail qui leur donne un charme particulier.
 
 
 
Silistra, 40 000 habitants, fut fondée au 1er siècle sous le règne de l’Empereur Trajan, la cité romaine était une place forte importante comme l’attestent les nombreux vestiges que les campagnes de fouilles ont exhumés. Le grand parc ombragé situé le long du Danube intègre une des pièces maîtresses, la base de la première enceinte et de la première église de la ville. Aujourd’hui, c’est jour de marché mais aussi jour de fête, les marchands s’étalent sur les places du centre, le marché aux légumes est, quant à lui, concentré dans un espace confiné, probablement, l’ancien marché kolkhozien. Sur une scène à l’écart, des musiciens déballent et testent leurs premières notes en inondant le marché de rythmes électroniques agressifs. Sur la promenade, en front de Danube, est implanté un hôtel grand et chic, il possède un port que ses restaurants haut de gamme surplombent. En soirée, les bords du fleuve sont pris d’assaut par les Bulgares, ils y viennent en famille, pique-niquer, se promener, discuter, jouer… Au loin le concert bat son plein et des notes en fin de vie viennent finir leur course sur l’eau.
 
LE PONTON 
 
 
 
Mardi 9 Septembre
Silistra (BG) – Cernavoda (RO) (299)
Silistra est notre dernière ville bulgare, nous rentrons en Roumanie. Le niveau du Danube a encore baissé, la vigilance s’impose, tant le bras pour lequel nous avons opté s’avère délicat quant à l’étiage disponible. Romar1 n’a nullement envie de faire connaissance avec le fond car s’échouer en pareil endroit, c’est à coup sûr rester bloqués des jours, voire des semaines, aucun bateau ne se risquant à venir nous remorquer. On apprend qu’en période de basses eaux, ce bras n’est plus emprunté par les commerciaux, cela met un peu plus de pression. La prudence nous fait avancer lentement, mais c’est aussi pour mieux goûter aux multiples paysages qui se suivent. Là, posé sur un petit banc de sable, un aigle du Danube digère tranquillement, au milieu d’une colonie de cormorans aux ailes déployées. Stoïques, ils sèchent ; plus loin une cohorte de chevaux semi-sauvages galope sur la grève ; ici un troupeau étiré de vaches étriquées s’abreuve, sur la rive escarpée ; une truie entourée de porcelets et de marcassins fouillent et labourent la terre sablonneuse en quête de racines… Nous longeons un petit village fluvial avec son quai en pierre qui plonge sèchement dans le néant, le fleuve l’a snobé, l’eau passe sur l’autre rive.
Etape à Cernavoda ; nous nous installons au ponton de la police pour exécuter les nombreuses formalités qu’exige l’entrée du canal. Nous montons une première fois aux bureaux, mais tous sont fermés, il nous faut revenir à 16 h. Cette fois c’est la bonne, visite de la police qui nous demande plusieurs crew-list ; ils font dans le zèle et après un nombre inimaginable de formulaires, nous libèrent. Nous devons maintenant voir le capitaine du port, de l’autre coté de la cloison de verre ; mais pour l’atteindre, nous devons faire le tour du bâtiment, il fait très chaud, le capitaine galonné a la chemise blanche largement ouverte. Il nous fait entrer dans son bureau, sa table de travail est recouverte d’une page de journal sur laquelle fume une gamelle émaillée de soupe et une boîte de fromage en parts. Qu’importe s’il ne parle ni français ni anglais, le capitaine est ravi de nous voir et est prêt à nous montrer son sens de l’hospitalité et l’étendue de son pouvoir, pour l’écluse du canal : « no problem ». Il prend sa VHF, donne visiblement des ordres et raccroche. A 7 h demain, nous devrons suivre le premier convoi ; nous le quittons rassurés. A 18 h la « Jayne » se présente, nous acceptons de quitter le ponton pour passer la nuit amarrée à Jayne.
Le soir, un agent du port nous propose de nous emmener en ville. Mais à notre surprise, c’est payant et le prix supérieur au taxi, qu’importe… Nous nous restaurons avant de redescendre au port avec un taxi officiel, un jeune qui a bourlingué à Londres, Paris, et ravi de parler anglais.
 
 
 
Mercredi 10 Septembre
Cernavoda (PK65) – Constanta (PK 0)
A 6 h 15, les 2000 CV de Jayne nous réveillent brutalement et en une minute nous sommes sur le pont : Jayne est déjà en marche et nous emporte avec son chargement de tournesol, nous nous désaccouplons juste à l’entrée du canal et la suivons lentement, nous longeons la centrale nucléaire coincée entre la ville et le canal et bandonnons cette ville 7 fois millénaires, oui Cernadova a été un grand centre à la fin du néolithique,  les fouilles archéologiques ont mis en lumière un savoir faire tout à fait extraordinaire.
 
                 
SCULPTURES DU NEOLITHIQUE (7 à 9000 ans)
 
La VHF s’emballe, l’ «eclusa operator» donne des consignes dont nous ignorons le sens. Au bout de quelques minutes où l’appareil crachote « Roumarou », nous comprenons qu’il nous autorise à entrer en fond d’écluse derrière Jayne et un pousseur de 4 barges. S’ensuit un étrange ballet de bouteilles lestées suspendues à un fil pour passer les papiers des bateaux et les passeports aux contrôleurs. La bassinée n’est que de quelques mètres mais longues sont les formalités. A l’ouverture nous nous engageons dans le canal Danube - Mer Noire, une dernière ligne droite de 65 km. Monotone, ennuyeux est notre paysage de la Dobrogea, nous glissons lentement, encadrés par deux rives en béton, l’une comprend un chemin de terre en appui sur une entaille rocheuse, l’autre, une ligne de chemin de fer en cours d’électrification derrière laquelle une vague steppe est balayée par les vents d’orient. Dans un contrefort du massif de la Dobrogéa, deux œuvres patriotiques inscrivent l’épopée du canal, tout d’abord une fresque géante du plus pur style communiste glorifie les ouvriers et militaires qui défilent pioche et fusil à l’épaule, elle est encadrée de deux médaillons aujourd’hui expurgés de leur contenu, on pense bien sûr aux portraits de Eléna et Nicolae Ceaucescu. Plus loin, la seconde oeuvre est une érection, une monumentale sculpture en béton et acier, pâle imitation de la victoire de Samothrace. Mégalomaniaque...
 
 
Sculpture voulue par Ceaucescu (XXéme siècle) 
 
 
Fresque à la gloire des travailleurs et de l'armée (XXéme S)
 
 
Le canal est le dernier maillon de la liaison Rotterdam-Mer Noire. Il raccourcit de 400 km l’accès à la Mer, le trafic y est cependant léger car en 6 heures de navigation, nous ne croisons que 3 bateaux. Parfois, dans des champs semi désertiques, des familles fouinent, grattent et glanent des restants de récoltes, ils enfournent leur maigre butin dans des sacs qu’ils chargent ensuite sur de petites charrettes tirées par un cheval rabougri. Ce parcours, mais heureusement pour nous, ne jouit pas d’une bonne réputation, mais nous n’aurons pas maille à partir avec les « abeilles », ces barques qui viennent racketter les bateaux de commerce et accessoirement les plaisanciers. Ces deux dernières années, une cinquantaine d’actes de piratage ont été signalés sur le Danube et le canal, les malfrats cherchent de l’argent bien sûr mais prennent tout ce qui peut leur rapporter quelques sous, prélèvent sur les chargements commerciaux : céréales, ferrailles, etc.

LE CANAL DE CERNAVODA
Les travaux pour son creusement ont commencé en 1859 avant même ceux de Suez. Si ce dernier a été terminé en 10 ans, les travaux roumains ont été abandonnés. L’état les a repris après la deuxième guerre mondiale, en 1949, dans un immense chantier qui utilisait l'armée et les opposants  politiques au régime. Abandonné de nouveau, ce projet a redémarré en 1975 et le canal est enfin inauguré en 1984 par le couple Ceaucescu. Il part du port de Cernavoda sur le Danube et finit à Agigea, au sud du port industriel de Constanta, il traverse la région de Dobrogea d'Ouest en Est. Les premiers goélands et l’iode nous signifient que nous approchons de la mer et de la dernière écluse. A peine accosté, le comptable de service vient encaisser le montant du péage, (100 €, en cash, bien sûr). Après, il faut attendre le bon vouloir de l’opérateur, l’attente sera de 3 heures avant d’écluser. L’entrée dans le sas est délicate car un « rideau » sous-marin d’eau douce qui empêche l’eau saumâtre de remonter dans le canal crée un très important remous.
Nous voici maintenant au cœur du port de Constanta : une forêt de grues, de portiques ; des navires entrent et sortent en permanence ; de nombreux bassins ; où aller ? Nous avons une carte de l’an dernier mais le port et les bassins ont été remaniés, nous explorons plusieurs darses au sud du port mais les porte-containers qui chargent et déchargent leurs boîtes à un rythme effréné et dans un bruit assourdissant ne nous attirent pas vraiment.
 

 
La nuit arrive et il faut se décider, nous nous rabattons sur un quai à l’écart de tout, mais là, nous y serons tranquilles pour la nuit et protégés du vent. Seuls dans ce no man’s land ? Non, un Rom muni d’un morceau de ferraille grattouille la terre pour en extraire des bouts de métaux qu’il enfourne dans des sacs ; à 200 m, un homme vit dans un cabanon de 10 m2, il garde un morceau de désert… transformé en décharge.

Jeudi 11 Septembre
Les bateaux du port et de la police ne semblent pas nous avoir remarqués, nous quittons l’immense labyrinthe pour prendre la mer et rejoindre Port-Tomis, le quartier de plaisance de Constanta situé à 5 miles au nord. Au bout du môle, nous débouchons sur la Mer Noire, elle nous offre une forte houle croisée qui s’avère particulièrement  inconfortable, le bateau roule beaucoup, nous ne sommes qu’à 1 mile de la côte. Au large,  des tankers, cargos et autres porte-containers attendent leur tour.
 
 
 
Nous croisons la pointe de la petite presqu’île où trône le casino décati de Constanta, derrière se trouve la marina. Dans l’entrée du chenal, entre la jetée et un épi en béton, trois agents à bord d’un bateau de police nous obligent à stopper net. Les conditions dans la houle ne sont pas idéales pour nous contrôler, nous manifestons notre réprobation, ils nous autorisent à entrer dans le port. A peine sommes nous amarrés que deux d’entre eux arrivent, montent à bord pour effectuer les formalités, papiers, tampons, tutti quanti… c’est vrai, il y avait urgence…
Quoique informé depuis plusieurs jours de nos intentions d’hiverner ici, le capitaine du port nous annonce que nous ne pourrons rester car le port engage de vastes travaux pour devenir une grande « marina ». Le lendemain, après quelques échanges téléphoniques, le capitaine du port d’Eforié-Nord est prêt à recevoir les bateaux, mais c’est sans compter sur la mer qui s’est levée et dont les  fortes vagues nous ferment maintenant la route. La météo n’inspire guère d’optimisme, il faut attendre, attendre une fenêtre. C’est l’équinoxe et la tempête est là, le vent est passé à plus de 20 nœuds. En Mer Noire, où la mer est particulièrement cassante, cela veut dire quelque chose. Deux nuits de suite, nous veillons aux amarres, des gardiens du port font régulièrement le tour des bateaux et interviennent dès que l’un d’eux tente de prendre trop de liberté. Les nuits sont longues, les bateaux bougent beaucoup, ils souffrent.

CONSTANTA

Nous profitons de cette attente pour visiter la 2éme ville roumaine, également deuxième port d’Europe par son potentiel. Commençons par son histoire que nous ne pouvons passer sous silence tant elle est riche et marque la ville. Colonie grecque (dénommée Tomis) au VIe siècle av. J.-C., Emporium romain puis Comptoir génois, la ville a connu, après une longue éclipse, un renouveau de son activité maritime. Après la guerre d'indépendance contre les turcs à la fin du XIXe siècle, Constanta est rattachée à la Roumanie et devient le principal port du pays. La partie ancienne et touristique de la ville est concentrée sur une presqu’île dont le centre est la place Ovidius, coeur de cette péninsule.
 
 
 
Constanta a son histoire à fleur de terre et le nombre de chantiers de fouilles et de pièces monumentales exhumées est impressionnant. Est-ce par souci de conservation, mais de nombreux jardins publics ont été créés sur des sites archéologiques. Passée cette surprise, il faut convenir que la cité d’Ovide nous interpelle :
Que dire d’un pays, d’une ville, où tout bâtiment en construction est une ruine potentielle. Question : cet immeuble est-il en construction ou en déconstruction ? La Roumanie est un pays où lancer un chantier ne nécessite pas que le budget soit bouclé ; qu’importe, c’est souvent le montant de la subvention européenne qui déterminera la hauteur et le degré d’achèvement de l’ouvrage.
Que dire d’un pays où la méthode de construction est de ne rien finir ou de faire n’importe quoi... Des bâtiments de 5, 10 ou 15 ans sont toujours en chantier, la normalité n'est pas dans le niveau ou le fil à plomb, mais dans l'oblique (le bancal), une méthode très en vogue dans le BTP. Ne parlons pas du béton, pourquoi mettre 400 kg/M3 alors qu’avec 200 le béton durcit. Pourquoi mettre deux couches de peinture, une seule suffit, ce qui permet de doubler la surface. Ne parlons pas des matériaux de construction, nous touchons là le summum : il n’est pas rare de voir des murs en béton cellulaire mélangé à des briques et des parpaings, murs hétéroclites. Quant aux climatiseurs, tous les appartements, tous les commerces possèdent leur excroissance, posée en dépit du bon sens, les climatiseurs font maintenant figures de façade. Dans l’architecture comme dans bien d’autres domaines, la Roumanie apparaît comme un pays libre de  droit ou plus exactement exonéré du droit.
Que dire de cette population marquée au fer des années Ceaucescu, une population méfiante, triste, résignée, une population malade de son passé, paranoïaque mais qui lutte pour sa survie. Le salaire moyen n’est que de 420 €, c’est à dire le salaire d’un enseignant du supérieur ou d’un médecin, d’où ces boulots annexes pour vivre un peu mieux.
Que dire d’un peuple qui vit dans les immondices. Le plastique est omniprésent dans les paysages tant urbains que ruraux, les bouteilles sont partout, les plages en sont recouvertes, les rues en sont jonchées et les fossés encombrés... Il y a manifestement carence dans la répurgation, la propreté la plus élémentaire est souvent inconnue et l'hygiène laisse dans certains quartiers à désirer.
Que dire d’un pays où tout n’est que corruption. Admettons que la situation passée du pays obligeait le système D, il permettait de survivre, mais comment admettre aujourd’hui, que 50% de l’économie soit encore souterraine (l‘économie grise) (données CEE). Le constat est navrant, du citoyen lambda au sommet de l’Etat, tous fonctionnent au bakchich (pour preuve, ces 2 faits récents relatés dans la presse, qui en dit long sur le malaise roumain : pour devenir Juge, avec 200 000 €, vous achetez l’examen ; 300 000 € est le prix d’achat des voix pour devenir député).
Que dire d’une ville où les chiens ont plus de droits que certaines communautés humaines ? La Roumanie c’est le pays des chiens. En grand nombre, ils divaguent, faméliques, ils attendent, seuls ou en meute, près des échoppes, ce petit bout de pitance que le consommateur daigne leur consentir. Cette prolifération remonte aux "plans de systématisation rurale" de 1970 et 1988. Le but officiel du « Conducator » était de récupérer des terres arables. Environ 8 000 des 13 000 villages roumains devaient disparaître et les paysans être relogés dans 558 centres agro-industriels pour ainsi constituer le « peuple unique ouvrier ». Ceaucescu a ainsi fait construire d’immenses collectifs aux appartements modernes, interdits aux chiens. La population rurale, plutôt que de s’en séparer, les a laissés et nourris au pied des immeubles. Abandonnés, en bande, ils ont eu tôt fait de se reproduire et sont devenus un véritable fléau. 400 000 chiens ont été recensés à Bucarest, les campagnes de stérilisation n’arrivent pas à endiguer l’explosion, certains ont bien pensé à une éradication de masse, mais notre BB nationale s’est fait forte d’aller les en empêcher. Le problème est repris de manière récurrente dans les dernières campagnes électorales, mais rien n’y fait.
Que dire d'un pays où le communisme est encore prégnant, il y a des gardiens partout, ils gardent on ne sait quoi, le savent-ils eux-mêmes, un bout de route, un bâti en ruine, un tronçon de trottoir, un espace jeux d'enfants situé dans une zone post-industrielle. Certains y mènent leur petite affaire : 20 M2 de terrain vague se transforment vite en parking privé, gardé, et, bien sûr, payant...Oui, ici tout est à faire (et affaire). Se promener dans la ville n’est pas chose aisée, les trottoirs sont souvent défoncés et encombrés de véhicules. L’automobile, la Dacia, bien sûr, est reine, circuler en vélo relève de l’exploit, ou plus exactement, de l’inconscience. Les bus y sont faciles et passent tous par la gare, point de convergence des modes de transport, lieu de concentration de toutes les misères, centre névralgique de toutes les névroses, lieu de regroupement des minorités en quête de pièces, Tziganes en tête. La gare est un véritable no man’s land, un chantier pour l’éternité.
Que dire encore de cette impossible cohabitation entre les Roms et les Roumains, regroupés autour des noeuds de communication, la communauté rom semble figée dans ses traditions séculaires, la mendicité est son job et tous les moyens sont bons, tel pincer son bébé pour le faire pleurer ou exhiber une infirme pour inspirer pitié... ils harcèlent pour quelques pièces. A décharge, ils se font chasser systématiquement et parfois sauvagement de certains quartiers où ils n'ont pas droit de cité... Mais là, un chapitre n’y suffirait pas tant la problématique est complexe.
Que dire de la renaissance du fait religieux, le culte effréné voué au Conducator ayant pris fin, les églises, sectes en tout genre fleurissent dans ce pays, en jachère culturelle. N’ayant plus de repères politiques, sociaux et économiques, la population trouve soutien dans le fait religieux, il est étonnant de voir les passagers d’un bus, jeunes et vieux confondus, se signer 3 fois lorsqu’ils passent devant une église, devant leur refuge…
Bien que la police soit d’une extraordinaire discrétion, là aussi, finie l’omnipotente Securate, pas de sirène agressive, pas de Rambos municipaux, la ville paraît calme et sûre. Pour toute présence policière, il y a bien ces agents qui circulent seuls dans leur récente voiture de police. Leur rôle : veiller à la fluidité de la circulation, un véhicule mal stationné, c’est, immanquablement, un discret mais reconnaissable coup d’avertisseur, suivi d’une exhortation par haut-parleur, avec marque, numéro, couleur de votre automobile. Surprise, la population se retourne et vise le fautif. Etonnement, quelques secondes suffisent pour que l’indélicat dégage, honteux, son véhicule. Ça marche… Autre détail, les feux sont tous équipés d’un décompteur, aussi que vous soyez piéton ou automobiliste, vous connaissez le temps imparti avant le changement de couleur. Très efficace… et respecté. C’est bien la seule règle du code de la route qui le soit, la circulation y est spéciale, le marquage des voies au sol n’est que pure forme car tout est permis même celui d’emprunter la voie du tramway.

J'avoue ne pas comprendre ce pays... un pays dont le contraste m'interpelle, me dérange, un pays difficile à vivre, qui, manifestement, n'a pas beaucoup de savoir faire et qui manque cruellement de savoir vivre...
 
               LE CASINO                                                        LE MUSÉE D'HISTOIRE
 
Le soleil est toujours présent mais la mer est démontée, impossible. Sur les quais, dès l’aube, des pêcheurs équipés de cannes rudimentaires viennent pêcher on ne sait quoi, ils appâtent avec des restes alimentaires, ils passent là des journées entières pour ne rien prendre, ce sont des pêcheurs de petits riens. Nous attendons ainsi une semaine que la mer s’apaise. C’est bon, demain le calme s’installe pour 48 heures, il est hors de question de louper la fenêtre.  Il nous faut informer la police, mais c’est trop tôt, les agents ne veulent être informés qu’une heure avant le départ. Il nous faut payer le port. Surprise, le prix n’est plus du tout celui initialement annoncé, le tarif a pris 300 % d’augmentation en une semaine, nous sommes passés au tarif d‘une super marina, chantier, cloaque et rats en sus… On refait les calculs… Et pour cause, pour une fois, le capitaine parle Lei, monnaie locale, nous parlons Euro, soit 3,5 de coefficient, autant dire que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde, c’est un tarif digne de la côte d’Azur…
 


Vendredi 19 septembre
Port Tomis à Eforié (RO)
Nous quittons Port Tomis, les policiers, qui, décidément, n’ont rien compris, actionnent les gyrophares de leur bateau et nous font de grands signes, ils veulent connaître notre destination, nous leur répétons pour la énième fois « Eforié », ils acquiescent. CO2 ouvre la marche, Romar1 suit à distance et Rumbalotte ferme le ban, mais il va directement sur Mamïa pour filer sur Istanbul où une place de marina lui est réservée. La mer est relativement calme, la houle est légère, nous piquons au large pour nous soustraire de l’influence de la côte. Nous repassons devant la longue, très longue digue constituée d’un nombre gigantesque de tétrapodes en béton, qui protège le port industriel. Nous passons les balises du chenal en évitant les nombreux navires qui entrent et sortent, dans la baie, nous croisons le « Mircéa » un trois mâts école de la marine militaire roumaine. Nous piquons maintenant à l’Est pour rejoindre la marina d’Eforié, la passe se trouve au sud, la marina n’est pas très grande mais présente l’avantage d’être très récente et dotée d’une infrastructure suffisante. Nous retrouvons là nos amis danois du voilier « Tomavi » et du kotter « Lone », ils nous attendent pour sortir les bateaux de l’eau. Dans l’après-midi, comme prévu, la grue de 40 tonnes arrive, les bateaux sont tour à tour extraits de leur élément naturel pour être mis au sec, calés et nettoyés avant l’hivernage.


EN GUISE DE CONCLUSION


Le Danube est l’un des berceaux des civilisations européennes et ses rives sont les pages de ce grand livre d’Histoire. Histoire veut dire frontières, et donc invasions, conflits, discordes, alliances, échanges entre nations dont le fleuve porte les traces et les stigmates.

Descendre le Danube en bateau est le rêve de beaucoup. Descendre le Danube n’est en rien un voyage d’agrément car le Danube n’est pas le long fleuve romantique mis en musique par des artistes. Naviguer sur le Danube, c’est accepter ses exigences frontalières, ses humeurs d’étiage, ses contingences de mouillage et de navigation. Ce grand fleuve est à vivre, à sentir, à comprendre. C’est une expédition.

Bien sûr si on s’extrait de ces contraintes et que l’on navigue sur un de ces grands paquebots hauts sur l’eau, on le voit sous un angle romantique, lyrique mais ô combien superficiel. Le point sensible, s’il en fallait un, est sans conteste l’absence d’infrastructures d’accueil pour la navigation de plaisance.

S’il fallait résumer cette aventure, je pourrais la qualifier en 4 phrases :

Un voyage riche d’Histoire, de monuments, de cultures…
Un périple de contrastes dans les paysages, les villes et les économies…
Une expédition pleine de frustrations par cette impossibilité de vous arrêter où bon vous semble…
Une exploration éprouvante, car la navigation est psychologiquement dure, stressante et parfois sportive.

Le Danube est un grand fleuve, il inspire puissance mais sagesse, il distille l’humilité et la simplicité, il est parfois majestueux mais jamais prétentieux, il est naturel. En cela, il force le respect.

Puissent les hommes arrêter de l’abîmer

Publié à 08:44, le 14/10/2008, Constanta
Mots clefs : cernavodaVinimaciumRomar1danubeFleuvecanal

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Annexe 1 . Les Fleuves frontaliers

Fleuve frontalier

 

Au-delàdes mers, la terre. Assez rapidement, l’homme a voulu marquer son territoire,et à l’évidence, les limites naturelles ont été déterminantes dans l’assemblagedes territoires, le découpage des pays, et pour cause elles étaient intangibles,sauf à déplacer les montagnes et à assécher les fleuves. Quand ces territoiresse sont fait nation, ces limites sont devenues des frontières à surveiller.

 

Partantdu constat, qu’une barrière c’est une limite spatiale, cela diminueautomatiquement les échanges, les flux des personnes et des biens, les pays,que ce soit pour des raisons politiques, des tensions diplomatiques, desembargos économiques ou des risques sanitaires, ont joué avec, en les ouvrant,en les fermant ou en les filtrant.

 

Ces effets sont particulièrement criants le long du Danube quiest frontalier sur les 3/4 de son cours avec 12 pays traversés et longés. Aucours de son histoire, il a été soumis à tous les aléas frontaliers, ainsi,pendant plusieurs siècles, dans l’antiquité, il a servi, de frontière Nord/Sudentre les Barbares et l’Empire romain, au cours du dernier millénaire, defrontière Est/Ouest sous l’empire ottoman puis sous l’Europe des blocs.

 

Le Danube, contrairement à d’autres fleuves, a été un point deconfrontation de nombreux peuples, engendrant des flux et des refluxdémographiques. A coup d’incessantes immigrations, les régions balkaniques,constituées d’une multitude d’identités, sont devenues particulièrementhétérogènes et donc difficiles à délimiter, les conflits de ces dernièresdécennies en sont la preuve la plus tragique. Espérons que l’Europe ne soit pascontrainte d’appliquer le principe des traités de Wesphalie «cujus region ejusreligio», cela sonnerait alors pour le monde, une nouvelle régression.

 

Paradoxalement, aujourd’hui, s’il est dans sa longueur, un axede relation et d’échange grâce à l’importance de sa voie d’eau, il est aussi unaxe de séparation, dans sa largeur, avec, d’une rive à l’autre, d’importantesdifférences politiques, culturelles et linguistiques. N’oublions pas que le mot : rival vient du latin rivalis, qui signifie :habitants des rives opposées d'un même fleuve ?

 

Commeles fleuves frontaliers européens, le Danube avait, souvent, pour premièrefonction, une fonction militaire, il était une ligne de défense, un rempartcontre l’envahisseur. Rapidement, il en a acquis une autre, économiquecelle-là, qui a favorisé l’installation, sur ses berges, des communautéshumaines, des villes puis des industries. Malheureusement, le beau Danube estégalement synonyme de pollutions, comment admettre que Bucarest (2 millionsd’habitants) ne dispose pas de station d’épuration, comment admettre querégulièrement se produisent des accidents industriels, comment admettre que desorganismes internationaux participent à ces exactions en bombardant sousl’égide de l’Otan des raffineries serbes, comment admettre que les multinationales de l’agro alimentaires déversent leurs stocks chimiques au prétexted’augmenter la productivité. Comme les nuages, les pollutions des rivières sejouent des frontières, elles les dépassent.

 

Et si nous, aussi, essayons de dépasser ce concept de frontières, de lignesisobares de la politique, il conviendrait de s’interroger sur le rôle desnations, peut-être dépassé. Pour preuve, le Danube est un corridor fluvialinternational qui relie l’Orient à l’Occident. 
Publié à 08:00, le 2/10/2008,
Mots clefs : danubeFleuvefrontieres

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