Une Transeuropéenne

De Kiato à Corfou (Grèce)

Kiato - 8 Avril 2010

Nous sortons de notre hibernation et arrivons à Kiato. Les doux rayons du soleil d'Avril sont rafraîchis par le vent d'Est qui balaie les demeures enneigées d'Apollon. Au sommet du Mont Parnasse, là où les neuf muses Calliope, Clio, Érato, Euterpe, Melpomène, Polymnie, Terpsichore, Thalie et Uranie vivent en communauté céleste.

 

Epidaure 

Au pied, au niveau zéro des mers, Kiato baigne dans sa moelleuse léthargie hivernale. La relative rudesse de l'hiver est quand même parvenue à geler les travaux d'aménagement urbain entrepris l'année passée. Ils n'ont absolument pas avancé d'un pouce, les trottoirs sont toujours aussi chaotiques, tranchés, troués, encombrés de poubelles, voitures, déchets, panneaux de signalisation et publicités pléthoriques, présentoirs détournés, arbustes incongrus. Se promener à pied sans avoir à marcher sur la chaussée est ici chose impossible. Quant à la grande voie piétonne, elle  est toujours en construction et son revêtement relève plus d'un hall d'exposition de matériaux dépareillés que d'un agencement savamment étudié, c'est une mosaïque sauvage aux formes hétéroclites pompeuses faussement géométriques, des motifs qui manquent sérieusement de cohérence et d'humilité.

Il nous faut nous réimprégner du mode de vie grec, horaires des magasins décalés pour ne pas dire aléatoires, seules sont rythmées les allées et venues des pêcheurs qui, matin et soir, vont poser et retirer leurs filets, des gestes intemporels qui semblent figés dans l'éternité. Cela suffit pour leur petit bonheur, quelques cagettes de poissons sans valeurs vendus directement au quai. Par contre sur le môle les pêcheurs à la ligne tournent 24/24 pour extraire de la mer les rares poissons dépressifs.

Pour satisfaire les contingences matérielles, nous louons pour quelques jours un véhicule, aller retour au Pirée pour remplacer notre système WC chez Alex Marine, un accastilleur d'origine turc, cérémonie du thé, tuttiquanti...  Nous en profitons pour parcourir le Pélopenèse, Mycène, Epidaure, Nafti, orangeraies.

Bien que l'état des routes laisse souvent à désirer, la Grèce s'est tissée progressivement un réseau routier qu'elle consolide. Dans un pays au relief accidenté, toutes réalisations de voies nouvelles exigent d'incommensurables travaux, tunnels, ouvrages d'art. Seule Athénes s'est dotée grâce aux JO d'un véritable réseau, mais il est archi saturé, une autoroute vient de s'ouvrir sur l'axe Thessalonique-Igometnissa, deux autres sont en cours de construction, une vers le Nord du Pelopenése, Patras, l'autre à l'Est vers Thessalonique. Les routes grecques sont les plus dangereuses d'Europe, à cela plusieurs raisons. Un style : purement méditerranéen la vitesse, le doublement sans visibilité, au plus lent de se ranger. Un mode de transport relativement récent : l'automobile ne s'est massivement implantée que depuis les années 80. Des écarts de moyens, sur la même route, vous croiserez ânes bâtés, mules attelées, puissants 4x4, véhicules en fin de vie et motos de course ou scooter à l'agonie. Le code de la route n'est qu'indicatif, feux, stop sont des avis de décès comme les offertoires qui jalonnent les routes et comptent les morts, eux seuls sont entretenus, le Saint Antoine planté dans le tableau de bord est plus un saint des causes perdues qu'un saint protecteur. Des modalités non respectées, les permis, assurances ne sont guère prisés. L'état des rues et des routes sont à la hauteur des finances de l'Etat , les panneaux publicitaires sont prioritaires et masquent la signalétique routière.

 

Aéroport d'Athènes Elefthérios-Venizélos

Pour ce qui est des voies ferrées, là aussi il y a du changement, s'il n'existe qu'une seule ligne de Train à Grande Vitesse, entre Salonique et Athènes, les prix y sont prohibitifs, deux autres lignes sont en cours de réalisation.

 

 

La configuration du pays éclatée entre une partie continentale et de nombreuses îles fort prisées des touristes font que le transport aérien a connu une progression fulgurante et les tableaux d'affichage de l'aéroport Elfaristo d'Athènes confirment la multitude des lignes. Sinon pour les plus romantiques reste les lignes de ferries, ils sillonnent les mers de jour comme de nuit, passez voir au Pirée l'incessant et impressionnant va-et-vient des navires passagers.

 

Sinon pour les inconditionnels du voyage terrestre et des transports collectifs, le pays est desservi par un réseau de bus géré par la KTEL (prononcé lactel) qui est tout à fait convenable. J'oubliais une astuce grecque, aux stations d'arrêt sont agrafés les horaires, mais les horaires sont ceux du lieu de départ de la ligne, c'est donc à vous de calculer son horaire de passage. Pas toujours aisé. Parfois des surprises, par exemple vous pouvez monter dans le bus à Corfou et n'en redescendre qu'à Athènes, le bus prend lui aussi le ferry, c'est compris dans le prix et c'est moins cher ?. Sachez aussi que les chauffeurs s'arrêtent partout sur un simple signe ou sur demande. En parlant de signes ne vous étonnez pas, le grec est très religieux et se signent systématiquement quand ils passent devant un lieu de culte, c'est sur certaines routes assez répétitif.

 

 

Superstitieux, le rétroviseur et le tableau de bord regorgent d'icônes diverses et variées, St Nicolas  tient le haut du pavé, de protection, pour sûrs les grecs en ont besoin car ils détiennent le record d'Europe des accidents routiers, s'ils possèdent les derniers modèles automobiles, ils sont détendeurs aussi des plus anciens modèles, quant à détenir le permis ou une assurance cela est autre chose, vous pouvez sur justificatif de votre identité louer n'importe quel véhicule, là-dessus ils ne sont pas regardants.

Nous allons chercher Joel et Thérèse qui vont nous accompagner pendant deux semaines. Direction, l'Aéroport Eleftherios Venizelos d'Athènes situé à 25 kms de la capitale, il a été lui aussi  construit pour les JO. Simplicisme, c'est au bout de l'autoroute, Ikéa, Leroy-Merlin, bordent les pistes, dépaysant Non ? Arrivée au bateau, transbordement, demain c'est le départ. En milieu de matinée nous faisons nos adieux à notre hôte Panos qui prépare ses voiliers pour la future saison.

Itéa

Notre première étape est Itéa, l'antique port de Delphes, sur la cote occidentale de la Grèce continentale. C'est une journée tranquille de réadaptation maritime, les sensations reviennent. Au fond du golfe, le port, peu de monde en cette saison, nous avons le choix et optons pour le quai le plus abrité. Un vieux marin vient nous prêter la main pour amarrer, c'est ainsi que nous ferons connaissance de Francis, le normand, avec son ketch historique « le Jean Delbard ». Francis est parti sur les mers depuis plusieurs années, il s'arrête au gré des humeurs et Itéa lui sert de base arrière depuis deux ans.

  

Comme nous lui demandons où se trouve le bus pour accéder au site de Delphes, il nous propose tout simplement d'emprunter sa Modus. Il nous recommande de découvrir au-delà quelques superbes villages nichés dans la montagne. Le lendemain matin, nous montons donc à Delphes, un site d'une richesse inouïe mais envahi de cohortes de visiteurs autocarisés.

La Tholos de Delphes 

Pour la visite je ne peux que conseiller une approche de ce lieu fabuleux à la première heure lorsque les visiteurs n'ont pas pris leur aise dans l'antique sanctuaire. Nous rentrerons par Amfissa, antique cité d'Etolie et une forêt de 400 000 oliviers appelée ici la mer des oliviers. Le surlendemain nous suivrons les conseil de Francis et gravissons par une étroite route montagnarde jusqu'à Eptalofos, un rustique village montagnard lové dans une vallée boisée près du sommet du mythique Parnasse. De superbes cascades entourent le village. Là haut habitaient les neufs muses des arts et des lettres, ce qui fit de cette montagne le symbole mondial de la culture.

 

Itéa est une ville au carré sans spécificité architecturale, banale, ses immeubles sont de briques et de béton, seule la promenade dégage une ambiance de villégiature que la ville n'a pas. Quelques commerces font face à la mer et attendent désespérément la saison. Devant changer les amarres nous nous adressons à un shipchandler, après plusieurs dessins, s'il acquiesce notre demande, à la livraison on comprend rapidement qu'il n'a rien compris, il s'est improvisé mateloteur mais ne sait pas faire la moindre épissure, c'est vrai, pourquoi vouloir une épissure alors qu'un nœud suffit, c'est tout grec. Cet après-midi nous avons démonté l'un des deux alternateurs qui ne recharge pas comme il devrait, vite fait bien fait. Le soir nous dînons à bord avec Francis, et nous annonce qu'il doit rentrer en France pour préparer la Fête nautique de St Valérie sur Somme dont il est Président. A l'automne il ramènera le « JeanDelbard » en France via Monastir.

Adieu Itéa, au revoir Francis, et encore merci 

 Le "Jean Delbard" photo issue du site de voile ancienne de Francis

 

Voici Trisonia avant la bataille de Lépante

La navigation s'est posée sur une journée calme à longer les rives de la Locride et ainsi couler paisiblement jusqu'à Trisonia. Un îlot de 2 km 2 pour 40 habitants, planté à 600 m de Glyfada. Il est appelé « l'île aux français » tant leur présence est forte. Et c'est vrai, dès notre arrivée les pavillons Bleu Blanc Rouge sont majoritaires, mais qu'importe, ne sommes-nous pas belges. Le village typique dispose de 3 cafés dont un fait office de supermarket qui a essuyé une razia, il y a des siècles, la petite navette est une barque reconditionnée qui traverse le bras de mer et rythme la langueur de l'île. Adossée au village, la petite marina qui ne sera jamais achevée apporte un brin de vie, elle abrite les maigres bateaux locaux et quelques voiliers venant hiverner ici à l'abri dont on ne sait quel regard, une goélette a mal supporté l'hiver, elle a coulé le long d'un ponton, seuls les mâts sortent de l'eau, apportant une touche noire au petit port. Chut...

 

Pour aujourd'hui nous voguons dans deseaux chargées du tonnerre de l'histoire, nous traversons le Golfe de Lépante oùs'affrontèrent en 1571, la flotte de la Sainte Ligue, constituée des vaisseaux de l'Espagne, des Etats pontificaux, de la République de Gênes, du Duché de Savoie et de l'ordre de St Jean de Jérusalem à ceux des troupes ottomanes conduites par Ali Pacha. La bataille fut rude et fit près de 40 000 morts dont 30 000 turcs, 260 navires turcs furent coulés. La large victoire chrétienne fut attribuée à la Vierge Marie qu'avait priée le Pape Pie V. Amen. Malheureusement le port de Navpaktos est trop petit pour notre humble galère, aussi nous ne retrouverons pas le bras perdu de Cervantés cni la tête d'Ali Pacha sa tête qui fut plantée en haut d'un mat espagnol.

 

 

Nous voici à l'ombre du pont de Patras, à la sortie du Golfe de Corinthe, le jeu des courants se fait sentir et nous pousse vers Mesolonghi. Nous longeons très au large la lagune, des bouées doivent être là, oui mais où ? enfin les voilà, il nous faut prendre le chenal ainsi balisé qui traverse les marécages, soyons attentifs car les hautsfonds sont tout proches et s'échouer dans la vase n'a rien d'attrayant. Nous voilà bien engagé, bien centré au milieu du chenal, de par et d'autre le paysage dévoile quelques cités lacustres prisonnières des marais ? au bord du chenal sont plantées quelques maisons fleuries sur pilotis, à leur débarcadère branlant sont encordées quelques barques hautement colorées, anciennes maisons de pêcheurs transformées en maisons de vacances.

 

Tout au bout un large bassin circulaire dessert un quai de chargement industriel, aire de stockage d'un grand nombre de monumentales pièces d'éoliennes et la marina gréco-néerlandaise en pleine rénovation de Missolonghi. La ville est à 10 minutes de la marina. Sans charme aucun si ce n'est la simple présence des grecs, avec leur rythme et leur coutume, l'église appelle ses ouailles, par curiosité nous y allons, l'église est pleine, c'est un office catholique. La ville tire son économie d'autre chose que du tourisme et cela nous convient. C'est vendredi soir et nous traînons dans les rues en quête d'une bonne table... ce ne sont pas les tables qui manquent... C'est ici que le 19 Avrl 1824 meurt Lord Byron frappé par la fièvre des marais.

Ithaque - l'île d'Ulysse

 

 

 

Le paysage est grandiose et oh combiensymbolique pour qui arrive par cette côte escarpées et déchiquetée, là,derrière l'abrupte pointe rocheuse, une profonde baie s'ouvre, à babord sur uncaillou inabordable, d'une blancheur immaculée, la chapelle de Taxiarches et d'Evangélistria semble bénir les entrants et les sortants. Progressivement la baie nous découvre un paysage grandiose tel un fjord, dans un creux, une large passe nous dévoile une anse au fond de laquelle se love dans un cadre somptueux de collines verdoyantes le pittoresque village de Vathy, la bourgade capitale...  Là-haut accrochée à la montagne, la chora, l'ancienne cité domine et veille à la baie. Le village est fort agréable et bien sûr, impossible d'y échapper trônent au centre la statue d'Ulysse et un buste d'Homère...

 

De zèle et de transit-log

Peu de temps après notre arrivée, nous sommes invités au bureau des cost-guards sous les fenêtres desquels nous avons amarré Romar1. La jeune de service s'étonne que nous n'ayons aucun papier hellénique, nous lui expliquons notre périple et nos divers contacts avec ses collègues, il nous faudra voir son chef qui arrive le lendemain à 10h. Le chef est ponctuel et dès son arrivée nous nous présentons avec tous les papiers du bateau et la crew-list dont il n'a rien à faire, mais que nous n'ayons pas de Transit Log lui est insupportable, coups de téléphone, ce document est obligatoire, nous lui rappelons les nombreux contacts avec les autorités helléniques, rien n'y fait : « ses collègues ne font pas leur travail » « il n'en est pas responsable, mais lui il sait »... il sait aussi que cela fera 50 euro, à payer au Trésor qui par chance habite au dessus... nous montons payer et avec le reçu, le chef nous établit un document A3 aux multiples feuillets, avec qu'il nous faudra dorénavant présenter dans tous les ports, nom du bateau référence moteur, tonnage, longueur, etc, etc... pour des questions pratiques, Romar1 bat pavillon belge, l'officier nous abat de la question qui tue, c'est dans l'Europe, la Belgique ? Yes Sir. Il est rassuré car les formalités sont simplifiées. En fait, cela semble être du pur zèle car, plus tard, aucun de ses collègues auxquels nous nous présentons ne veut tamponner ce sésame dépassé ?

D'agora et de démocratie...

Le soir arrive, non point que Romar1 soit le point G, le point central du village mais devant sur le mail s'installent chaises et sonorisation, nous pensons concerts, en fait le mail se transformera 3 heures durant à une agora, trois heures de discussions pour que l'île soit dotée d'un pédiatre... la discussion s'enflamme, s'apaise, s'attise puis redescend à nouveau, les gens vont, viennent, parlent et repartent, bonenfants... vote, encore et encore... de résultat nous ne saurons rien... à la nuit tombée la sono est rapidement démontée et les chaises empilées...

 

Siège du Parti Communiste d'Ithaque 

Du baromètre comme ouzographe

Comme le baromètre est tombé d'un coup et que notre périple n'impose ni contrainte ni date, nous restons et accompagnerons Pénélope dans l'attente de son Ulysse depuis si longtemps parti. L'île est  l'une des sept îles qui forment l'archipel des îles Ioniennes, elle recèle certainement quelques mystères que nous devons découvrir aussi louerons nous une au-tole-mobile, une basique, sans chichi, d'ailleurs nous n'avons pas le choix, ce sera une fiat uno, caisse rouillée, habitacle empoussiéré, réservoir vide, 25 € pour la journée, kilométrage illimité, c'est sans rique sur cette île de 100 km2 doté de 50 km de route goudronnée, "pour ce soir garez là sur la place, la clé sous le tapis". On ne saurait s'embarrasser de plus de formalités.

 

Alors nous sommes partie à la recherche des sirènes sur la côte Ouest et sommes tombés sur les gardes côtes, nous avons cherché le cyclope dans quelques tavernes du côté de Stavros, nous n'avons trouvé qu'un musée fermé, alors nous sommes descendu dans le petit village de pêcheurs d'une unique et simplicisme beauté, ensuite nous sommes montés à la grotte des nymphes mais elle se sont depuis longtemps évaporées, le lieu est désormais délaissé, abandonné... Nous avons cherché Ulysse mais ne l'avons pas trouvé, des archéologues viennent d'entreprendre une campagne de fouilles au Nord de l'île sur ce qu'il pense être le palais du roi d'Ithaque, qui sait ? Un constat, contrairement à la Grèce continentale où tout semble permis, Ithaque prend un soin particulier à son urbanisme et veille à une soigneuse restauration de son patrimoine architectural... là dessus repose aussi son économie, car enveloppée d'une végétation verdoyante, l'île possède de magnifique forêts et de superbes plages aux eaux cristallines. Mais aujourd'hui le ciel tourmenté, plombé donne à l'île et à la mer des lumières surnaturelles qu'aurait volontiers croquer Turner. Le seul inconvénient : bien peu protégés du Maiestro nous sommes sévèrement malmenés à bord de la lessiveuse « Romar1 " et les nuits se font longues... pour les digérer, autant vous dire que l'ouzographe varie à l'inverse du baromètre.

  

Méganisi

Direction l'île de Meganisi, quasiment accolée à celle de Lefkadas, le lieu est là encore paradisiaque, pas de problème pour se mettre à quai, visite du petit village fraîchement badigeonné d'un blanc estival, peu de touristes, cela nous sied parfaitement. Alors que nous prenons l'apéro à la terrasse d'une taverna, nous nous retrouvons progressivement au coeur d'une discussion, une agora d'une vingtaine de personnes naît là sous nos yeux, nous trouvant un peu trop au centre nous nous rabattons à l'extérieur du cercle pour assister à la discussion, mais faute de traducteur nous ne comprendrons rien de l'objet du débat.

 

Le lendemain nous optons pour aller à Vlikho, le mouillage de rêve décrit dans tous les guides nautiques. Hop là, alors que nous ne sommes qu'en Avril, la très belle baie bordée d'une quantité de bases de location n'est plus l'idyllique point de mouillage mais un parking de type autocariste où tout le monde vient mouiller, cela donne du bord à bord et d'incessants passages d'annexe, bonjour la quiétude. Filons vite d'ici, ceci n'est point pour nous. Nous abandonnons à tribord l'île de Skorpios si chère à Onassis puis laissons la forteresse d'Agios Georgios qui garde l'entrée du chenal de Lefkas. La passe de 4 km entre l'île et le continent est assez curieuse, le paysage qu'il déroule est un peu surnaturelle entre terre et eau mi lac mi marais mi vasière, une inqualifiable rencontre entre le solide et le liquide. A la marina très chère nous préférons les quais gratuits du centre ville mais cela ne devrait durer car toutes les bornes sont enveloppées et débranchées, et la vocation des quais sera d'accueillir les grandes unités, bien sûr... Lefkadas est une charmante et riche ville qui est visiblement solidement assise sur la manne touristique.

Prévezas

Saut de puce pour aller à la Cléopatra Marina de Prévezas afin de réparer quelques défaillances énergétiques, les batteries... mais avant il faut attendre que l'ouverture aux heures pleines du pont qui enjambe le chenal.

 
 
 
Nous nous posons pour quelques jours à l'excellente Cléopatra marina, une rotation en minibus nous emmène de l'autre côté de la baie à Prévezas. Nous profitons de cette halte pour changer deux batteries de 250 Ah, excusez du peu. Elles sont évidemment inaccessibles. Heureusement Léo est arrivé ce matin et sa capacité musculaire fait que l'opération est rondement menée. Le lendemain, Antoine, après un périple Rennes/Prévezas Kafkaien vient compléter l'équipage afin de poursuivre le périple. L'étape suivante est Paxos et son inséparable Antipaxos.

 

L'île est d'emblée magnifique, elle baigne dans une torpeur printanière que rien ne saurait distraire, nous contournons Agios Nicolaos et Panagia les deux îlots qui protègent le port, le premier est dominé par un château de l'époque de la domination vénitienne(1423), tandis que sur le second s'élève un monastère consacré à la Vierge (Panagia). Nous voici au port de Gaïos, la capitale de la plus petite des îles ioniennes, 25 km2 pour 2400 hbts. Le cadre est enchanteur. Comme les bateaux sont rares (essentiellement des scandinaves),  nous avons le privilège de nous placer en long. L'habitat est typique de l'archipel, petite maison à un étage desservies par d'étroites ruelles. Sa grande ressource, on s'en douterait, le tourisme mais à côté une économie locale reposant sur la pêche, l'agriculture dont celle de l'olivier, comme Tonio est connaisseur, nous passerons quelques heures à déguster les huiles locales aux verres, et oui, dans une huilerie peu ragoûtante située sur le port, l'huile est stockée dans des fûts métalliques qui tiennent plus de la mécanique générale que de l'alimentaire. Chacun a choisi son huile et repart avec son bidon.

 

Le lendemain nous faisons le tour de Paxos, si la côte est était calme, à la pointe Nord, les choses changent et l'état de la mer ne nous permet pas de profiter des innombrables criques et des cavernes qui sont la proie des bateaux promenade. Nous nous poserons quelques temps pour profiter des eaux turquoises. Le midi nous irons déjeuner au mouillage sur une des belles plages d'Antipaxos.

 

Sivota :

Cap le continent, cap sur Sivota, la traversée aurait pu être calme si le capitaine n'avait pas voulu aller explorer la rivière Acheron dont l'embouchure donne au sud d'Ammoudia. Oui il y a bien une rivière, nous la remontons sur deux kilomètres, oui il y a bien de l'eau douce, son courant qui descend des montagnes est plutôt fort,  oui il y a bien des pontons, mais aucun n'est en capacité de nous recevoir, plus on avance plus la rivière se rétrécit au point de pouvoir toucher de par et d'autre du bateau les roseaux. Comme ce n'est pas l'heure des moissons et que le public du bord ne perçoit guère l'intérêt de l'aventure, il faut faire une longue marche arrière, puis un savant demi-tour pour nous délivrer de ce piège à moustique. Donc faute de place ici cap sur Parga,  faute de place à Parca, cap sur sur Sivota. Atteint en fin d'après midi nous sommes réceptionnés par le serveur du bar devant lequel nous nous amarrons, cela ne lui convient pas et nous demande de partir place réservée, il est hors de question de bouger. Conclusion, cost guard et paiement d'une taxe d'amarrage ? A vous dégoûter d'une ville. Pour lui signifier notre agacement nous irons consommer dans le restaurant voisin. Assis en terrase nous constaterons combien les bateaux de loc sont maltraité, une équipée d'allemands à bord d'un Lagoon 500 viendra en marche arrière violemment embrasser le quai, bonjour l'arrivée. Visiblement cela n'a choqué que le quai.

 

 

Pétriti - Corfou

 

Nous abordons l'île par le Sud Est en provenance de Sivota, la terre est là à quelques miles, nous passons la pointe Sud : Cape Candouris, puis Lefkimi pour nous poser à Petriti, un petit port de pêche inséré dans la lagune de Lefkimi et protégé par une petite jetée. Comme pour nous inviter un voilier nous laisse quelques mètres de l'unique quai qui contient tout au plus une dizaine de caïques. Amarré, nous laissons les nombreuses tavernas qui font face à la mer et montons au village en quête de quelques victuailles...le soir nous dînerons dans un restaurant qui cuisine à merveille le Kalamar grillé : excellent, le patron a été chef de rang sur les paquebots de croisière et est de ce fait polyglotte.

Corfou :

Nous y voilà. Nous sommes à une des étapes importantes de notre périple, une ville qui s'est forgée au fil de l'histoire une singulière identité sans cesse tiraillée entre l'Orient et l'Occident, entre le monde chrétien et le monde musulman, entre le rite grec et le rite latin. Toujours à l'avant poste, l'île occupe une position stratégique à l'entrée de l'Adriatique. Des 4 siècles de domination vénitienne Corfou en a gardé une forte empreinte architecturale qui fait d'elle la plus italienne des villes grecques. L'architecture de la vieille ville est restée intacte, véritable palette des influences européennes à dominante italienne comme l'atteste les monuments et ruelles de la vieilles ville aux allures napolitaines. L'imposante forteresse à l'Est qui protégeait la vieille ville a été doublée d'une autre citadelle « vénitienne » placée au Nord, ce qui fait de Corfou un site tout à fait remarquable classé au Patrimoine mondial.

 

L'île du même nom s'allonge sur environ 50 et 20 kms de large et est construite crescendo, au Nord le massif montagneux dominé par le Pantécrator, au centre des collines et au sud des plaines. Elle a été de toutes les invasions sauf de la plus longue. A l'ouest visible par temps clair l'Italie à 50 miles, au Nord, à 5 kms, la tourmentée Albanie, à l'Ouest,la Grèce et au Sud le Pélopenèse, la province ennemie.

 Le mont Pantokrator, culminant l'île de Corfou

La baie de Kalami

et la maison Blanche de Lawrence Durrell, un ponton permet de s'amarrer pour y manger

 

Mercredi 19 Mai :

Sagyadas - Dernière ville grecque

 

Hier nous sommes allés à Sagyadas (ne vous affolez pas pour l'orthographe, en Grèce le même mot peut avoir plusieurs orthographes, pas vraiment simple pour un néophyte),,, en fait  c'est le dernier village grec situé sur une bande de terre complètement pelée avant l'Albanie (il y a peu encore, l'accès à cette zone était soumise à autorisation). Le port s'avère un mouchoir de poche, l'entrée et le TE (tirant d'eau) ajustés aux mensurations de Romar1, le bassin est quasiment vide hormis le zodiac des cost-guards et 2 canots de pêche, en début d'AM un voilier anglais nous y a rejoint. Dès notre arrivée nous allons signaler notre présence aux autorités, l'accueil y est souriant pour ne pas dire dilettante, nous parlons papiers, ils répondent qu'ils en ont cure. Sur le quai s'alignent des tavernas (restaurants) mais où pêchent ils donc leur clientèle car alentours il n'y rien, derrière cette ligne de bâtiments nichés dans une coulée d'eau se cache un autre port, réservé à la petite pêche. Ce bras jouxte une vaste lagune qu'arpentent des pêcheurs à bord de petites barques à fond plat, ils fouettent l'eau avec de longues perches pour rabattre les poissons dans les filets... Nous montons en vélo au village, Sagadia s'éparpille au pied d'un haut massif pelé, sur ses contreforts s'accrochent de fantomatiques murs de défense, le village estdesservi par la route de Butrin en Albanie, un haut lieu antique classé au Patrimoine mondial. Dans le village endormi, nous croisons une vache, 2 commerces, un laveur de tapis qui sieste, quand soudainement un bruit sourd fond sur nous, c'est une invasion, non une colonne d'Harley Davidson chevauchées par des papys allemands cuirassés de noir, la cohorte se clôture par un combi Mercédes blanc conduit par une femme, cela ressemble fort à une assistance médicale. Le soir nous faisons le tour du port, comme nous sommes dans l'avant saison les tavernas sont pour la plupart en rénovation, au milieu, une petite bâtisse abrite le poste de police, quelques policiers et une demi-douzaine d'albanais discutent et rient ensemble, l'ambiance est bonenfant, plus tard les albanais montent sans retenue dans un vieux« paniers à salade », surprenant, une reconduite à la frontière toute proche ? bien possible car il y a beaucoup de tentatives dans ce secteur...

 

Dans notre quête du soir,  nous optons pour la «Soria Malia», une Tavernas neuve au design soigné, l'accueil est pour le moins chaleureux, on sent d'emblée le caractère familial, visite des cuisines pour une présentation des poissons frais disponibles, une pratique courante en Grèce car le nom grec des poissons n'évoque rien aux étrangers, le patron nous offre une bouteille de Retsina, le serveur, s'installe à la table et nous offre un alcool de son cru, un tsipouro, ça décoiffe. Notre repas de petits rougets frits est accompagnés de« zuchinni balls », petits pavés panées de courgettes et fromage frits puis se termine par le traditionnel dessert offert par la maison (là encore, une tradition grecque). Pour clore le tout, ils nous invitent à utiliser leur ordinateur pour accéder à la météo.

 

Jeudi 20 Mai :

Sagyadas et quand les dieux ripaillent

Nous ne resterons qu'une journée au pied de ces montagnes pelées, aux roches brunies par l'érosion du temps. Le baromètre de bord indique 1016 mb, la météo prise hier soir donnait au lever du2BF Est tournant à 4BF Sud à 15 h, avec 15 miles nautiques à couvrir, c'est gérable sans problème surtout en partant à 10 H, nous étions bons. bons pour 5 miles, oui pour 5 miles car c'était sans compter sur une réunion familiale dans la baie, aux cotés de  Poseïdon en colère brandissant son trident à 3 pointes d'où jaillissaient mille éclairs, se trouvaient ses frères Zeus et Hadès... quant au cousin Hélios, dieu du soleil il n'était malheureusement pas de la fête. En quelques minutes les conditions ont basculéet Romar 1 a du affronter de violentes bourrasques de vent de Sud Est puis des averses, des orages tournants,  des houles fortes, hachées, croisées semuèrent en mauvaises déferlantes difficilement gérables puis en lames écumantes. Romar1 était ballotté, secoué, chahuté, à l'arrière l'annexe était sur le point de rompre ses attaches, à l'intérieur par chance seule la bouteille d'Ouzo chuta mais ne se brisa point, c'était un signe. Il en fût ainsi pendant 90 minutes, ciel plombé, horizon bouché, nuages percés, mer déchaînée. Décidément le Mont Pantocrator qui ferme avec ses 900 m le Nord de'île porte bien son nom «Maître de toutes les choses», il retenait tous les vicissitudes climatiques dans son chaudron. Les secondes se firent minutes, les minutes se firent heures, 90 minutes interminables. Tirant des bords pour trouver quelques réconforts, se laissant surfer sur les lames les plus fortes,Romar1 fût malmené, roulant, déroulant, enchaînant gîte bâbord à gîte tribord, décidément les dieux ripaillaient fort ce 20 Mai, ce n'est pas possible, ilsétaient ivres. Ce n'est qu'en entrant dans l'anse de Gouvia que Romar 1 souffla un peu, qu'importe le déluge d'eau qui continuait de s'abattre, qu'importe les orages et ses éclairs qui zébraient la baie, les vagues étaient contenues. Unappel radio à la marina de Gouvia sur le canal 69 nous attribua la tête du ponton L. Là dans cet immense port nous nous savions à l'abri, derrière nous de nombreux bateaux étaient dans notre sillage et venaient chercher un refuge, un havre de paix dans cette fête céleste mais néanmoins païenne. Pour sûr les roses de Corfou ont souffertes...

 

Cette journée fût certainement la plus éprouvante depuis la France, c'est vrai que ce périple n'a rien d'un voyage tranquille, on garde en souvenir, l'orage sur le canal Rhin Danube, le toit de l'Europe fluviale près de Nuremberg, la tempête danubienne avant les Portes de Fer, certains passages difficiles de la Mer Noire. Oui, on en garde des souvenirs... mais bon... que d'appréhensions, de tensions, de stress... c'est cela aussi la navigation de plaisance...

 

Vendredi 21 Mai :

Le Jour de l'Union.

Cette nuit l'orage a continué à forger le ciel, il est ce matin en deuil, une pluie fine enveloppe notre univers.

Planning dujour :

Approvisionnement à Corfou centre, à 15mn avec la ligne bleue du bus urbain (à 1,30 euro).

Arrivés en ville, étonnement, aucuneanimation, aucune activité, serait ce un nouveau jour de grève pour protestercontre le plan du gouvernement socialiste ? Nenni, c'est le « Jour del'Union », la grande fête de Corfou, la fête des îles de la MerIonienne. 

Alors un brin d'histoire :

 

  • En 338 av J.C, le Roi Philippe II,empereur de Macédoine s'empare de Corfou
  • En 300 av J.C, l'île est envahie par lesSpartiates  puis par les Illyrienspuis les romains
  • En 337 ap JC, elle passa sous l'empireByzantin.
  • En 1267  Charles d'Anjou alors roi de Sicile s'empare de l'île
  • De 1386 à 1797, elle est dominée par lesVénitiens. La population juive était importante et jouissait d'un certainnombre de privilèges donnés par les vénitiens mais les Chrétiens excédésobligèrent les juifs à porter un signe distinctif jaune... Prémonition ? (Aucours de la seconde guerre mondiale 2 000 juifs d'ici furent déportés).
  • En 1797 Napoléon signe le traité de Campo-Formio, les îles ioniennes deviennent françaises.
  • En 1815, les Anglais envahissent l'îleet la place sous leur protectorat jusqu'en 1864.
  • Le 21 Mai 1864, les îles ioniennes sont rattachées à la Grèce.

 

Et c'est donc aujourd'hui le 146 éme anniversaire de la fin de cette odyssée historique.

 

La cérémonie :

Le décor : Devant la vieille citadelle, l'esplanade faite de promenades, de jardins, du terrain de criquet et oui les d'anglais sont ici chez eux... cette esplanade qui, hier était le champ de tir vénitien est le cœur historique de Corfou. Le public se masse surles pelouses et le long des avenues Dousmani et Eleftherias dit le Liston, une réplique de la « rue de Rivoli » une artère commerçante toute enarcades abritant essentiellement de terrasses de café pour tourisme huppé etjeunesse dorée. Un ensemble construit par le français Mathieu de Lesseps, le père de Ferdinand, le roi des canaux de Suez et Panama. En arrière plan, le monument de l'Union, l'Enoseos, un très simple pan de mur de pierres blanches de 3 m de haut sur 2 m de large, sans inscription, entouré de 8 murets dotés d'une plaque de marbre brun symbolisant chaque île ionienne, l'ensemble est pour le jour flanqué de 2 austères soldats et de deux faisceaux de 3 fusils retenant un casque renversé dans lesquels brûle de l'encens.

 

Des jeunes ont eu le temps de déployer une banderolle

mais celle-ci a été rapidement enlevée par des policiers de de type Robocop

Au regard des forces en présence, c'est une histoire de sabre et de goupillon. Qui a parlé séparation de l'église et de l'Etat, n'oublions pas que l'église grecque est inscrite dans l'article 3 de la constitution « au nom de la sainte trinité, consubstantielle et indivisible ». Face au monument, les autorités civiles et militaires, à droite, près des micros, les dignitaires religieux...

 

Les cuivres et percussions de la Fanfare de Corfou ouvre le défilé par une marche militaire, dotés de casques à pointe surmontés d'un plumet aux couleurs de l'île (bleue et pourpre), les musiciens ouvrent la cérémonie, les dernières notes s'égarent sur la vaste esplanade et retombe le lourd silence d'une chaleur écrasante. Une voix grave s'élève, c'est celle du Métropolite de Corfou (l'évêque), un embonpoint ecclésiastique au visage poupin emprunt d'onctuosité comme enduit de fond de teint, il porte tenue sacerdotale, chasuble, étole, manipule et une croix pectorale proportionnée à sa dimension. Encadré de ses primats prétoriens, il se lance dans un discours du genre vis sans fin où même les horloges marquent une pause, les quelques korfiotes noyés dans les touristes ainsi que les autorités civiles et militaires se signent et re-signent encore et se résignent (n'oublions pas le signe de croix orthodoxe est composé de trois signes de croix de droite à gauche), le discours se mue en une lancinante prière incantatoire, ses coreligionnaires  reprennent en cœur pour le soutenir et ils entonnent et empilent des canons (tout se fait à capella car chez les orthodoxes, l'instrumentation est bannie, l'instrumentation musicale j'entend, car l'instrumentation politique, est permise... ) les implorations tournent à l'office religieux... les dernières vapeurs d'encens dissipées et la liturgie achevée, on s'attend à quelques discours des forces vives de la nation, nenni, seule l'église a en ce lieu un droit de parole.

S'ensuit la dépose des gerbes, oui des gerbes, car ici, c'est un défilé de dignitaires qui viennent tour à tour poser, déposer, apposer, voire parfois, balancer une gerbe, à la fin c'est une compile d'une douzaine de couronnes vertes au pied du mur. Le premier dans l'ordre protocolaire doit être sans contexte le représentant de l'Etat (un grand,froid, sec, raide, au plastron empesé de sa chemise Vichy, une allure de préfet quoi... ), derrière les élus territoriaux, plus surprenant,  voici les partis politiques dont le PKK (PC grec) ! suivis des autorités militaires, pararme... Suivent sonnerie au mort et hymne national... la cérémonie terminée, c'est dans une jolie pagaille que les officiels rejoignent leur tribune, le public s'amasse de par et d'autre de l'avenue pour assister au défilé.

 

 

La deuxième fanfare de l'île en tenue d'apparat approche au rythme du tambour et se positionne devant la tribune des corps constitués.

MUSIQUE.

Au bout de l'avenue apparaît portant une bannière blanche ornée d'une croix rouge une matrone immaculée qui a tout du kapo, suit au pas, le corps de la santé, infirmières en tenue professionnelle, religieuses en tenue ordinale, médecins en blouse médicale, cela ne rigole pas,  viennent ensuite derrière leur porte étendard les associations sportives et de jeunesse, là, cela fait mal, on a quelques relents de scoutisme , de nationaliste, pas très sains, puis viennent les représentants (adultes et enfants) des différentes îles en tenue folklorique, cela ne manque pas de couleurs et de cachets, le pas est plus dansé que cadencé, c'est assez décontracté.

 

 

 

Changement de fanfare, retentit le chant du départ, l'ancien hymne napoléonien qui a déjà résonné en ces contrées il y a deux siècles passés, c'est au tour des grandes écoles, l'allure est parfois stricte parfois franchement rigolarde, jeunes femmes en talons haut à très haut et jupes courtes à très courtes, la marche au pas chaloupé fait que ça déménage dans les regards, puis plus surprenant voici celui des instituts spécialisés, les personnes handicapées mentales ou physiques placées sont accompagnées ou poussées par leur soignant...

 

 

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De Corfou et d'Othoni (Grèce) Article en chantier

 

 

Benitses  (Mpenitses)

Nous ne sommes pas en Italie comme initialement prévue, cela sera pour plus tard. Entre retour express en France, soucis mécaniques liés à des bulles d'air dans le circuit gasoil entre pompe et réservoir, caprices météorologiques liés à des masses d'air en conflit entre Nord et Sud, un concours d'évènements qui font que nous voici à Benitses, un charmant petit port au Sud de la cité korfiotte.

Implanté à 15 Kms de Corfou-ville, avec dans le rôle de capitaine, le prénommé Costas, Sexagénaire, frère du maire, il va et vient incessamment avec sa pétrolette et son chapeau de paille vissé sur la tête, il arpente le quai, veille, informe, discute et place les bateaux, gare à celui qui ne voudrait suivre ses conseils, non ses ordres.

 

Benitses est une agréable petite cité établie sur un ancien hameau de pêcheurs et de cultivateurs. En quelques décennies, le lieu s'est métamorphosé en une petite station balnéaire pas huppée pour deux sous, les anciennes maisons et les anciens habitants sont toujours là mais leur statut a évolué, ils sont devenus commerçants.

Benitses s'agrippe à deux collines abruptes couvertes de cyprès et est exposées au soleil levant, ce qui au petit matin est un ravissement. Le seul petit inconvénient mais on s'y plie de bonne grâce, c'est que la commune se trouve en limite du cône d'atterrissage de l'aéroport de Corfou. Comme cela, du Vendredi au Lundi, vous assistez journellement à l'aterrissage de 10 à 30 charters anglais qui plongent devant vous vers la lagune de Chalikiopoulou surlaquelle flotte l'aéroport. En bout de piste, la chapelle de Pontikonissi souhaite la bienvenue ou bon voyage selon direction, vous n'y échapperez pas elle est de toutes les cartes postales de Corfou.

Benitses est desservie par une route côtière particulièrement tortueuse et très fréquentée. Cette route draine le sud de l'île et d'innombrables hôtels, qui, admirablement placés, rivalisent de laideur, l'Hôtel Resort, Kaiser Hôtel, ElGrèco, Oasis Hôtel, etc... . Visiblement les anglais semblent avoir une prédisposition pour assurer la clientèle de cette hôtellerie Low-cost, ils sont omniprésents, ils ont même importé leurs commerces « British », l'exotisme a ses limites.

Pour les guides touristiques Benitses n'a pas bonne réputation « elle n'a rien à proposer »... voilà un jugement définitif surprenant mais qui n'est pas pour nous déplaire car là comme ailleurs nous ne cherchons pas les vitrines mercantiles, les cafés branchés où les sites touristiques sanctuarisés. Nous cherchons l'imprévu, l'inattendu, l'anticonformisme... Pour Benitses, ses richesses sont intimistes, la ville les protége en son coeur, les garde comme un secret des dieux, les masque des convoitises touristiques, cette richesse est enfouie dans son décor naturel, fondue dans une envoûtante végétation, il faut fouiner, chercher, marcher, grimper, pour découvrir ces joyaux. Comme indice il y a bien ces vestiges, pans de mûrs, amorces de voûtes, sole de bains romains et quelques mosaïques, ce qui prouvent que sous la période romaine la ville a connu une période faste, mais cet indice en appelle un autre, qui dit bains,dit eaux et c'est justement là que la ville dispose d'un vrai capital : la Vallée des cascades.

Ces bains étaient alimentés par un aqueduc en pierre qui descendait de la montagne, un ouvrage démentiel pour un tel lieu et de tels bains mais il en était ainsi des volontés romaines, la main d'œuvre ne coûtait pas cher. Remontez au-dessus des bains, au-dessus de la ville, et là, vous arrivez dans un lieu comme nul autre en Grèce, une vallée encaissée qui s'enfonce, s'encastre, s'engorge dans la montagne, une vallée perdue qu'un filet d'eau a patiemment creusée, taillée, un étroit chemin tente de suivre le ru caché qui ne sait dissiper son éternel murmure cristallin, suivez le, là vous traversez un hameau perdu dans une luxuriante végétation, progressivement vous vous élevez dans le massif arboré, l'atmosphère se fait serein, on entre dans la félicité, l'amalgame des feuillages est de plus en plus impressionnant, il vous envahit et s'accapare maintenant la totalité du ciel, la chaleur écrasante du bas a fait place à une exquise fraîcheur qui devient bain de jouvence, on respire à plein poumons les senteurs des fougères, des vignes, des bougainvilliers, des figuiers, des orangers et des citronniers, vous traversez ici des ruines d'anciens moulins, là de petits ponts voûtés, vous empruntez des voies anciennes empierrées parfois dallées, des escaliers escarpés, de vénérables sentiers muletiers et là-haut, tout là-haut, vous parvenez au berceau de cette vallée.

 

On croit pénétrer dans un des tableaux de Gustave Doré, où le Céleste communie avec le terrestre dans une divine tragédie, dans un espace d'éternité enfermée sur lui-même. Oui, c'est là, au bout de ce chemin initiatique, difficilement praticable, après avoir passé une porte basse, d'étroits couloirs et un relief accidenté, oui c'est là dans cette lumière diaphane somptueuse, onctueuse, savoureuse, voluptueuse, c'est là que la terre perd ses eaux. De ses entrailles, par spasmes, par suintement, parfois vive et avec générosité, l'eau sort de la roche qu'elle a patiemment gavée.  Par de multiples interstices, de nombreuses failles, là, à l'abri des regards, dans l'obscurité d'une crypte, dans le crépuscule d'une caverne, l'eau devient lumière. Chacune des sources fait l'objet d'une attention particulière car les multiples naissances sont confinées dans des grottes protégées par une porte, un portillon comme un trésor jalousement gardé. Depuis les temps immémoriaux, depuis que les hommes sont passés par là, ce site et ses sources sont devenues un don du ciel, un don des dieux et font l'objet d'un culte, aujourd'hui encore, la croyance n'a pu s'empêcher de dédier un monument à cette exceptionnalité car au dessus, entourée d'ancestraux oliviers au corps noueux se dresse une frêle bâtisse, St Nikolaos Vrissiliotos, une chapelle blanche qui office encore et entretient la croyance à un dieu, à un seul, qui a fait en 7 jours  un monde parfait à son image mais un monde qu'il n'a pas souhaité habiter. Pourtant l'endroit respire ici la plénitude.

 

En été, au-delà le filet d'eau de surface est tari, seuls quelques puits permettent de voir çà et là que l'eau coule dans une rivière souterraine. D'où vient-t-elle ? de tout là-haut, de Mandraka, d'Aggi Deka ou de Gastouri. Au retour, une halte s'impose à l'Argo chez Spiros, sa base hôtelière est fraîche, au bord de la piscine lézardent ses clients russes, roumains, tchèques, anglais et polonais qui ont remplacé sa clientèle grecque durement frappée par la crise. Spiros est entouré de sa femme et de sa fille pour gérer sa petite affaire, N'hésitez pas à vous rafraîchir dans une ambiance bon enfant. Son hâvre est situé à 50 m sous l'église ou 100 m au-dessus de la boulangerie http://www.argobenitses.gr/

 

            

 

Le port est là encore tout neuf... enfin presque... reste à y effectuer le branchement des bornes qui restent en état, à finir les sanitaires, à faire la voirie encroûtés dans un éternel chantier. Sur les ports et leur équipement, l'explication est culturelle, comme pour l'immobilier, on ne finit rien donc on ne paye rien... c'est d'une simplicité... 

Suite à de nouveaux déboires moteur, nous avons trouvé un diéséliste pro (c'est rare ici, tous s'improvisent spécialiste de ceci ou cela mais rares sont ceux qui ont les compétences) et nous avons changé une partie de  la ligne d'alimentation du carburant qui avait subi les outrages des autres apprentis réparateurs. Nous effectuerons les essais dès que le temps le permettra.

Eh bien oui parlons du temps, car de ce côté il y a à dire, c'est vrai que si on retient de la Grèce les énormes incendies estivaux, il va sans dire que ce n'est pas à Corfou qu'ils se développent tant il pleut et que le vert est la couleur locale. L'île de Corfou est située, délimite, devrions-nous dire les eaux de la mer Ionienne et Adriatique, là où se confrontent aussi les vents, le Maistro qui vient du Nord des Balkans et le Sirocco qui vient bien sûr du Sud, cette ligne de démarcation ne cesse de bouger et est le théâtre d'un véritableconflit des masses d'air. Comme souvent en intersaison et en de tel lieu, cela donne de brusques changements climatiques difficilement détectables par les prévisionnistes. Comme Romar1 aime le calme sinon il roule méchamment son mécontentement d'un bord à l'autre, nous attendons que le marécage barométrique qui sévit sur l'Europe s'assèche un peu.

Sur les hauteurs de Benitses dominant Corfou se situe «  l'Achilleon », le palais d'été que Sissi s'est fait construire à la fin du XIX. « C'est mon Achille, c'est à lui que j'ai dédié mon palais car il représente à mes yeux l'âme grecque, la beauté de la terre et des hommes de ce pays. Je l'aime aussi pour être rapide comme Hermès, fort et persistant comme une montagne grecque, et dédaignant à son passage comme un nuage tous les rois et toutes les coutumes et lois ».

          

Sissi, l'impératrice                                   Le palais d'Achilleon                                Achille veille sur la baie 

La description d'Henri Miller est des plus caustiques, mais n'est-ce pas d'ailleurs un peu sa nature, dans le « Colossede Maroussi » il balaie ce palais d'une « loufoquerie » pompéienne. Il est vrai que si l'ensemble dispose d'une admirable vue sur la baie de Corfou et l'île aux souris, l'architecture, le décorum et les sculptures en font un site un tantinet mielleux, dégoulinant... mais à décharge, le palais a subi les affres du temps et de multiples affectations, Palais de Sissi, puis de la famille royale grecque avant de devenir celui du Kaiser « GuillaumeII », il fut transformé lors de la première guerre en hôpital par les serbes et les francais avant de devenir propriété de l'Etat grec, à la seconde guerre, il est réquisitionné par les italiens puis les allemands pour en faire leur poste de commandement, après la guerre, le site devient tour à tour, centre d'apprentissage, lieu de vacance pour les enseignants, puis un casino qui le restaure minutieusement avant que l'Etat ne le reprenne pour en faire un musée et un palais accueillant par deux fois des sommets de l'Union.

Sinon, ne croyez pas qu'en cette terre lointaine, nous soyons à l'abri de la planète foot, nenni, la coupe occupe comme dans nombreux pays du Monde une place privilégée, tous les restaurants, bars, commerces sont dotés de l'inévitable grand écran allumé à toute heure...s'il n'y a pas de débordements enflammés à l'issue des matchs quelques voitures arborent les couleurs des équipes du jour et roulent tambour battant, c'est à dire ici normalement.

Éliane et François nous ont rejoint pour quelques jours, nous ferons quelques aller retour à Corfou, la vie se déroule paisiblement au pied de la forteresse corfiotte, la quiètude du soir invite quotidiennement François à prendre son piano à bretelle et à nous jouer quelques airs marins. Le public alentour apprécie ses moments enchanteurs.

 

Comme le Sud de l'île ne nous est pas aussi familier que le Nord, nous avons loué une petite Fiat Panda toute neuve pour le découvrir. Il nous faut traverser la brume qui enveloppe les sommets de l'île pour parvenir par des voies goudronnées mais étroites et pentues à Chlomos, un petit village typique accroché à flan de montagnes avec une vue imprenable sur la mer Ionnienne. Le village est constitué d'un amas d'habitats anciens en surplomb d'une vallée escarpée mais généreusement végétalisée, les maisons sont drainées par nombre de ruelles et de multiples escaliers fraîchement dallées de pierre jaunes, ce qui confère à Chlomos une indéniable couleur touristique, les quelques tavernas rivalisent pour offrir la meilleure vue possible. Quelques vieilles qui semblent sorties des cartes postales sépia vaquent à leur occupation matutinale, nous échangeons quelques « Kalispéra », le "Bonjour" grec, certains tombent dans le vide probablement par saturation d'éphémères visiteurs.

Lefkimmi

La deuxième ville de l'île, Lefkimmi, paraît sans âge tant il est difficile de caractériser cette ville vieillotte qui s'étire sur d'ancien marais jusqu'à un canal pris dans la vase et qui abrite quelques caïques de pêche. Tirailler entre les temps modernes et les temps anciens, la vie y est modeste et l'économie  encore fortement rurale.

A l'entrée de la ville notons la présence çà et là d'ânes bâtés, ils ne sont pas là pour intégrer le décor photographique fort prisé des touristes en mal d'authenticité mais pour transporter toutes sortes d'ingrédients , paniers de légumes et de fruits, fourrage... Souvent ils sont menés par de vieilles femmes coiffées de leur traditionnelle pièce de tissus pliés, l'un et l'autre semblent résignés à porter les fardeaux de cette vie simple.

A l'extérieur de la ville une nouvelle avenue financée par l'Union Européenne descend à un grand port désert et dénué d'activité. Au bord de cette avenue fantoche se sont greffées quelques entreprises, mais les greffons ont défaillis et laissent place à des friches industrielles, seules les trois moyennes surfaces de type Lidl laissent espérer une raison d'être à cette avenue perdue.

Kassiopi :

Au Nord Est de l'île, face à l'Albanie, voilà Kassiopi. Construite sur une petite presqu'île surplombée par le Château des Angevins, une forteresse écrasée enveloppée par une forêt d'oliviers, d'orangers et de citronniers, au delà la côte est ciselée menue et présente une multitude de petites criques qui forment autant de plages très prisées par les touristes avertis. Au pied du château, le port où les plus grosses unités de pêche se sont muées en bateaux d'excursion.

 

A la tombée de la nuit, les quais s'agitent et deviennent lieu d'animation, de rencontres et de discussions. Au Nord, au delà de la mer, on distingue clairement l'Albanie qui ne semble pas souffrir de problème énergétique, la ville brille de mille feux et la longue promenade de Saranda forme à elle seule une illumination tout à fait occidentale...


Île d'Othoni

 

Othonoi, un petit caillou grec posé sous le talon de la botte italienne, un îlot de 10 km2 planté entre Italie, Grèce et Albanie. Le caillou entend bien rester hellénique face à l'envahisseur italien, une maison sur deux arbore le drapeau hellénique rayé bleu avec une croix blanche pour mieux déjouer les ritals qui débarquent aux beaux jours. Le village est là niché au fond de la baie, la rue principale faite de nids de poule aligne les 5 Tavernas dont une pizzeria et l'unique épicier de l'île. Les gens d'ici : des gens d'ailleurs pour tout dire tant ils sont rares à vivre ici à l'année, les autres sont des revenants en quelques sortes.

Dans les années 1910, la misère a fait fuir une partie de la population vers la terre promise, le nouveau monde, les photos sur la Taverna « New-York 1910 » relate cette histoire. Nombreux sont les insulaires qui ont quitté l'île pour faire fortune aux Amériques, les enfants et aujourd'hui les petits enfants ont suivi cette voie mais ces derniers reviendront-ils au pays ? les vieux en doutent. Interrogez les, tous se sont un temps exilés, qui, dans la restauration ou la marine marchande puis sont revenus ouvrir un petit business sur le caillou. Dans la réalité, une fois l'été passé, la plupart des "Othoniotes" vivent à Corfou, seule une petite centaine de personnes hiverne ici.

Toute simple, tranquille à souhait, la vie de l'île est rythmée par l'arrivée de la navette qui la dessert, l'approvisionne, la ravitaille car ici il n'y a rien, hormis en fin d'après-midi le retour d'une demi-douzaine de pêcheurs côtiers. Ils naviguent avec des caïques, des barcasses de bois, de 5 ou 6 mètres, tout bonnement dirigées à la barre franche. Beaucoup d'entre eux travaillent en couple. Une fois au port, la pêche débarquée, le pont rincé et les lignes à nouveau appâtées, c'est le repas du soir à bord avec les amis, les bouteilles circulent d'un bateau à l'autre, ce n'est que tard qu'ils rentreront dormir pour une courte nuit. Demain à 5 heures ils repartiront. Cette apparente quiétude laisse filtrer malgré tout une ambiance assez énigmatique, il est vrai qu'au centre d'une triade de pays dont l'Albanie qui se réveille d'une période de plomb, cet îlot recèle de multiples potentialités et fait l'objet d'une attention toute particulière des cost-guards. Et pour cause, d'incessantes allées et venues de bateaux rapides débarquent et/ou embarquent plus ou moins discrètement quelques personnes, quelques marchandises.

 

 

L'afflux touristique de l'île repose sur deux points, être une base de vacances proches de Corfou et surtout, être une escale incontournable pour qui fait la traversée entre Grèce et Italie, ledit canal d'Otranto, ligne de démarcation des mers Ionienne et Adriatique est une zone à la réputation difficile.

L'île vient d'agrandir à l'Est du village son port pour en faire une base tout à fait acceptable mais très controversée parce que mal protégée. Là encore tout est neuf donc rien n'est achevé et ni en service... promis, c'est la dernière fois que je mentionne ce mal endémique...

Aux WE des beaux jours la paisible cité s'anime, on nous a prévenu « Italia - Fiesta»...  le port accueille des « voileux » italiens qui viennent y faire la fête...  bientôt ils sont une dizaine, l'un « Dance » arrive en fanfare, accordéons, guitares, chants, assurément le WE s'annonce chaud. Un homme orchestre les arrivées, attribue les places, qui est-il ? le mystère est là entier, il n'est pas maire, nous saurons seulement qu'il s'appelle Tassos et qu'il tient une des 3 tavernas du village, il est partout où cela bouge, un pêcheur débarque, il arrive avec son puissant 4x4 noir, l'aide à la manoeuvre et repart avec son pochon de poissons... des plaisanciers arrivent, il est là, Tassos possède aussi un bateau de promenade et organise quelques excursions...

 

 La baie d'Ormos Ammos (Othoni) - En arrière plan dans la pointe Limini Avlaki (le port)

Nous mettons à profit la météo incertaine et ce n'est pas un euphémisme pour visiter Othoni et voir s'il se peut à partir du sommet de l'île (340m) l'Italie voisine, mais la voie goudronnéeet en lacet aboutit à un petit hameau inclus dans des oliviers, sublimes mais encore bien loin du sommet, par manque d'équipements nous n'irons pas tout en haut... mais cette montée révèle de magnifiques panoramas sur la baie et le village, tout autour ce n'est qu'un vaste massif impénétrable, une vue sublimée par les parfums qu'exalte la végétation méditerranéenne en pleine floraison à cette période de l'année, elle explose, nous nageons dans des baumes composés de sauges, de térébenthines, de genêts d'Espagne, de chênes kermes, de cistes, de lentisques, d'oliviers, de cyprès, d'amandiers, de genévriers et de myrtes... les "tsimboukaria", des cyclamens sauvages, très parfumées et très légèrement rosées. C'est l'ivresse avant l'heure.

 

Romar 1  amarré à Limin Avlaki 

Othonie :

Tranche de vie

Lundi 

5:00 :

Le jour se lève avec sa tête des mauvais jours, l'horizon lui a le front bas, il est bouché, autour de nous le petit port s'éveille, les moteurs comme les pêcheurs fument, toussent, crachotent, il faut sortir de cette torpeur matinale et partir en mer malgré le vent annoncé.

10 :00

Les dernières fratries de chats jouent dans la poussière moite du chemin. A droite, l'usine électrique et ses groupes électrogènes fournissent l'île en énergie, plus loin c'est le cimetière avec ses uniformes croix de marbre blanc, devant, l'église de son clocher séparé, elle porte en faîtage une enseigne : une croix de néon bleue allumée la nuit, probablement pour signaler que la maison de Dieu est ouverte 24/24, l'effet est baroque et mensonger car elle est souvent fermée. Plus loin, le village baigne dans une pesante chaleur printanière, les baromètres ont lourdement chuté, la vie s'est arrêtée. Ici, c'est la Mairie qui abrite également les Cost-Guards, plus loin, sous l'auvent d'un simili bar est garé un vieux pick-up japonais «de luxe» de marque Isuzu, il semble tout droit sortir de Bagdad Café, un de ces engins capables de traverser par lui-même les déserts et les mers pour rouler rouiller ici, la corrosion grignote petit à petit ses extrémités, ses multiples couches de peinture ne peuvent cacher l'origine des publicités qui servent de rustines métalliques à sa carrosserie, cet antique véhicule est la voiture de livraison de l'épicier. Devant ce vestige,  face à la mer, assis sur un banc et quelques sièges en plastique décoloré, des anciens sont alignés, ils attendent, regardent la baie ou bien la ligne d'horizon ou le néant ou bien encore l'infini. De temps en temps, un mot est lancé, mais ne rebondit pas, il s'écrase sur le sol en béton, personne n'a voulu le rattraper, il fait trop lourd, seul par intermittence, le son granuleux d'un Komboloï (chapelet grec), tournoyant autour de vieux doigts frotte le silence. Un homme passe dans la chaleur et lance un « yassas » (bonjour), parfois il est repris par l'un ou l'autre ou plus souvent laissé à l'abandon, sec sur le béton, parfois s'amorce une phrase, un échange, le dialogue s'installe, monte en puissance, puis s'essouffle au bout de quelques minutes, à bout de mots, le silence se réinstalle, se réapproprie l'espace un temps volé, ainsi va la vie ici à Othonoi, avec là comme ailleurs ses instants d'éternité...

 

Il nous faut quelques provisions, le« supermarket » est là adjacent au bar, pour y rentrer il faut emprunter une porte dérobée seule connue des initiés, la grand porte n'est ouverte que le soir de 18h à 22h, le lieu est haut de plafond, là accrochés aux poutres finissent de mûrir des seaux en plastique et autres ustensils, les murs sont couverts d'étagères qui, selon les rayons, montrent que certains produits sont indisponibles ou en petite quantité, on y trouve de tout de laquincaillerie à la droguerie, des produits frais à la vaisselle, vu l'état,certaines boîtes de conserve ont dû être fournies avec la voiture... L'épicier est d'une extrême gentillesse, il parle l'anglais avec cet incontournable accent américain qui lui sied si bien à l'image de sa casquette publicitaire vissée sur la tête, si faute d'or, il a abandonné ses dents aux Amériques, son visage finement ciselé par les ans et ses yeux clairs laissent percer le sourire d'une douce sérénité. Nos courses faites et payées, nous sortons mais le silence d'avant est couvert par un sourd bruit de fond sur lequel s'appuie un long coup de trompe, c'est la navette qui signale son approche ... Les vieux sortent de leur torpeur, se lèvent et s'avancent, l'épicier démarre les 6 cylindres de son carrosse corrodé et l'avance lentement vers l'embarcadère, devancé par quelques camionnettes, nous les rejoignons au point G de l'île. Les embarcadères sont toujours le point de convergence des insulaires, le quai de l'autre monde, celui des adieux et des retrouvailles, un lieu d'informations et d'échanges.

Sous l'œil vigilant du cost-guard, la navette « Pegasse » accoste, quelques touristes descendent... s'ensuit un déchargement de colis, cageots, sacs de pain, jerricans de carburants, packs de boissons, un inventaire de la vie matérielle de l'île, quelques m3 de marchandises désordonnées sont ainsi étalés à la poussière sur le quai, chacun prélève ce qui lui revient, après quoi on charge les bidons vides, de nouveaux cageots, de nouveaux colis, l'unique passager monte à bord avec ses bagages. Deux coups de corne « Pegasse » annoncent aux autochtones et aux cigales son départ imminent, il libère tous ses chevaux-vapeur pour manoeuvrer et rejoindre l'île-continent : Corfou....il est 12 heure, c'était le point culminant de la journée... maintenant, l'île peut replonger dans sa torpeur... jusqu'à demain...

14:00 Les derniers voiliers sont partis, reste un très beau motoryacht italien et Romar 1. C'est la somnolence qui s'installe doucement, il n'y a plus de mouvement, l'île est immobile, seule la mer inlassable s'active.

16:00 Curieusement, le port commence à faire l'objet de bien des attentions, des véhicules vont et viennent sur le vaste terre plein, certains s'arrêtent, observent et repartent... d'autres vérifient les amarres des quelques coques encore présentes, le baromètre joue au yoyo, depuis sa chute du matin, il se relève, péniblement...

17:00

Un voilier approche, il semble bien près des hauts-fonds qui sont là, signalés sur les cartes mais non balisés en mer. Emilio, le tout italien du « My Life » siffle, nous agitons les bras, nous ne sommes ni vus ni entendus... le voilier persiste et ignore les écueils qui sont là à quelques mètres devant lui. Soudain un grand bruit, le voilier stoppe net, il a heurté une des nombreuses roches sous un mètre d'eau. Après quelques instants d'incrédulité et de flottements qu'on perçoit à bord, le bateau bat arrière toute puis prend plein sud avec une vigie à l'avant, il arrivera au port sans plus d'encombre mais l'alerte a été chaude car laisser sa quille en ces lieux, c'est à coup sûr perdre le bateau.

Un camion de type « dernier taxi pour Tobrouk » débarque sur la cale, sac de pomme de terre, filet des produits du pays, pochons d'herbes, tout est chargé dans  un bateau rapide, 6 passagers embarquent, rapides signes d'adieu, ce sont ceux qui travaillent en Italie, le WE est fini. Chacun prend place et connaît par habitude les gestes pour larguer les amarres. Avec 600 chevaux, ils y seront à la nuit.

18:00

Tassos, l'activiste du port arrive en catastrophe, un fort coup de vent 8 BF du sud vient d'être annoncé, nous serions mal protégés ? il faut nous déplacer, la place des pêcheurs est libre car ils sont partis se protéger ailleurs, c'est rassurant. S'ensuit le déplacement de nos unités motorisées, il faut mettre le nez au vent, cela implique un ancrage plus un double amarrage, la protection des aussières. Ouf, nous sommes parés pour affronter le coup de Sirocco.

20:00

Installés au restaurant, nous avons droit aux infos grecques, à l'attaque israélienne du navire d'une ONG turque, de l'économie nationale qui suit le baromètre... ensuite l'inénarrable bulletin météo, plus de 30 minutes de prévisions météorologiques et marines, une émission à part entière, très très pointues, les cartes annoncent bien du 7/8 BF de Sud tournant demain en fin de journée au Nord/Ouest, c'est bien notre veine... mais que faire, nous ferons avec... La nuit est agitée, au milieu de la nuit les équipages se lèvent et veillent aux amarres car le vent est là et bien là mais à l'opposé de celui annoncé, plein Nord/Ouest, c'est-à-dire dans notre dos et il n'a aucune envie de virer au Sud comme annoncé. Cela dit une grosse houle rentre dans le port et berce bien notre nuit.

Ce matin, dépités, les italiens du « Troll » qui n'ont pas fermé l'œil quittent de bonne heure Othonoi pour rejoindre Corfou. « Good Trip »...un peu plus tard un anglais en navigateur solitaire viendra amarrer son voilier, puis ce sera celui de deux italiens qui rentrent en Italie, un coup de main en ces temps mouvementés n'est pas superflu, cela créé tout de suite un lien.

N'ayant pas trouver d'internet, un coup de fil en France nous indique que ce coup de vent va durer au moins 48 heures,il n'y a plus qu'à attendre. Ce matin, les cost-gards sont venus pour démarrer leur embarcation, rien, refus total d'obtempérer, le moteur refuse. Avis aux passeurs, aujourd'hui, la voie est libre aux trafics.

Tout ici est incompréhensible, dans le ciel azuré se tient un étrange rodéo de nuages blancs et gris, dessous la mer d'un bleu profondis dresse ses crêtes blanches, entre les deux, catalyseur plus que médiateur, le vent souffle, siffle, hurle parfois comme pour régler ce ballet indiscipliné mais rien n'y fait...le ciel reste indocile et les eaux impétueuses, l'île, spectatrice, reste immobile, seul Romar bouge... pourtant notre démarche sur terre prouverait que l'île bouge...

ïle de Mathraki (entre Corfou et Othoni) 

Samedi :

On pensait faire un saut sur le continent nous refaire un plein d'euro, allez savoir pourquoi, la navette annoncée n'est jamais venue. Qu'à cela ne tienne et c'est le bouquet, Spyros notre homme de la Tavernas revêtu du blouson des Cost-Guard part avec le chef des cost-guards sur le bateau de service. Mais que diable, pour quelle importante mission cet équipage est-il parti si vite ? nous auront la réponse à leur retour 3 heures plus tard, ils sont accompagnés d'un pope. Pardi, pas de navette, pas de pope, pas de messe, quand on dit que la religion et l'Etat ne font qu'un (article 3 de la constitution), l'exemple est là sur ce minuscule caillou.

La météo : le baromètre joue à on ne sait quel jeu, il baisse et monte brutalement comme si quelques traders jouaient sur l'indice du vent, en peu de temps, la mer évolue dans un sens ou un autre, Eole peut tourner en quelques minutes et les prévisions se montrent rarement bonnes.

Cela fait huit jours que nous sommes bloqués ici, on connaît tout le monde et tout le monde nous connaît, mais nos liquidités ont des limites ici sans distributeur, il nous faut prendre une décision ou bien rebroussé chemin ou faire le saut vers l'Italie. Le choix est clair, la météo est bonne pour là où nous sommes mais n'est pas bonne du tout pour notre destination, l'Italie.

 

 


Publié à 22:08, le 28/12/2010,
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L'Albanie, le pays des aigles

                                                                        

Un zeste d'histoire

Petit pays doté de près de 500 km de magnifiques côtes, l'Albanie n'est pas encore trop envahi. Particulièrement montagneuse, l'Albanie est insérée entre la Grèce au Sud, la Macédoine à l'Est, la Serbie et la province du Kosovo au Nord et le Montenegro à l'Ouest. En face, de l'autre côté de l'Adriatique : l'Italie.

L'Albanie fut un territoire très convoité : tout au long des 2 derniers millénaires s'y succèdèrent Grecs, Romains, Wisigoths, Lombards, Avars, Slaves, Bulgares, Byzantins, Angevins, Vénitiens, Ottomans. Il est vrai que  la présence angevine qui m'intéresse plus particulièrement à travers Charles Ier (frère de St Louis), Comte d'Anjou et de Provence, Roi de Naples et de Jérusalem, Roi d'Albanie et des deux Siciles.

Sur ordre du pape Urbain IV, Charles 1er guerroya Manfred de Hohenstaufen et le battit en 1266, Charles Ier hérite alors des terres albanaises. Mais le rêve d'aller jusqu'à Constantinople s'arrête en avril 1281 à Bérat sur une véritable déroute de l'armée angevine. Ironie de l'histoire, l'armée de Charles Ier et son capitaine général sont bien allés jusqu'à Constantinople, mais en tant que prisonniers de l'empereur que  Charles voulait renverser et remplacer. Cette  défaite marque la fin de la politique orientale de Charles 1er car cette page s'écrivit quelques mois avant que les Vêpres siciliennes ne sonnent le glas de son autorité sur l'Italie méridionale.

 

 

Faisons un bond dans les siècles et revenons au présent.

L'Albanie est, depuis peu, accessible. Sensible à l'ouverture qui marque la fin d'une période proto communiste, il convenait d'aller sentir ce pays dont les habitants ont vécu pendant 5 décennies coupés du monde, enfermés, pour beaucoup emprisonnés. Comme les procédures administratives semblent encore assez complexes pour ne pas dire un brin fantaisistes et onéreuses pour entrer avec un bateau, nous avons opté pour la liaison maritime quotidienne à partir de Corfou mais là il nous faut remplir les formalités pour sortir de l'espace Shengen, et oui l'Albanie frappe à la porte capitonnée de l'Europe.

Le contrôle effectué, nous pouvons monter à bord de notre navire, un hydrofoil identique à ceux croisés entre Athènes et Aégina ou sur le Danube entre Vienne et Bratislava, des engins qui, à grande vitesse, sortent de l'eau. Ces machines : les «Voskhod » sont de fabrication russe et datent des années 90, 150 exemplaires ont été construits. Avec leurs 1000 cv, ces drôles de vaisseaux emportent 70 passagers à 33 nœuds dans un confort proche de l'avion. Au nombre de couches de peinture, il est vraisemblable que celui-ci soit l'un des tous premiers. Pour l'avoir croisé à maintes reprises dans la baie de Corfou, c'est toujours impressionnant de voir une telle sauterelle passer à grande vitesse dans un bruit de faux bourdon. Il ne met que 25 minutes pour atteindre Saranda, la principale ville balnéaire du sud albanais.

                           

Mais avant tout, 3 phrases en guise de petit rappel historique :

L'Albanie, « le Pays des Aigles » tel que le figure le drapeau national, s'est proclamée République Populaire en 1946, Enver Hoxha en est élu Président, elle rejoint alors le Pacte de Varsovie. A la mort de Staline, les relations se durcissent avec l'URSS et en 1967 l'Albanie rejette son grand frère pour s'offrir à la Chine. A la mort de Mao, les relations entre les deux pays se dissolvent et Enver Hoxha s'enferme alors dans un communime monacal avant de sombrer dans une paranoïa aiguë. Il «bunkerise» son pays avec la construction de 700 000 casemates unipersonnelles édifiées dans l'urgence parfois dos à la mer, l'ennemi serait-il intérieur ??? En approchant de la côte, on peut aisément observer ces multiples champignons : bolets de béton qui sont censés refouler les envahisseurs.

                              

              

En 1985, à la mort d'Enver Hoxha, Ramiz Alia prend le pouvoir et l'ouvre 5 ans plus tard au multipartisme et à l'ultra libéralisme. En 1997, c'est la catastrophe, le système financier repose sur des sociétés pyramidales, les petits épargnants perdent tout. Le pays est en état d'insurrection. Les casernes sont prises d'assaut et leurs armureries pillées. Le gouvernement perd le contrôle du pays, une force internationale de l'ONU débarque, restaure l'ordre et organise de nouvelles élections.

Depuis, deux partis se partagent alternativement le pouvoir : le Parti Démocratique (Conservateur de Centre Droit), issu de l'ancien parti unique au pouvoir reconverti au libéralisme et le Parti Socialiste (Gauche). En 2009, l'Albanie entre dans l'OTAN et frappe maintenant à la porte de l'Europe.

Voilà Saranda 

Au loin sur le remblai, un immense panneau « WELCOME » vous accueille. La ville épouse la forme de la baie et forme un vaste amphithéâtre désarticulé, désintégré. Des cubes d'immeubles en béton de 5 à 6 étages s'élèvent graduellement sur la pente Est, le haut de la colline est encore indemne de boîtes. Mais çà et là apparaissent déjà dans la roche dénudée des saignées à blanc, de vives balafres, des stries creusées dans le massif dur et aride pour satisfaire la boulimie immobilière.

            

 

Après un rapide contrôle des papiers, direction la mairie de Sarande, point de départ du bus pour Butrinti, principal objet de notre visite. Déjà en quelques minutes, nous sommes subjugués par le vaste chantier qu'a entrepris le pays, tout ici n'est que chantier, on ne sait plus très bien partager ce qui est en construction de ce qui est en démolition, débris, déchets, remblais cohabitent sur ce qui est destiné à devenir où étaient des trottoirs... la saleté et la poussière forment un fond de décor. Nous traversons le marché couvert si tenté que l'on puisse dire, disons un marché fait d'un bric à brac de tôles, c'est le point central d'approvisionnement des habitants de la ville et sa banlieue. Dans les ruelles étroites il y a çà et là quelques marchés de l'occase et de la débrouille, la plupart consacrés aux chaussures et objets domestiques.

 


Le deuxième constat est l'emprise automobile. Les rues ne sont que de longs bouchons où les règles de conduites sont introduites à coup de klaxons ou de sifflets d'agents impuissants... Si toutes les marques sont présentes, il va sans dire que Mercedes est le leader incontesté, la firme de Stuttgart à l'étoile à 3 branches est omniprésente, parfois quelques "Hummer" ces gros 4x4 d'origine militaire, très haut de gamme, noirs aux vitres teintées alourdissent l'atmosphère, c'est vrai, ils ont bien leur place dans ce décor d'après-guerre.

     

Quant au bus qui assure la destination Butrint, c'est un vieux "Man" dont le chauffeur est obligé de s'arquebouter pour changer les vitesses ou pour tourner le volant, rien n'est assisté... le bus est bondé pour ne pas dire plus. Pour le paiement c'est à la descente, probablement au cas où nous n'arrivions pas... Et nous voilà partis... pour une visite de chantier... des chantiers devrais je dire... tout se fait à coups de klaxon, de freins et surtout de forcing, notre pilote nous exfiltre de la ville... la vieille route est en cours d'élargissement pour faire place à une voie nouvelle, le seul problème elle est parsemée de bulldozers, de pelleteuses, le tout enveloppé de poussières mais qu'importe.

 

Les 20 km sont faits de cailloux concassés et plus ou moins compilés, à droite la montagne que l'on a rogné, à gauche le précipice qu'on a remblayé, et ce, jusqu'au lac de Butrint, dans ce long cortège de particules grisâtres, tous feux allumés, on croise on double comme chacun peut, le plus fort gagne... Le bus laisse quelques autochtones à Ksamil, une ville martyre, une ville fantôme, une ville chaos dont les bâtiments semblent sortir soit d'une récente guerre, soit d'un tremblement de terre soit d'un défaut de construction ou bien d'un début de démolition. En fait, nous apprendrons qu'il il y a un peu de tout cela, si le pays a été frappé l'an dernier par un léger tremblement de terre aux effets négligeables, un autre séisme a frappé fort, un séisme politique qui a ordonné la démolition des constructions illégales soit env 250 dans cette ville. Il faut dire que la propriété foncière n'a jamais été en ces lieux un souci, on construit là où on a envie... d'où un invraisemblable imbroglio juridique et un embouteillage judiciaire... mais une question subsiste, pourquoi le programme de nettoyage en cours est-il conduit par la principale firme de BTP d'Albanie ??? qui reconstruit derrière.

  

Après l'enfer, nous voici au paradis, oui un décor paradisiaque émerge du chaos, le grandiose paysage du lac de Butrint. Le bus nous délivre au bac anté-diluvien qui marque l'entrée du Parc, l'un des 12 parcs nationaux. Celui-ci nous intéresse car, dans sa luxuriante et rafraîchissante végétation, il recèle un véritable trésor, un ensemble archéologique hors du commun, tout à fait exceptionnel dans sa conservation. Un ensemble décrit par Virgile dans l'Enéide et par Racine où il situe son Andromaque.

Il y a 2500 ans une cité s'est implantée sur les rives de ce lac au décor somptueux. Hier inconnu, le site classé au Patrimoine Mondial depuis 1992 commence à être répertorié sur les guides et le nombre de bus touristiques qui, malgré la route, viennent le visiter nous font penser à une proche invasion. Cela est le lot de bien des lieux antiques.

      

Commençons notre visite, d'abord il y a ce petit théâtre de 1500 places qui, l'été, offre un festival de théâtre, quelques pierres sur ses parois extérieures portent comme à Delphes la liste des 400 esclaves affranchis. Situé tout près les bains dont ils ne restent que quelques soubassements, le temple d'Asclépios, Dieu de la médecine.

                                       

Plus loin nous changeons d'époque, nous sommes face à un baptistère paléochrétien du IVièmesiècle, le sol est fait d'une superbe mosaïque polychrome, l'une des plus grandes connues de cette époque, avançons encore dans ce site, voici les reliquats de quelques échoppes et villas qui ont gardé leur base. Un peu plus loin livrés au chœur enivrant des cigales nous voici dans les murs de l'église byzantine (IV et Vième) ...

                         

Au bout de l'immense fortification en cours de consolidation se trouve la majestueuse mais basse Porte du Lion, elle nous donne l'accès à la forteresse qu'ont occupé successivement les angevins et les vénitiens. De cette position dominante, nous rayonnons sur 20 km. Au pied le lac avec ses lagunes et ses pêcheurs en barque. Ici à l'Ouest, l'entrée du canal Vivari avec la citadelle d'Ali Pacha, là-bas au loin, l'île de Corfou, où nous attend Romar1.

 


Le retour se fera avec le même pilote sur le même circuit. De ce grain de visite, il n'est pas aisé de tirer des enseignements cependant au regard des richesses naturelles et des potentiels touristiques qu'elles offrent, nous pouvons aisément parier que ce pays ou tout du moins son littoral risque de subir une véritable mutation urbanistique qui peut rapidement tourner au chaos, surtout dans un pays où l'état de droit repose sur le «Tout s'achète» et où les politiques n'en ont toujours pas fini avec l'histoire récente, leurs histoires.

Ce pays est grand et peuplé comme la région des Pays de la Loire, il a cependant des atouts et non des moindres, c'est un pays qui a encore mais pour combien de temps encore une très forte culture. C'est un pays où tout est à faire, un pays extrêmement jeune, l'âge moyen de 26 ans en fait le plus jeune des pays européens, malheureusement il a aussi des zones d'ombre : un pays qui a du mal à trouver une stabilité politique, un pays dans lequel la mafia a de profondes racines, un pays montagneux où les travaux d'infrastructure deviennent rapidement prohibitifs, un pays qui n'en a pas fini avec ses voisins du Nord au sujet du Kosovo et qui n'a pas tout régler ses problèmes avec celui du Sud, la Grèce ni celui de l'Est, la Macédoine.

        

Sur la route du retour, je me suis mis à rêver, ce pays avec une telle histoire et de tels paysages dispose des meilleurs atouts pour devenir un pays pilote à l'image du Costa Rica, un pays sans armée, un pays à l'urbanisme sévèrement contrôlé, le premier pays qui pourrait vivre d'un tourisme intelligent. Seule l'Europe pourrait l'aider à prendre conscience de ce fabuleux patrimoine et l'accompagner vers un développement non pas effréné mais vers un développement raisonné. Malheureusement ici comme ailleurs les hommes préfèrent trop souvent les armes à la paix.

Louis-Marie BOSSEAU -  Août 2010        

Publié à 09:50, le 28/12/2010, dans Articles thematiques,
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De l'Ile de Samothrace (Samothraki) à Thessalonique


Dans un lumineux petit matin, nous quittons Gobçéata la plus septentrionale des îles égéennes turques. Romar 1 fend l'eau cristalline de la Mer de Thrace. A tribord venant à notre rencontre un impressionnant banc de dauphins fait cap au sud vers les Sporades. Autant par respect que pour contempler cette impressionnante migration nous coupons notre moteur et filons silencieux sur notre erre. Sublime image avec en arrière plan Samothrace.
  
 
La lumière est telle, que le cône nu de 1600 m du mont Fengari semble déjà nous dominer, ses flancs dénudés et déchirés viennent se faire battre et mourir dans la mer. Nous devons contourner l'île par l'Ouest pour aborder à Kamariotissa, la ville cotière.
 
 
 
Le port est calme, en dehors de la rotation journalière du ferry d'Alexandroúpoli, la vie paraît l'avoir déserté, il faut dire que le caillou de 6 km de rayon est peuplé de moins de 3000 habitants. Nous trouvons une place à la proue d'un vieux chalutier dégoulinant de rouille. La bourgade est assez quelconque et ne recèle rien d'exceptionnel, elle se morfond au bord de l'unique promenade sur laquelle s'alignent les restaurants en attente des touristes de passage. Les cost-guards se montrent peu enthousiastes à l'idée de nous faire les formalités « comme vous allez à Kavala, faites les formalités là-bas, mais ne leur dites pas que vous êtes passés ici".
 
 
À première vue, l'île est façonnée d'un relief tailladé à la hache dans le marbre, son pourtour accidenté est difficile d'accès mais abrite quelques rares et minuscules plages de galets, au dessus desquelles s'élève l'aridité des montagnes. L'île n'attire pas les masses, seuls les randonneurs assoiffés de paysages désertiques, les historiens passionnés d'archéologie et quelques mystiques attirés par le sanctuaire des Grands Dieux, empruntent, chacun leur propre voie en quête de leur graal.
 
  

Peuplée successivement par des Pélasges, des Cariens puis des Thraces, à la fin du VIIIe siècle, l'île reçoit une colonie d'habitants de Samos et prend alors le nom de Samos de Thrace pour se fondre ensuite en Samothrace.

Très longtemps ce rocher a été le plus célèbre de l'archipel égéen, une gloire forgée à coups de sanctuaires par de mystérieuses divinités. Il y a plus de 4000 ans les Cabires étaient en ces lieux vénérés. Hermétiques, énigmatiques, symboles des pouvoirs occultes de l'esprit, qui étaient-ils ? le mystère demeure car différentes versions nous sont parvenues. A ce jour on sait qu'ils formaient une tétrade dont les noms étaient : Axiéros, Axiocersus et Cadmillus ou Casmillus ; plus tard, ces noms furent traduits, tantôt en ceux de Vulcain, Mars, Vénus, Amour ou Harmonie; tantôt en ceux de Cérès, Pluton, Proserpine, Hermès ou Mercure, comme on peutle constater les querelles de mythologues ont de beaux jours dans le poulailler de l'histoire. Mais nous préviennent-ils les Cabires n'ont rien à voir avec les Curètes, les Corybantes, les Dactyles et autres Dioscures... nous sommes rassurés car les cabires eux sont censés protéger les navigateurs, ouf.

Le grand prêtre du culte cabirique, appelé Eues, recevait la confession de ceux qui se faisaient initier. La dernière cérémonie de l'initiation qui ouvrait à l'accès des mystères s'appelait thronisme : l'initié, après avoir subi les plus terribles épreuves,était assis sur un trône éclatant de lumière, le front couvert d'un voile, couronné d'un rameau d'olivier et ceint d'une écharpe, tandis que tous les prêtres et les mystes, se tenant par la main, exécutaient autour de lui des danses symboliques. Des pré francs-maçons ???

Samothrace a trouvé une « autre tête » pour devenir célèbre, « Niké » la "Victoire" femme ailée, prestigieuse statue découverte en 1875 par notre vice-consul lors d'une campagne de fouilles, l'originale de cette « Victoire » se trouve aujourd'hui au musée du Louvre, le site ne dispose que d'une poussiéreuse et pâle réplique abandonnée dans un coin du musée... 
 
 
 
Mais laissons les dieux Cabires et ses hiérophantes dans les ruines de leurs sanctuaires et allons nous ressourcer dans un des nombreux trous d'eau dont la montagne est truffée car l'île regorge côte Nord de vallées encaissées d'une arbustive verdeur invitant à la fraîcheur et à la méditation.

En fin d'après-midi, une jeune femme à l'accent français nous aborde, elle est originaire de Samothrace mais vit avec son mari grec à Montpellier où après ses études à l‘université, elle est devenue œnologue. Aussi avoir une représentante de la capitale de la Septimanie, chère à Georges Frêche pour nous conseiller restaurants, plats et vins est appréciable, sur son évocation nous aurons droit à quelques gourmandises supplémentaires.

Dans la nuit, la mer s'est méchamment chargée, nous tenterons de sortir mais bien vite nous reviendrons nous placer sous la protection des Cabires. Nous mettrons à profit cette journée pour visiter le Nord de l'île et nous prendrons la navette pour monter à Hora, situé à 20 minutes à l'intérieur des terres, c'est le chef-lieu de l'île est construit à flanc de montagne en théâtre ouvert sur la mer ce qui en fait un village très pittoresque.

 

Ile de Thassos

Sous la protection des cabires, nous prenons la mer pour la plus grande des île des Sporades du nord, la plus septentrionale des 2000 îles grecques, Thassos. Dès la sortie du port se profile à l'horizon les 1200 m de l'Hyspalion entouré des 5 sommets de cette île posée à 5 km du continent. La lumière matinale est divinatoire, elle précise et affine les moindres détails du relief de ces côtes lointaines, une vision rarissime. L'abordant par l'Est / Nord Est, l'île déploie sa luxuriance au pied de laquelle s'étalent de magnifiques plages. Il n'est pas étonnant que depuis les premières colonies établit ici il y ait 8 000 ans, cette île suscite des convoitises, l'île fut sans cesse envahie, jusqu'aux oracles de Delphes qui demandèrent à Thasos, fils d'Agénor et de Poséidon, frère d'Europe de prendre possession de l'« île des Brumes ». Son sous-sol aurifère en fit une île prospère, l'activité artistique et culturelle y prirent un essor exceptionnel tant et si bien que Limenas, la capitale recèle encore de nombreux témoignages archéologiques de ces époques de gloire, à l'image de son théâtre antique qui veille sur la ville. Station balnéaire, Thasos et ses 15000 habitants savent garder la mesure, si les nuits sont longues, elles ne sont pas démentielles car notre sommeil n'en pâtira pas. Si près du continent Limenas est tournée vers le tourisme aussi tavernas traditionnelles, boutiques souvenirs, vins locaux forment le décor du front de port. La jonction à Kavalla, juste en face n'est que pure formalité, enfin presque, parce que de formalités il faut parler car depuis notre entrée en Grèce, personne n'a voulu nous enregistrer, nous allons enchaîner les bureaux de la capitainerie, de la douane, des cost-guards et de police pour être en règle... un dimanche c'est long mais nonchalant. A l'arrivée beaucoup de papiers signés mais aucun justificatif ? Le port est assez grand mais y trouver de la place n'est pas chose aisé car c'est un grand mélange de bateaux de plaisance, bateaux de ravitaillement, ferries, bateaux de pêche, bateaux croisière, sans espace défini, nous trouverons un emplacement idéal tout près du centre-ville. Au fildes millénaires, Néapolis, Christoupolis, puis Kavalla, la macédonienne, s'est façonnée une position charnière entre Athénes et Constantinople, la ville est riche, ses commerces florissants, ses cafés et restaurants branchés. Au-dessus du port l'ancienne citadelle a été transformée en Palace

Kavalla et Le Mont Athos

Ce matin nous quittons Kavalla de bonne heure car il nous faut joindre Porto Kufo à  60 miles et la météo s'annonce bonne. Au cours de la première heure de navigation, l'horizon s'est obscurci et la houle s'est muée en lames, Romar 1 commence à jouer au culbuto, plus que de se faire secouer comme un hochet, nous préférons nous mettre à l'abri dans la baie d'Eleftere, comme le port est saturé de bateaux de pêche, nous accostons à un bout de quai désaffecté. Bien nous en a pris car l'orage éclate et se fait d'une extrême violence, ça cogne, flashe, bruisse, grince, de toutes parts, la fin d'après-midi et la nuit n'est qu'éclairs, tonnerre et pluie diluvienne et coups de vent tonitruant. Au petit matin, un grand calme règne sur la baie, flotte dans les airs une odeur âcre de terre mouillée et sur les eaux mortes du golfe des caisses en polystyrène envolées des chalutiers amarrés...

 

Avec quelques traces des fureurs de la nuit, nous quittons notre douce baie pour le Mont Athos situé sur l'Agio Oros, le troisième doigt de la péninsule Chalcidique à l'Est de la Macédoine. Bien qu'à 40 miles nautiques, le profil de la montagne sacrée s'esquisse déjà, nous ne la quitterons plus des yeux de la journée. Sa cime encore enneigée est auréolée d'un éternel nuage blanc comme pour bien signifier la sainteté du lieu. Probablement à l'adresse des mécréants qui croisent au large et ne croient à rien. Nous naviguons très au large pour éviter d'avoir à frotter cette terre diabolique aux roches tranchantes, non ce n'est pas par crainte d'une contamination christique ni pour respecter la règle épiscopale simple et formelle mais maritime qui interdit aux bateaux ayant femme à bord de s'approcher à moins de 500 m des côtes. Oui le caillou est interdit aux femelles en général et à la gente féminine en particulier. C'est la règle de l'abaton. Cette presqu'île ne veut être lieu de tentation... A moins que les femmes occupent une place importante de leur pensée, dans leurs prières, bien sûr...

 

Mais qu'est donc le Mont Athos ?

C'est vrai que dans l'imaginaire occidental, le Mont Athos, c'est dans un site idyllique, le symbole du mysticisme chrétien, fait d'ermitages inaccessibles, de popes barbus et d'incantations perpétuelles.

Pour en parler je laisse la parole à la revue « Ulysse » qui s'est, contrairement à nous, immergée dans ce haut lieu spirituel.

"L'histoire de la Sainte-Montagne (Aghion Oros, en grec) a commencé en 963 avec la fondation du monastère de la Grande Laura. La république du Mont Athos, communauté théocratique orthodoxe unique dans le monde, en héberge vingt depuis plus d'un millénaire. Un "territoire autonome auto-administré" de 360 km2, entre mer et montagne.

La Sainte-Montagne est aussi appelée Jardin de la Vierge. La tradition veut que le Mont Athos soit consacré en tant que legs de la mère de Jésus ; lorsqu'elle y aurait fait escale sur sa route vers Chypre, elle aurait admiré la beauté du paysage et demandé à son fils de lui en faire cadeau. Pour ne pas "altérer" la dévotion à la Vierge, reine en ces lieux, il a été décidé en 1 060 que les femmes en seraient bannies. "Le Mont Athos est interdit à tout animal femelle, toute femme, tout eunuque et tout visage lisse", décrète le chrysobulle de l'empereur Constantin Monomaque. A l'exception des poules dont les oeufs entrent dans la composition des peintures pour les icônes.

Certains moines de la Sainte-Montagne sont plus pragmatiques, comme le père Joachim, qui rappelle qu'on retrouvait, il y a quelques siècles, des femmes de bergers dans les lits des moines. Mais "l'absence de femmes évite les distractions. Cela permet d'aller au bout de son cheminement, sans tentations." Le Mont Athos est un lieu hors du temps. Deux mille moines environ perpétuent encore la tradition de sa liturgie ancestrale.

Cette authenticité attire des milliers de pèlerins, en majorité grecs. Notis, manager d'un hôtel à Thessalonique, vient pour la septième fois. "Je rends visite à un ami dans un monastère. Chaque orthodoxe doit venir sur cette terre sainte au moins une fois dans sa vie." Mikhaïl, un Albanais de 26 ans, est en pleine rédemption : "J'ai fait beaucoup de mauvaises choses dans ma vie. Ma rencontre avec un pope à Athènes m'a remis sur le droit chemin, celui de la foi. Une des premières étapes de ma nouvelle vie est d'effectuer ce séjour ici." Comme lui, 120 000 pèlerins viennent chaque année faire oeuvre de chasteté, pauvreté et obédience durant quelques jours. Ils suivent les offices, prient, se recueillent devant les icônes. Par foi, pour l'éveil à celle-ci, le calme ou la découverte.

L'entrée au Mont Athos est limitée à 100 orthodoxes et 10 non-orthodoxes par jour. Thomas, Français d'une trentaine d'années, est venu en curieux, "impressionné par un mode de vie à la fois simple et difficile". Dans les monastères, le pèlerin est nourri et logé. Il doit seulement s'acquitter d'un droit d'entrée de 35 € pour obtenir le diamonitirion. Ce laissez-passer, indispensable pour accéder au Mont Athos, spécifie votre religion.

Le monastère d'Iviron, dans le nord-est de la Sainte-Montagne, a été fondé au Xe siècle. Il se dresse sur une baie pittoresque, à l'embouchure d'un torrent. Le déroulement de la journée est immuable. Dans les monastères, on se lève à 2 h du matin pour la prière privée, après seulement cinq heures de sommeil. Une liturgie commune rassemble les moines dans le katholikon à partir de 3 h 30, lorsqu'un moine circule dans la cour en frappant avec un bâton sur une grande planche en bois. L'office s'achève avec le petit-déjeuner, vers 7 h. La journée est ensuite consacrée à sa tâche : cuisine, accueil des pèlerins, travail aux champs, nettoyage...

A 17 heures, les vêpres commencent et durent jusqu'à 20 heures. Le dîner est ensuite servi : dix minutes, pas une de plus, pour manger, en silence à écouter la parole donnée par le frère anagnostis. Si vous ratez le créneau, vous ne mangerez pas ! Ce soir-là, le repas est frugal : tomates, concombres, feta. Certains moines préfèrent laskete, kellia ou kalyvates, des petits monastères où habitent deux à sixmoines. Le père Joachim vit avec le père Epifanios dans la kellia de Mylopotamos, une grande bâtisse accrochée à la falaise. C'est en partie pour échapper à la rigueur des monastères qu'il a choisi la vie en kellia...

Un pèlerinage au mont Athos doit être vu comme un séjour itinérant. Impossible de rester plus d'une nuit dans le même monastère. Tous les matins, après les quatre heures d'office et le petit-déjeuner à base d'olives et de pain, les pèlerins prennent la route. Des bus rejoignent la capitale, Karyès. Les visiteurs peuvent aussi arpenter les sentiers aux pavés inconfortables qui relient les monastères. Entre une heure et deux heures de marche au bord d'une mer au bleu profond...

Au Mont Athos, on utilise le calendrier julien et non le calendrier grégorien comme dans la majeure partie du monde. Le calendrier julien reste en correspondance avec le Soleil, sans intervention humaine alors que le calendrier grégorien est décalé de treize jours.

Icône : Du mot grec "eikona",petite image, l'icône est une peinture religieuse. Les images, dans la confession orthodoxe, sont sacrées et l'esprit du personnage représenté setrouve dans la peinture. C'est pourquoi on embrasse l'icône. L'iconographie est un art sacré et l'iconographe se prépare dans le jeûne et la prière.

En France, il existe des extensions du Mont Athos : En 1978, Aimilianos, higoumène (le supérieur) du monastère de Simonos Petra, décide de renvoyer en France trois moines, dont le père Elie et le père Placide. Leur mission : créer des dépendances du Mont Athos. Quatre lieux ont vu le jour : le monastère de la Transfiguration à Terrasson-Lavilledieu en Dordogne, le monastère Saint-Antoine le Grand à Saint-Jean-de-Royans dans le Vercors, le monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu à Solan dans le Gard. Et depuis 1996, le père Séraphin vit en ermite sur l'île de Porquerolles. Au monastère de la Transfiguration résident cinq moniales et une novice, accompagnées du père Elie, fondateur, aumônier et père spirituel de la communauté, tous français. Leur vocation première est la prière, l'étude et le labeur ascétique. Comme les moines de la Sainte-Montagne. "Les offices sont moins longs, nous avons plus de travail et nous vivons davantage dans le siècle qu'eux, mais nous suivons le même typikon - le livre qui contient les instructions monastiques - et la même règle de vie", explique la soeur Silouanie. Ils donnent un enseignement spirituel et accueillent des croyants pour les offices liturgiques. La petite communauté possède aussi neuf chambres pour des retraites.

Ici, les rites sont figés depuis plusieurs siècles. Des ermites résidaient déjà là au milieu du IXe siècle. "Le plus célèbre d'entre eux, Saint-Pierre l'Athonite, aurait vécu pendant cinquante ans reclus dans une caverne, se nourrissant d'herbes et de racines", s'enthousiasme le père Joachim, avec un sourire malin à peine dissimulée par sa barbe épaisse ».

Pour compléter ses propos, il faut savoir que la péninsule est un véritable état théocratique dont les modalités de fonctionnement sont opposées à la Grèce antique, les monastères sont dirigés par un higoumène. Cet "abbé" n'est pas élu par ses pairs mais désigné à vie par son prédécesseur.  Quant à leurs ressources, les moines du Mont Athos sont de véritables hommes d'affaires, ils possèdent d'un vertigineux patrimoine foncier avec des îles, d'immenses pars éoliens, des usines, des monastères partout dans le monde... d'invraisemblables privilèges comme celui de ne pas être imposable et de bénéficier des subventions européennes pour restaurer les coûteuses restaurations immobilières.

Après cette rapide visite par procuration, revenons à bord de Romar 1, la mer s'est durcie et est plus cassante, les rouleaux veulent nous envoyer sur les récifs, mais Romar 1 n'entend pas s'y résoudre et luttent, lame après lame. Visiblement, Dieu veille à la tranquillité de ses ouailles, comme il nous est interdit et impossible d'accoster, nous contournons donc l'offrande divine, le doigt marial. Là-haut, quelques ermitages seulement accessibles par les voies aériennes sont creusés dans la roche, accrochés à la falaise, soutenue par d'invisibles forces. Tout,ici, est impénétrable. Si sur le versant nord certains manifestent quelques gestes d'hostilité,, nous viendrons troubler leur vie érimitique, un moine du Sud n'hésitent pas à brandir un drapeau byzantin pour rappeler son attachement passé. Il faut dire que le Mont Athos n'est pas avare d'allègeances, ils sont politiquement très souples, tout à tour, ils épouseront successivement les thèses d'Hitler, puis ceux des colonels puis  ceux du communismeet, tout récemment Poutine viendra se ressourcer en ce haut lieu.

 

Porto Kuffo

Cap donc de l'autre côté du Golfe de Sithonie, sur le deuxième doigt, sur l'index de la Chalcidique. La cote est toujours aussi primitive, fatras de rochers ciselés, arêtes vives, pics acérés, falaises crevassées, cailloux éboulés, blocs égarés, chicos d'une bouche édentée, seules quelques criques pourvues de minuscules plages laissent du répit au harcèlement marin, il nous reste à trouver la faille dans ce maquis côtier, franchir la passe qui donne accès à la rade de Porto Kuffo.

 

Le village est là, lové dans son anse avec comme port un unique ponton en béton désarmé, le décor bien que semi désertique est superbe, pas étonnant que durant la dernière guerre un sous-marin soit venu s'y abriter. La survie ne tient qu'au tourisme car dans ce bout de doigt arthrosé qui ne montre nulle part, seuls poussent les cailloux. Sur les bords de l'eau, les tavernas se succèdent, terrasses ombragées, menus rallongés,elles patientent jusqu'au soir, au réveil des quelques clients égarés, plus loin sur la rive, posé sur un socle, un hélicoptère semble faire office de monuments aux héros, une stèle égrène une litanie grecque, une liste de noms gravés.  Leur nombre relève plus d'une catastrophe que d'un simple accident. En fait, l'histoire nous parviendra bien plus tard, ce mémorial évoque la disparition le 11 Septembre 2004 à 5 Miles nautiques des côtes de 17 personnes, du numéro deux de l'église orthodoxe le patriarche d'Alexandrie Petros VII, de onze de ses proches dont l'évêque de Madagascar et des 5 membres de l'équipage, leur hélicoptère gros porteur Chinook de l'armée grecque s'est mystérieusement abîmé en mer alors qu'il se rendait au Mont Athos. Mais le souvenir se rouille.

Comme nous sommes à sec, il nous faut remplir les soutes, le kiosque d'épicerie ne présentant rien d'alléchant, nous longeons l'unique route goudronnée et là-haut dominant son petit monde, il y a « Captain », un tavernier-épicier rabatteur à grande gueule, toujours prêt à tout pour vous extirper quelques sous, nous n'y achetons que le strict nécessaire. La station-service située plus bas accepte de nous livrer illico avec un petit camion 400 litres de diesel avec paiement CB (oui oui cela existe).

 

Port de Néa Folkia 

Et de deux, nous reste à franchir le troisième doigt du trident chalchidique, pour cela nous optons pour le couper par le canal de Potidéa avec préalablement une pause à Néa Folkéa. Contrairement à ce que nous pensions, la journée ne sera pas folk du tout mais plutôt rock ‘n roll car ce fut un concentré comme sait le faire la mer Egée, vent tournoyant, courants tournants, lames brisantes, mer hachée, tout, nous vivrons tout,  les seuls moments de calme relatif furent à l'abri de Turtle island et à l'arrivée au port de NéaFolkéa.  Si l'unique quai est réservé aux pêcheurs, il y a par chance de la place sur le coté plage, it's perfect. Là-haut en front de mer les Tavernas nous attendent.

Canal de Potidéa 

Kallikratia - Thessalonique

Route pour Potidéa, nous atteignons le canal en 1 heure et voilà vitesse réduite nous franchissons cette saignéeétroite, un isthme d'un kilomètre qui débouche sur la Therme bay, le corridor de la Saloniki bay, la baie de Thessalonique. Pour ce jour nous ferons étape au Port de Kallikratia, le port est un vaste chantier, et les places rares, nous nous ferons une petite place dans l'angle SE au milieu d'une décharge flottante peu ragoûtante. Encore heureux c'est gratuit. Là encore dans la rue principale, nous pouvons constater que les fonds européens sont religieusement employés, l'église orthodoxe s'est refaite une santé.

 

Le lendemain pendant 6 heures nous côtoyons la rive jusqu'à Thessalonique, nous croisons plusieurs cargos qui sortent du golfe ainsi qu'un remorqueur qui tire péniblement deux barges sans âge, ici et là des pêcheurs en barque attendent le poisson... La ville s'ouvre à nous, de droite à gauche un large front urbanisé dans lequel est inclus un vaste port voyageur qui distribue toutes le nord de la Mer Egée, de longs quais industriels qui desservent de fumeux complexes industriels... nous savons les marinas à l'Est, mais pour laquelle opter car nous avons l'intention de laisser le bateau deux semaines, les différents appels VHF ne répondent pas plus que les appels téléphoniques, notre choix nous pousse vers Kalamaria marina qui paraît mieux protégée.

Ponton d'accueil, salutations, attribution d'une place, une fois les formalités accomplies et Romar 1 amarré, une bonne sieste s'impose. 

 

Publié à 08:29, le 27/11/2010,
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Des Iles aux Princes aux Dardanelles, la mer de Marmara

Heybeliada :

Il est venu le temps de poursuivre notre périple et devons quitter à regrets Istanbul, emportant des myriades d’images comme souvenirs et d’imprescriptibles sensations. Il est de ces moments lorsque le bateau reprend la mer après une halte enchanteresse où vous êtes baigné dans un exquis vide extatique, comme celui ressenti après un orgasme. Comme nous ne sommes pas gens à se faire violence, nous choisissons une transition toute en douceur, progressive. Destination, les îles aux Princes, celle qui sont posées au large d’Istanbul. Nous optons pour la baie Ali Inceo?lu au sud de l’île d’Heybeliada, elle répond à notre besoin de nature. Comme le week-end est fini, la baie a retrouvé sa quiétude, un superbe mouillage dans un cadre idyllique sied parfaitement à notre désir de souffler.

 

Sur ce versant, l’île est enveloppée d’un envoûtant silence estival et d’explosives évanescences florales tout ici respire douceur, sérénité et beauté. L’île compte 3 000 habitants à l’année, beaucoup travaillent à Istanbul. Ici, l’automobile, comme dans toutes les îles  de l’archipel, est proscrite, avantageusement remplacée par la calèche et la marche à pied. Sur le versant oriental, est posée l’authentique ville d’Heybeliada, drainée par de petites rues pentues et de multiples escaliers escarpés qu’il nous faut prendre pour répondre à l’invitation d’Hakan et Sophie, amis de Nathalie. Lui est turc, elle de Belgique.

Tranquillité, simplicité et humilité pourraient le décrire, quant à Sophie, c’est un rayon de soleil au cœur d’un océan de fleurs. Ils se sont trouvés au milieu de l’Atlantique, aux Açores. Lui partait pour un tour du monde en solitaire et elle passait des vacances à bord d’un voilier. Juste le temps de passer le sac d’un bord à l’autre et les voilà partis pour un extraordinaire périple qui a depuis fait l’objet d’un superbe livre bilingue (Anglais et Turc) « Floating thoughts » en vente sur http://www.pandora.com.tr/urun.aspx?id=175758

 ou bien allez sur leur site  http://hakanoge.kesfetmekicinbak.com/maceralar.php vous y trouverez leurs photos.

A leur arrivée en Turquie, ils sont installés à Heybeliada dans cette typique demeure ottomane en bois, ils partagent leur vie et leur passion de la photographie, je me suis laissé dire qu’il préparait une nouvelle expédition mais vers les pôles cette fois. En attendant il a repris son travail de dentiste… il faut bien manger…

Le soir nous nous retrouvons tous à la guinguette de la baie. L’aménagement y est des plus sommaires mais l’ambiance y est des plus chaudes et à la bonne franquette avec barbecue et salade, le tout copieusement arrosé. Juste assez pour rentrer de nuit aux bateaux sans s’égarer dans la baie.

Le lendemain, tous à bord du catamaran CO2 de Koss and Corry nous ferons la visite de l’île de Büyükada, la plus grande des îles aux Princes. Nous accostons devant la Mairie de l’île et en ferons le tour en calèche. La balade s’achève à l’inénarrable « Horses station », une grande place où stationnent les 250 calèches de l’île. Du haut de sa tour, le contrôleur concentre les demandes et crache par haut parleur le numéro de l’hippomobile retenue au départ. Etonnant. Le soir retour dans notre petite baie et nouveau barbecue…

                

 

 

Le lendemain, une épaisse brume matinale enveloppe la mer. Il est 8 heures - Direction : Trilia sur la côte Asie. Premier problème, aucune de nos cartes numériques ne mentionne ce port, le mystère est entier, nous longeons la cote jusqu’à une petite baie qui abrite un village rural inséré dans des oliveraies, nous mouillons au plus près du bord pour débarquer Nathalie qui doit rentrer à Istanbul. Deuxième problème, ce village s’appelle en fait Esenge et ne figure sur aucune carte, il est au bout d’une étroite route qui, après avoir traversé des collines d’oliviers, vient mourir ici … Nous allons tout de suite questionner les anciens qui discourent sans fin à la terrasse d’un café. Après avoir décrit notre périple et nos intentions, bu nombre de thé, la discussion s’emballe et après maintes palabres, un quadra conduit Nathalie avec sa fourgonnette à l’école primaire située à 15 km, de là se trouve en partance un car scolaire qui l’emmène plus à l’Est dans une « grande » ville plus importante dotée d’une gare routière. Notre autochtone profite du voyage pour ramener les 7 élèves du village et épargner ainsi un AR au transport scolaire. Le village est des plus simples, les masures en tôle et bois se partagent le bord de l’unique voie en terre battue que sillonnent à pied, à mobylette et à tracteur les villageois. Esenge est, selon leurs dires, la capitale de l’olive… tout tourne autour de la petite baie verte… Un grandguignolesque un tantinet alcoolique nous suit pas à pas, il chevauche son tracteur comme monsieur Hulot enfourche sa bicyclette, c’est ubuesque, il est partout, parle, boit, gesticule, tergiverse, marche à grandes enjambées, va et vient… Nous avons bu, chanté, dansé, fort tard dans la soirée. Alors  que nous sommes revenus à bord, nous entendons son tracteur se perdre au fond de la nuit… dans les champs d’oliviers.

 

Francis (Katcha) qui démarre au quart de tour  

Marmara :

Ah Marmara, une mer, une île, une ville, oui certes, une petite mer, une petite île, une petite ville mais un ensemble enchanteur. Toute l’île est de marbre, d’ailleurs, même son nom : Marmara. Sur la côte Ouest s’offrent au ciel les blanches carrières millénaires qui ont fait Byzance, Constantinople, Istanbul. A l’Est face à l’Asie, la cité s’est construite en gradin autour du petit port, lieu pivot de la vie insulaire. C’est là que se développe l’activité, là où les pêcheurs  amarrent leur bateau, leur place est le long du môle, là où ils entassent filets et matériels, là où les plaisanciers sirotent aux terrasses des tavernas à l’ombre des platanes. C’est d’ici que part la promenade piétonne qui dessert les nombreux escaliers drainant la ville. Il fait bon s’y perdre car la cité recèle mille dédales, mille facettes. Le soir, la vie d’en haut vient chercher la fraîcheur d’en-bas, la promenade est prise d’assaut par les habitants, les bars font le plein, on y discute et joue aux cartes ou au Jacket… Bon, c’est vrai, la ville et l’île sont envahies par les touristes à la belle saison.

 

 

De rapides changements de temps 

?arköy :

Parti de bon matin, nous nous présentons dans le vaste port de ?arköy en milieu de journée. Quelques signes en fond de bassin c’est le Président de la coopérative qui nous accueille, le quai des pêcheurs offre de nombreuses places. Ravi de notre venue, il nous fait visiter le port récemment doté d’une chambre froide, il en est très fier. Son sens aigu de l’accueil fait qu’il nous convie au jardin à thé de la coopérative où de vieux pêcheurs attablés jouent au blackgamon ou aux cartes, le thé coule à flot.

?arköy est située dans la plaine côtière, la planéité de la ville fait que nous découvrons un moyen de transport qui jusqu’à présent nous n’avions vu en Turquie, le vélo, les marchands de vélo, réparateurs, sont légions.  Bien que riche d’un passé dont elle a perdu les traces, la petite ville de province s’étale sur son littoral. Les tenanciers des petites boutiques de bazar assis à l’envers, accoudés à leur dossier de chaise attendent le client. Un particularisme commercial domine ici comme en Bulgarie, ce sont  les commerces d’articles ménagés et ustensiles de lavage, balais, brosses, seaux, serpillières, il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, ils sont superbement achalandés.

 

 

Gelibolu :

Dès notre départ de ?arköy, la mer de Marmara s’étrangle pour ne plus former qu’un long goulot, c’est vrai que l’étape du jour nous renferme sur les Dardanelles. Au loin déjà se dessinent les immeubles de Gelibolu, la ville d’entrée supplantée par le phare blanc de l’historique détroit. De port, il y a bien celui proches des ferries, mais il est particulièrement fréquenté et y jouent d’importants ressacs, nous ferons plusieurs passages avant de détecter l’étroite passe entre deux restaurants, aux jumelles le bassin est un mouchoir d’une poche peu profonde, qu’importe, un peu fou, nous tentons l’entrée, celle-ci est vraiment très juste pour le catamaran, pour Romar1 il reste un peu de place de par et d’autre mais le bassin est vraiment exigu, il nous faut plusieurs manoeuvres pour accoster au quai du restaurant. Le patron est ravi, des clients plus que potentiels car le lieu est gratuit avec eau et énergie si on vient dîner chez lui… un coup d’œil au menu et au point de vue qu’offre la terrasse… no problem

 

 

 

 

Çanakkale :

 

Le port de plaisance est là au cœur de la ville, la marina est une escale incontournable pour qui passe de la Mer Egée à Marmara, ne serait pour faire les éventuelles formalités. Le capitaine est nonchalant et passe son temps à voguer sur le web qu’il a depuis peu…

Sur la promenade à deux pas, trône un immense cheval d’une dizaine de mètres au garrot. Ce cheval de Troie a été offert à la ville en 2004 par la production de « Troy » un peplum américain réalisé par Wolfgang Petersen, une libre adaptation des poèmes épiques l'Iliade d'Homère et l'Énéide de Virgile. A 25 km se trouve le fameux site archéologique de Troie et les vestiges d’Assos.


Voici donc, Çanakkale, préfecture de la province du même nom. Nous voici au cœur des Dardanelles, dans sa partie la plus étroite, la plus historique aussi. En 1452, le sultan Mehmet II fait construire une forteresse que Soliman le Magnifique restaure 1 siècle plus tard. Cette forteresse Çanakkale (Château du pot de terre), est également appelée Château d'Asie, par opposition au Château d'Europe (Kilitbahir) implanté de l'autre côté du détroit.

Rapidement nous découvrirons les lieux enchanteurs de Çanakkale, l’un d’entre eux est sans conteste le Yali Hari, un caravansérail de 1889 reconverti en jardin à thé très branché à l’ombre d’une superbe glycine. Remarque la bière se commande au pichet…

 

C’est la fin de l’année scolaire et cela se fête. Des stands sont installés au pied du cheval et pendant deux jours, toutes les écoles primaires et secondaires assureront tour à tour le spectacle. Panneaux d’information sur la vie scolaire, défilés, tombolas, musiques…

 

Mais Çanakkale est aussi pour nous la fin d’une extraordinaire aventure, la fin d’une navigation commune avec Koss et Corrie, ensemble plus de 3000 km, 6 mois de navigation, des galères mais aussi combien de fêtes. Nos amis frisons d’Ameland vont nous manquer, leur catamaran CO2 les emporte au Sud de la Turquie et Romar1 met le cap sur la côte Nord de la Grèce. Autant dire que les adieux sont chargés d’émotions.

A l’aune de notre périple turc, je ne peux passer sous silence l’accueil des turcs. Ce qui le caractérise c’est le sourire associé au besoin d’aider, de faire plaisir, de comprendre, ce n’est pas pour servir un ego, non, c’est dans leur culture, leur art de vivre, un art où la notion du temps n’a pas encore de prise.

 

Prenons un exemple : le premier a trait au besoin que j’ai, d’un tuyau sanitaire peu classique et de quelques pièces d’accastillage. Je me rends donc dans le quartier où les échoppes sont plus spécialisées et choisit une boutique dont l’étal déborde amplement dans la rue, à peine franchi le seuil, la demi-douzaine de personnes présentes me salue, ai-je le temps de répondre, on me fait comprendre qu’un çay (un thé) est commandé, à la bonne heure, moins de 2 minutes plus tard, un garçon débarque avec une astucieuse brochette verticale de plateaux de verre à thé, celui du dessous est laissé sur le comptoir, les autres sont pour d’autres commandes, chacun se sert, nous buvons par petites gorgées. Mon tour arrive assez vite, je désigne les produits qu’il me faut, tout est rassemblé sur le comptoir sauf le fameux tuyau qu’ils n’ont pas, à vrai dire je m’en doutais, le diamètre est hors norme. Qu’à cela ne tienne celui qui fait office de patron m’emmène chez son confrère situé à quelques dizaines de mètres, palabres, nouvelle cérémonie de thé, recherche dans des amoncellement de tuyaux, rien, si ce n’est là c’est donc chez l’autre, alors tous ensemble, nous filons chez un troisième marchand, même cérémonial gustatif, recherche dans le fourbis et euréka… une couronne du modèle recherché, il m’en faut qu’un mètre, un coup de cutter et voilà tout le monde ravi. Pour payer, à voir à la première boutique, no problem. Retour à la case départ, l’addition informatisée donne un total de 21,50 yeni lira (env 10 €) je paie en faisant l’appoint mais ma monnaie est refusée, oui, ici la coutume veut que l’on arrondisse à la virgule. Surprenant non. Le patron est tellement ravi d’avoir un français qu’il commande via son interphone une nouvelle rafale de çay et me montre sur son ordinateur quelques superbes photos de son pays, il en est très fier, il m’entreprend ensuite sur la politique française, « la France est un beau pays, Sarkozy, un mauvais président… » l’inverse m’aurait surpris, depuis quelques jours ses propos "antiturc" tournent ici en boucle sur toutes les chaînes télé…

Avec la bicyclette j’en profite pour visiter la ville et ses alentours ainsi les faubourgs roms, le quartier des pêcheurs le long due la rivière mais aujourd’hui c’est en ferry puis en bus que je vais visiter Kilitbahir, la forteresse située près du site défensif de la bataille des Dardanelles dite aussi de Gallipoli. La forteresse partiellement en ruine domine le détroit et la vue y est fabuleuse. A ses pieds, dans les dunes, est enterré tout un réseau de bunkers transformé en musée à la gloire des héros turcs.

 

C’est en ces lieux qu’en 1915 et 1916, les troupes de la coalition tentèrent lors de la bataille des Dardanelles appelée aussi bataille de Gallipoli de détruire l’armée ottomane dont un des commandant était Mustapha Kemal (Atatürk). Le détroit est stratégique car il relie la mer Egée à la mer de Marmara. La Turquie, alliée de l'Allemagne depuis le 1er Novembre 1914, tenait le détroit et l'idée Britannique, présentée par le premier lord de l'Amirauté Winston Churchill , était d'ouvrir la route vers Istanbul et de créer un front d'orient pour éliminé l'Empire Ottoman de la guerre. La guerre dura 3 ans et les forces ottomanes, bien équipées et fortement motivées disposant de bonnes batteries terrestres lancèrent des salves meurtrières sur les navires des forces de la coalition et coulèrent de nombreux navires. Les survivants des forces occidentales battirent en retraite en janvier 1917 laissant derrière eux 250 000 des leurs dont 50 000 sénégalais.

 

Ile de Gökçeada (Imbros en français & Imvros en grec)

 

Nous voici à l’extrémité occidentale de la Turquie, sur l’île de Gökçeada, l’une des 2 îles turques de la mer Egée, avec Bozcaada (appelée autrefois Ténédos). Si ces côtes sud sont constituées de longues plages, la côte Nord est rocheuse et cassante. Au centre de l’île, l’Ôle s’élève à 670 m. Le port a récemment été agrandi et offre de belles places mais il est désert, il y a bien quelques barques qui vaguent à l’âme, dans le fond deux militaires font les cent pas devant un portail qui s’avère être une base de loisirs de l’armée turque. A l’abri de la falaise, quelques tristes maisons en béton flétri s’égrènent en fond d’un parking vide, 2 ou 3 échoppes font office de bar mais sont fermées en cette heure de chaleur, tout là haut en terrasse, dominant le port, de vieilles demeures en pierres forment un petit hameau, l’un a une terrasse fleurie sur laquelle se manifeste un peu de vie. Nous y grimpons par une étroite route dotée d’une pente vertigineuse, parvenus au faît, le hameau paraît abandonné mais la vue bien qu’écraser par le soleil s’avère majestueuse, là-bas à l’Est la Thrace, au Nord Ouest Samothrace et au Sud l’île étale une plaine fertile coupée en deux par une longue piste d’aviation, à nos pieds, un petit bourg gris ciment, tout est ciment même les poteaux téléphoniques… L’île recèlerait un atout invisible, ses terres, elles seraient toutes converties au bio, nul engrais chimiques n’est ici autorisé, cela laisse dubitatif. Installé sur la terrasse de la taverna, nous disposons du wifi. Le soir la place déserte se mue en quelques minutes en un vaste marché où on trouve de tout, il dure tard dans la nuit.

 

 



Publié à 09:21, le 24/12/2009, dans Articles thematiques,
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La Marina d’Ataköy.

 La Marina d’Ataköy (coté Europe) et son double, celle de Fenerbahce (côté Asie) sont impressionnants par leur taille, plus impressionnants encore par leurs tarifs, tout est ici dans la démesure. Aussi étant quant à nous très mesurés dans nos comptes, nous n’y resterons qu’un jour, préférant aller nous installer durablement à Bostanci sur la rive Asie de la Mer de Marmara, un port qui abrite un petit yacht club particulièrement accueillant et une grande gare maritime qui nous met à 15 minutes de la Corne d’Or et ce pour un prix modique. Aussi en profiterons nous pleinement d’Istanbul, et ce, à moindres frais.

 

Mais avant revenons à notre arrivée, en entrant dans la marina deux zodiac nous enserrent pour nous conduire à notre emplacement, par peur sans doute que nous nous perdions dans ce labyrinthe maritime, une fois Romar 1 amarré et enregistré, ce sont les retrouvailles, nos amis danois sont là sur un autre ponton et attendaient pour effectuer les démarches d’entrée en Turquie. Comme nous ne sommes pas avares, nous partagerons l’effort et l’aventure. Nous expédierons donc tous ensemble les formalités en une journée et demie,  exténuante mais oh combien riche en rebondissements…

 

 

 

Acte 1 : Obtenir la liasse administrative près de la Chambre de Commerce maritime située à Findikli. Nous avons droit à une entrée grandiose, le taxi entre dans la cour d’honneur, des grooms nous ouvrent les portes, des officiels nous saluent, nous serrent chaleureusement la main et nous passons en grande pompe sous une haie du personnel administratif, dans le grand hall nous découvrons qu’il y a eu confusion. Les autorités de la Cambre de Commerce attendent en fait une délégation de «La Rochelle» pour le Salon Nautique d’Istanbul… excuses confuses… et nous irons droit au bureau d’accueil qui nous fait les papiers illico non sans avoir laissé 55 euro par bateau. Munis de cette liasse de 50 feuillets nous pouvons entreprendre notre rallye stambouliote, un parcours de bureaux et d’attente qui exige courtoisie et patience.

 

 

 

 

Acte 2 : Service des douanes à Karaköy, autres lieux, autres personnes, un membre de la Chambre de Commerce a l’extrême gentillesse de nous accompagner, mal lui en a pris car il est pour le moins mal accueilli dans ce service, s’ensuit une discussion orageuse. Le capitaine refuse tout simplement de remplir le volet lui incombant, il veut que nous passions par un agent en douane moyennant finance, revenez plus tard, la discussion se poursuit avec pas moins de 6 interlocuteurs, enfin fatigué de nous voir squatter son bureau nous optenons du gradé nos coups de tampon, non sans verser quelques incompréhensibles oboles pour les bateaux qui dépassent plus de 10 T… ?

  

 

Acte 3 : Service des passeports à Zeytinburnu, nous traversons Istanbul, hélas le tuyau était percé, ce n’est pas le bon bureau, il nous faut refaire la traversée inverse, les nerfs craquent, on se fout de nous, la colère monte, un officier de police analyse la situation, il siffle un taxi, le réquisitionne, nous fait monter à cinq dedans, lui et son adjoint enfourchent leur moto, c’est donc à 6 dans un taxi, escortez par deux policiers qui ouvrent la route que nous traverserons Istanbul à tombeau ouvert, le voyage s’arrêtera devant le bureau attitré. Après explications de cet officier près du service compétent, en quelques minutes tout sera en règle. Dommage l’officier est reparti sans nous laisser sa carte, cela aurait pu servir…

 

 

 

Acte 4 : Bureau d’enregistrement des bateaux, 5 jeux de photocopies sont requis, notre taxi nous dépose devant une de ses connaissances qui nous les fait en express, il rentre passons au bureau ou tout est tamponnés, signé, paraphé.

 

 Acte 5 :  La journée s’avance mais il nous faut passer par la case Départ à Findikli pour faire valider la liasse, c’est bientôt l’heure de la fermeture, ce sera très juste mais finalement l’affaire est rapidement expédiée.

Et dire que certains bateaux étrangers paient des prestataires 300 à 500 euro pour effectuer ces démarches, ils perdent une occasion en or de voir de l’intérieur une administration formée à l’occidentale. Une bureaucratie impressionnante que l’informatique risque prochainement de bousculer…

 

Sur ce, un peu dépassés, les danois qui n’aiment pas les grandes métropoles quittent le lendemain la Marina pour se poser quelques jours dans un petit port à 20 miles au sud d’Istanbul. Nous ne les reverrons plus…

Quant à nous nous irons nous poser à Bostanci, nous pouvons à loisirs visiter Istanbul.


Publié à 20:31, le 22/12/2009,
Mots clefs : BosphoreRomar1transit logistanbulBateaupapiersnavigation

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SOMMAIRE


Préambule
En guise d'intro
CV de Romar1
 

CARNET DE BORD EN EAU DOUCE
Le Rhin (France-Allemagne)
Vogelgrun (Fr) - Rhinau(Fr) - Strasbourg (Fr) - Offendorf (Fr) - Freistett (Fr) - Beinheim (Fr) - Germersheim (RFA) - Heidelberg (RFA) - Worms - Mainz.

Le Main (Allemagne)
Frankfurt am Main - Aschaffenburg - Miltenberg - Lohr am Main - Wurzburg - Eibelstad - Obereisenheim - Schweinfurt - Bamberg - Forchheim - Nuremberg - Berching.

Le Danube (Allemagne-Autriche-Slovaquie-Hongrie-Croatie-Serbie-Bulgarie-Roumanie)
Kelheim - Regensburg Straubing - Deggendorf (D) - Passau (D) - Schlogen (A) - Linz Matthausen(A) - Marbach (A) - Tulln (A) - Vienne-Kaklenbergerdorf (A) - Bratislava (SL) - Komarno (SL) - Esztergom (H) - Budapest (H) - Dunaujvaros (H) - Baja (H) - Apatin (SR) - Backa Palanka (SR) - Novi Sad (SR) Beograd (SR) - Kostolac (SR) Viminacium - Golubac (SR) - Donji Milanovac (SR) - Kladovo (SR) - Brza Palamka (SR) - Calafat (RO) - Lom (BG) - Oryakhovo - Calnavat (RO) - Svishtov (BG) - Rousse (BG) - Tutrakan (BG) - Silistra (BG).

Canal de Cernavoda (Roumanie)
Cernavoda - Constanta.
Conclusions

Les annexes
Annexe 1 . Danube, fleuve frontalier
Annexe 2. Les Roms
Les archives
Le convoyage I  de Dordrecht (NL) à St Mammés (F)
Le convoyage II jusqu'à Mulhouse
  
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  LA TRANSEUROPÉENNE DE ROMAR1
 (en rouge, l'aller par les voies d'eau / en vert le retour par les mers)
 
 
 
PREAMBULE

La continuité fluviale entre l'Atlantique et la Mer Noire ne paraît pas évidente pourtant elle est une réalité depuis 1992, date de l'ouverture du Canal Rhin-Main-Danube. Si la faune migratoire l'a très vite empruntée, peu de bateaux ont tenté cette liaison, Romar1 l'a fait.

Le parcours Loire-Danube en chiffres :

4 Bassins hydrographiques (Loire, Rhône, Rhin, Danube)

Près de 4 000 km de cours d'eau

Altitude franchie : 406 m à Berching (D)

11 pays : France, Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Croatie, Serbie, Bulgarie, Roumanie, et le Danube arrose dans son delta la Moldavie et l'Ukraine.

4 capitales (Vienne, Bratislava, Budapest et Belgrade)

287 écluses.

Les pays traversés au cours de ce périple, ont, selon leur topologie, leur économie et leur culture, des approches de l'eau très différentes. Depuis une décennie, grâce notamment à l'Europe, une prise de conscience s'est opérée et une réflexion commune s'est engagée, puisses-t-elles maintenant se transformer en acte pour le bien de l'humanité.

Le voyage de Romar1 n'est ni un voyage d'étude, ni un voyage d'agrément. Il se veut une approche très pragmatique des pays traversés sous l'angle des voies de navigation, une contre-plongée sur des pays qui arrivent pour la moitié en Europe.

Ce récit peut ne pas paraître objectif, qu'importe, c'est le reflet d'un vécu, brut de décoffrage, sans retouche d'image, sans maquillage.

ROMAR 1 

 
LE CV DE ROMAR 1

Construit en 1991 aux chantiers Combinatie de Dordrecht aux Pays-Bas, Romar 1 est un bateau hollandais de type Combikotter, il navigue aussi bien en rivière qu'en mer.
C'est un bateau de 12 m de long sur 3,80 m de large et son poids de 17 tonnes (dont 2 T de lest) en fait un joli bébé, pas toujours aisé à piloter ; la forme de sa coque dit en bouchain le rend très volage et il doit être tenu en permanence car il va volontiers papillonner en répondant promptement aux sollicitations des vents et des courants. Son pilotage exige une lutte, un corps à corps quasi-permanent mais avec l'expérience nous arrivons à anticiper ses réactions et maintenant à nous entendre...
Son volume (il jauge un peu plus de 50 tonneaux) lui permet de disposer d'une certaine indépendance avec 3 réservoirs (GO 900 l, eau potable 400 l et eau noire 200 l), le groupe électrogène apporte parfois (très rarement, en fait) un complément énergétique.
Pour se mouvoir il possède un robuste moteur Ford 6 Cylindres de 105 CV, même s'il est peu gourmand il boit plus que le capitaine. Il exige quand même 5 l à l'heure à un régime normal de 1800 tours.

Son tirant d'eau de 1,3O m l'autorise à naviguer dans les grands fleuves mais ne lui permet pas de rentrer dans tous les ports de plaisance fluviaux, aussi l'annexe «Petit brin de Romar 1» permet de rejoindre le bord lorsqu'il jette l'ancre le long de quelques rives. S'il est aussi doté d'une petite voile ce n'est pas que pour faire le beau sur la grande bleue ou la mer Noire, c'est surtout pour le stabiliser dans certaines conditions de navigation car Romar1 a une fâcheuse propension à rouler, à nous rouler et ce n'est pas ce qu'on demande à un bateau.
       
   POSTE DE PILOTAGE INTERIEUR                              POSTE DE PILOTAGE EXTERIEUR
 2.
Le matériel de navigation
Romar 1 dispose d'un sondeur, d'un GPS (calé sur l'ordinateur lecteur de carte doté du logiciel Navigo-Neerdersoft), d'une VHF mariphone (la radio est obligatoire et indispensable pour naviguer sur le Rhin, le Danube et en mer). Et n'oublions pas pour naviguer sur le Danube, les précieux manuels de Pierre Verberght judicieusement complétés des notes de quelques prédécesseurs, des grands frères : Claude Aude qui a fait la descente avec son voilier "Bananec Blues", José et Nadia Gasquez avec "Liberty" qui est actuellement en Croatie ainsi que la lecture de quelques récits comme «Troll»... des récits qui apportent des indications supplémentaires.
   
        CARRE SALON                                                        KITCHENETTE
  
3. Oui, je sais, vous ne dites rien, vous n'osez pas demander, mais je sens qu'une question vous brûle les lèvres, pourquoi «ROMAR1» ? Rassurez-vous ce n'est pas le premier d'une lignée royale zélandaise, en fait ce nom provient d'une coutume maritime qui est de former le nom d'un bateau en couplant la première syllabe de deux prénoms, celui des enfants ou du mari et de la femme. En l'occurrence Romar est tout simplement une contraction de Romke et Marguerite, les prénoms des anciens propriétaires. J'avais bien envie de changer pour un nom plus symbolique, plus attrayant, mais mon entourage marin (qui n'est pas superstitieux, soyez en sûr) m'a convaincu de garder son nom... Soit, mais à une condition, que le nom soit suivi d'un 1, d'un tout petit 1, un petit rien qui change tout, ce 1 qui parfume nos rêves et nos plats ce 1 qui sent si bon le soleil sur la garrigue. Ainsi naquit Romar1.


 AVANTI
 ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------  
EN GUISE D'INTRODUCTION

Dès l'apparition de l'eau, les glaciers et les fleuves (flumen, fluere : écouler) ont sculpté la croûte terrestre par un transfert de matière : l'érosion des roches et le dépôt des limons. L'eau a joué un rôle essentiel dans la géographie et l'histoire du monde. Au fil des ères, les cours d'eau ont été porteurs de vies, de rêves et de conquêtes. L'homme en a fait des voies d'exploration et d'invasion puis des voies de communication et de commerce, statuts perdus dans l'après-guerre pour des voies plus rapides ; ils sont devenus des chemins subalternes, secondaires. Les fleuves ont été blessés, maltraités, remblayés, détournés, manipulés, urbanisés, pollués, abandonnés, accusés des pires maux mais paradoxalement aujourd'hui la société leur demande de relever de nouveaux enjeux, économiques, environnementaux et culturels.

Par nature fluide, volatile, un fleuve ne sait se poser, il doit accomplir sa destinée, mener les eaux douces de son bassin aux confins des rives salées.

Regardez le fleuve, il vient de loin, d'au-delà du regard, il émerge progressivement de l'horizon, grossit le trait, puis s'étale, immuable, il avance et devant vous, il court, et file, pressé, vers sa matrice originelle, la mer.

Regarder un fleuve, c'est aussi s'arrêter, et voyager en dehors du temps et de l'espace, c'est s'extraire des contingences temporelles pour dériver dans des contrées lointaines. Un fleuve, c'est cette charge symbolique, porteuse de mythes et de légendes, source d'inspiration, c'est comme le dit Héraclite « un constant Ailleurs en notre ici ».

Comprendre un fleuve impose des exigences, c'est faire un effort, pour connaître ses origines, ses ressources, saisir son caractère, sonder son fond, savoir lire ses rives et son cours.

Naviguer, c'est entrer dans une autre dimension, une dimension plus intimiste, c'est partager sa vie, l'accompagner mais aussi le subir, c'est faire corps avec lui, avec ses humeurs, ses hauts et ses bas.

Ecrire sur le Danube, sur le fleuve le plus mythique d'Europe, cela ne manque pas de prétention tant son cours est long, son hydrologie complexe, sa géographie infinie, son histoire riche et étendue. J'ai, tout simplement, voulu conter le récit d'une descente du Danube en bateau, raconter quelques bribes d'histoire, écrire des ressentis, des sensations, décrire des sentiments, des impressions. Immanquablement ce périple pose, dans l'immédiat, plus de questions qu'il n'en résout car il marque les voyageurs en profondeur. Mais avec le recul, le Danube, indélébile, diffuse en nous, nous restitue, des limons de fertilité ; à nous ensuite de les cultiver.

Plus long fleuve de l'Union Européenne avec 2888 km, le Danube connaît une naissance et un développement difficiles, faits de controverses, de contradictions, d'hésitations, de tiraillements, de contraintes, de séparations.
A ceux là, se sont ajoutés des particularismes hydrologiques géographiques, politiques, historiques, linguistiques et écologiques, des spécificités qui lui confèrent une richesse, une dimension, une force, hors du commun.

Son origine, déjà, est contestée, plusieurs lieux en revendiquent la paternité, et aimeraient en tirer profit et gloire. A ce jour, la seule certitude est qu'il naît à l'ombre de la Forêt Noire à 1100 m d'altitude, à quelques mètres seulement du Rhin, et que ces quelques mètres lui ont tracé une destinée assez exceptionnelle : couler d'Ouest en Est, de l'Occident à l'Orient.

Dans le murmure feutré des mousses, une partie de ses eaux, à peine formées, encore froides et endormies, sont reprises par la terre et rejoignent le Rhin ; c'est le premier jour. Plus loin, à Mohringen, il vit un phénomène identique, le « Donauversickerung », une autre partie de ses eaux, les plus agiles, s'infiltrent jusqu'à 160 m dans les roches poreuses du Jura Souabe et réapparaissent 60 heures plus tard dans l'Aachtop, un ruisseau qui alimente, par le Lac de Constance, le Rhin ; c'est le deuxième jour. Plus loin, il cavale en piaillant dans les pacages pour arriver à Donaueschingen, le petit Danube doit alors courber l'échine pour passer dans un long souterrain sous le parc du Château.

Qu'importe, infatigable promeneur, il descend la vallée vers Ulm, son développement est rapide, il passe très vite à l'âge adulte et acquiert un statut fluvial, il commence à avoir quelques responsabilités, il est craint mais aussi vénéré.

Les Maîtres des régions traversées, qu'ils soient Princes-Evêques, Rois ou Empereurs, l'honorent alors, de forteresses médiévales, de châteaux rococo, de monastères baroques, de monuments néo-classiques comme le Whallala, des architectures qui meublent et agrémentent ses rivages escarpés.
 
 
 
Mais le Danube n'a cure de devenir le centre du monde, et aux rives étroites, il préfère la plaine, les vastes étendues, les larges espaces qu'il a patiemment forgés, travaillés, nourris. Il aime traverser la Pannonie, la Valachie, serpenter dans les forêts alluviales d'Ipoly et de Kopacky, oui le Danube aime divaguer, il aime le flou des rives qui ne le retiennent pas, il aime aussi sortir de son lit, se laisser déborder, s'épancher, se répandre. Si cela force le respect, cela finit aussi par agacer, on n'hésite plus à le canaliser, à l'endiguer, quitte à lui faire engloutir des villes, à lui faire avaler des vallées, à l'obliger à passer entre Balkans et Carpates. Comme ultime outrage, pour calmer ses ardeurs, on le met aux arrêts avec des chaînes aux Portes de Fer, un barrage hydro-électrique pour le dépouiller de son énergie. Il change alors de direction pour descendre plus au sud, mais l'appel de l'Orient est plus fort. Bien sûr, son rythme se fait plus lent, d'une lenteur toute diplomatique, il s'étale plus encore, il aime alors l'été lézarder sur des bancs de sable, musarder dans des bras perdus et dans quelques lagunes, il se sépare puis se retrouve, et avance, ainsi, à travers la Dobrogéa jusqu'à son delta. Il hésite à nouveau, ne sait trop que faire, il sent bien l'iode de la mer, les goélands railleurs qui viennent saluer le mort, mais au lieu de se jeter éperdu dans la Mer Noire comme dans les temps anciens, il préfère que trois bras le portent et étalent ses eaux, en d'immenses marécages, les dispersent dans mille bronchioles et mille lacs, les répandent comme on sème des cendres au gré des vents et des courants. C'est son dernier travail, dérouler son linceul, son delta, ainsi il grignote la mer de 40 m par an pour construire un paradis sur terre destiné aux milliers d'espèces animales et végétales, un paradis que l'humanité veut sauver en le classant Réserve de Biosphère, Patrimoine Mondial. Ainsi le Danube s'achève-t-il comme il est apparu, humble, généreux, doté d'une certaine humanité.

Si son nom originel vient de l'indo-européen « Daniu » qui signifie « cours d'eau », chaque langue a voulu se l'approprier en lui donnant un nom propre : Danube en français et anglais, Donau en allemand, Dunav en hongrois, Dunarea en roumain, Duna en slovaque, serbe et croate, Tuna en turc, etc., etc. Pas facile de se faire comprendre avec 10 langues aux accents, germaniques, slaves, finno-ougriens ou latins et qui comptent 2 alphabets, latin et cyrillique.

Sans tomber dans le trou noir et le big bang originel, penchons-nous sur la formation de cette partie de l'Eurasie. Nous sommes à l'ère tertiaire, entre l'oligocène et le miocène, c'est à dire entre 11 et 33 millions d'années avant notre ère, à l'époque où « l'Homo » devenu depuis peu bipède commence à prendre ses distances avec ses cousins les singes. En ce temps-là existe, au cœur d'un continent qui ne s'appelle pas encore l'Europe, une ancienne dépression morphogéologique qui le traverse d'Est en Ouest, elle forme une vaste mer intérieure rattachée à la Méditerranée. A la fin de cette ère, un soulèvement des plaques terrestres coupe cette mer en deux, celle nouvellement formée au nord prend le nom de Mer Sarmatique, elle s'appuie sur le Massif Rhénan, enveloppe le bassin danubien, la Mer Noire, le Nord du Caucase, la Mer Caspienne pour s'étendre par les plaines au-delà de la Mer d'Aral jusqu'au Turkestan. Durant ce processus de soulèvement des continents, la mer Sarmatique se retire et se divise ; au début du quaternaire les mers Pannonique, Pontique Caspienne et d'Aral s'individualisent. C'est la naissance du paléo-danube, son bassin collecte les eaux des Alpes et des Carpates. Il y a 12 000 ans, à la dernière période de refroidissement, les glaciers sculptent et affinent le relief, l'érosion arrache les roches, dénude le socle et emplit les vallées à la faveur des failles.
 L'EURASIE AU MIOCÈNE (3 MILLIONS D'ANNÉES)

 
La vallée du Danube a été le terreau de nombreuses civilisations, elle a toujours été terre d'invasions, de guerres et de catastrophes. Son statut de fleuve transfrontalier induit qu'il est à la fois, cause, rempart, ou bien médiateur des conflits de voisinage.

Danube, te souviens-tu des Illyriens, des Celtes, des Magyars, des Scythes, des Bastarnes, des Romains, des Huns, des Avars, des Mongols, des Slaves, des Tatars, des Goths, des Daces, des Sarmates, des Vandales, des Parthes, des Germains, des Lombards, des Coumans, des Lazyges, des Petchenègues, des Ostrogoths, des Gépides, des Francs, Moraves, Turcs, Autrichiens... ?

Danube ne gardes-tu pas le souvenir des hordes sauvages des premiers Croisés, partis derrière Godefroy de Bouillon qui, à Jérusalem, préféra, en toute humilité, le titre d'Avoué du Saint Sépulcre à la couronne royale ?

Danube n'entretiens-tu pas à travers les vestiges le souvenir des troupes Ottomanes de Soliman le magnifique et de l'Empire Austro-hongrois des Habsbourg ?

Danube, ne portes-tu pas les balafres encore sanguinolentes des batailles napoléoniennes, d'Eckmuhl, Regensburg, Eggolsheim, Essling et Wagram ?

Danube, ne marques-tu pas sur tes berges les inondations parfois meurtrières de 1838, 1899, 1954-55, 1970, 1988, 2002 ; des crues dues aux excès célestes mais aussi aux prétentions terrestres ?

Danube, ne souffres-tu pas encore du régime nazi, des 1300 personnes précipitées dans tes eaux à Novi-Sad, du camp de concentration et d'extermination de Mauthausen où furent déportés près de 200 000 Tziganes, Serbes, Juifs, Opposants Politiques, Résistants, et de l'holocauste dont tu as été témoin silencieux ?

Danube, surtout n'oublie pas les rêves frais de la période communiste entretenus par la folie totalitaire, des rêves transformés en cauchemars.

Danube, n'as-tu pas été touché au cœur par les bombardements de l'Otan des années 90... de sales blessures qui t'ont condamné des années, contaminé pour des décennies et dont tu gardes les stigmates en témoignage du passé ?

Ces faits d'armes, ces guerres, perles de l'histoire, tu les portes en collier écarlate pour garder la mémoire.

De quelques milliers d'hommes au néolithique, au fil des siècles ils sont devenus des millions à profiter de ta richesse, de ta générosité. Des millions avec plus ou moins de savoir faire, avec plus ou moins de savoir vivre qui, sans scrupule, n'hésitent pas à t'exploiter, te piller, te faire laver les villes de leurs souillures et les champs de leurs pires molécules, à t'user, t'abuser, te polluer, t'asphyxier. Si ton itinéraire est, pour ces derniers millénaires, scellé à celui des hommes, une fois cette espèce disparue, tu retrouveras ton souffle, ta respiration et ta liberté, celle de circuler et de sculpter librement le relief danubien au delà de l'humanité.
 
LE DESSUS DES CARTES 
L'EUROPE SOUS L'EMPIRE ROMAIN (AN 100)
 

 
 L'EMPIRE ROMAIN ET LES PREMIERES INVASIONS (AN 300)
 
 
LE ROYAUME FRANC OU L'EMPIRE DE CHARLEMAGNE (AN 800) - LA FIN DE L'EMPIRE ROMAIN
 

 L'EUROPE AU XIV OU L'ATOMISATION DES ETATS
 

Publié à 20:00, le 21/10/2008, Dordrecht
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CANAL MAIN-DANUBE

 LA CATHÉDRALE
 
MUSÉE D'HISTOIRE
 
 COUR INTERIEURE DU MUSÉE
 
LA ROSERAIE DE LA RÉSIDENCE 
 

LE CANAL MAIN DANUBE
 
Dimanche 27 Juillet 2008
Bamberg - Forcheim
Charly est allé nous chercher des petits pains pour assouvir notre gourmandise puis emmène Jeannine faire un tour sur la mini moto qui le suit partout, même en bateau… La journée démarre dans la franche rigolade. Mais bon, nous devons partir. Ah, les adieux, on s’embrasse, on se congratule, on se ré embrasse plutôt trois fois qu’une, il faut se quitter, c’est toujours un déchirement de laisser des personnes avec lesquelles on se sent bien. Nous allons entamer l’emblématique canal Main-Danube, le canal qui relie par les fleuves l’Est à l’Ouest. Nous sommes convenus de partir avec CO2, il est plus simple de naviguer de concert, deux bateaux ont plus de chance de faire ouvrir les écluses.
Nous passons le PK zéro qui marque le début du canal, puis vient la première écluse, elle ressemble en fait assez à celle du Rhin… Tout va bien, 3 autres s’ensuivent avant Forcheim. Charly nous a signalé un petit port situé au fond d’un bras de rivière qui alimente le canal, plusieurs membres du club nous attendent et nous amarrent. Le lieu est sauvage.
La réalisation du canal Main-Danube est un rêve très ancien attribué à Charlemagne. En 793, il donne l'ordre de commencer les travaux pour réaliser une jonction entre les deux fleuves, cette voie au milieu de l'Europe s’appelle alors la Fossa Carolina  mais le projet dépasse les possibilités techniques de l’époque et échoue. Douze siècles plus tard, ce rêve devient réalité, cette jonction appelé aussi Europa Kanal permet de relier la Mer du Nord à la Mer Noire. Cette réalisation a été inaugurée en décembre 1991.

Lundi 28 juillet 2008
Forcheim - Nuremberg
L’écluse située à 1000 m de la halte vient de nous signaler par VHF qu’elle est ouverte, nous démarrons illico. La bassinée se fait sans problème, le premier jet, assez ferme, nous monte de deux mètres. Bien tenu, Romar1 ne bouge pas trop. Il faut dire que les écluses n’ont pas les mêmes réactions : est-ce leur configuration ? est-ce la régulation de l’éclusier ? Reconnaissons que certaines sont sportives.
Comment se déroule un éclusage ? A 1 km de l’écluse, par radio VHF, nous avisons en allemand l’opérateur de notre présence, celui-ci nous donne les consignes, attente ou pas, et s’il y a plusieurs bateaux, l’ordre de passage. En cas de bassinée en cours, nous attendons au loin que les bateaux sortent de l’écluse. Le feu passé au vert autorise les bateaux à s’engager selon la priorité suivante : bateaux de croisières, commerciaux, plaisances. L’entrée dans une écluse, qu’elle soit grande ou petite, est toujours une opération délicate et émouvante ; il nous faut y pénétrer en tenant compte des multiples courants qui agitent l’entrée. Déterminer le côté de l’accostage, venir se coller au bajoyer, centrer le bateau sur un bollard, passer une aussière en aller-retour du taquet avant du bateau à ce point d’accroche terrestre et une autre du taquet arrière, le tout formant un V. Les portes pivotantes, coulissantes ou à guillotine se referment derrière nous. Nous sommes prisonniers de ce goulot en béton ruisselant. La bassinée peut débuter, l’eau monte doucement, à fur et à mesure de l’élévation, nous levons la première aussière pour la passer au bollard situé 2 m plus haut, opération identique pour la deuxième, et ainsi de suite 5 à 10 fois, ceci sans que le bateau ne dérive. L’opération est parfois physique car la pression d’eau entrante est forte. Aussi préférons-nous les écluses dotées de bollards flottants qu’il suffit de surveiller.
Enfin les 4 écluses sont franchies, nous atteignons la périphérie de Nuremberg, le port est là, des membres du club nous indiquent les places attribuées en fonction de nos mensurations, Romar1 est long, CO2 large. Le port lave les quelques séquelles de sa fête du week-end dernier, un camion charge les caisses de bière vides. Soit ils étaient fort nombreux, soit ils ont énormément bu ? Au choix !
 
LES LONGUES LIGNES DU CANAL 


Mardi 29 Juillet
Nurnberg - Berching
Nous quittons Nuremberg sans être allés au cœur historique que nous avions visité lors d’un séjour précédent. Le temps est chaud et orageux, l’étape s’annonce longue et difficile. Nous attend une étape de montagne avec des écluses de 25m de haut, des écluses réputées musclées. Elles le sont d’autant plus qu’un ours bavarois, sourd, bien peu délicat et doté d’un sportboot fortement motorisé, brûle systématiquement l’ordre de passage pour s’octroyer la meilleure place, ce qui oblige les autres bateaux à jongler avec les amarres, et là, c’est tout simplement sportif car l’eau de remplissage arrive par m3 au nez de Romar1, ses 15 tonnes ne pèsent pas lourd. Une amarre lâche, voilà Romar1 qui dérive dans le sas, l’éclusage est stoppé, quelques manœuvres ramènent Romar1 à sa place pour achever l’ascension. C’était la dernière écluse montante, elle avait sale réputation, elle a tenu son rang.
Ça y est, nous sommes sur le toit de l’Europe fluviale : 406 m d’altitude, derrière nous le bassin du Rhin qui va à la Mer du Nord, devant nous celui du Danube qui nous emporte vers la Mer Noire. Est-ce pour démontrer qu’un toit est fait pour recevoir la pluie qu’à peine sommes-nous engagés entre le long bief de partage des eaux et un ciel ténébreux, des orages éclatent autour de nous. A l’Est, à l’Ouest, au Nord, au Sud, l’horizon n’est qu’éclairs et claquements sourds, la tempête se lève en quelques minutes, la pluie se fait diluvienne. Sous l’effet du vent elle devient horizontale. Très vite le contact visuel avec les feux du trimaran est perdu, pourtant ils sont là quelque part devant moi, dans ce monde opaque. Je réduis les gaz, je ne distingue même plus les rives du canal. Une seule solution : serrer doucement sur tribord pour tenter de voir la rive droite et éviter les bateaux qui feraient route inverse. J’avance doucement ainsi un bon quart d’heure, la matelote angoissée s’est plongée dans des oreillers. Les rafales de vent et de pluie donnent de violents coups, le bateau gîte, Romar1 n’aime pas, mais se retient. Le pont est littéralement balayé par des paquets d’eau qui pénètre partout. Le temps s’est arrêté, nous sommes dans l’instant immédiat, l’irréversible instant, il faut tenir coûte que coûte. Romar1 fait face au vide, fait face à l’infini, car l’espace n’existe plus, je ne sais où nous sommes, qu’importe, il faut avancer, prudemment avancer… sans toucher la rive, l’invisible rive… Les rafales se font moins violentes mais le vent projette encore une queue de pluie qui fouette le bateau. Enfin progressivement, faiblement, les feux du trimaran apparaissent, ouf… Plus tard je distingue les feux du commerce. Le vent s’est posé, seule une pluie résiduelle nous accompagne une bonne heure, et ne s’arrête qu’à la première écluse aval. Descendre devient un vrai délice, Romar1 ne bronche pas, les amarres ne sont que formalités. Nous arrivons à Berching, entrons par l’opercule qui sert d’entrée au port. La capitaine nous fait signe de nous mettre en fond de port, à couple avec CO2, mais Romar1 a toujours besoin de sentir l’eau, de sentir la liberté ; à quelques mètres du but il refuse d’aller plus loin… la vase… il est dans la vase, il la dilue, la triture, la mouline, l’eau du port devient nuit. Une seule solution, ressortir du port en marche arrière. Ce qui, il y a quelques mois, paraissait impossible est un jeu d’enfant. Par bonheur, à 300 m, tout proche du bourg, un quai à passagers fait notre affaire pour la nuit. Berching est un village bavarois fortifié ceint d’une muraille dotée de 4  portes en bois ; l’architecture du village s’est figée dans l’histoire, un filet d’eau claire large d’une enjambée traverse le bourg de part en part, dessert quelques jolies fontaines, traverse les fortifications et joint l’ancien canal au nouveau. 4 restaurants ont pignon sur la place principale. Nous ciblons pour dîner une auberge bavaroise ; dans la grande salle, d’épaisses et lourdes tables en bois assorties de leurs chaises attendent les gabarits locaux, la serveuse est du même tonneau, l’immense poêle cheminée ne dépare pas. Le menu retenu est plus léger et accompagné d’un cabernet sauvignon du Wurtemberg… En fin de soirée, le patron abandonne ses fourneaux pour accueillir une fournée de copains, les pintes (0,5 l) sont de mises mais le fût risque fort de ne pas tenir la marée…
 
 
PETIT MATIN BRUMEUX SUR LE CANA
 
 

Mercredi 30 Juillet
Berching - Kelheim
La brume qui, ce matin, obstruait le canal se lève, nous larguons les amarres pour nous annoncer à la prochaine écluse, elle est ouverte. Nous enchaînons un long tronçon contenu entre deux rubans d’asphalte… Le paysage n’éveille ni poésie ni réflexion, banalité d’ennui. Dans la boucle, un peu de vie se manifeste au loin : Beilngries. La petite cité est dotée d’un charmant port ; tout près, un gros bateau embarque des passagers, c’est la navette qui dessert les villages entre la ville et Kelheim. Derrière le village s’exhibent des façades triangulées et multicolores… La chaleur écrase peu à peu le bateau qui se fait indolent, de temps à autre un zeste de fraîcheur nous parvient du rivage. La vallée est plus agreste, les vertes prairies viennent se fondre dans la rivière et les arbres s’y baigner pour tenir l’été. Déjà arrive le bateau-passagers, il nous trémate sans nous faire bouger, bravo. Plus loin sur l’embarcadère des cyclo-randonneurs fluorescents lui font manifestement signe. Le temps qu’il accoste et avale les montures nous le trématons, il en est ainsi de la descente. Tout au fond se dessine un superbe mamelon que nous contournons. Au pied, Riedenburg ; la ville paraît couler une vie heureuse ; le long de l’eau, des façades belles de simplicité affichent et proposent : restaurant, café, pensions… Nichée au fond de la vallée, au vu des chalands, la ville est assurément très touristique. Poursuivons notre ultime bief, là-haut à gauche sur son piton le château de Prunn paraît tenir en équilibre, la vue doit y être grandiose mais plus près de notre tête, nous passons une passerelle de bois, c’est la plus longue du monde, faite d’un assemblage d’éléments en lamellé-collé, sa forme en « S » lui donnent une certaine sveltesse. Nous voici maintenant dans les derniers  hectomètres du canal, il est tristement bétonné, il contourne Kelheim par le sud, puis se jette sans retenue dans le Danube. Ca y est, nous sommes à l’ultime point, nous sommes sur le Danube, au PK 2410 (et oui, contrairement aux conventions le PK O est situé au delta, nous descendrons un compte à rebours).  Mais n’avons guère le temps de le sentir, de l’appréhender, de l’apprécier car l’entrée de la marina Marine Center Donau est là, un long ponton nous attend, Tomavi est déjà ici et CO2 arrive en fin d’après-midi…


Publié à 08:10, le 18/10/2008, Bamberg
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LE DANUBE - ( BRATISLAVA - BUDAPEST - APATIN )

Mercredi 13 Août
Bratislava-Komarno (1767)
Milan est triste de voir partir une petite flottille qui lui a laissé, à travers droits, repas et consommations, quelque argent pour compléter sa maigre retraite. Très rapidement nous parvenons à «la Slovak Sea», l’immense retenue d’eau de 3000 ha formée par le très controversé barrage de l’usine électrique de Gabcsikovo, la navigation n’y est pas aisée, l’eau miroite beaucoup et les balises, rares, çà et là des îlots artificiels. L’aéroglisseur de la liaison Bratislava-Budapest nous double et nous laisse sur son passage un long panache de fumée noire ainsi qu’un sillage de fortes vagues… Au loin nous distinguons la digue de Cunovo où campent les écluses d’antan, et «Danubiana», le Centre Slovaque d’art contemporain, d’où se sont évadées des sculptures qui défient le Danube. L’inactivité affichée nous laisse penser que le centre est fermé et abandonnons l’idée d’accoster au ponton-visiteur. Nous longeons la plaine de Pannonie et nous voici, à nouveau, prisonniers d’un canal latéral au fleuve. Les rives sont hostiles, pas question de s’y poser, les radars sont là, ils veillent, il nous faut avaler 50 km de monotonie, de grisaille, de rigueur et de raideur, souvent appréciée, la lenteur, devient dans ces parties canalisées, insupportable. Nous approchons enfin de l’écluse et ensuite un espace naturel plus accueillant, plus ouvert.
Nous faisons étape à Komarno (Slovaquie), préférée à la ville hongroise de Komarom, sur la rive droite. Le port est caché au fond d’un bras industrieux où sont construites quelques grosses unités de navigation fluviale et maritime. Le Capitaine du Miro yacht-club nous amarre, nous indique prix et commodités, encaisse, puis nous quitte, c’est son jour de congé…
 
 
 
 

Jeudi 14 Août
Komarno (SL) – Eztergom (H) (PK1719)
Le chantier naval martèle la ferraille dès l’aube, et comme la ville ne présente pas de relief particulier, nous décalons de bonne heure pour profiter de la relative fraîcheur. Les cartes sont vierges, aucune écluse en vue, des îles viennent agrémenter le tracé. Nous laissons manœuvrer un pousseur ukrainien qui entre aux chantiers. La passe déjà étroite est devenue un mouroir à bateaux : un vieux paquebot fluvial et une flottille de petites vedettes trépassées attendent de se faire déchirer. Nous abandonnons, le quai et ses grues à leur triste agonie, les barges ancrées au milieu du fleuve à leur sommeil perpétuel. Seul s’active au fond un portique qui transfère un chargement fluvial de lignite dans une longue file de wagons torturés. Pas de convoi annoncé ou en vue, le Danube est à nous, nous musardons d’une rive à l’autre, nous serpentons entre les îles, nous pourrions lézarder sur les bancs de sable mais il nous faut vaquer aux menus travaux de nettoyage. Au loin se profile la basilique hongroise essouchée de sa forteresse, on ne peut se tromper, elle domine la vallée danubienne, imposante, elle l’est, assurément. Toute de marbre sertie, elle semble sortir de l’architecture bolchevique. Nous passons sous le pont d’arches métalliques pour trouver, à droite, un petit bras, si petit que Rumbalotte, qui nous accompagne, préfère filer. Il est vrai que l’étroitesse n’invite pas à s’y engager, mais Romar1 est fouineur, il pénètre dans le boyau. Aïe, un pont. Qu’importe, Romar1 est démâté, dans la courbure suivante un plaisance est stationné, cela se complique. Le boyau se fait chas d’aiguille, Romar1 s’y faufile, en espérant qu’au bout il aura de quoi se retourner. Il n’a plus le choix, il faut avancer, le long ponton annoncé est là. A l’autre bout, des hommes s’activent, en nous faisant signe, ils serrent les bateaux pour libérer suffisamment d’espace. A l’aide des aussières, Romar1 vient délicatement s’encastrer entre deux, il reste à peine 50 cm de part et d’autre. S’ensuit une opération spéciale pour permettre à CO2 de s’amarrer sans obstruer le cours d’eau ; en effet, toute la ligne de pontons, bateaux compris, est tirée et collée à la berge ; délirant. C’est bon, nous voici chez Attila, ce n’est pas une blague, c’est le nom de famille du capitaine du port, un nom courant dans cette région. Ses enfants parlent tous anglais, ce qui facilite grandement les contacts.
Sur la berge opposée, des stands sont installés en surplomb, nous arrivons pour le festival de musique et la fête de la mi-août. Nous montons aussitôt visiter la basilique de l’Archidiocèse, siège du primat de Hongrie. Cela se mérite ;  nous gravissons, sous une chaleur écrasante, l’interminable escalier dépareillé qui escalade le coteau et traverse la forteresse. Au sommet, une vue panoramique exceptionnelle sur 180° Nord de la vallée danubienne et de l’ultime pointe slovaque se développe. Au sud, cachée par la végétation, la ville est prostrée. Dédiée à la Vierge Marie, la basilique de 118x49x71 mètres est du plus pur style néo-classique, sa surface intérieure est de 5 600 m2, les parois sont habillées de marbre rouge de Sutto (à quelques kilomètres en amont), l’extérieur est de marbre blanc. Elle est couverte d’un grand mamelon de cuivre opaline et de deux petits qui coiffent les chapelles latérales. Nous redescendons par l’allée de la citadelle qui abrite toute une collection de cloches fêlées du passé. Esztergom, première capitale de la Hongrie au temps des rois Arpad dégage une atmosphère particulière : la ville semble tenaillée entre l’influence méditerranéenne et la Mittleurope…
 
LA BASILIQUE D'EZTERGOM
 
 
 
UN CONVOI POUSSÉ 
 
 
 
Vendredi 15 Août
Eztergom (H) à Budapest (H)
En ce 15 Août, nous laissons la basilique à ses offices et Romar1 s’extirpe de sa geôle. La manœuvre est délicate, Attila et les siens sont là, Romar1 se sent véritablement prisonnier, des aussières le ceinturent. Un petit coup de propulseur d’étrave et il pivote précautionneusement sur lui-même, il s’exfiltre sans toucher la rive opposée, une manœuvre au décimètre près. CO2 vivra la même opération. Nous remontons notre corset fluvial pour retrouver le large. L’heure de navigation nous amène à la double boucle de Visograd. La colline est striée d’une longue muraille qui part du Danube et monte à une citadelle composée des ruines d’un château médiéval, symbole de la gloire passée. Si nous filions jusqu’à ce jour vers l’Est, nous piquons dorénavant plein Sud. Nous laissons l’île de Szentendre, la navigation se fait sans problème si ce n’est que le nombre de navires passagers augmente subitement. Non seulement la capitale hongroise est un passage obligé mais qui plus est, nous sommes jour férié. Le port est situé rive droite aux avant-postes de la ville (PK1650), au fond d’un bras, qui s’avance dans l’Obudai Sziget (l’île Obudai). Quoique grande est sa capacité, le port n’est pas prévu pour des unités de 12 m et c’est tout au bout de l’unique ponton de 300 m que nous nous amarrons. L’endroit, parfum cloaque, n’est pas franchement idyllique. Nous sommes à 30 m d’un night-club et d’un after qui, du soir au matin, nous inondent de décibels avec d’incessants va et vient d’une jeunesse ivre de cocktails et de musique. Pour nous combler d’aise, la Marina Viking se trouve en bout d’île, surveillée par une milice privée, pour sortir il nous faut traverser le parking électro-acoustique. Et, c’est là que nous découvrons le profil de la clientèle : 30 à 40 ans, grosses cylindrées avec chauffeurs, body guards et cover-girls, tous se sont fait greffer une oreillette et sont constamment en affaires. A la sortie, nous sommes groggy. Où sommes-nous ? Qui sont-ils ? Nous sentons bien que notre présence fait tache, voire dérange. Mais qu’importe, les 36 euros de nuitée nous donnent quand même le droit de sortir du Viking Yacht Club. Eh oui, ce sera la marina la plus chère du périple…
Le lendemain, nous partons en train bringuebalant visiter la capitale hongroise. Budapest est l’union de trois petites villes : Buda, Óbuda et Pest. Sur la rive droite, « Buda », la cité ancienne, aux édifices rococo, agrippée aux collines émeraude, sur la rive gauche, « Pest » l’économique avec ses grandes avenues, ses commerces, palais et monuments dont l’emblématique parlement qui se prend pour un grandiloquent retable baroque posé au bord du Danube.
Notre première visite est pour le château, mais celui-ci accueille une fête artisanale au droit d’entrée prohibitif. N’oublions pas que ce château comme la Hongrie d’ailleurs furent rattachés à l’Anjou au XIVéme, par un subtil jeu matrimonial et diplomatique, Charles 1er roi de Sicile de Naples et de Jérusalem, comte d’Anjou et du Maine, dit Charles Martel fut avec l’appui du pape nommé Roi de Hongrie mais c’est  son fils Charles Robert dit Carobert qui porta la couronne de Saint Etienne (1310), ainsi débuté la 2éme Maison d’Anjou, son Fils Louis le Grand, élevé religieusement au Château de Visograd lui succéda en 1342 mais à la mort de ce dernier en 1382, sa fille Marie sans goût pour le pouvoir abdique en 1385 et que l’Anjou perdit cette branche d’Europe centrale. Nous redescendons par les rues pavées de la vieille cité jusqu’au pont de chaîne, dans un fouillis d’échoppes à gogos. Nous poussons dans le centre-ville et déambulons sur les «Champs Elysée» hongrois. Nous voulions admirer de superbes demeures Art nouveau aux frontons et aux encadrements entourés de volutes sculptées, des immeubles avec ferronneries et cariatides baroques. Nous n’avons vu que de lépreuses façades écaillées, des immeubles morts-vivants qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, des bâtiments en état de décomposition chronique, des hôtels particuliers plus entretenus depuis des lustres. Au rez-de-chaussée, les commerces aux vitrines drapées de blanc cassé indiquent que l’avenue est contaminée par une pandémie de cessations d’activité, les grandes marques la quittent, la désertent, fuient, ne restent que les empreintes calligraphiées des enseignes déposées, les devantures annoncent « liquidation totale – cessation d’activité – fermeture définitive- c’est un signe. Si Budapest concentre sur ses rives de nombreux monuments, baroques, romantiques, sécessionnistes et art nouveau, cela est dû essentiellement aux reconstructions de l’après-guerre. Rien n’a été laissé au hasard. Impressionnant, impressionnant mais décevant. Surtout, ne poussez pas votre curiosité aux abords de la ville, vous seriez désabusés. Certes Budapest affirme une forte identité, oh combien douloureuse, mais Budapest, perle du Danube, reste un mystère pour nous.
 
LE PARLEMENT HONGROIS
 
 
Dimanche 17 Août
Budapest - Dunaújvaros (1579)
Notre départ est quelque peu précipité, car le Danube va être fermé à la navigation, pour cause de «fêtes aériennes». Les heures de passage nous ont été communiquées et elles sont rares, surtout pour les jours à venir, aussi, par prudence, nous décidons de quitter au plus vite ce chaudron. Trop vite, car la police fluviale nous oblige à patienter au milieu du fleuve afin que les militaires en retard déplacent les derniers pontons barrant le fleuve. Nous passons sous les différents ponts de la ville et répondons aux saluts des promeneurs, nous laissons à tribord une pagode puis une longue série de maisons sur pilotis. Le Danube se fait maintenant lent, languissant, ennuyeux, les rives passent et trépassent. Derrière le voile végétal, nous savons la plaine, la vaste plaine, mais nous n’en verrons rien. La journée et le fleuve s’étirent lentement.
Après cinq heures de navigation, nous entrons dans le port charbonnier de Dunaujvaro, la police locale nous suit de loin, leur bateau s’approche, les deux policiers ont renoncé à l’incompréhensible hongrois et ont retrouvé un allemand approximatif, ils nous conseillent fermement d’aller voir plus loin, c’est-à-dire hors de leur zone de compétence. Il n’en est pas question. Le capitaine est joint par téléphone et comme il ne veut rien comprendre, nous menaçons d’ancrer au milieu du port, les policiers sont stupéfaits d’une telle audace. Lassés, épuisés de nos interminables palabres en anglo-allemand, ils abandonnent la partie. Pour éviter un possible retour plus musclé, nous quittons le port et allons accoster à 500 m en amont, là où nous avions repéré deux pontons (PK1581). Peu après notre arrivée, un pousseur descend le fleuve avec une sono qui décoiffe les rives, il s’amarre au-dessus. Minuit, un remorqueur ukrainien montant revendique une place, il joue de la trompe et d’un puissant projecteur, c’est inquiétant la nuit. Nous ne voulons pas quitter notre ponton. Fatigué, il va se mettre à couple au pousseur.
 
Dunaujvaros
 

 
Lundi 18 Août 
Dunaújvaro – Baja (H) (1479)
Après l’agitation de la nuit, le matin est calme, le remorqueur ukrainien est parti au petit jour. Nous quittons le ponton du yacht-club défunt pour rejoindre Baja. Nous repassons au pied de Dunaujvaro, la colline est chapeautée de barres d’immeubles qui prennent le fleuve de haut. La navigation est sensiblement identique à la veille, rive gauche, de longues, de très longues, d’infinies peupleraies, rive droite des berges indéterminées qui déverse dans les flots la luxuriante végétation de la forêt alluviale. Aucun signe de présence humaine, nous sommes seuls sur l’immuable fleuve. Pardon là, se cache une sommaire construction, une vague maison de pêcheur, repérée par une barque éperdue.
A 1500 tours et 16 kilomètres/heure, le fleuve nous mène cahin-caha au terme de notre étape, Baja, la «Venise du Danube». Nous repèrons, sans difficulté, en bout des quais industriels, l’entrée du port, mais pour accéder aux pontons, il faut emprunter un canal circulaire de 3 km qui enserre une île consacrée aux loisirs. Dans ce chemin d’eau, silencieusement, nous passons en revue, l’ancienne flotte fluviale militaire, ses bateaux marqués de l’insigne rêve communiste sont abandonnés et par désespoir, tentés par les bas-fonds, plus loin un chantier naval répare 2 péniches usées, hissées sur le slipway. Dans la courbe, avant la plage où s’égaie la population, se trouve le charmant port de plaisance de la «venise hongroise», les pontons prennent appui sur un vaste escalier semi-circulaire, en haut duquel sont installés échoppes, bars, restaurants. Idéalement situés, nous vivons au cœur, au rythme d’une ville qui possède un petit air de villégiature.
 

 
Mardi 19 Août
Visite de Baja
Là haut, en face du port, derrière la grille en fer forgé, nous ne pouvons manquer, l’ancien marché kolkhozien, tout, à l’intérieur, respire la planification. Derrière de longues rangées de tables fixées au sol, les commerçants et producteurs étalent leurs produits ou leurs récoltes, qu’ils aient 30 gousses d’ail ou des tonnes de pastèques sous le regard avisé des acheteurs. Le marché est divisé en secteurs, le premier, le plus important, est consacré aux produits alimentaires, le second est réservé aux vêtements neufs et d’occasion, le dernier est pour la quincaillerie. Autour, quelques échoppes proposent à manger, à boire, et bien sûr des cigarettes. En déambulant, nous trouvons un petit producteur de fruits dont les produits répondent à notre envie, il est ravi de montrer le français qu’il a pu acquérir à l’école, il y a bien 30 ans de cela, rudimentaire mais compréhensible. En ce milieu de matinée, il n’y a pas foule, les gens sont chaleureux et l’ambiance bon enfant. Dans l’après-midi, nous parcourons la ville à bicyclette, nous sommes étonnés de sa superficie, nous essayons de visiter le musée consacré à la ville et au fleuve mais il est fermé. Un constat, à la convergence de nombreuses ramifications du Danube, implantée entre la Transdanubie et la plaine de la Tisza, la ville est tout entière tournée vers le fleuve. Hier, point de passage du grain et du vin, elle a compté jusqu’à 70 moulins à eau. Le mois dernier se tenait la monumentale fête de la soupe de poisson, la «halaszlé», une soupe cuite au chaudron, une fête qui accueille sur la place de l’Hôtel de ville, dite Place de la Ste Trinité, 20000 personnes y participent. Ce jour-là est également la fête des minorités, Baja est en effet une ville multiethnique où cohabitent harmonieusement serbes, croates, allemands, hongrois et tziganes.
 
 Vieille Drague appontée à Apatin
 

 
Mercredi 20 Août
Baja (H) - Apatin (Sr) (1401)
Après cette journée de repos, nous quittons Baja, nous sentons le halfmaster un peu triste, les 3 bateaux étaient devenus l’attraction du port, sa raison d’être. Nous voici à nouveau sur le Danube, il a pris 1 m cette nuit, une montée due aux fortes précipitations bavaroises. Paradoxalement nous ne gagnons rien en vitesse, par contre, nous slalomons entre les branches, troncs et bois. Ce jour est prévu pour être un « formality day » car nous quittons la Hongrie, donc l’espace européen et cela doit être enregistré. Notre première halte, obligatoire, est Mohacs, dernière ville Hongroise, lieu de la célèbre bataille de Mohacs, en 1526, où Louis II de Hongrie guerroya contre Soliman le Magnifique. Bréve guerre, brève vie car à 20 ans le jeune roi hongrois se noya en battant en retraite.
 
MOHACS - VILLE FRONTIERE
 
 

Mais où accoster, la douane n’a, évidemment, pas de ponton, l’unique ponton libre est «Vorboten» «Interdit». Nous nous rabattons sur l’embarcadère réservé aux paquebots mais là, un homme vient nous annoncer qu’il en est le gestionnaire, cela fera 12 €, à régler cash à son domicile et avant d’aller en douane. Oui, bien sûr, on acquiesce mais comme ma compréhension pour ce genre de racket n’est pas mon for, nous allons directement au poste de police. A voir les affiches d’antan, le bureau est nostalgique de la splendeur passé, 5 fonctionnaires regardent un match de basket, ce sont les JO. Le chef consent à se détacher de l’écran et vient remplir le formulaire-type, il va le photocopier sur un fax thermique en de multiples exemplaires, nous signons la liasse, il tamponne les feuilles une à une puis nous libère, nous abandonnons les supporters à leur match survolté. Nous poursuivons notre démarche par la police fluviale, nous les trouvons dans un bâtiment mitoyen, le lieu semble vide, mais ô surprise, à l’étage un fonctionnaire est de faction, seul, studieux. Mais sa connaissance informatique est récente, il met un bon quart d’heure à trouver le fichier idoine sur son ordinateur, le formulaire est identique à celui de la police des frontières, il l’imprime en deux exemplaires pour les remplir à la main, après signature et tampon, il nous demande d’aller nous enregistrer en douane, «No problem», cela tourne à un jeux de piste où, plus précisément, à un rallye administratif. Le bureau est situé en sortie de ville, dans un immeuble partiellement délabré. Aux douanes, nous sommes au niveau au-dessus, là, c’est le tennis qui domine, dans la pièce, les fonctionnaires sont assis chacun derrière leur bureau qui forment un U, et ils paraissent travailler entre les «sets». Manifestement, il y a un crescendo dans l’usage de l’outil informatique, nous franchissons un stade supplémentaire car l’agent en douane entre directement les informations sur l’ordinateur, lance l’impression, nous signons, il tamponne, c’est bon, tout est en règle pour quitter l’Union Européenne. Nous reprenons le fleuve, en omettant, bien sûr, de passer par la case «paiement du ponton».
« Formality day », vous disais-je. Vingt kilomètres plus loin il nous faut hisser le pavillon serbe et nous faire enregistrer à Bezdan (PK1425), une ville qui est, pour nous, fantôme. La rive est hostile, un seul point d’amarrage possible, une vieille barge repeinte à neuf. A peine appontés, un jeune quidam à nattes africaines, oreillette de téléphone clignotante et parlant un anglais impeccable, nous annonce, que le ponton n’est pas celui de la douane mais celui de son agence en douane, que ce ponton nous coûtera 10 €, que le capitaine est fort pris, que l’enregistrement près des services appropriés est compliqué, et que ses services, pardon ses émoluments, sont quasiment gratuits : 70 €. Ca tousse fort sur les bateaux, mais après conciliabule, la chaleur accablante nous contraint à accepter. Il conduit les deux vaillants capitaines à 3 ou 400 mètres, dans une construction décrépie des années 60, encore estampillée «Yougoslavia». Nous franchissons la double porte brisée et figée dans de vieux gravats, empruntons un couloir abandonné que le balai ne connaît plus depuis lurette, au bout se trouve une porte fermée, c’est la porte du capitaine. L’agent en douane veut visiblement mettre de la solennité à notre entrée, il se tient droit, se réajuste, frappe distinctement à la porte puis l’ouvre sans plus attendre pour nous introduire dans l’antre de l’autorité douanière. L’homme repose dans un fauteuil d’antan, en bois, il nous tourne le dos, le sous-main lui sert de sous-pied, une télé hors d’âge dégueule une mauvaise série américaine, affreusement doublée. La pièce est sommairement meublée, près de la porte, le lit métallique de permanence avec couverture au carré (une manie militaire), une chaise défoncée qui tient lieu de chevet au téléphone d’astreinte, un bureau de bois en attente de réforme et, trônant à côté, sur une desserte : un ordinateur « Dell » flambant neuf. Quelques secondes nous suffisent pour comprendre que l’heure est mal choisie. Nous arrivons au moment sensible où l’attention du chef suprême hésite entre l’écran TV et le sommeil, le cerveau n’avait pas envisagé une troisième voie, celle d’être dérangé. L’homme hésite, puis délivre le bureau de ses deux pieds, bascule en avant son corps avachi et pivote, le fauteuil, quant à lui, reste dans sa position normale, c’est-à-dire allongée, c’est ce que l’on appelle : la mémoire de l’objet. L’homme d’une cinquante d’année semble exténué, sa main plonge lentement dans le sous-main d’où elle sort une feuille vierge ; la tête figée sur la page blanche, il dessine méticuleusement un grand cercle puis joint ses mains au milieu de son œuvre, lève la tête et nous annonce, en mauvais allemand, que cela va être très compliqué, donc forcément très long. Notre intermédiaire s’entretient avec lui, en messe basse, une dizaine de secondes, puis nous informe que le capitaine va user de tous ses pouvoirs pour que cela aille vite. A sa demande, nous présentons papiers du bateau et passeports, curieusement notre crew-list ne l’intéresse pas… Il se met alors à déchiffrer signe par signe notre alphabet, puis renonce, change de bureau, de siège, et appuie sur le « On » de son « Dell ». Le temps s’est arrêté. Une voiture de police américaine hurle, l’ordinateur fait son scan, un coup de feu claque, une voiture fait des tonneaux puis explose, l’écran de travail apparaît, la recherche du dossier ad-hoc peut débuter, elle est longue et fastidieuse mais le capitaine est tenace, un tramway passe puis de nombreuses voitures de police, sirène hurlante arrivent, l’inspecteur déboule avec sa Chevrolet et discutent avec les policiers devant la voiture en feux, il finit par trouver le formulaire à remplir. Une à une, entre deux coups d’œil au feuilleton, les cases du formulaire se noircissent. De loin je remarque qu’il ne fait que recopier le passeport, l’ordre et le sens des lettres lui sont indifférents, notre état-civil en prend un coup. A sa demande, nous signons un texte en cyrillique, totalement incompréhensible puis nous demande d’aller attendre dans le bureau de l’agent. Celui-ci s’était dans l’intervalle tout bonnement installé dans le siège du capitaine, avait ouvert un tiroir, lui avait taxé une cigarette et fumait. A ce moment, une question m’oppresse, qui est maître des lieux. Qu’importe, nous nous plions à la demande du représentant légitime de l’Etat, nous le saluons et le laissons à sa série TV. Nous suivons l’agent, retraversons le couloir délabré, à l’autre extrémité, une porte flambant neuve ouvre sur un vaste et clair bureau, les murs sont tapissés d’un papier très clean et percés de vastes baies à double vitrage, le sol est un chic parquet flottant, le mobilier est très branché et chacun des 3 bureaux est équipé d’un ordinateur dernier cri. Le lieu comprend aussi canapés, table basse, climatiseur, machine à café design et fontaine à eau. Nous avons changé d’ère et nous attendons, enfoncés dans les canapés, un bon quart d’heure que notre agent réapparaisse avec nos papiers. Il est accompagné de deux sbires gradés, un douanier et un policier, ils veulent contrôler nos bateaux.
 
LE DOUANIER AVEC CODE BARRE
 
 
 
Si le jeune policier ne marque aucun zèle et préfère rester sur le pont arrière, le douanier, à qui, on ne cache rien, me demande d’ouvrir le compartiment moteur mais il a les pieds, il se ravise, ouvre la sacoche d’un ordinateur avant de repérer la boîte de crayons, il en extrait le plus clinquant, le met dans sa poche en lançant fièrement « Tankiou », je l’informe par gestes que celui-ci ne marche plus, il l’essaie en vain, s’en offusque mais remarque que le jeune policier suit son manège par le hublot, il quitte précipitamment le bateau sans plus de commentaire. C’est bon, tout est ok, nous pouvons entrer en Serbie… Que deviendront ces gardiens quand la Serbie fera partie de l’Europe ?
 
ÉGLISE D'APATIN
 
 

En milieu d’après-midi, nous découvrons, au loin, la superbe église à dômes d’Apatin, elle veille sur le Danube et marque l’entrée du port. La halte n’est pas celle décrite par nos prédécesseurs car c’est un port tout neuf qui s’offre à nous. Après notre amarrage et la sieste, nous allons faire un tour de la ville. Apatin, forte de 40 000 habitants, était jadis peuplée quasi exclusivement d’émigrés allemands. Un peu le pendant de Baja, la ville est au contact de la Croatie et de la Hongrie et tire de cette position un certain avantage économique en étant le principal port fluvial de la région. Là aussi, la coexistence des Serbes, Croates, Hongrois, Tziganes et autres minorités, rassure et donne lieu à de nombreuses festivités. Les maisons particulières, typiques de Voïvodine, que l'on peut voir ici, ne manquent pas de simplicité et de charme, elles portent curieusement une plaque émaillée avec numéro et nom de la rue. Apatin a connu un essor grâce à l’industrie : construction navale, cimenterie et vêtements, la ville est surtout renommée dans le pays pour sa fabrique de l’excellente bière blonde « Jelen Pivo » qui a pour symbole une tête de cerf, il faut dire que la région est riche en forêts et en gibier. En fin d’après-midi, alors que règne le silence, nous serons surpris d’entendre puis de voir un avion d’avant-guerre faire d’incessants allers-retours en rase-mottes pour épandre de l’anti-moustique, sans plus de précaution… Tous aux abris.
 
 
 
LE NOUVEAU PORT
 
 

Publié à 08:19, le 16/10/2008, Wien
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