Une Transeuropéenne

Grèce - Et si nous parlions Economie

 

Nous ne pouvons passer sous silence les problèmes qui défraient largement l’actualité financière et économique de cette année 2010. 

Surpris ? Non. Il n'y a pas lieu d'être stupéfait, une pratique même minime de ce pays permet d'en déceler rapidement les disfonctionnements et les incohérences qui font glisser le pays au bord de la faillite.

Nous naviguons en Grèce depuis plus d’un an, nous en avons fait le tour par les mers Egée puis Ionienne mais nous en avons aussi sillonné l’intérieur des terres, hors des sentiers battus et des routes touristiques. Des points de vue qui nous ont permis d’avoir une vision directe sur le fonctionnement de la société hellène, d’en entrapercevoir les particularismes "citoyens", les déviances politiques ainsi que les dérives économiques.

C'est vrai que depuis avril, date de la crise, nous échangeons plus souvent avec les grecs et ils avouent plus aisément leur inquiétude face à l’avenir ; dans l’ensemble, ils se montrent fort conscients du chaos qui pourrait les renvoyer plusieurs décennies en arrière, à l'ère des "colonels". S'ils en veulent beaucoup à la classe politique, ils reconnaissent que collectivement il y a d'énormes abus, « chez l’autre » bien sûr. Pour résumer leurs propos, je retiendrai une petite phrase de Spiros, l’œil vif et malicieux qui a 85 ans gère toujours son petit supermarket à Kassiopi : "pendant longtemps on a bien profité du système et des défaillances de l'Etat, il nous faut maintenant payer, c'est normal"...

 

Reprenons le fil de l'histoire...

A l’origine d’une vérité cachée : Une attaque boursière…

Mais en avant propos, reconnaissons le, sans polémique, il y a carence dans le contrôle des comptes des pays de la zone euro. En déclarant que c’est aux pays de s’autocontrôler Mr Barroso avoue là son ultralibéralisme (dites à vos inspecteurs fiscaux que dorénavant qu’ils aillent pointer au pôle emploi et que vous allez vous autocontrôler, nous verrons rapidement ce que cela donnera). Après cette digression, revenons à la Grèce, sujet de ce papier.

Oui disais-je, c’est bien une attaque boursière qui a mis à jour la profondeur du gouffre de l’économie grecque…

Du fait de sa faiblesse structurelle, la Grèce a subi une violente attaque boursière menée par quelques machiavéliques traders au service des fonds de pension et de quelques banques d'affaire, ces fonds (parfois de retraites, faut-il le préciser) qui spéculent sur le dos des pays faibles… Ces traders, liés aux agences de notation, avaient une certitude : ils étaient sûrs que les pays amis de la zone euro viendraient en aide à la Grèce… et c’était bien vu… Même s’il y a eu quelques hésitations bien compréhensibles, nous avons volé au secours de la Grèce, France en tête et pour cause... C’est le pays le plus exposé à une banqueroute de la Grèce car il faut savoir que nos grands groupes bancaires sont fortement impliqués sur la péninsule hellénique. Aussi sauver la Grèce, c’était sauver nos banques… la dette grecque envers la France était alors de 75 milliards d’euros et 43 milliards pour l’Allemagne. Ceci explique cela… Sauvez la Grèce, c'était sauver le couple franco-allemand, c'était sauver nos banques... des banques qui, elles-même spéculent... faut-il le rappeler... Sauvez la Grèce, c'était aussi sauver l'Euro, cette monnaie qui dérange l'omniprésent dollar...

 

            

 

Un niveau de vie correct…

La Grèce comprend deux péninsules montagneuses et une myriade d’îles. Cette géographie lui coûte fort cher pour assurer une continuité territoriale.  Faute d'une industrie significative, l’économie repose avant tout sur les derniers armateurs, sur le tourisme qui représente 20% de son activité et sur son agriculture avec des productions axées sur l’olive, la vigne et l’orange.

Depuis le début du XXème,  devant la misère qu’offrait des montagnes arides,  beaucoup de grecs ont migré vers les USA, l’Angleterre, l’Australie, le Canada et dans une moindre mesure vers la France. Si le pays compte à ce jour 11 millions d’habitants, des estimations indiquent que 9 millions de grecs vivent hors du pays… et l'émigration perdure...

A les observer, à les écouter et à en juger à leur niveau de vie, contrairement à une idée largement entretenue par quelques données officielles souvent arrangées, le niveau de vie des grecs est assez proche de celui des français. Les prix des produits alimentaires de base sont égaux ou supérieurs aux nôtres, leur standing de vie est équivalent (65% des grecs sont propriétaires de leur logement contre 50% en France).

Si le salaire moyen mensuel de la fonction publique avoisine les 750 euros, ce qui semble peu, il faut savoir que les pensions et salaires se font sur 13, 14 ou 15 mois, ce qui modifie singulièrement le salaire mensuel lissé sur 12 mois. L’Etat a prévu de modifier cette altération pour revenir à des méthodes plus conformes avec la comptabilité publique d’un état moderne, ce qui n’est pas il faut le dire du goût de tous, notamment des principaux intéressés.

Des maux culturellement ancrés :

Travail au noir, fraude fiscale, corruption, sont les grands défis que la Grèce doit relever si elle veut rester crédible (ce qui est pour la Grèce l’est aussi pour les derniers entrants des Balkans dans l’Europe).

On imagine à tord la Grèce comme un pays pauvre, s’il l’était avant son entrée dans l’Union, le pays fortement aidé par la CEE a connu depuis son entrée une forte croissance déstabilisant aussi l’organisation socio-culturelle du pays. Malgré tout, pour entrer dans l’Union, la Grèce a triché sur ses indices économiques, en cela elle est coupable, mais à décharge, elle a été "gracieusement" aidée par la célèbre société d’affaires  et de cotations Goldman Sachs, qui n’a demandé que 300 milllions de dollars pour échaffauder un deal dans lequel les investisseurs récupèrent les droits portuaires et aéroportuaires, les recettes des péages et le produits des lotos sur 10 ans… un colossal manque à gagner pour l’Etat… et d’aussi colossaux revenus pour  les américains. 

( il convient de dire que Goldman Sachs a joué contre la Grèce au plus fort de la crise… quand on dit que le libéralisme a une morale, ce n’est pas un vain mot…).

Mais tout ceci n’aurait pu se faire sans un mal qui ronge la pays : la triche.

La triche : un mal endémique, une gangrène qui touche tous les rouages de l’Etat et de la Société.

Sans tomber dans la caricature, tous les grecs ne sont pas bien sûr à mettre à l’index, loin s’en faut, mais le mal repose non pas sur le vol qui est condamné par la toute puissante église orthodoxe mais sur la triche, l’arnaque ou la roublardise… L’entourloupe est tellement incrustée dans la culture qu’elle semble inscrite dans les gènes du grec et ce, quelque soit son statut…

Le travail au noir : un statut quasi officiel

Un point flou et non des moindres est l’économie souterraine, celle-ci est de notoriété publique : le volume du travail au noir représenterait selon les experts 35% du P.I.B... Beaucoup de salariés ont un double emploi, un déclaré, l’autre pas. Notre expérience dans l’Attique lors de notre panne démontre s’il le fallait encore comment le grec est prêt à vous aider pour vous soutirer de l’argent, 500 euros par ci 500 euros par là pour un petit boulot, ce, sans facture et sans garantie… parfois avec l’appui et les outils de son employeur… Dans tous les pays, le travail au noir existe mais en Grèce ce travail a quasiment un statut officiel.

La fraude fiscale : un sport olympique

Le deuxième point noir de cette défaillance est la fraude fiscale, un sport national très prisé. Payer l'impôt est un signe de naïveté extrême. Quasiment aucun grec ne paie d’impôt, que ce soit sur le revenu ou sur l’immobilier. Un exemple récent paru dans la presse grecque, l’un des plus célèbres chirurgiens-dentistes d’Athènes déclarait percevoir 850 euro par mois, la célébrité ne paie pas. Bien sûr ne sont pas intégrés les constants dessous de table, une pratique courante même chez les médecins hospitaliers, comme on nous l’a relaté. 

Ou encore cette expérience personnelle, lors de notre incident, il nous a fallu sortir le bateau de l’eau avec une grue de 50 T, le coût est passé subitement de 600 à 720 euro lorsque nous avons réclamé une facture, ou encore lors d’achat d’équipements nautiques, si vous ne demandez rien et que vous payez cash, la  TVA passe à l’as, c’est gagnant/gagnant, seul l’Etat perd…

De tels exemples sont infimes mais ils sont aussi légions, et ce, dans tous les corps de métier.

Autres exemples : Les services fiscaux d’Athènes n’avaient que 500 piscines d’enregistrées, après contrôle par voie aérienne, ils en ont trouvées 15 000 soit 30 fois plus.

Une nouvelle loi vient d’instituer un impôt sur les constructions illégales (une manière de les légaliser, comprenne qui pourra), cette taxe va rapporter 3 milliards d’euro à l’Etat… rien de moins… 

Il va sans dire que ces pratiques sont inscrites dans le paysage depuis des temps immémoriaux, la Grèce des colonels où le chacun pour soi servait de leitmotiv n’y est pas pour rien, mais si ce système perdure c’est qu’il y a manifestement des collusions au sein de l’administration. Cet état de fait s’associe à une corruption solidement ancrée...

La corruption :

Et Oui le troisième mal du pays est la corruption, corruption à tous les étages. Régulièrement des scandales éclatent, là ce sont des fonctionnaires qui avec une enveloppe de 3000 euros vous obtenaient un permis de construire sous quinzaine et ce, dans des zones inconstructibles, c’est comme cela ou bien vous patientez 2 ans. Là, ce sont 10 inspecteurs fiscaux qui se sont faits arrêter dénoncés par leur  train de vie pharaonique ; ils appliquaient la loi des 3 tiers, une méthode simplissime qui veut qu’en cas de fraude avérée et après accord du fraudeur, l’inspecteur encaisse 1/3, l’Etat le 2ème tiers et le contrevenant gagne le dernier tiers. Du gagnant - gagnant sauf pour l'Etat.

Dans ce champ de la corruption, là encore, nous avons un exemple que nous aurions volontiers évité lors de notre panne. Un expert maritime du Pirée est nommé, celui-ci ne verra le bateau que de l’extérieur mais il exige que le moteur soit sorti et entièrement démonté pour l’expertiser. Il s’avèrera qu’il était de connivence avec le mécanicien pour nous mettre un moteur neuf à 30 000 euro dans un délai de 3 mois. Conclusion, nous ferons appel à nos mécaniciens français qui ne mettront que 10 heures à changer la pièce cassée pour 10 fois moins chère.

Ne parlons pas du niveau politique, les exemples sont tellement nombreux qu’il faudrait y consacrer un catalogue sur mesure… car tous ces travers ne pouvaient avoir lieu sans contrepartie pour le personnel politique…

 

Les Grecs sont riches, le pays est pauvre…

Ce postulat posé il faut avouer que si les grecs sont riches, l’Etat, lui est pauvre, si pauvre qu’il a du mal à financer les services régaliens, enseignement, santé, infrastructures… des services qui sont aujourd’hui sinistrés.

Dans leur logique libérale CEE, FMI, et Banque Européenne de Développement ont demandé par systématisme à l’Etat de réduire son train de vie. La demande de cette nouvelle troïka est pour le moins paradoxale, que l’Etat mette de l’ordre dans ses budgets et il y a de quoi comme nous le verrons dans le prochain paragraphe, mais ici en l’occurrence, ce n’est pas un trop d’Etat qu’il faut stigmatiser mais un plus qu’il faut adopter. Un Etat plus fort, respecté aidera la Grèce à dépasser cette crise et à se surpasser. C’est pourquoi la liste des réductions budgétaires parait en totale contradiction avec la problématique hellénique car ce ne sont pas les dépenses régaliennes qu’il faut réduire mais les recettes qu’il faut aller chercher. Améliorer l’enseignement, l’un des plus catastrophiques de l’Europe, s’inscrire en université n’est pas une sinécure car souvent il faut plusieurs d’années d’attente et allonger quelques liasses pour passer les filtres. On comprend mieux la révolte de la jeunesse. Le système de santé est tout aussi en péril, il n’est pas bon de se retrouver hospitalisé en Grèce… Indéniablement la posologie des financiers n’apparaît pas la plus adéquate pour remettre la Grèce debout… déjà le chômage vient de faire un bond avec 11,6% officiellement, 20% d’après des experts indépendants… là aussi la clarté semble de mise… 

Des choix politiques dispendieux :

Une erreur d’appréciation : les JO.

Patrie de l’Olympisme, la Grèce a, en 2004, célébré avec grandeur les 100 ans des JO modernes. Aujourd’hui, elle en paie chèrement l’organisation. Si cette manifestation a permis d’améliorer considérablement les infrastructures de transport d’Athènes et de sa région, l’Attique, elle a aussi gravement creusé le déficit de l’Etat. Qui ne se souvient pas des menaces qui ont pesé sur les jeux, erreurs techniques, retards colossaux, surcoûts astronomiques (9 milliards au lieu de 4 prévus)… Non seulement la facture a été démesurée mais suite à de conséquentes erreurs d’appréciation, de nombreux investissements, comme par exemple le très grand complexe de presse, n'ont pas été reconvertis et sont déjà des ruines olympiques qui n’ont rien d’antiques… Il en est ainsi de nombreux ouvrages qui ne trouvent pas d’affectation et risquent encore de coûter à l’Etat. Les économistes pensent que les JO grèvent annuellement le budget grec de 10% et ce jusqu’en 2014… 

Des coûts à sabrer et à dégoupillonner :

Le budget militaire grec : 13,4 milliards d'euros, soit 5,6% du PIB - le 1er d’Europe par habitant

Pourquoi ? il faut savoir que la Grèce, 11 millions d’habitants est toujours en conflit avec la Turquie  (71 millions d’habitants) au-delà des résurgences de l’occupation ottomane (jeter un œil sur le découpage géographique de ces deux pays limitrophes facilite grandement la compréhension, le cas de Chypre excepté). La Grèce très sensible sur son espace territorial maintient donc un colossal budget militaire dont l’Allemagne et la France sont, avec les USA, les principaux bénéficiaires en tant que pourvoyeurs d’armes. A cela ni l’Allemagne ni la France, ni l’Europe n’ont demandé à la Grèce de baisser ce budget... Deux nouveaux sous-marins seront bien construits par la firme allemande Thyssen Krupp, pour le modeste coût de 1,2 milliard d’euro, l’hypocrisie et le cynisme sont ici aussi de mise. Signe de détente ou par obligation, les deux belligérants, l’un, la Grèce, qui veut réduire son abyssal déficit budgétaire, l’autre, la Turquie, qui veut montrer à l’Europe sa bonne volonté, veulent parvenir à des accords de bons voisinages. Ainsi, les deux chefs de gouvernement, Erdogan et Papandréou se sont rencontrés en juin et ont décidé unilatéralement de baisser leur budget militaire… signe de détente… le temps le dira…. le rafale que voulait imposer notre président attendra…

L’orthodoxie de l’église grecque

Comme déjà dénoncé dans d’autres articles, l’Eglise est inscrite dans la Constitution grecque en l’article 3.

Comment admettre qu’une religion soit en Europe encore inscrite dans les tables de la Loi, alors que d’un autre côté elle s’affranchit de ladite loi avec la république théocratique et autonome du Mont Athos toujours interdit aux femmes ?

Comment admettre que l’église grecque, première fortune et plus gros propriétaire foncier du pays avec 130 000 hectares de terres à bâtir, de forêts et de plages puise dans le budget de l’Etat 350 millions d’euro par an pour payer ses prêtres ?

Comment admettre que cette église soit au centre d’une multitude de scandales fonciers et financiers :

Détournement de 2,58 milliards d’euros de prestations sociales par le primat d’Athènes, l’archevêque Ieronymos II. Une erreur…

Celui du Patriarche de Corinthe, Mgr Panteleïmon, qui s’est retrouvé avec 300 000 euro sur son compte sans qu’il n’en connaisse la provenance… probablement un don du ciel… après enquête il s’est avéré que cette divine somme provenait d’un détournement de subventions européennes… l’argent s’était comme les brebis probablement égaré… l’affaire est passée devant la justice des hommes… Dieu attendra…

Ces scandales impliquant l’église sont légion et le PASOK, actuellement au pouvoir a promis d’y mettre de l’ordre…

 

Un coup de poignard dans le dos ou la rencontre de deux vieilles civilisations :

La Grèce a eu besoin de l’aide des pays de la zone euro et de la manne européenne pour tenir le choc financier mais elle a mis un deuxième fer aux feux…un fer qui pourrait à terme faire très mal à l’Europe. Elle a trouvé plus qu’un appui, un allié qui, comme elle a une histoire millénaire, un allié qui cherche à s’implanter partout dans le monde et qui dispose d’une main d’œuvre bon marché, un allié qui abonde de produits manufacturés, un allié qui possède une puissance financière salvatrice pour un pays en péril, ce partenaire est la Chine. La Chine cherchait à s’implanter dans le Sud-Est Européen. Cette crise est une chance pour ce nouvel empire économique car les deux pays viennent de passer d’importants accords commerciaux : la Chine prend la gestion des terminaux porte-conteneurs du Pirée - les grèves des dockers n’y ont rien changé - parallèlement elle investit dans les chemins de fer, les infrastructures routières et les Télécom grecs. Le fait que la Grèce soit encore leader mondial de la flotte maritime marchande n’y est pas pour rien car elle vient de commander aux chantiers navals chinois 15 navires… des navires que nos chantiers européens n’auront pas… la solidarité a un sens… unique en la matière…

Cette implantation chinoise va bien au-delà de ces investissements, la présence chinoise dans le pays est de plus en plus visible. Pour exemple, sur la seule route qui relie Corfou à Benitses, c'est-à-dire 15 kms, c’est plus d’une dizaine de moyennes surfaces qui se sont établies, principalement dans l’habillement : China Town, China World et autres China Pacotilles qui pratiquent des prix fort attrayants en cette période de disette budgétaire.

Le tourisme : quand la vache à lait se tarie

Le tourisme était le fer de lance économique de la Grèce et représentait 20% de l’économie, mais vu l’excessive augmentation des prix, le tourisme souffre : -15 % en 2009 et  les chiffres pour 2010 annoncent un recul proche de 30 %. Si une dizaine de paquebots ont renoncé pour faits de grève à l’escale athénienne, plus grave la restauration et l’hôtellerie sont dans un état de quasi faillite. La clientèle fait désormais cruellement défaut, les gîtes sont déserts et certains hôtels n’hésitent pas à casser les prix voire à fermer lorsque les charges dépassent les frais incompressibles, c’est un marasme économique sans précédent. Quand on sait que l’économie repose sur cette manne, cela laisse perplexe sur les chances d’une sortie rapide de crise. La nouvelle clientèle issue des pays de l’Est ne compense pas, loin s’en faut, celle des pays occidentaux. La raison en est simple, les commerçants grecs ont pensé pouvoir presser la vache à lait touristique et faire leur CA sur deux mois. C’était oublier que les clients occidentaux vivent aussi la crise et qu’ils ne sont plus prêts à se faire éponger, quand on voit des prix de consommation supérieurs à ceux pratiqués sur les plus belles promenades occidentales… cela laisse songeur… l’expresso à 4 €… non merci…

Ceci dit en 3 mois, nous remarquons une fulgurante prise de conscience et de notables changements dans les comportements quotidiens. Le plus évident est sans conteste le droit à un ticket de caisse et le devoir de l’emporter pour tout achat ; une autre nouveauté, tous les commerces sont dorénavant dotés de vraies caisses enregistreuses... Tout achat doit laisser une trace, le fisc y veille, dans la nouvelle loi fiscale, les grecs qui justifient leurs achats peuvent prétendre à un bonus fiscal. Cette simple mesure a impacté dès le premier mois les recettes de l’Etat sur la TVA, recettes  qui ont augmenté de 8 % et un déficit public  réduit de plus de 40 % au premier semestre 2010. Mais la route est longue et accidentée… Certains grecs sont pessimistes et pensent que leur culture ne leur permettra pas d’éponger le déficit… à eux de voir…  ce qu'ils veulent construire...

 

 

 

Septembre 2010 - Louis-Marie BOSSEAU


Publié à 18:43, le 29/12/2010, dans Articles thematiques, Athènes
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L'Albanie, le pays des aigles

                                                                        

Un zeste d'histoire

Petit pays doté de près de 500 km de magnifiques côtes, l'Albanie n'est pas encore trop envahi. Particulièrement montagneuse, l'Albanie est insérée entre la Grèce au Sud, la Macédoine à l'Est, la Serbie et la province du Kosovo au Nord et le Montenegro à l'Ouest. En face, de l'autre côté de l'Adriatique : l'Italie.

L'Albanie fut un territoire très convoité : tout au long des 2 derniers millénaires s'y succèdèrent Grecs, Romains, Wisigoths, Lombards, Avars, Slaves, Bulgares, Byzantins, Angevins, Vénitiens, Ottomans. Il est vrai que  la présence angevine qui m'intéresse plus particulièrement à travers Charles Ier (frère de St Louis), Comte d'Anjou et de Provence, Roi de Naples et de Jérusalem, Roi d'Albanie et des deux Siciles.

Sur ordre du pape Urbain IV, Charles 1er guerroya Manfred de Hohenstaufen et le battit en 1266, Charles Ier hérite alors des terres albanaises. Mais le rêve d'aller jusqu'à Constantinople s'arrête en avril 1281 à Bérat sur une véritable déroute de l'armée angevine. Ironie de l'histoire, l'armée de Charles Ier et son capitaine général sont bien allés jusqu'à Constantinople, mais en tant que prisonniers de l'empereur que  Charles voulait renverser et remplacer. Cette  défaite marque la fin de la politique orientale de Charles 1er car cette page s'écrivit quelques mois avant que les Vêpres siciliennes ne sonnent le glas de son autorité sur l'Italie méridionale.

 

 

Faisons un bond dans les siècles et revenons au présent.

L'Albanie est, depuis peu, accessible. Sensible à l'ouverture qui marque la fin d'une période proto communiste, il convenait d'aller sentir ce pays dont les habitants ont vécu pendant 5 décennies coupés du monde, enfermés, pour beaucoup emprisonnés. Comme les procédures administratives semblent encore assez complexes pour ne pas dire un brin fantaisistes et onéreuses pour entrer avec un bateau, nous avons opté pour la liaison maritime quotidienne à partir de Corfou mais là il nous faut remplir les formalités pour sortir de l'espace Shengen, et oui l'Albanie frappe à la porte capitonnée de l'Europe.

Le contrôle effectué, nous pouvons monter à bord de notre navire, un hydrofoil identique à ceux croisés entre Athènes et Aégina ou sur le Danube entre Vienne et Bratislava, des engins qui, à grande vitesse, sortent de l'eau. Ces machines : les «Voskhod » sont de fabrication russe et datent des années 90, 150 exemplaires ont été construits. Avec leurs 1000 cv, ces drôles de vaisseaux emportent 70 passagers à 33 nœuds dans un confort proche de l'avion. Au nombre de couches de peinture, il est vraisemblable que celui-ci soit l'un des tous premiers. Pour l'avoir croisé à maintes reprises dans la baie de Corfou, c'est toujours impressionnant de voir une telle sauterelle passer à grande vitesse dans un bruit de faux bourdon. Il ne met que 25 minutes pour atteindre Saranda, la principale ville balnéaire du sud albanais.

                           

Mais avant tout, 3 phrases en guise de petit rappel historique :

L'Albanie, « le Pays des Aigles » tel que le figure le drapeau national, s'est proclamée République Populaire en 1946, Enver Hoxha en est élu Président, elle rejoint alors le Pacte de Varsovie. A la mort de Staline, les relations se durcissent avec l'URSS et en 1967 l'Albanie rejette son grand frère pour s'offrir à la Chine. A la mort de Mao, les relations entre les deux pays se dissolvent et Enver Hoxha s'enferme alors dans un communime monacal avant de sombrer dans une paranoïa aiguë. Il «bunkerise» son pays avec la construction de 700 000 casemates unipersonnelles édifiées dans l'urgence parfois dos à la mer, l'ennemi serait-il intérieur ??? En approchant de la côte, on peut aisément observer ces multiples champignons : bolets de béton qui sont censés refouler les envahisseurs.

                              

              

En 1985, à la mort d'Enver Hoxha, Ramiz Alia prend le pouvoir et l'ouvre 5 ans plus tard au multipartisme et à l'ultra libéralisme. En 1997, c'est la catastrophe, le système financier repose sur des sociétés pyramidales, les petits épargnants perdent tout. Le pays est en état d'insurrection. Les casernes sont prises d'assaut et leurs armureries pillées. Le gouvernement perd le contrôle du pays, une force internationale de l'ONU débarque, restaure l'ordre et organise de nouvelles élections.

Depuis, deux partis se partagent alternativement le pouvoir : le Parti Démocratique (Conservateur de Centre Droit), issu de l'ancien parti unique au pouvoir reconverti au libéralisme et le Parti Socialiste (Gauche). En 2009, l'Albanie entre dans l'OTAN et frappe maintenant à la porte de l'Europe.

Voilà Saranda 

Au loin sur le remblai, un immense panneau « WELCOME » vous accueille. La ville épouse la forme de la baie et forme un vaste amphithéâtre désarticulé, désintégré. Des cubes d'immeubles en béton de 5 à 6 étages s'élèvent graduellement sur la pente Est, le haut de la colline est encore indemne de boîtes. Mais çà et là apparaissent déjà dans la roche dénudée des saignées à blanc, de vives balafres, des stries creusées dans le massif dur et aride pour satisfaire la boulimie immobilière.

            

 

Après un rapide contrôle des papiers, direction la mairie de Sarande, point de départ du bus pour Butrinti, principal objet de notre visite. Déjà en quelques minutes, nous sommes subjugués par le vaste chantier qu'a entrepris le pays, tout ici n'est que chantier, on ne sait plus très bien partager ce qui est en construction de ce qui est en démolition, débris, déchets, remblais cohabitent sur ce qui est destiné à devenir où étaient des trottoirs... la saleté et la poussière forment un fond de décor. Nous traversons le marché couvert si tenté que l'on puisse dire, disons un marché fait d'un bric à brac de tôles, c'est le point central d'approvisionnement des habitants de la ville et sa banlieue. Dans les ruelles étroites il y a çà et là quelques marchés de l'occase et de la débrouille, la plupart consacrés aux chaussures et objets domestiques.

 


Le deuxième constat est l'emprise automobile. Les rues ne sont que de longs bouchons où les règles de conduites sont introduites à coup de klaxons ou de sifflets d'agents impuissants... Si toutes les marques sont présentes, il va sans dire que Mercedes est le leader incontesté, la firme de Stuttgart à l'étoile à 3 branches est omniprésente, parfois quelques "Hummer" ces gros 4x4 d'origine militaire, très haut de gamme, noirs aux vitres teintées alourdissent l'atmosphère, c'est vrai, ils ont bien leur place dans ce décor d'après-guerre.

     

Quant au bus qui assure la destination Butrint, c'est un vieux "Man" dont le chauffeur est obligé de s'arquebouter pour changer les vitesses ou pour tourner le volant, rien n'est assisté... le bus est bondé pour ne pas dire plus. Pour le paiement c'est à la descente, probablement au cas où nous n'arrivions pas... Et nous voilà partis... pour une visite de chantier... des chantiers devrais je dire... tout se fait à coups de klaxon, de freins et surtout de forcing, notre pilote nous exfiltre de la ville... la vieille route est en cours d'élargissement pour faire place à une voie nouvelle, le seul problème elle est parsemée de bulldozers, de pelleteuses, le tout enveloppé de poussières mais qu'importe.

 

Les 20 km sont faits de cailloux concassés et plus ou moins compilés, à droite la montagne que l'on a rogné, à gauche le précipice qu'on a remblayé, et ce, jusqu'au lac de Butrint, dans ce long cortège de particules grisâtres, tous feux allumés, on croise on double comme chacun peut, le plus fort gagne... Le bus laisse quelques autochtones à Ksamil, une ville martyre, une ville fantôme, une ville chaos dont les bâtiments semblent sortir soit d'une récente guerre, soit d'un tremblement de terre soit d'un défaut de construction ou bien d'un début de démolition. En fait, nous apprendrons qu'il il y a un peu de tout cela, si le pays a été frappé l'an dernier par un léger tremblement de terre aux effets négligeables, un autre séisme a frappé fort, un séisme politique qui a ordonné la démolition des constructions illégales soit env 250 dans cette ville. Il faut dire que la propriété foncière n'a jamais été en ces lieux un souci, on construit là où on a envie... d'où un invraisemblable imbroglio juridique et un embouteillage judiciaire... mais une question subsiste, pourquoi le programme de nettoyage en cours est-il conduit par la principale firme de BTP d'Albanie ??? qui reconstruit derrière.

  

Après l'enfer, nous voici au paradis, oui un décor paradisiaque émerge du chaos, le grandiose paysage du lac de Butrint. Le bus nous délivre au bac anté-diluvien qui marque l'entrée du Parc, l'un des 12 parcs nationaux. Celui-ci nous intéresse car, dans sa luxuriante et rafraîchissante végétation, il recèle un véritable trésor, un ensemble archéologique hors du commun, tout à fait exceptionnel dans sa conservation. Un ensemble décrit par Virgile dans l'Enéide et par Racine où il situe son Andromaque.

Il y a 2500 ans une cité s'est implantée sur les rives de ce lac au décor somptueux. Hier inconnu, le site classé au Patrimoine Mondial depuis 1992 commence à être répertorié sur les guides et le nombre de bus touristiques qui, malgré la route, viennent le visiter nous font penser à une proche invasion. Cela est le lot de bien des lieux antiques.

      

Commençons notre visite, d'abord il y a ce petit théâtre de 1500 places qui, l'été, offre un festival de théâtre, quelques pierres sur ses parois extérieures portent comme à Delphes la liste des 400 esclaves affranchis. Situé tout près les bains dont ils ne restent que quelques soubassements, le temple d'Asclépios, Dieu de la médecine.

                                       

Plus loin nous changeons d'époque, nous sommes face à un baptistère paléochrétien du IVièmesiècle, le sol est fait d'une superbe mosaïque polychrome, l'une des plus grandes connues de cette époque, avançons encore dans ce site, voici les reliquats de quelques échoppes et villas qui ont gardé leur base. Un peu plus loin livrés au chœur enivrant des cigales nous voici dans les murs de l'église byzantine (IV et Vième) ...

                         

Au bout de l'immense fortification en cours de consolidation se trouve la majestueuse mais basse Porte du Lion, elle nous donne l'accès à la forteresse qu'ont occupé successivement les angevins et les vénitiens. De cette position dominante, nous rayonnons sur 20 km. Au pied le lac avec ses lagunes et ses pêcheurs en barque. Ici à l'Ouest, l'entrée du canal Vivari avec la citadelle d'Ali Pacha, là-bas au loin, l'île de Corfou, où nous attend Romar1.

 


Le retour se fera avec le même pilote sur le même circuit. De ce grain de visite, il n'est pas aisé de tirer des enseignements cependant au regard des richesses naturelles et des potentiels touristiques qu'elles offrent, nous pouvons aisément parier que ce pays ou tout du moins son littoral risque de subir une véritable mutation urbanistique qui peut rapidement tourner au chaos, surtout dans un pays où l'état de droit repose sur le «Tout s'achète» et où les politiques n'en ont toujours pas fini avec l'histoire récente, leurs histoires.

Ce pays est grand et peuplé comme la région des Pays de la Loire, il a cependant des atouts et non des moindres, c'est un pays qui a encore mais pour combien de temps encore une très forte culture. C'est un pays où tout est à faire, un pays extrêmement jeune, l'âge moyen de 26 ans en fait le plus jeune des pays européens, malheureusement il a aussi des zones d'ombre : un pays qui a du mal à trouver une stabilité politique, un pays dans lequel la mafia a de profondes racines, un pays montagneux où les travaux d'infrastructure deviennent rapidement prohibitifs, un pays qui n'en a pas fini avec ses voisins du Nord au sujet du Kosovo et qui n'a pas tout régler ses problèmes avec celui du Sud, la Grèce ni celui de l'Est, la Macédoine.

        

Sur la route du retour, je me suis mis à rêver, ce pays avec une telle histoire et de tels paysages dispose des meilleurs atouts pour devenir un pays pilote à l'image du Costa Rica, un pays sans armée, un pays à l'urbanisme sévèrement contrôlé, le premier pays qui pourrait vivre d'un tourisme intelligent. Seule l'Europe pourrait l'aider à prendre conscience de ce fabuleux patrimoine et l'accompagner vers un développement non pas effréné mais vers un développement raisonné. Malheureusement ici comme ailleurs les hommes préfèrent trop souvent les armes à la paix.

Louis-Marie BOSSEAU -  Août 2010        

Publié à 09:50, le 28/12/2010, dans Articles thematiques,
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De Thessalonique à Kiato (Golfe de Corinthe)

La marina s'avère fort prétentieuse et n'a d'yeux que pour les grosses unités qui viennent s'exhiber ici. Le lieu est très cher, l'amabilité calculée sur votre étendue financière. De service ? n'y comptez pas, aucun, absolument aucun, informations pratiques sur la ville, documentation sur la région, de quelle ville ? de quelle région ? Ne cherchez pas, il n'y a rien. J'oubliais pour pimenter, ou plus exactement pour corser le lieu, le port est situé au pied d'une colline meublée de bars de nuit et de boîtes qui déversent en contrebas des amalgames techno, des décibels saturés, les vibrations sont garanties pour la nuit... Ce quartier est, il est vrai, celui de la Jetset de Thessa. Pour s'en convaincre, il suffit de monter au sunset boulevard, où s'étalent par dizaines des bars ultra branchés et restaurants huppés et où s'enfilent les derniers to model, les derniers modèles du salon de l'auto version cabriolets et grosses berlines... ça donne... La nuit s'annonçait musicale, elle le fût... Bon, comme Thessalonique, on a déjà vu, nous n'avons qu'une envie : fuir , fuir au plus vite...

 

Le Mont Olympe et Platamonia

Etape de 46 miles, la longue traversée de la baie de Thessalonique en laissant au loin les raffineries et autres activités portuaires et la mer est d'une huile bleutée, aucune ride, le calme plat... à quelques miles un petit vent d'Ouest fraîchement raffiné vient nous embaumer. Notre objectif initial était Pydna mais le port encombré de barques de pêche s'avère si minuscule que l'annexe y ferait figure de navire et pour parfaire le tableau le lieu n'a rien de paradisiaque, baraques défoncés, ateliers en tôles rouillées, quais surchargés de mille ferrailles, l'endroit est pour le moins inhospitalier. Nous longeons donc la côte, sur la carte, le port de Paralia paraît tout à fait acceptable mais, oh rage, son accès est bouché par une barge dotée d'une puissante grue, le port est fermé pour cause travaux et qui plus est, une fête foraine est installé sur ses quais, après la Techno les flonflons, bonjour la nuit, non merci. Nous filons au Sud et passons au pied du Mont Olympe, le sommet à 3000 m est noyé dans des nuages qui s'accrochent à lui comme des berniques. Voilà notre port, il est refait à neuf et astucieusement divisé en 3 bassins, un pour la pêche, un pour les petites embarcations et un pour la plaisance, des quais équipés de bornes, c'est Byzance... non c'est Platamonia. Là comme ailleurs, tout est prévu, tout est prêt, sauf l'organisation humaine pour le faire fonctionner. Capitainerie, sanitaires, bornes électriques, prises d'eau, tout est là, fraîchement inaugurés mais l'intendance ne suit pas, rien n'est ouvert, rien n'est branché. Faute d'avoir eu la fête foraine, nous avons eu droit à quelques  gâteries "classées X", pensant être seul au monde, un jeune couple est venu faire leur petite affaire, pensez donc sous nos hublots, engager en trois temps, une parade en trois mouvements qui n'avait rien de nuptiale, pour sitôt fait s'engueuler... non mais...

 

au fond le mont Olympe 

10 Juillet

Platamonia / Stomio (10Mn)

Une petite brise force 3 est bien présente, comme la houle devient cassante et hachée, que le vent monte, nous naviguons que deux heures pour nous poser à Stomio, une petite ville, que dis-je un village côtier un tantinet suranné. En surplomb, l'ancien village aux maisons authentiques distribuées par des raidillons particulièrement ardus pour une population visiblement âgée, mais il fait chaud et c'est l'heure de la sieste, quand on dit heure, il faudrait mieux parler au pluriel car la sieste grecque se fait de 15 à 17... et à ces heures plus rien ne bouge, plus rien ne bruisse, même les insectes se taisent, c'est l'heure du chaos estival où seul règne le soleil.

 

Samedi 11 Juillet

Stomio / Agiocampos ( 16Mn)

Alors que nous quittons le port, un pêcheur nous fait signe que le temps va changer, il est vrai que des nuages menaçants arrivent au loin, nous rebroussons chemin, une bonne décision car une bourrasque et une grosse averse viennent balayer le port. La dernière goutte évaporée et l'azur retrouvé, nous quittons pour de bon Stomio. Nous longeons une côte ciselée, falaises escapées, petites plages camouflées dans des criques étriquées... se succèdent. 

 

Le bateau va bien, la brise est légère. le paysage se métamorphose. Si les sommets du PELION sont nus et de pure minéralité, les basses montagnes appelées «montagnes noires » sont, quant à elles, densément boisées et impénétrables. A partir de là nous longeons une côte inabordable, inaccostable, limite...barbare.
 
 
 
Qu'ils soient français, roumains ou grecques, tous ont cette propension existentielle à faire des remous, nous parlons des Costs-Guards, leur bateau s'arrête dans une superbe gerbe d'eau à un mètre de Romar 1 qui n'apprécie guère ce genre d'approche. Alors que les deux bateaux se touchent, ils nous interrogent par VHF : ils veulent connaître notre destination ? Nous improvisons une réponse car rien n'est déterminé, ils n'en demandent pas plus. Sans doute des oiseaux de mauvaise augure car peu de temps après le ciel se charge noir, le baromètre bascule et le vent forcit en quelques minutes de 2 à 4 BF, heureusement il nous reste 3 Mn avec des méchantes lames de travers pour nous abriter à Agiocampos. Là encore, nous ne disposions que d'une vue satellite de Google Earth, nos cartes marines ne marquent rien hormis un brin d'abri pour barcasse mais derrière se cache en fait un nouveau port (désert parce non répertorié). Le long quai est doté de nombreuses bornes bien sûr non branchées, comble du modernisme ou de l'ironie, elles disposent de prises RJ45 pour que les bateaux branchent un téléphone filaire. L'ensemble est fort bien protégé par des môles constitués d'énormes tripodes en béton culbutés en vrac.
 
 
Sont à quai 3 voiliers ukrainiens arraisonnés par les « Costs-Guards » grecs, sans entretien et ainsi abandonnés leurs jours à flot sont comptés. Tout au bout, un bateau de pêche grec de 80 pieds attend que la mer se calme, l'équipage est constitué exclusivement d'Egyptiens, ils mangent et dorment à même le pont bâché ou dans la cale. Bien qu'éloignés de la ville les quais sont comme partout des espaces très prisés par les pêcheurs à la ligne à la pointe de la modernité, détection ultrasonique de touches, bips électroniques, bouchons luminescents, manque plus que l'ipad pour communiquer avec l'appât et aiguiller la prise. Le lieu doit être bon car les technos pêcheurs se relaient jour et nuit dans un incessant va et vient, bizarrerie, on ne les voit jamais rien pêcher.
 
          
 
«Comme le port a été inauguré l'an dernier, pour son alimentation, il faudra attendre la prochaine inauguration» plaisante un grec de passage, fin connaisseur du système hellénique. L'après-midi c'est un incessant défilé de visiteurs, l'un d'eux s'arrête, se présente en français, il est avocat, inscrit au barreau de Larissa (la capitale régionale), donne des cours de Droit et a étudié le français au Lycée, etc... le dialogue s'instaure et l'invitons à s'asseoir à bord pour continuer cette agréable conversation... L'homme a dans les 45 ans, nous remarquons rapidement sa propension à se signer dès qu'un nom de saint est prononcé, notre remarque confirme l'emprise de la foi sur cet homme de loi... mon prénom Louis-Marie est pour lui une hérésie, je suis un homme et avoir la mixité dans mon double prénom relève du sacrilège, quasiment du blasphème et il se signe trois fois encore, 3 signes de croix triangulés et à l'envers... comme pour s'expier ou pour conjurer je ne sais quel mauvais sort. La prudence nous porte vers d'autres sujets, nous passons à notre itinéraire, là encore, indéniablement nous sommes sur les pas de St Paul, je vous le dis, c'est un signe, passés au pied du Mont Athos, là encore, nous sommes bientôt des envoyés divins, nous essayons bien de lui faire prendre conscience que le pouvoir religieux est ici omniprésent, que la richesse appartient à l'église et que la République du Mont Athos est anti-européenne, là nous franchissons la limite et sommes en état de péché mortel, cela nous vaudra plus de signes de croix que de réponse consistante...l'homme est, devrons nous conclure, particulièrement illuminé, l'avocat de Christ Jésus. Notre homme céleste se rend régulièrement sur la montagne sacrée voir son confesseur et se ressourcer... il y trouve une énergie telle qu'à la fin il lévite... oui oui 1 bon mètre nous fait-il de la main. A son départ, il nous signifiera sa déception de n'avoir converti ces âmes damnées. Impies, nous sommes, impies, nous vivons, impies nous mourrons, Amen.
 
 
 


La mer Egée fait encore sa tête des mauvais jours, clouant un peu plus Romar 1 dans ce coin perdu. En cette fin d'après-midi saturnienne, nous parcourons Agiocampos. La ville est filiforme, toute allongée sur son front de mer, avec une promenade parsemée de commerces, bars et restaurants aux constructions hétéroclites, les rues et parkings sont gorgés de voitures, l'immense plage est sectorisée et chaque tronçon est géré par un bar de plage avec équipements musicales, plagistes, chaises longues et parasols.

 

 

 

 

Malgré la mer survitaminée la population est là, allongée baignant dans une atmosphère saturée de décibels survoltés. Un peu en retrait, loin de ce vacarme, nous apprécions nos rafraîchissements. Soudainement, derrière la pointe, le ciel se plombe d'un noir profond, d'un noir menaçant, une lourde chape céleste avance lentement, inexorablement, obscurcissant progressivement tout ce qu'elle recouvre, avalant la lumière et repoussant au large le soleil, le jour se fait nuit. En quelques minutes le vent se lève, s'engouffre, s'amplifie, il prend de la force, il devient violent et entend bien tout déménager... et de fait, le grand nettoyage commence, les touristes un instant médusés, s'agitent, paniquent, s'affolent, ils veulent plier chaises longues, serviettes et parasols, mais le vent leur arrache des mains, contraints d'abandonner face à un ennemi invisible, ils se replient médusés, s'enfuient en sauvant quelques affaires, le joug d'Éole les expulsent, ils courent, propulsés, chassés par le vent, ils tentent de quitter ce chaos, tout vole, tout s'envole en d'incontrôlables aéronefs, les parasols sont devenus javelots acérés, les transats bondissent dans des pas de géants désarticulés, même le sable se lève et s'enfuit en de longs nuages gris. fuir cet apocalypse en voiture, impossible, la route côtières est un imbroglio d'automobiles dans lequel les containers poubelles qui ont pris les voiles roulent tout couvercle battant et jouent aux auto tamponneuses.

 

Nous interceptons une voiture qui tente un demi-tour dans cette grande foire, cette grande débandade, nous enjoignons son jeune conducteur paniqué de nous transporter au port pour renforcer les amarres du bateau, il est désappointé devant cette marée d'objets volants et de voitures en tous sens... qu'importe, nous arrivons, le remercions vivement.

Une fois le bateau mis à l'abri de la pluie, nous regardons passer au large cette mini tornade et quelques minutes plus tard, le ciel est de nouveau bleu, le vent est tombé, que s'est-il passé : rien. Le lendemain nous constaterons que les gargotes ont été sévèrement touchées, parasols, chaises amoncelées, serviettes et toiles accrochées dans les arbres, portiques et mats couchés, enseignes et sonos arrachées... une plage de désolation... la musique s'est tue.

Mardi 14 Juillet

Agiocampos / Kamari

 

A 5 H, le bateau de pêche parti hier soir rentre au port pour décharger sa cargaison, au moment de notre départ, les égyptiens viennent nous apporter 2 kg d'anchois que nous préparons illico en marinade. Malgré le beau temps apparent, la houle résiduelle de 4 Bf est appelée à se renforçer, notre volonté de changer d'air nous pousse à partir longer les côtes Thessaliques. La montagne est toujours là, les rives y sont toujours escarpées, colorées de quelques villages et animées de colonies de cigales. Bien que l'entrée du port de Karami soit imperceptible, nous parvenons à la découvrir, le lieu est charmant, bucolique, un long quai, peu de bateaux, quelques barques mouillent au milieu du petit bassin. Le village situé à 2 km est un hâvre de paix et de toute beauté.

 

 

Mercredi 17 Juillet

Kamari / Kiriaki (40 Mn)

Nous laissons à notre gauche l'île de Skiatos (qui fait partie des Sporades) pour nous engager le long de l'île d'Evia que l'on va accompagner jusqu'au sud de la Grèce...

 

 
en rose, l'île d'Evia
 
La houle se lève et la navigation devient inconfortable, le petit port de Platania est saturé, nous filons vers le Golfe de Volos situé à 12 miles, nous savons qu'ils existent des mouillages bien protégés et des petits ports mais cela devient dur, les quelques voiliers qui sont dans le secteur éprouvent également des difficultés car le vent ne cesse de tourner et la houle ne sait plus quel sens prendre. Au fond d'une grande baie est niché un superbe village de pêcheurs, c'est Kiriaki, le village est construit au ras des quais nous optons pour une place derrière un voilier danois, nous accostons quasiment dans les tavernas. Le village est aussi authentique que tranquille qui s'avère être une très belle escale.

 

         

Mercredi 19 et jeudi 20 Juillet

Kiriaki /Livanates / Khalkis

En avant toute, pendant quelques jours nous allons parcourir le vaste bras de mer qui sépare les 200 km de l'île d'Evia du continent. Pour l'heure cap sur Rahes, une ville située au Nord de cette espace maritime. Montagnes arides, petites cités côtières et carrières à ciel ouvert se succèdent ? Rahé, un ancien port de pêche mué en port de plaisance, malheureusement s'il dispose de tous les commerces, aucun n'accepte la CB, de la monnaie en plastique, nous sommes bien dans le pays des espèces sonnantes et trébuchantes. Comme la charmante cité balnéaire n'offre ni banque, ni distribank, et comme nous sommes à sec, la seule solution pour manger est d'aller voir ailleurs, là où niche un distributeur.

         

A 20 miles au Sud, Livanates disposerait d'un robot argenté. En avant toute. Bien que le port ne soit pas dimensionné pour accueillir une unité telle Romar 1, nous nous blotissons, en biais et en bout de quai, pas idéale mais suffisant. La ville isolée, esseulée, possède quand même une boîte aux trésors, c'est bon pour le ravitaillement.

                                 

KHALKIS 

Le lendemain, direction Khalkis, étape obligée pour qui emprunte cette passe maritime car Kalkis est un isthme doté d'un pont très bas, un pont mobile qui ne coulisse qu'une fois par jour, par nuit devrais je dire car ce pont à péage ne s'ouvre brièvement qu'à la renverse de la marée, en pleine nuit, juste le temps nécessaire pour faire passer les bateaux en attente, un retard de votre part, et hop vous serez bon pour le lendemain. Amarré en plein cagnard le long du quai en pleine ville, nous sommes au cœur des décibels des bars branchés. Allons remplir les formalités, le bureau du péage nécessite un jeu de piste, quand aux formalités, là aussi cela tourne à la farce, pour payer des redevances, Romar 1 a connu des calculs sur le volume en tonneaux, sur la longueur en mètres ou des ratios longueur / largeur calculés en pieds, jamais sur son poids, c'est chose faite, la logique s'appuie ici sur la bascule, plus votre bateau est lourd plus le péage sera pesant ??? 55 € pour 15 T. Tout est lourd ici, c'est lassant, agaçant, compliqué et irrationnel, et pompon, la peu aimable administration locale ne connaît pas la carte bleue, seules ne sont admises des espèces. Mettez-vous en attente sur le canal 12, nous vous donnerons les instructions. A 19.00 - verdict, soyez prêts, vous passerez entre 20 heure et minuit, voilà qui relève d'une précision hellènique.

 

23 H la VHF crépite, l'ordre est inverse de celui de 19.00 ? nous passerons les derniers, et oui nous sommes arrivés les premiers ? Logique ? Non, le fort courant qui coure depuis 21 h s'est calmé, le pont glisse doucement et son ouverture relève du spectacle, par centaines les spectateurs applaudissent, commentent, filment, photographient, les dix bateaux montants s'alignent coté ville hors du chenal pour laisser le passage aux descendants... c'est bon c'est à nous, nous faisons office de bateaux balaie sous des crépitement de flashs.

 

Sitôt le pont franchit nous plongeons dans l'oubli et dans la nuit, nous suivons notre petite flotte qui rapidement s'éparpille, certains filent, d'autres vont mouiller dans une anse quasi invisible, nous préférons les pontons du port de plaisance mais la passe cachée par le quai industriel n'est pas signalée et donc difficile à trouver dans l'obscurité. Pas une ombre de mat, pas une ombre de coque, le port est désert et énigmatique ? Qu'importe un ponton se présente à nous, ne le rejetons pas, un rapide coup d'œil nous indique que les bornes d'énergie sont neuves mais déjà hors d'usage. Nous apprendrons que le port est fermé pour cause de vacances... logique en juillet. Non ?

 

Vendredi 19 Juillet

Khalkis / Oropos / Panagia

 

Aux premières lueurs nous quittons le port semi désertique de Khalkis, cap sur Oropos, la mer est plate et parcourue de légers frémissements sous les volutes de vent, à bâbord, les monts de l'île d'Obé sont d'un total dénuement, quelques rachitiques arbrisseaux peinent à vivre. Côté continent le paysage est aussi plat que la mer, rien ne dépasse si ce n'est quelques cyprès esseulés. S'ouvre à nous la ville d'Oropo avec à l'ouest le port des ferries et devant la cité, le bassin du port mixte pêche et plaisance. Pour la plaisance seuls sont admis les bateaux grecs, ce qui fait bien peu de places pour les pavillons étrangers, quoique une place nous convient dans l'angle, en quelques manœuvres, nous nous y glissons. Mais les versions divergent, certains pêcheurs nous autorisent d'autres veulent nous refouler, qu'importe, nous allons faire quelques courses dans cette ville agréable et particulièrement bien achalandée. Un responsable du port nous retrouvera et nous demandera de quitter rapidement les lieux car le port est réservé aux grecs et qu'une grosse unité arrive, bien que surpris, nous nous exécutons. On ne veut pas de nous, qu'à cela tienne, nous irons voir ailleurs.

 

 

 Bien que les couleurs de l'Europe flottent, le port serait réservé aux Grecs ? 

En avant tout, les guides et cartes nous désignent Panagia. Nous entrons par l'échancrure d'un massif abrupt et aride dans la vaste baie d'Almiropotamou, l'entrée est marquée par les vastes bassins circulaires d'une ferme marine. Nous voici devant les quais de la petite ville, une chance pas ou peu de bateaux y sont amarrés. Là encore, il y a divergence, une personne nous fait signe d'accoster mais au moment où nous mettons pied à terre, un restaurateur vient nous dire qu'il faut illico partir car un bateau à passager est attendu et de nous montrer l'autre côté de la baie où plusieurs voiliers sont au mouillage. Ne cherchant pas la contradiction, ils ne veulent pas de nous, qu'importe, allons en face. Tant et si bien qu'à la nuit tombante, une dizaine de bateaux mouillent dans ce coin de baie tandis que le quai est toujours vide. Ce doit être cela l'accueil grec...

 

 

 

Samedi 20 juillet

Panayia / Lavrio

Le soleil se lève sur la baie, juste un léger souci, les repères ont bougé, il semble que nous soyons déjà partis, vite un coup d'œil au sondeur, bizarrerie, il indique 70 m au lieu des 7 m d'hier soir, assurément avec 30 m de chaîne, l'ancre ne tient plus, le voilier français est comme nous, il dérive. Nous remontons la ligne de mouillage et quittons la baie. Heureusement que cela ne s'est pas produit durant la nuit, l'alarme n'était pas branchée, où serions-nous ? de l'autre coté de la baie a frotté le quai interdit ?

 

Longeant la côte de l'Attique, nous passons Marathon mais le site est militarisé avec interdiction de pénétrer dans la baie, nous longeons Rafna pour parvenir à Rafti. Cette côte jadis aride vit pour l'heure d'une urbanisation sauvage et agressive, les espaces libres se font très rares, même les collines les plus inhospitalières sont mitées de complexes immobiliers. Notre désir de nous y poser est vite balayé par le débordement d'un nautisme puissamment motorisé. Nous mouillerons deux heures à l'abri d'un îlot au calme tout relatif car nombre de bateaux passent et repassent, nous larguant vagues et vapeur de benzine.

 

Nous tentons de trouver un point plus charmant près du cap Sounion, la pointe sud de la Grèce continentale. Comme nous passons devant, nous lançons un appel VHF à l'Olympic Marina, là encore le silence règne. Nous tentons d'y faire une halte, mais dès l'entrée, le gardien du port nous refuse l'accès au motif que le port est complet, une vue de l'esprit plutôt fantaisiste car de la place il y en a ! Nous nous rabattons sur Lavrio à 2 miles de là. Ce grand port mixte : commerce, ferries, pêche et plaisance n'offre guère de places, après longue négociation Romar1 se trouvera un bout de quai à cul dans la zone « charters ». Bien sûr, à peine posé, un quidam prétendument capitaine vient réclamer son dû, mais sans reçu, pas d'argent...

 

Le lendemain, la météo s'est dégradée, du 7 BF est annoncé pour plusieurs jours. Nous profitons de ce répit à l'abri pour visiter cette ancienne ville minière. Grâce aux fonds européens, la cité restaure les vestiges d'un passé argentifère qui a longtemps été l'apanage d'une société française. Soucieux de creuser ce passé nous tenons à visiter le musée de la mine, mais il est fermé, alors allons au musée archéologique, fermé... Décidément la chance ne semble pas inscrite ou dans nos gènes ou dans ceux de la ville. Pourtant les panneaux annonçant des financements européens sont légions, mais là comme ailleurs en Grèce, on investit en oubliant juste le budget de fonctionnement, cela parait chronique. Décidément l'accueil n'est pas la vertu cardinale dans cette portion du pays.

    

                    Le minerai de Lavrio                           Sculpture : les mineurs                  L'embarcadère minéralier Eiffel (classé) 

Au cours de la semaine nous serons dérangés par un convoyeur de chez Vernicos gêné par notre présence, plusieurs fois il manifestera sa mauvaise humeur par des propos particulièrement injurieux accompagnés de signes aussi déplacés que significatifs, un coup de pouce tranchant la gorge... un signe courant dans cette contrée...

Au bout de la maigre avenue crachote d'une mauvaise sono un discours inaudible, un pope en tenue d'office s'adresse à quelques personnes debout dans le carrefour, la circulation est bloquée. L'homélie achevée, se met en place un étrange cortège avec dans l'ordre sur la grille de départ, la voiture de police tous gyrophares allumés, la fanfare municipale suivie de loin par le pope et les porteurs d'un autel où repose une immense icône de Ste Anne, derrière une nouvelle flopée de dignitaires religieux en habit de lumière, talonnés par les représentants des corps dé.constitués, politiques, armées, police, enfin pour clore la procession le bon peuple... et pendant toute cette calvacade de plus d'une heure, les cloches sonnent, sonnent, sonnent... des cloches que les bars tentent de couvrir en déversant des flots de musique disco... c'est la fête aux décibels...

  

Le jeudi après-midi, la mer ne s'est guère améliorée et nous décidons de changer de places pour laisser la quai aux charters du vendredi. La manœuvre n'est pas aisée car dans le port très sale traînent beaucoup de corps morts et de nombreuses aiguilles d'amarrage. Alors que Romar1 se trouve au milieu du bassin, il est un bref instant brutalement retenu puis poursuit sa route, point mort pour vérifier, tout semble aller, l'hélice a dû cisailler un lien inopportun, mais quelques secondes plus tard, l'alarme, tous les voyants s'allument, le moteur cale et ne veut pas repartir, je saute ouvrir la cale, horreur, le fond du bateau est une mare d'huile. Reprenant la barre, je laisse le bateau poursuivre son erre et vise le quai du port de commerce qui est là devant, l'accostage moteur arrêté est sportif dans la forte houle. Les amarres passées, le constat est rapide, le moteur 6 cylindres de près d'une demi tonne a bougé, ses supports sont cisaillés, le périple s'arrêtera là. Le moral a pris un sérieux coup...

 

Après moult péripéties avec les autorités portuaires il est décidé de sortir le bateau de l'eau le lundi. Autant vous dire que le week-end n'est pas joyeux d'autant plus que ce quai est perdu au bout du port industriel et est soumis à la houle et aux remous des ferries...

                

Romar 1 est mis sur son brancard

Lundi, le grutier est là avec grue et camion. Romar1 est emmené sur son brancard loin des regards, à  500 m de là dans un sinistre no man's land contigu au port. Le propriétaire du lieu est déjà là et réclame déjà de lamonnaie. Le mécanicien marin tout proche vient faire le diagnostic :« c'est grave » merci mais encore « il faut sortir le moteur pour évaluer les dégâts ». L'assurance «Allianz» prévenue depuis le vendredi nous envoie après moult relances un expert d'Athénes (Spyros Karamalis). Le mercredi suivant l'expert arrive mais sa corpulence non-marathonienne l'empêche de monter à bord, il envoie donc son dandy de fils à bord mais le minet refuse de descendre dans la cale par peur de se salir, difficile dans ces conditions d'établir un diagnostic. J'y descends et prends pour la deuxième fois les photos des points importants. L'expert reprend à son compte les propos du mécano, à vrai dire, il s'avère que c'est un de ses anciens employés, « il faut sortir le moteur ». Ok, comment voulez-vous procéder, leur méthode est simplicisme : couper le bateau en deux, rien de moins. Sceptique, j'envoie un mail au constructeur, sa prompte réponse est claire : Qui sont ses mécaniciens ? il n'est pas absolument pas nécessaire de trancher un bateau pour sortir le moteur. L'expert et le mécanicien campent sur leur position et ne veulent pas entendre parler de la méthode douce du constructeur. Que faire, l'assurance voue une confiance aveugle dans son expert et veut nous obliger à suivre sa méthode, cela tourne aigre.

          

Le boot (cordage) qui a fait office d'arrache-moteur et les fixations coupées net 

 

Faute de ne pouvoir vivre à bord, nous nous rabattons sur le seul hôtel de la région situé à 5 km de Lavrio ? Pendant 10 jours nous nous discutons avec le mécanicien, l'expert et l'assurance pour faire évoluer la situation, rien n'y fait, c'est la ronde des sangsues, un prétendu menuisier vient sur conseil du mécanicien démonter les boiseries préalable à la découpe du bateau, un électricien s'invite pour déposer le réseau électrique, un autre l'électronique, tous réclament d'être payés cash avant le travail, l'assurance par téléphone accepte et nous demande d'engager les travaux, mais sans papier desdites entreprises nous refusons. Il faut dire que les quelques bateaux étrangers parqués près de Romar ont de quoi nous faire douter, ils sont tous partiellement démontés et sont abandonnés. Les conditions ne nous semblent pas bonnes, la confiance n'est pas de mise.

    

Romar 1 et ses voisins d'infortune dans le no man's land gravement pollué de l'arrière port

(une zone au coût prohibitif) 

Las de ces palabres et épuisés, nous décidons de rentrer en France. Allianz ne veut pas nous suivre, nous envisageons toutes les possibilités, un rapatriement par la route, par la mer, une réparation au Pirée ou ailleurs. Ayant quelques notions de mécanique, avant de partir je constitue un solide dossier technique pour avoir d'autres avis, constructeur et mécaniciens marins français. Le chantier naval m'envoie ses recommandations, mes mécanos français les leurs, elles se recoupent, seule l'assurance se range à l'avis de l'expert. Il a déjà pré-chiffré les travaux pour permettre un diagnostic à 15 000 euro, prix hors réparations ni le probable changement du moteur, tiens donc... De retour en France, je croise aux fêtes de l'Erdre, Pascal, le patron charentais du « Dépôt du moteur », grand spécialiste des moteurs marins, je lui donne illico le feux vert pour trouver les pièces nécessaires, ce qui sera chose faite en 48 heures, ils me livrent les pièces dans la semaine et me propose de venir faire le travail en Grèce après ses vacances, on ne peut rêver mieux. Chiche.

Je réserve 4 places d'avion pour Octobre. Partis la veille avec Laurent nous pompons l'huile qui souille la cale et mettons en place le logistique nécessaire et préparons l'arrivée des sauveteurs.

Arrivés de la veille au soir, ils plongent à 7 h du matin dans la cale, le moteur est repositionné, les pièces changées. A 17 h précise, je tourne la clé, le moteur démarre comme si rien ne s'était passé, encore une heure de vérifications diverses, l'opération est terminée. N'ayant pas prévu un dépannage aussi rapide il me faut réserver urgemment des places dans l'avion du lendemain matin. Ouzo, Retzina, coktails divers arroseront ce dépannage express.

BRAVO PASCAL, BRAVO PATRICE. MERCI AUSSI A LAURENT qui a profité de cette sortie pour faire à Romar un lifting, antifouling... entre deux plongées dans la décharge sous-marine de Lavrio.

Vous voulez savoir, à la suite d'un courrier d'avocat, Allianz a réglé sans rechigner l'intégralité des frais inhérents à l'incident, cela correspondait à 70% de la pré-expertise ??? Nous sommes bien bons...

     

Lavrio /Aegina

Comme il n'est aucunement dans notre intention de laisser Romar1 dans cet univers hostile, nous le faisons mettre à l'eau le surlendemain de la réparation afin de balayer au plus vite ces mauvais souvenirs. Hormis quelques péripéties propres à cette région comme la nécessité d'une liasse de papiers à remplir et quelques  billets (of course) pour le mettre à l'eau puis une évidente mauvaise foi pour obtenir le plein d'eau, nous larguons les amarres pour le Cap Sounion. Nous avons hâte dépasser sous le temple de Poséïdon qui marque la pointe sud de la Grèce continentale.

 

Direction Aegina, une île sagement posée entre Athénes et le Pélopenèse. La météo est parfaite et la navigation agréable. Quelques heuresqui suffisent à gommer ses 3 mois de galère. Aegina est un lieu enchanteur et l'accueil d'une tout autre teneur. Dès notre arrivée au quai principal face aux terrasses, le responsable du port arrive en scooter, nous aide à l'amarrage, nous explique le fonctionnement des bornes, nous fait payer de symboliques euros et nous souhaite un agréable séjour. Si, si cela existe.

 

Nous sommes faibles, Aegina, nous plaît d'emblée. La ville vit du tourisme et le sait, la navette qui ne fait qu'aller et venir du Pirée déverse à chaque passage sa cohorte de japonais, américains, européens... qui viennent déambuler dans ce dédale de ruelles commerciales pour celle près de la promenade. Partout les étals débordent amplement, on y trouve de tout, commerces spécialisés, accastillage, quincaillerie, drogueries, épiceries et habillement.

 

 

7 Avril

Délaissant  Athènes noyée dans sa pollution, nous mettons cap au Nord du Golfe de Saronique pour franchir le Canal de Corinthe et trouver la mer Ionienne. Ce canal est un vieux rêve que Néron aurait eu ? Mais ce n'est qu'en 1894 que le rêve impérial verra le jour, après 12 ans de travaux herculéens, un consortium français l'ayant financé c'est un bateau français qui le franchira le premier le « Notre Dame du Salut ». No Comment. Reconnaissons que les 6,5 km de passage dans cette saignée d'ocre haute de 50 m est grandiose, le prix de cette grandeur : 150 €  pour un 12m. Heureusement qu'au péage les cartes bancaires sont acceptées.

 

Arrivée à Corinthe, dès l'entrée du port, un ponton est à notre disposition. Renâclant à monter visiter l'ancienne ville là haut sur la montagne, nous nous rabattons sur la ville neuve. Rien de particulier, si ce n'est que l'architecture ou plus exactement l'absence d'architecture fait de cette ville reconstruite après le terrible tremblement de terre de 1858, une ville pour nous sans âme, sans grand intérêt. Au cours de la nuit, à deux reprises, il faut nous lever pour faire fuir des intrus qui, avec beaucoup d'aplomb, tentent de glaner quelques objets ou argent ? C'est pas la peine de s'éterniser ici. Filons sur Kiato, dernière étape de l'année. Panos contacté nous attend avec une place pour hiverner.

        

La ville que nous fréquentons pendant une semaine n'a pas de caractère spécifique, tracée au carré elle est d'après guerre et ne semble pas baigner dans une longue histoire, rapidement nous prenons quelques habitudes avec une taverna située sur la promenade, tenue par les 4 membres d'une même famille. Simples et bon enfant, les tables sont, c'est une constante dans les tavernas grecques, recouvertes d'une nappe en papier plastifié jetables retenues par 4 pinces, les chaises sont souvent paillées et peintes aux couleurs de la maison. La carte est souvent bilingues Anglais Grec, et est composée des incontournables spécialités helléniques, salades grecques, feuilles de vignes, calamars, fritures, poissons, agneaux... A la fin du repas, le dessert est généreusement offert par les taverniers, selon votre degré d'intégration et le montant de l'addition, vous pourrez prétendre à quelques liqueurs du cru. A votre départ, desservir est d'une redoutable efficacité, les restes des assiettes sont rassemblés au milieu de la nappe qui est mise en bouchon puis expédier, le service suivant peut démarrer.

Panos Kanellos possède une petite société de charters Alkyon Sailing, il a gentiment accepté de nous attribuer un emplacement sur son quota de places, il surveillera le bateau et fera tourner le moteur toutes les quinzaines. Quelqu'un de confiance et d'une extrême gentillesse toujours prêt à rendre service. Qu'il en soit encore une fois ici remercier.

Pour ceux que cela intéresse http://www.alkyonsailing.gr/   

Panos Kanellos 


Publié à 17:20, le 25/12/2010,
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De l'Ile de Samothrace (Samothraki) à Thessalonique


Dans un lumineux petit matin, nous quittons Gobçéata la plus septentrionale des îles égéennes turques. Romar 1 fend l'eau cristalline de la Mer de Thrace. A tribord venant à notre rencontre un impressionnant banc de dauphins fait cap au sud vers les Sporades. Autant par respect que pour contempler cette impressionnante migration nous coupons notre moteur et filons silencieux sur notre erre. Sublime image avec en arrière plan Samothrace.
  
 
La lumière est telle, que le cône nu de 1600 m du mont Fengari semble déjà nous dominer, ses flancs dénudés et déchirés viennent se faire battre et mourir dans la mer. Nous devons contourner l'île par l'Ouest pour aborder à Kamariotissa, la ville cotière.
 
 
 
Le port est calme, en dehors de la rotation journalière du ferry d'Alexandroúpoli, la vie paraît l'avoir déserté, il faut dire que le caillou de 6 km de rayon est peuplé de moins de 3000 habitants. Nous trouvons une place à la proue d'un vieux chalutier dégoulinant de rouille. La bourgade est assez quelconque et ne recèle rien d'exceptionnel, elle se morfond au bord de l'unique promenade sur laquelle s'alignent les restaurants en attente des touristes de passage. Les cost-guards se montrent peu enthousiastes à l'idée de nous faire les formalités « comme vous allez à Kavala, faites les formalités là-bas, mais ne leur dites pas que vous êtes passés ici".
 
 
À première vue, l'île est façonnée d'un relief tailladé à la hache dans le marbre, son pourtour accidenté est difficile d'accès mais abrite quelques rares et minuscules plages de galets, au dessus desquelles s'élève l'aridité des montagnes. L'île n'attire pas les masses, seuls les randonneurs assoiffés de paysages désertiques, les historiens passionnés d'archéologie et quelques mystiques attirés par le sanctuaire des Grands Dieux, empruntent, chacun leur propre voie en quête de leur graal.
 
  

Peuplée successivement par des Pélasges, des Cariens puis des Thraces, à la fin du VIIIe siècle, l'île reçoit une colonie d'habitants de Samos et prend alors le nom de Samos de Thrace pour se fondre ensuite en Samothrace.

Très longtemps ce rocher a été le plus célèbre de l'archipel égéen, une gloire forgée à coups de sanctuaires par de mystérieuses divinités. Il y a plus de 4000 ans les Cabires étaient en ces lieux vénérés. Hermétiques, énigmatiques, symboles des pouvoirs occultes de l'esprit, qui étaient-ils ? le mystère demeure car différentes versions nous sont parvenues. A ce jour on sait qu'ils formaient une tétrade dont les noms étaient : Axiéros, Axiocersus et Cadmillus ou Casmillus ; plus tard, ces noms furent traduits, tantôt en ceux de Vulcain, Mars, Vénus, Amour ou Harmonie; tantôt en ceux de Cérès, Pluton, Proserpine, Hermès ou Mercure, comme on peutle constater les querelles de mythologues ont de beaux jours dans le poulailler de l'histoire. Mais nous préviennent-ils les Cabires n'ont rien à voir avec les Curètes, les Corybantes, les Dactyles et autres Dioscures... nous sommes rassurés car les cabires eux sont censés protéger les navigateurs, ouf.

Le grand prêtre du culte cabirique, appelé Eues, recevait la confession de ceux qui se faisaient initier. La dernière cérémonie de l'initiation qui ouvrait à l'accès des mystères s'appelait thronisme : l'initié, après avoir subi les plus terribles épreuves,était assis sur un trône éclatant de lumière, le front couvert d'un voile, couronné d'un rameau d'olivier et ceint d'une écharpe, tandis que tous les prêtres et les mystes, se tenant par la main, exécutaient autour de lui des danses symboliques. Des pré francs-maçons ???

Samothrace a trouvé une « autre tête » pour devenir célèbre, « Niké » la "Victoire" femme ailée, prestigieuse statue découverte en 1875 par notre vice-consul lors d'une campagne de fouilles, l'originale de cette « Victoire » se trouve aujourd'hui au musée du Louvre, le site ne dispose que d'une poussiéreuse et pâle réplique abandonnée dans un coin du musée... 
 
 
 
Mais laissons les dieux Cabires et ses hiérophantes dans les ruines de leurs sanctuaires et allons nous ressourcer dans un des nombreux trous d'eau dont la montagne est truffée car l'île regorge côte Nord de vallées encaissées d'une arbustive verdeur invitant à la fraîcheur et à la méditation.

En fin d'après-midi, une jeune femme à l'accent français nous aborde, elle est originaire de Samothrace mais vit avec son mari grec à Montpellier où après ses études à l‘université, elle est devenue œnologue. Aussi avoir une représentante de la capitale de la Septimanie, chère à Georges Frêche pour nous conseiller restaurants, plats et vins est appréciable, sur son évocation nous aurons droit à quelques gourmandises supplémentaires.

Dans la nuit, la mer s'est méchamment chargée, nous tenterons de sortir mais bien vite nous reviendrons nous placer sous la protection des Cabires. Nous mettrons à profit cette journée pour visiter le Nord de l'île et nous prendrons la navette pour monter à Hora, situé à 20 minutes à l'intérieur des terres, c'est le chef-lieu de l'île est construit à flanc de montagne en théâtre ouvert sur la mer ce qui en fait un village très pittoresque.

 

Ile de Thassos

Sous la protection des cabires, nous prenons la mer pour la plus grande des île des Sporades du nord, la plus septentrionale des 2000 îles grecques, Thassos. Dès la sortie du port se profile à l'horizon les 1200 m de l'Hyspalion entouré des 5 sommets de cette île posée à 5 km du continent. La lumière matinale est divinatoire, elle précise et affine les moindres détails du relief de ces côtes lointaines, une vision rarissime. L'abordant par l'Est / Nord Est, l'île déploie sa luxuriance au pied de laquelle s'étalent de magnifiques plages. Il n'est pas étonnant que depuis les premières colonies établit ici il y ait 8 000 ans, cette île suscite des convoitises, l'île fut sans cesse envahie, jusqu'aux oracles de Delphes qui demandèrent à Thasos, fils d'Agénor et de Poséidon, frère d'Europe de prendre possession de l'« île des Brumes ». Son sous-sol aurifère en fit une île prospère, l'activité artistique et culturelle y prirent un essor exceptionnel tant et si bien que Limenas, la capitale recèle encore de nombreux témoignages archéologiques de ces époques de gloire, à l'image de son théâtre antique qui veille sur la ville. Station balnéaire, Thasos et ses 15000 habitants savent garder la mesure, si les nuits sont longues, elles ne sont pas démentielles car notre sommeil n'en pâtira pas. Si près du continent Limenas est tournée vers le tourisme aussi tavernas traditionnelles, boutiques souvenirs, vins locaux forment le décor du front de port. La jonction à Kavalla, juste en face n'est que pure formalité, enfin presque, parce que de formalités il faut parler car depuis notre entrée en Grèce, personne n'a voulu nous enregistrer, nous allons enchaîner les bureaux de la capitainerie, de la douane, des cost-guards et de police pour être en règle... un dimanche c'est long mais nonchalant. A l'arrivée beaucoup de papiers signés mais aucun justificatif ? Le port est assez grand mais y trouver de la place n'est pas chose aisé car c'est un grand mélange de bateaux de plaisance, bateaux de ravitaillement, ferries, bateaux de pêche, bateaux croisière, sans espace défini, nous trouverons un emplacement idéal tout près du centre-ville. Au fildes millénaires, Néapolis, Christoupolis, puis Kavalla, la macédonienne, s'est façonnée une position charnière entre Athénes et Constantinople, la ville est riche, ses commerces florissants, ses cafés et restaurants branchés. Au-dessus du port l'ancienne citadelle a été transformée en Palace

Kavalla et Le Mont Athos

Ce matin nous quittons Kavalla de bonne heure car il nous faut joindre Porto Kufo à  60 miles et la météo s'annonce bonne. Au cours de la première heure de navigation, l'horizon s'est obscurci et la houle s'est muée en lames, Romar 1 commence à jouer au culbuto, plus que de se faire secouer comme un hochet, nous préférons nous mettre à l'abri dans la baie d'Eleftere, comme le port est saturé de bateaux de pêche, nous accostons à un bout de quai désaffecté. Bien nous en a pris car l'orage éclate et se fait d'une extrême violence, ça cogne, flashe, bruisse, grince, de toutes parts, la fin d'après-midi et la nuit n'est qu'éclairs, tonnerre et pluie diluvienne et coups de vent tonitruant. Au petit matin, un grand calme règne sur la baie, flotte dans les airs une odeur âcre de terre mouillée et sur les eaux mortes du golfe des caisses en polystyrène envolées des chalutiers amarrés...

 

Avec quelques traces des fureurs de la nuit, nous quittons notre douce baie pour le Mont Athos situé sur l'Agio Oros, le troisième doigt de la péninsule Chalcidique à l'Est de la Macédoine. Bien qu'à 40 miles nautiques, le profil de la montagne sacrée s'esquisse déjà, nous ne la quitterons plus des yeux de la journée. Sa cime encore enneigée est auréolée d'un éternel nuage blanc comme pour bien signifier la sainteté du lieu. Probablement à l'adresse des mécréants qui croisent au large et ne croient à rien. Nous naviguons très au large pour éviter d'avoir à frotter cette terre diabolique aux roches tranchantes, non ce n'est pas par crainte d'une contamination christique ni pour respecter la règle épiscopale simple et formelle mais maritime qui interdit aux bateaux ayant femme à bord de s'approcher à moins de 500 m des côtes. Oui le caillou est interdit aux femelles en général et à la gente féminine en particulier. C'est la règle de l'abaton. Cette presqu'île ne veut être lieu de tentation... A moins que les femmes occupent une place importante de leur pensée, dans leurs prières, bien sûr...

 

Mais qu'est donc le Mont Athos ?

C'est vrai que dans l'imaginaire occidental, le Mont Athos, c'est dans un site idyllique, le symbole du mysticisme chrétien, fait d'ermitages inaccessibles, de popes barbus et d'incantations perpétuelles.

Pour en parler je laisse la parole à la revue « Ulysse » qui s'est, contrairement à nous, immergée dans ce haut lieu spirituel.

"L'histoire de la Sainte-Montagne (Aghion Oros, en grec) a commencé en 963 avec la fondation du monastère de la Grande Laura. La république du Mont Athos, communauté théocratique orthodoxe unique dans le monde, en héberge vingt depuis plus d'un millénaire. Un "territoire autonome auto-administré" de 360 km2, entre mer et montagne.

La Sainte-Montagne est aussi appelée Jardin de la Vierge. La tradition veut que le Mont Athos soit consacré en tant que legs de la mère de Jésus ; lorsqu'elle y aurait fait escale sur sa route vers Chypre, elle aurait admiré la beauté du paysage et demandé à son fils de lui en faire cadeau. Pour ne pas "altérer" la dévotion à la Vierge, reine en ces lieux, il a été décidé en 1 060 que les femmes en seraient bannies. "Le Mont Athos est interdit à tout animal femelle, toute femme, tout eunuque et tout visage lisse", décrète le chrysobulle de l'empereur Constantin Monomaque. A l'exception des poules dont les oeufs entrent dans la composition des peintures pour les icônes.

Certains moines de la Sainte-Montagne sont plus pragmatiques, comme le père Joachim, qui rappelle qu'on retrouvait, il y a quelques siècles, des femmes de bergers dans les lits des moines. Mais "l'absence de femmes évite les distractions. Cela permet d'aller au bout de son cheminement, sans tentations." Le Mont Athos est un lieu hors du temps. Deux mille moines environ perpétuent encore la tradition de sa liturgie ancestrale.

Cette authenticité attire des milliers de pèlerins, en majorité grecs. Notis, manager d'un hôtel à Thessalonique, vient pour la septième fois. "Je rends visite à un ami dans un monastère. Chaque orthodoxe doit venir sur cette terre sainte au moins une fois dans sa vie." Mikhaïl, un Albanais de 26 ans, est en pleine rédemption : "J'ai fait beaucoup de mauvaises choses dans ma vie. Ma rencontre avec un pope à Athènes m'a remis sur le droit chemin, celui de la foi. Une des premières étapes de ma nouvelle vie est d'effectuer ce séjour ici." Comme lui, 120 000 pèlerins viennent chaque année faire oeuvre de chasteté, pauvreté et obédience durant quelques jours. Ils suivent les offices, prient, se recueillent devant les icônes. Par foi, pour l'éveil à celle-ci, le calme ou la découverte.

L'entrée au Mont Athos est limitée à 100 orthodoxes et 10 non-orthodoxes par jour. Thomas, Français d'une trentaine d'années, est venu en curieux, "impressionné par un mode de vie à la fois simple et difficile". Dans les monastères, le pèlerin est nourri et logé. Il doit seulement s'acquitter d'un droit d'entrée de 35 € pour obtenir le diamonitirion. Ce laissez-passer, indispensable pour accéder au Mont Athos, spécifie votre religion.

Le monastère d'Iviron, dans le nord-est de la Sainte-Montagne, a été fondé au Xe siècle. Il se dresse sur une baie pittoresque, à l'embouchure d'un torrent. Le déroulement de la journée est immuable. Dans les monastères, on se lève à 2 h du matin pour la prière privée, après seulement cinq heures de sommeil. Une liturgie commune rassemble les moines dans le katholikon à partir de 3 h 30, lorsqu'un moine circule dans la cour en frappant avec un bâton sur une grande planche en bois. L'office s'achève avec le petit-déjeuner, vers 7 h. La journée est ensuite consacrée à sa tâche : cuisine, accueil des pèlerins, travail aux champs, nettoyage...

A 17 heures, les vêpres commencent et durent jusqu'à 20 heures. Le dîner est ensuite servi : dix minutes, pas une de plus, pour manger, en silence à écouter la parole donnée par le frère anagnostis. Si vous ratez le créneau, vous ne mangerez pas ! Ce soir-là, le repas est frugal : tomates, concombres, feta. Certains moines préfèrent laskete, kellia ou kalyvates, des petits monastères où habitent deux à sixmoines. Le père Joachim vit avec le père Epifanios dans la kellia de Mylopotamos, une grande bâtisse accrochée à la falaise. C'est en partie pour échapper à la rigueur des monastères qu'il a choisi la vie en kellia...

Un pèlerinage au mont Athos doit être vu comme un séjour itinérant. Impossible de rester plus d'une nuit dans le même monastère. Tous les matins, après les quatre heures d'office et le petit-déjeuner à base d'olives et de pain, les pèlerins prennent la route. Des bus rejoignent la capitale, Karyès. Les visiteurs peuvent aussi arpenter les sentiers aux pavés inconfortables qui relient les monastères. Entre une heure et deux heures de marche au bord d'une mer au bleu profond...

Au Mont Athos, on utilise le calendrier julien et non le calendrier grégorien comme dans la majeure partie du monde. Le calendrier julien reste en correspondance avec le Soleil, sans intervention humaine alors que le calendrier grégorien est décalé de treize jours.

Icône : Du mot grec "eikona",petite image, l'icône est une peinture religieuse. Les images, dans la confession orthodoxe, sont sacrées et l'esprit du personnage représenté setrouve dans la peinture. C'est pourquoi on embrasse l'icône. L'iconographie est un art sacré et l'iconographe se prépare dans le jeûne et la prière.

En France, il existe des extensions du Mont Athos : En 1978, Aimilianos, higoumène (le supérieur) du monastère de Simonos Petra, décide de renvoyer en France trois moines, dont le père Elie et le père Placide. Leur mission : créer des dépendances du Mont Athos. Quatre lieux ont vu le jour : le monastère de la Transfiguration à Terrasson-Lavilledieu en Dordogne, le monastère Saint-Antoine le Grand à Saint-Jean-de-Royans dans le Vercors, le monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu à Solan dans le Gard. Et depuis 1996, le père Séraphin vit en ermite sur l'île de Porquerolles. Au monastère de la Transfiguration résident cinq moniales et une novice, accompagnées du père Elie, fondateur, aumônier et père spirituel de la communauté, tous français. Leur vocation première est la prière, l'étude et le labeur ascétique. Comme les moines de la Sainte-Montagne. "Les offices sont moins longs, nous avons plus de travail et nous vivons davantage dans le siècle qu'eux, mais nous suivons le même typikon - le livre qui contient les instructions monastiques - et la même règle de vie", explique la soeur Silouanie. Ils donnent un enseignement spirituel et accueillent des croyants pour les offices liturgiques. La petite communauté possède aussi neuf chambres pour des retraites.

Ici, les rites sont figés depuis plusieurs siècles. Des ermites résidaient déjà là au milieu du IXe siècle. "Le plus célèbre d'entre eux, Saint-Pierre l'Athonite, aurait vécu pendant cinquante ans reclus dans une caverne, se nourrissant d'herbes et de racines", s'enthousiasme le père Joachim, avec un sourire malin à peine dissimulée par sa barbe épaisse ».

Pour compléter ses propos, il faut savoir que la péninsule est un véritable état théocratique dont les modalités de fonctionnement sont opposées à la Grèce antique, les monastères sont dirigés par un higoumène. Cet "abbé" n'est pas élu par ses pairs mais désigné à vie par son prédécesseur.  Quant à leurs ressources, les moines du Mont Athos sont de véritables hommes d'affaires, ils possèdent d'un vertigineux patrimoine foncier avec des îles, d'immenses pars éoliens, des usines, des monastères partout dans le monde... d'invraisemblables privilèges comme celui de ne pas être imposable et de bénéficier des subventions européennes pour restaurer les coûteuses restaurations immobilières.

Après cette rapide visite par procuration, revenons à bord de Romar 1, la mer s'est durcie et est plus cassante, les rouleaux veulent nous envoyer sur les récifs, mais Romar 1 n'entend pas s'y résoudre et luttent, lame après lame. Visiblement, Dieu veille à la tranquillité de ses ouailles, comme il nous est interdit et impossible d'accoster, nous contournons donc l'offrande divine, le doigt marial. Là-haut, quelques ermitages seulement accessibles par les voies aériennes sont creusés dans la roche, accrochés à la falaise, soutenue par d'invisibles forces. Tout,ici, est impénétrable. Si sur le versant nord certains manifestent quelques gestes d'hostilité,, nous viendrons troubler leur vie érimitique, un moine du Sud n'hésitent pas à brandir un drapeau byzantin pour rappeler son attachement passé. Il faut dire que le Mont Athos n'est pas avare d'allègeances, ils sont politiquement très souples, tout à tour, ils épouseront successivement les thèses d'Hitler, puis ceux des colonels puis  ceux du communismeet, tout récemment Poutine viendra se ressourcer en ce haut lieu.

 

Porto Kuffo

Cap donc de l'autre côté du Golfe de Sithonie, sur le deuxième doigt, sur l'index de la Chalcidique. La cote est toujours aussi primitive, fatras de rochers ciselés, arêtes vives, pics acérés, falaises crevassées, cailloux éboulés, blocs égarés, chicos d'une bouche édentée, seules quelques criques pourvues de minuscules plages laissent du répit au harcèlement marin, il nous reste à trouver la faille dans ce maquis côtier, franchir la passe qui donne accès à la rade de Porto Kuffo.

 

Le village est là, lové dans son anse avec comme port un unique ponton en béton désarmé, le décor bien que semi désertique est superbe, pas étonnant que durant la dernière guerre un sous-marin soit venu s'y abriter. La survie ne tient qu'au tourisme car dans ce bout de doigt arthrosé qui ne montre nulle part, seuls poussent les cailloux. Sur les bords de l'eau, les tavernas se succèdent, terrasses ombragées, menus rallongés,elles patientent jusqu'au soir, au réveil des quelques clients égarés, plus loin sur la rive, posé sur un socle, un hélicoptère semble faire office de monuments aux héros, une stèle égrène une litanie grecque, une liste de noms gravés.  Leur nombre relève plus d'une catastrophe que d'un simple accident. En fait, l'histoire nous parviendra bien plus tard, ce mémorial évoque la disparition le 11 Septembre 2004 à 5 Miles nautiques des côtes de 17 personnes, du numéro deux de l'église orthodoxe le patriarche d'Alexandrie Petros VII, de onze de ses proches dont l'évêque de Madagascar et des 5 membres de l'équipage, leur hélicoptère gros porteur Chinook de l'armée grecque s'est mystérieusement abîmé en mer alors qu'il se rendait au Mont Athos. Mais le souvenir se rouille.

Comme nous sommes à sec, il nous faut remplir les soutes, le kiosque d'épicerie ne présentant rien d'alléchant, nous longeons l'unique route goudronnée et là-haut dominant son petit monde, il y a « Captain », un tavernier-épicier rabatteur à grande gueule, toujours prêt à tout pour vous extirper quelques sous, nous n'y achetons que le strict nécessaire. La station-service située plus bas accepte de nous livrer illico avec un petit camion 400 litres de diesel avec paiement CB (oui oui cela existe).

 

Port de Néa Folkia 

Et de deux, nous reste à franchir le troisième doigt du trident chalchidique, pour cela nous optons pour le couper par le canal de Potidéa avec préalablement une pause à Néa Folkéa. Contrairement à ce que nous pensions, la journée ne sera pas folk du tout mais plutôt rock ‘n roll car ce fut un concentré comme sait le faire la mer Egée, vent tournoyant, courants tournants, lames brisantes, mer hachée, tout, nous vivrons tout,  les seuls moments de calme relatif furent à l'abri de Turtle island et à l'arrivée au port de NéaFolkéa.  Si l'unique quai est réservé aux pêcheurs, il y a par chance de la place sur le coté plage, it's perfect. Là-haut en front de mer les Tavernas nous attendent.

Canal de Potidéa 

Kallikratia - Thessalonique

Route pour Potidéa, nous atteignons le canal en 1 heure et voilà vitesse réduite nous franchissons cette saignéeétroite, un isthme d'un kilomètre qui débouche sur la Therme bay, le corridor de la Saloniki bay, la baie de Thessalonique. Pour ce jour nous ferons étape au Port de Kallikratia, le port est un vaste chantier, et les places rares, nous nous ferons une petite place dans l'angle SE au milieu d'une décharge flottante peu ragoûtante. Encore heureux c'est gratuit. Là encore dans la rue principale, nous pouvons constater que les fonds européens sont religieusement employés, l'église orthodoxe s'est refaite une santé.

 

Le lendemain pendant 6 heures nous côtoyons la rive jusqu'à Thessalonique, nous croisons plusieurs cargos qui sortent du golfe ainsi qu'un remorqueur qui tire péniblement deux barges sans âge, ici et là des pêcheurs en barque attendent le poisson... La ville s'ouvre à nous, de droite à gauche un large front urbanisé dans lequel est inclus un vaste port voyageur qui distribue toutes le nord de la Mer Egée, de longs quais industriels qui desservent de fumeux complexes industriels... nous savons les marinas à l'Est, mais pour laquelle opter car nous avons l'intention de laisser le bateau deux semaines, les différents appels VHF ne répondent pas plus que les appels téléphoniques, notre choix nous pousse vers Kalamaria marina qui paraît mieux protégée.

Ponton d'accueil, salutations, attribution d'une place, une fois les formalités accomplies et Romar 1 amarré, une bonne sieste s'impose. 

 

Publié à 08:29, le 27/11/2010,
Mots clefs : porto kuffoThraceegéesamothracelouis-MariebosseauRomar1Bateaunavigation

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Le Bosphore : Voyage

 

Aujourd'hui est un jour « exceptionnel,unique » déclame Koss avec son accent de l'autre bout de l'Europe, son accent d'Ameland. L'appréhension est perceptible sur les bateaux, nous attendions ce jour depuis si longtemps, c'est un jour forcément chargé d'émotions, nous allons passer le Bosphore. Ce « fleuve » maritime large de 500 à 3 000 m, ce bras de mer eurasien profond de 60 m, cette tranchée maritime qui sépare et unit les 2 continents, l'Europe de l'Asie, l'Orient de l'Occident, mais aussi le Midi du Septentrion. A la fois fossé et trait d'union, ce qui en fait un détroit hautement stratégique, une voie hautement symbolique.

 

Le port de Rumeli s'éveille lentement, nous le traversons au ralenti, sans vague, silencieusement. Bien que le jour s'annonce printanier, ce matin, une brume légère opalise le Bosphore, il s'est drapé d'un voile pudique pour nous cacher sa magie. La première partie est une paisible mise en bouche, nous nous sommes discrètement insérés dans l'étrange couloir bordé de collines au dense couvert végétal, l'urbanisation n'a pas encore pris d'assaut cette partie abruptement sauvage, nous sommes à 30 Kms du cœur d'Istanbul...

 

Bien que notre modeste gabarit nous laisse libre de naviguer comme bon nous semble, nous optons pour la voie conventionnelle, celle de droite, afin de ne pas interférer dans les voies commerciales, celle qui permet de suivre la rive rouméliote, celle imprégnée de notre histoire, celle des confins européens. Sur ces premiers miles, Romar 1 vogue à 8 nœuds, tranquillement. Son étrave ouvre la fleur d'eau et l'éclate en millions de pétales d'argent ; nous nous laissons guider par le courant, il est la main qui nous porte et nous déporte parfois. Nous prenons doucement conscience que nous donnons vie à un vieux rêve longtemps enfoui, une finalité jamais avouée, l'objectif impossible, aux confins de l'utopie.

 

Devant nous, au centre du chenal, un cargo nous précède, derrière nous, un autre nous succède, l'attention est totale, vigilance, vigilance, vigilance. Il faut anticiper les vagues formées par les mastodontes que nous croisons, les prendre légèrement de biais quand cela est possible, sinon, c'est la claque assurée suivie d'un inconfortable roulis. Tout est question d'habitude car certains remous viennent outrageusement malmener les frêles esquives des quelques pêcheurs qui attendent imperturbables la bonne prise.  Nous arrivons à un coude 90° Est et les navires sont obligés de prendre très large pour l'amorcer ; à tribord, lové au pied de la forêt, Sariyer, un petit port, puis là, niché au fond d'une anse celui de Tarabya.

 

Le courant pousse, voici déjà devant nous, à 6 miles le coude 90° Sud et là encore les capitaines doivent jouer de la gouverne pour négocier au mieux le changement de cap, les courants sont forts dans cette portion car la passe se rétrécit de 1500 à 600 m au niveau d'Istinye. De part et d'autre, l'urbanisation se densifie, au loin apparaît le pont Fatih SultanMehmet, ouvert en 1988. Il enjambe très haut le Bosphore en son point le plus étroit, là où il y a 2500 ans, le roi Perse Darius traversa le détroit sur un pont flottant. A l'arrière du pont, nous esquissons sans peine la métropole. Des deux côtés coiffant les hauteurs, de gigantesques drapeaux rouges avec croissant et étoile, la fierté du peuple flottent au vent.

 

De Rome ou d'Istanbul, il est bien difficile de dire qui a copié l'autre,majestueuse l'une comme l'autre, elles s'offrent avec gourmandise aux visiteurs. Elevée comme sa jumelle sur 7 collines, Istanbul a certes l'avantage de se mirer dans l'extraverti Bosphore, un qualificatif qui ne sied pas au Tibre latin plus réservé, plus discret, ne s'exprimant guère, en retrait, rare pour un italien...


Maintenant commencent l'ivresse, l'ébullition sensorielle, il y a tant et toutà voir... tout à sentir, tant à ressentir.

 

Au loin les formes évanescentes se dissipent, la ville doucement se dessine, la confusion fait progressivement place à la fusion et on mesure oh combien est fabuleux de découvrir de la sorte cette ville multimillénaire, cette ville éternelle. Le Bosphore a l'immense privilège d'en offrir une lecture à collines ouvertes, d'embrasser à pleine bouche les lèvres pulpeuses qu'inspirent deux rives, de dévorer l'exégèse passion historique, de humer les délicieux quartiers, d'en capter quelques mélopées et d'en saisir quelques soupçons de flagrances.

Envoûtés, nous avançons lentement, la métropole sereinement s'effeuille, nous dévoile à babord le quartier d'affaires de Levent d'où s'élancent de célestes tours de verre et d'acier, des gratte-ciels, ces temples  futuristes d'affaires monétaires, ces minarets du XXIème siècle dans lesquels se reflète la Turquie moderne.

En face, l'autre rive n'entend pas être en reste. Hautes de 500 m, les collines anatoliennes sont couvertes d'une horde de pylônes et d'antennes enchevêtrées, un monde d'aiguilles monolithiques et statiques. Surmontées d'énormes paraboles, elles se font à la fois porte-parole et big brothers du génie turc. Au pied, à l'ombre de ce monde numérique, les bucoliques berges d'Anatolie sont garnies de centaines d'esquives de pêcheurs, de frêles barcasses, de vedettes anciennes, de yachts et de bateaux taxis ; beaucoup mouillent à l'écart, à quelques mètres.

Là-bas, à tribord, quelques vestiges d'anciensremparts, un reliquat des 22 kms des protections passées.

 

 

 

Voici maintenant Yeniköy et ses célèbres yal?, charmantes demeures en bois dont les terrasses baignent dans le Bosphore. Ce sont parmi les mètres carrés les plus chers d'Istanbul, là où habite la jet set stambouliote. 3 miles et deux coudes plus loin, nous passons sous le pont appelé Pont du Bosphore.  Inauguré en 1973 pour le 50ème anniversaire de la République Turque, il lie les quartiers d'Ortaköy et de Beylerbeyi, porte d'entrée de la ville ottomane. Les nombreux monuments, palais, mosquées et autres sites ayant marqué l'histoire se succèdent. Bien qu'ayant réduit la vitesse, le film du Bosphore se déroule vite, trop vite et le temps manque pour tout voir, tout assimiler à en devenir même frustrant.

 

Nathalie, notre cicerone est chez elle, dans son élément ; elle virevolte sur le bateau, mitraille sur tous les bords, commente là un monument, une histoire, c'est l'encyclopédie vivante stambouliote, toute en gaieté, en humour et en passion. Pour s'en faire une idée, il suffit d'aller sur son site  http://www.dubretzelausimit.com

              

Nous pénétrons dans le cœur liquide de la ville, parlà même où elle respire. Nous en percevons les premières palpitations ; les caler sur les nôtres nous apporte une sorte d'étrange communion, un égrégore, un orgasme spirituel. Nous faisons corps, nous sommes hors de l'espace, hors du temps mais si intensément dedans.

                                                                        

Il y a partout à voir, à dévorer, mais s'arrêter se révèle impossible, trop risqué dans cet infernal défilé nautique qui prend parfois des allures de joutes. Les palpitations se font saccades pour le capitaine car la zone n'est que blanche écume. Nous approchons de la gare maritime, il nous faut franchir le rail de navigation, bouillon chaud de navettes intercontinentales. Le capitaine se concentre car la circulation est extrêmement prégnante, nous sommes l'intrus dans cette frénétique ruche marine où tout va, vient, vole, virevolte, ici, un vapur nous frôle, là, coup de barre car une vedette taxi nous rase et envoie une gerbe d'eau, les bateaux passagers assurent d'incessantes rotations et manoeuvres en deux temps trois mouvements, dépotent puis rempotent leur cargaison humaine et repartent communiquant à coups de corne de brume, de klaxons à piston ou de sirènes, se frayant un passage dans cette cacophonie nautique en mouvement perpétuel. Ainsi vit l'embarcadère, à l'emporte-pièce  comme orchestré par un capitaine ivre jouant une symphonie fantastique sur laquelle les bateaux tournoient dans une interminable danse de Saint Guy, du délire ! Cela devient fou, où suis-je ? Où vais-je ? Comment faire ? cela n'a plus de sens... pourtant, il faut nous sortir de cette invraisemblable tourbillon, ce chaos maritime.

Oui là, derrière ces deux paquebots, ces géants blancs des mers, nous pourrons poser nos esprits et trouver un peu de tranquillité, desérénité. Nous sommes entre Istanbul l'ancienne et Istanbul la jeune, près d'Istanbul Modern, anciens docks transformés en musée d'art contemporain.

                      

Malheureusement nous ne pouvons remonter le Haliç - la Corne d'Or - jusqu'à la maison de Pierre Loti car passer le pont de Galata nous est interdit. Nous virons babord au pied d'Eminönü et de la gare de Sirkeci, terminus de l'Orient-Express, ensuite barre à tribord pour contourner Sarayburnu - la pointe du sérail - et le parc de Gülhane. Nous arrivons à l'embouchure du Bosphore sur la mer de Marmara, au milieu, travaillant au trait d'union entre les deux continents, d'énormes barges posent d'impressionnants caissons en béton, tronçons du tunnel sous-marin qui doit ouvrir dans deux ans. Nous voici donc à l'embouchure de deux époques, de deux mondes avec chacun ses décors, la rive asiatique où s'active l'économie et le port de commerce et ses immenses portiques qui dépilent et empilent des containers, à tribord la rive européenne qui étale toute la magnificence culturelle turque, le quartier de Sultanahmet, le palais de Topkapi, les multiples dômes de Sainte-Sophie, l'emblématique mosquée bleue et ses 6 minarets. Tout est là, concentré d'histoire, carrefour des civilisations.

                        

La Mosquée bleue                                                                        Le Palais Topkapi           

Sur la rive, en contrebas, des mosquées se succèdent et s'étalent jardins verdoyants et plaines de jeux. Le week-end, ces espaces sont pris d'assaut par les stambouliotes qui viennent trouver calme, fraîcheur, s'y détendre, y retrouver les amis. Les enfants jouent, les hommes s'adonnent au thé, les femmes discutent, l'ambiance est familiale et festive autour des barbecues qui fument et enfument.

Pournous, c'est relâche, la tête a frisé la congestion cérébrale, c'est l'ère de la confusion, tant d'images fugitives, de sensations indéfinies. Impossible d'en extraire une quelconque impression, la digestion viendra plus tard, pour l'instant il faut gérer cette nouvelle mer, parce que s'ouvre à nous Marmara, avec la zone de mouillage pour l'impressionnante armada en attente de passage. Cela deviendrait presque un jeu s'il n'y avait pas toutes ses vedettes d'avitaillement, de gestion portuaire, sans compter les ferries... Au loin, on entrevoit la marina d'Ataköy, point final de cette mémorable journée.        

 

 


Publié à 20:51, le 22/12/2009, Istanbul
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Le Bosphore - Voie hautement stratégique.

Le Bosphore est une des voies maritimes les plus empruntées au monde et est proche de la saturation. L'importance du trafic, la sinuosité du tracé, les vents, les courants en rendent la navigation délicate. Quotidiennement ce sont 150 à 200 navires de commerce (sans parler des bâtiments de guerre) qui  l'empruntent pour desservir les ports de la Mer Noire qu'ils soient Bulgares, Roumains, Ukrainiens, Georgiens ou Turcs avec Burgas, Varna, Mangalia, Constanza, Nodvodari, Illichivsk, Sevastopol, Yuzhny, Odessa, Batumi, Poti, Sukhumi, Erdemir, Samsun, Trabzon...

 

Déclaré domaine maritime international, le Bosphore est libre de navigation mais pour des raisons de sécurité maritime, la Turquie a mis en place un centre de commandement avec des tours de contrôle et 7 radars qui gèrent les flux avec ordre de passage, contrôlent les vitesses et les intervalles. Les 60 000 navires qui l'empruntent annuellement ont la possibilité de faire appel à des pilotes confirmés, ceux-ci ne sont obligatoires que pour les cargaisons dangereuses tels que Méthaniers et Tankers, soit environ 10 000 bateaux. Malgré ce dispositif, Istanbul et ses 13 millions d'habitants ne sont pas à l'abri d'une catastrophe, il se produit tous les ans des accidents plus ou moins graves , tel celui survenu le surlendemain de notre passage où suite à une panne de gouvernail un cargo bulgare s'est invité, plus exactement s'est encastré dans la terrasse d'un célèbre Yati à quelques mètres de la somptueuse demeure. Le pire serait malheureusement un accident de supertanker ou de méthanier. Là on comprend mieux l'engouement de la Turquie à construire des oléoducs pour réduire le risque dans ce secteur urbanisé ultra sensible. Par précaution, elle vient d'interdire le passage des supertankers de plus de 150 000 tonnes et des navires sans double coque. Sa position charnière entre Asie centrale, Caucasse et Moyen-Orient la place au cœur des routes énergétiques mais aussi des risques maritimes.

                   

 

Dans l'attente 

Avec 150 millions de tonnes de brut qui transitent par ses deux détroits, la Turquie veut mettre en place un « fond d'intervention catastrophe » de 16 milliards d'Euro, ce fond serait alimenté par les géants du pétrole et les pays producteurs (Russie et Kasakhstan)... La catastrophe de la plate forme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique pourrait faciliter la mise en place de ce fond.... A toutes choses, malheurs est bon.

  

En plus de ce trafic maritime international, il faut ajouter les 150 bateaux locaux (navettes, ferries, bateaux taxis) qui font quotidiennement près d'un millier de traversées dans un incessant ballet digne des Derviches tourneurs. Ils vont et viennent pour permettre à un million de stambouliotes anatoliens de venir travailler sur la rive européenne. Là encore la mise en service en 2013 du Tunnel de Marmaray qui reliera les deux rives du Bosphore permettra un allégement du trafic transversal.

 

 


Publié à 20:45, le 22/12/2009,
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D’un déluge en Turquie ?

   

Le déluge est certainement un des plus anciens mythes de l’histoire humaine, presque toutes les civilisations en possèdent un de la sorte. Pour les philologues ce mythe existait probablement avant même l’écriture quand la tradition orale était le seul mode de transmission des savoirs.

Le premier texte connu à ce jour est issu de tablettes sumériennes à l’écriture cunéiforme, c’est-à-dire au tout début de l’écriture. Ce texte date de 2700 ans avant notre ère et est connu sous le titre de  « l’Epopée d’Atrahasis » ou « Poème du Supersage ». La civilisation assyro-babylonienne réécrira ce récit sous le titre « Epopée de Gilgamesh » (an 1200 av. JC). C’est cette version qui sert maintenant de référence, les autres écritures reprennent le scénario, seuls changent le nom des acteurs, l’époque et le lieu.   Citons par ordre d’écriture quelques récits connus :En Chine, deux récits, celui de l’Empereur Yu de la dynastie Xia (21 siècle av. JC) ou celui de l’île Maurigasima avec le Roi Peiruun…En Inde où les récits sont légions, citons celui de Rig Veda et celui du Mahâbhârata avec Manou (env 1000 ans av. JC)…En Iran, l’un des plus anciens récits, le texte Zoroastrien (env – 600 av. JC)  avec l’Avesti YimanEn Grèce, le récit (écrit estimé –-500 av. JC) avec pour héros Deucalion et un déluge voulu par Zeus où un vaisseau échoua sur le Mont Parnasse au-dessus de Delphes ou bien le mythe de Philémon sauvé par Jupiter dans « les Métamorphoses » d’Ovide (-43 av. JC à +17 JC)Et celui de l’Atlantide cité par Platon (-427 à  -347 av. JC), un texte qui s’est mu en un déluge d’encre.Le récit de l’Ancien Testament - Livre de la Genèse (ch. 6 à 9) (écrit vers -400 av. JC) mentionne ce déluge près de 3000 ans av. JC avec comme héros Noé, Nuh, Noah, Noun… En Amérique, on trouve des variantes chez les Mayas, les Incas et dans les tribus indiennes ainsi qu’en Europe à travers des textes irlandais.  Cette multiplicité de récits ne fait que confirmer que la mondialisation existait déjà, que la mobilité des populations était importante et que les mythes se transformaient selon les lieux et les époques. D’autre part lors des conquêtes, les envahisseurs apportaient leurs croyances. Il en est ainsi de la Christianisation, pardon de la pacification de ces peuples barbares, il n’y a rien d’étonnant à ce que les peuples d’Amérique du Sud aient repris cette légende.   Alors le déluge : Véracité ou fantaisie ? Comme la plupart des mythes, ils trouvent leurs origines dans des événements ayant frappé durement les esprits et ils sont entrés dans l’histoire en ayant été largement dévoyés pour servir une cause, une croyance.Les analyses linguistiques de ces multiples récits se sont affinées et sont maintenant confrontées aux outils scientifiques que sont l’hydrologie, la géologie, la paléontologie et l’archéologie… des matières qui permettent de lever progressivement le voile, de cerner leur contexte originel et donc d’en infirmer ou d’en confirmer la véracité. De tous les mythes, celui du déluge a été de ceux qui ont été les plus repris et interprétés par les scriptes. Ces copistes cherchaient à les ancrer dans une vérité, celle de leur dogme. Sans parler de la thèse soutenue par Anastase Kirchner au XVIème proche de celle déclamée aujourd’hui par les fondamentalistes qui affirment que le déluge est une œuvre de Dieu, ils sont à même de vous préciser la date précise, de décrire par le détail l’architecture du bateau et la composition exacte de son hétéroclite chargement ; des interprétations fantaisistes liées à des pathologies connues.Cependant dans le mythe du déluge, une piste concentre les réflexions des chercheurs et alimente depuis quelques années les revues scientifiques ; cette hypothèse s’appuie sur les modifications géologiques et les séismes qui sculptent l’écorce terrestre. Replongeons nous dix millénaires en arrière. Nous sommes au néolithique, ça y est, vous y êtes ! Notre planète ne ressemble pas tout à fait à celle d’aujourd’hui. A la place de l’actuelle Mer Noire se trouve un lac d’eau douce, « le lac Pontique » d’environ 300 000 km2. Ses eaux sont issues du bassin danubien, son niveau est inférieur de 200 m à celui de la mer de Marmara, et donc par conséquent à celui de la Méditerranée. Pour nombre de chercheurs, un séisme lié à un mouvement tectonique - n’oublions pas que nous sommes sur la faille nord anatolienne -, aurait rompu l’isthme situé au Nord -Est du Bosphore. Cette rupture aurait créé une gigantesque chute d’eau équivalant à 200 fois les chutes du Niagara déversant les eaux saumâtres de la Méditerranée dans ce lac d’eau douce. Le niveau de ce dernier augmente de 170 m en 18 mois. Comme chacun sait, les populations partiellement sédentarisées s’établissent le long des points d’eau. Il est facile de comprendre que ces populations voyant monter inexorablement l’eau (les rives reculent de 1 à 4 km par jour selon les lieux) noyant au passage biens, terres et ressources, ont dû avoir une peur bleue et évoquer quelques esprits maléfiques. Réfugiés sur quelques collines, certains ont péri, d’autres sont montés sur quelques embarcations de fortune pour retrouver terre (1). Cette thèse est issue des années 1980. Un géologue bulgare, le Docteur Dimitrov, trouve en Mer Noire des coquillages d’eau douce. Une analyse au carbone 14 les date de 7 000 ans, c'est-à-dire avant-hier. En 1993, sous l’égide de deux américains, William Ryan et Walter Pitman, est lancée une campagne de recherches avec une équipe internationale et pluridisciplinaire. Les résultats confortent la thèse hydrogéologique d’une montée des eaux dans cette région du globe. En 1998, William Ryan mène avec le concours de l’Ifremer une campagne de carottage géologique qui confirme l’hypothèse. En 2000, le géologue américain Robert Ballard, soutenu par la revue National Geographic, lance une nouvelle campagne pour trouver d’autres indices. Equipé des robots, il explore le fond et découvre au large de Sinop (au Nord-Est d’Istanbul) du matériel archéologique et des traces d’habitat. Si la communauté scientifique n’est pas encore unanime sur cette thèse et d’autres expéditions sont en préparation, il est vrai que d’autres versions existent. Gageons que la science pourvue de plus de moyens et de nouveaux outils pourra apporter un éclairage sur cette transformation géologique et dire si ce mythe est fondé. Notons qu’une équipe de théologiens chinois vient d’annoncer en cette année 2010 avoir découvert l’arche de Noé sur le Mont Arafat… la quête du Graal continue…  
 (1)  Est-ce en mémoire de ce cataclysme que les Grecs ont d’abord baptisé la mer Noire "Axine" c’est-à-dire « la mer inamicale », avant qu’elle ne devienne plus tard Euxine (ou Pont-Euxin) c’est-à-dire « la mer amicale » ?  
 
Louis-Marie BOSSEAU - 2009

Publié à 20:53, le 9/11/2009, dans Articles thematiques,
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