Une Transeuropéenne

Des Iles aux Princes aux Dardanelles, la mer de Marmara

Heybeliada :

Il est venu le temps de poursuivre notre périple et devons quitter à regrets Istanbul, emportant des myriades d’images comme souvenirs et d’imprescriptibles sensations. Il est de ces moments lorsque le bateau reprend la mer après une halte enchanteresse où vous êtes baigné dans un exquis vide extatique, comme celui ressenti après un orgasme. Comme nous ne sommes pas gens à se faire violence, nous choisissons une transition toute en douceur, progressive. Destination, les îles aux Princes, celle qui sont posées au large d’Istanbul. Nous optons pour la baie Ali Inceo?lu au sud de l’île d’Heybeliada, elle répond à notre besoin de nature. Comme le week-end est fini, la baie a retrouvé sa quiétude, un superbe mouillage dans un cadre idyllique sied parfaitement à notre désir de souffler.

 

Sur ce versant, l’île est enveloppée d’un envoûtant silence estival et d’explosives évanescences florales tout ici respire douceur, sérénité et beauté. L’île compte 3 000 habitants à l’année, beaucoup travaillent à Istanbul. Ici, l’automobile, comme dans toutes les îles  de l’archipel, est proscrite, avantageusement remplacée par la calèche et la marche à pied. Sur le versant oriental, est posée l’authentique ville d’Heybeliada, drainée par de petites rues pentues et de multiples escaliers escarpés qu’il nous faut prendre pour répondre à l’invitation d’Hakan et Sophie, amis de Nathalie. Lui est turc, elle de Belgique.

Tranquillité, simplicité et humilité pourraient le décrire, quant à Sophie, c’est un rayon de soleil au cœur d’un océan de fleurs. Ils se sont trouvés au milieu de l’Atlantique, aux Açores. Lui partait pour un tour du monde en solitaire et elle passait des vacances à bord d’un voilier. Juste le temps de passer le sac d’un bord à l’autre et les voilà partis pour un extraordinaire périple qui a depuis fait l’objet d’un superbe livre bilingue (Anglais et Turc) « Floating thoughts » en vente sur http://www.pandora.com.tr/urun.aspx?id=175758

 ou bien allez sur leur site  http://hakanoge.kesfetmekicinbak.com/maceralar.php vous y trouverez leurs photos.

A leur arrivée en Turquie, ils sont installés à Heybeliada dans cette typique demeure ottomane en bois, ils partagent leur vie et leur passion de la photographie, je me suis laissé dire qu’il préparait une nouvelle expédition mais vers les pôles cette fois. En attendant il a repris son travail de dentiste… il faut bien manger…

Le soir nous nous retrouvons tous à la guinguette de la baie. L’aménagement y est des plus sommaires mais l’ambiance y est des plus chaudes et à la bonne franquette avec barbecue et salade, le tout copieusement arrosé. Juste assez pour rentrer de nuit aux bateaux sans s’égarer dans la baie.

Le lendemain, tous à bord du catamaran CO2 de Koss and Corry nous ferons la visite de l’île de Büyükada, la plus grande des îles aux Princes. Nous accostons devant la Mairie de l’île et en ferons le tour en calèche. La balade s’achève à l’inénarrable « Horses station », une grande place où stationnent les 250 calèches de l’île. Du haut de sa tour, le contrôleur concentre les demandes et crache par haut parleur le numéro de l’hippomobile retenue au départ. Etonnant. Le soir retour dans notre petite baie et nouveau barbecue…

                

 

 

Le lendemain, une épaisse brume matinale enveloppe la mer. Il est 8 heures - Direction : Trilia sur la côte Asie. Premier problème, aucune de nos cartes numériques ne mentionne ce port, le mystère est entier, nous longeons la cote jusqu’à une petite baie qui abrite un village rural inséré dans des oliveraies, nous mouillons au plus près du bord pour débarquer Nathalie qui doit rentrer à Istanbul. Deuxième problème, ce village s’appelle en fait Esenge et ne figure sur aucune carte, il est au bout d’une étroite route qui, après avoir traversé des collines d’oliviers, vient mourir ici … Nous allons tout de suite questionner les anciens qui discourent sans fin à la terrasse d’un café. Après avoir décrit notre périple et nos intentions, bu nombre de thé, la discussion s’emballe et après maintes palabres, un quadra conduit Nathalie avec sa fourgonnette à l’école primaire située à 15 km, de là se trouve en partance un car scolaire qui l’emmène plus à l’Est dans une « grande » ville plus importante dotée d’une gare routière. Notre autochtone profite du voyage pour ramener les 7 élèves du village et épargner ainsi un AR au transport scolaire. Le village est des plus simples, les masures en tôle et bois se partagent le bord de l’unique voie en terre battue que sillonnent à pied, à mobylette et à tracteur les villageois. Esenge est, selon leurs dires, la capitale de l’olive… tout tourne autour de la petite baie verte… Un grandguignolesque un tantinet alcoolique nous suit pas à pas, il chevauche son tracteur comme monsieur Hulot enfourche sa bicyclette, c’est ubuesque, il est partout, parle, boit, gesticule, tergiverse, marche à grandes enjambées, va et vient… Nous avons bu, chanté, dansé, fort tard dans la soirée. Alors  que nous sommes revenus à bord, nous entendons son tracteur se perdre au fond de la nuit… dans les champs d’oliviers.

 

Francis (Katcha) qui démarre au quart de tour  

Marmara :

Ah Marmara, une mer, une île, une ville, oui certes, une petite mer, une petite île, une petite ville mais un ensemble enchanteur. Toute l’île est de marbre, d’ailleurs, même son nom : Marmara. Sur la côte Ouest s’offrent au ciel les blanches carrières millénaires qui ont fait Byzance, Constantinople, Istanbul. A l’Est face à l’Asie, la cité s’est construite en gradin autour du petit port, lieu pivot de la vie insulaire. C’est là que se développe l’activité, là où les pêcheurs  amarrent leur bateau, leur place est le long du môle, là où ils entassent filets et matériels, là où les plaisanciers sirotent aux terrasses des tavernas à l’ombre des platanes. C’est d’ici que part la promenade piétonne qui dessert les nombreux escaliers drainant la ville. Il fait bon s’y perdre car la cité recèle mille dédales, mille facettes. Le soir, la vie d’en haut vient chercher la fraîcheur d’en-bas, la promenade est prise d’assaut par les habitants, les bars font le plein, on y discute et joue aux cartes ou au Jacket… Bon, c’est vrai, la ville et l’île sont envahies par les touristes à la belle saison.

 

 

De rapides changements de temps 

?arköy :

Parti de bon matin, nous nous présentons dans le vaste port de ?arköy en milieu de journée. Quelques signes en fond de bassin c’est le Président de la coopérative qui nous accueille, le quai des pêcheurs offre de nombreuses places. Ravi de notre venue, il nous fait visiter le port récemment doté d’une chambre froide, il en est très fier. Son sens aigu de l’accueil fait qu’il nous convie au jardin à thé de la coopérative où de vieux pêcheurs attablés jouent au blackgamon ou aux cartes, le thé coule à flot.

?arköy est située dans la plaine côtière, la planéité de la ville fait que nous découvrons un moyen de transport qui jusqu’à présent nous n’avions vu en Turquie, le vélo, les marchands de vélo, réparateurs, sont légions.  Bien que riche d’un passé dont elle a perdu les traces, la petite ville de province s’étale sur son littoral. Les tenanciers des petites boutiques de bazar assis à l’envers, accoudés à leur dossier de chaise attendent le client. Un particularisme commercial domine ici comme en Bulgarie, ce sont  les commerces d’articles ménagés et ustensiles de lavage, balais, brosses, seaux, serpillières, il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, ils sont superbement achalandés.

 

 

Gelibolu :

Dès notre départ de ?arköy, la mer de Marmara s’étrangle pour ne plus former qu’un long goulot, c’est vrai que l’étape du jour nous renferme sur les Dardanelles. Au loin déjà se dessinent les immeubles de Gelibolu, la ville d’entrée supplantée par le phare blanc de l’historique détroit. De port, il y a bien celui proches des ferries, mais il est particulièrement fréquenté et y jouent d’importants ressacs, nous ferons plusieurs passages avant de détecter l’étroite passe entre deux restaurants, aux jumelles le bassin est un mouchoir d’une poche peu profonde, qu’importe, un peu fou, nous tentons l’entrée, celle-ci est vraiment très juste pour le catamaran, pour Romar1 il reste un peu de place de par et d’autre mais le bassin est vraiment exigu, il nous faut plusieurs manoeuvres pour accoster au quai du restaurant. Le patron est ravi, des clients plus que potentiels car le lieu est gratuit avec eau et énergie si on vient dîner chez lui… un coup d’œil au menu et au point de vue qu’offre la terrasse… no problem

 

 

 

 

Çanakkale :

 

Le port de plaisance est là au cœur de la ville, la marina est une escale incontournable pour qui passe de la Mer Egée à Marmara, ne serait pour faire les éventuelles formalités. Le capitaine est nonchalant et passe son temps à voguer sur le web qu’il a depuis peu…

Sur la promenade à deux pas, trône un immense cheval d’une dizaine de mètres au garrot. Ce cheval de Troie a été offert à la ville en 2004 par la production de « Troy » un peplum américain réalisé par Wolfgang Petersen, une libre adaptation des poèmes épiques l'Iliade d'Homère et l'Énéide de Virgile. A 25 km se trouve le fameux site archéologique de Troie et les vestiges d’Assos.


Voici donc, Çanakkale, préfecture de la province du même nom. Nous voici au cœur des Dardanelles, dans sa partie la plus étroite, la plus historique aussi. En 1452, le sultan Mehmet II fait construire une forteresse que Soliman le Magnifique restaure 1 siècle plus tard. Cette forteresse Çanakkale (Château du pot de terre), est également appelée Château d'Asie, par opposition au Château d'Europe (Kilitbahir) implanté de l'autre côté du détroit.

Rapidement nous découvrirons les lieux enchanteurs de Çanakkale, l’un d’entre eux est sans conteste le Yali Hari, un caravansérail de 1889 reconverti en jardin à thé très branché à l’ombre d’une superbe glycine. Remarque la bière se commande au pichet…

 

C’est la fin de l’année scolaire et cela se fête. Des stands sont installés au pied du cheval et pendant deux jours, toutes les écoles primaires et secondaires assureront tour à tour le spectacle. Panneaux d’information sur la vie scolaire, défilés, tombolas, musiques…

 

Mais Çanakkale est aussi pour nous la fin d’une extraordinaire aventure, la fin d’une navigation commune avec Koss et Corrie, ensemble plus de 3000 km, 6 mois de navigation, des galères mais aussi combien de fêtes. Nos amis frisons d’Ameland vont nous manquer, leur catamaran CO2 les emporte au Sud de la Turquie et Romar1 met le cap sur la côte Nord de la Grèce. Autant dire que les adieux sont chargés d’émotions.

A l’aune de notre périple turc, je ne peux passer sous silence l’accueil des turcs. Ce qui le caractérise c’est le sourire associé au besoin d’aider, de faire plaisir, de comprendre, ce n’est pas pour servir un ego, non, c’est dans leur culture, leur art de vivre, un art où la notion du temps n’a pas encore de prise.

 

Prenons un exemple : le premier a trait au besoin que j’ai, d’un tuyau sanitaire peu classique et de quelques pièces d’accastillage. Je me rends donc dans le quartier où les échoppes sont plus spécialisées et choisit une boutique dont l’étal déborde amplement dans la rue, à peine franchi le seuil, la demi-douzaine de personnes présentes me salue, ai-je le temps de répondre, on me fait comprendre qu’un çay (un thé) est commandé, à la bonne heure, moins de 2 minutes plus tard, un garçon débarque avec une astucieuse brochette verticale de plateaux de verre à thé, celui du dessous est laissé sur le comptoir, les autres sont pour d’autres commandes, chacun se sert, nous buvons par petites gorgées. Mon tour arrive assez vite, je désigne les produits qu’il me faut, tout est rassemblé sur le comptoir sauf le fameux tuyau qu’ils n’ont pas, à vrai dire je m’en doutais, le diamètre est hors norme. Qu’à cela ne tienne celui qui fait office de patron m’emmène chez son confrère situé à quelques dizaines de mètres, palabres, nouvelle cérémonie de thé, recherche dans des amoncellement de tuyaux, rien, si ce n’est là c’est donc chez l’autre, alors tous ensemble, nous filons chez un troisième marchand, même cérémonial gustatif, recherche dans le fourbis et euréka… une couronne du modèle recherché, il m’en faut qu’un mètre, un coup de cutter et voilà tout le monde ravi. Pour payer, à voir à la première boutique, no problem. Retour à la case départ, l’addition informatisée donne un total de 21,50 yeni lira (env 10 €) je paie en faisant l’appoint mais ma monnaie est refusée, oui, ici la coutume veut que l’on arrondisse à la virgule. Surprenant non. Le patron est tellement ravi d’avoir un français qu’il commande via son interphone une nouvelle rafale de çay et me montre sur son ordinateur quelques superbes photos de son pays, il en est très fier, il m’entreprend ensuite sur la politique française, « la France est un beau pays, Sarkozy, un mauvais président… » l’inverse m’aurait surpris, depuis quelques jours ses propos "antiturc" tournent ici en boucle sur toutes les chaînes télé…

Avec la bicyclette j’en profite pour visiter la ville et ses alentours ainsi les faubourgs roms, le quartier des pêcheurs le long due la rivière mais aujourd’hui c’est en ferry puis en bus que je vais visiter Kilitbahir, la forteresse située près du site défensif de la bataille des Dardanelles dite aussi de Gallipoli. La forteresse partiellement en ruine domine le détroit et la vue y est fabuleuse. A ses pieds, dans les dunes, est enterré tout un réseau de bunkers transformé en musée à la gloire des héros turcs.

 

C’est en ces lieux qu’en 1915 et 1916, les troupes de la coalition tentèrent lors de la bataille des Dardanelles appelée aussi bataille de Gallipoli de détruire l’armée ottomane dont un des commandant était Mustapha Kemal (Atatürk). Le détroit est stratégique car il relie la mer Egée à la mer de Marmara. La Turquie, alliée de l'Allemagne depuis le 1er Novembre 1914, tenait le détroit et l'idée Britannique, présentée par le premier lord de l'Amirauté Winston Churchill , était d'ouvrir la route vers Istanbul et de créer un front d'orient pour éliminé l'Empire Ottoman de la guerre. La guerre dura 3 ans et les forces ottomanes, bien équipées et fortement motivées disposant de bonnes batteries terrestres lancèrent des salves meurtrières sur les navires des forces de la coalition et coulèrent de nombreux navires. Les survivants des forces occidentales battirent en retraite en janvier 1917 laissant derrière eux 250 000 des leurs dont 50 000 sénégalais.

 

Ile de Gökçeada (Imbros en français & Imvros en grec)

 

Nous voici à l’extrémité occidentale de la Turquie, sur l’île de Gökçeada, l’une des 2 îles turques de la mer Egée, avec Bozcaada (appelée autrefois Ténédos). Si ces côtes sud sont constituées de longues plages, la côte Nord est rocheuse et cassante. Au centre de l’île, l’Ôle s’élève à 670 m. Le port a récemment été agrandi et offre de belles places mais il est désert, il y a bien quelques barques qui vaguent à l’âme, dans le fond deux militaires font les cent pas devant un portail qui s’avère être une base de loisirs de l’armée turque. A l’abri de la falaise, quelques tristes maisons en béton flétri s’égrènent en fond d’un parking vide, 2 ou 3 échoppes font office de bar mais sont fermées en cette heure de chaleur, tout là haut en terrasse, dominant le port, de vieilles demeures en pierres forment un petit hameau, l’un a une terrasse fleurie sur laquelle se manifeste un peu de vie. Nous y grimpons par une étroite route dotée d’une pente vertigineuse, parvenus au faît, le hameau paraît abandonné mais la vue bien qu’écraser par le soleil s’avère majestueuse, là-bas à l’Est la Thrace, au Nord Ouest Samothrace et au Sud l’île étale une plaine fertile coupée en deux par une longue piste d’aviation, à nos pieds, un petit bourg gris ciment, tout est ciment même les poteaux téléphoniques… L’île recèlerait un atout invisible, ses terres, elles seraient toutes converties au bio, nul engrais chimiques n’est ici autorisé, cela laisse dubitatif. Installé sur la terrasse de la taverna, nous disposons du wifi. Le soir la place déserte se mue en quelques minutes en un vaste marché où on trouve de tout, il dure tard dans la nuit.

 

 



Publié à 09:21, le 24/12/2009, dans Articles thematiques,
Mots clefs : gokçeadaGallipoliYali HarigeliboluSarkoyCanacalleheybeliadaRomar1marmaranavigation

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Le Bosphore : Voyage

 

Aujourd'hui est un jour « exceptionnel,unique » déclame Koss avec son accent de l'autre bout de l'Europe, son accent d'Ameland. L'appréhension est perceptible sur les bateaux, nous attendions ce jour depuis si longtemps, c'est un jour forcément chargé d'émotions, nous allons passer le Bosphore. Ce « fleuve » maritime large de 500 à 3 000 m, ce bras de mer eurasien profond de 60 m, cette tranchée maritime qui sépare et unit les 2 continents, l'Europe de l'Asie, l'Orient de l'Occident, mais aussi le Midi du Septentrion. A la fois fossé et trait d'union, ce qui en fait un détroit hautement stratégique, une voie hautement symbolique.

 

Le port de Rumeli s'éveille lentement, nous le traversons au ralenti, sans vague, silencieusement. Bien que le jour s'annonce printanier, ce matin, une brume légère opalise le Bosphore, il s'est drapé d'un voile pudique pour nous cacher sa magie. La première partie est une paisible mise en bouche, nous nous sommes discrètement insérés dans l'étrange couloir bordé de collines au dense couvert végétal, l'urbanisation n'a pas encore pris d'assaut cette partie abruptement sauvage, nous sommes à 30 Kms du cœur d'Istanbul...

 

Bien que notre modeste gabarit nous laisse libre de naviguer comme bon nous semble, nous optons pour la voie conventionnelle, celle de droite, afin de ne pas interférer dans les voies commerciales, celle qui permet de suivre la rive rouméliote, celle imprégnée de notre histoire, celle des confins européens. Sur ces premiers miles, Romar 1 vogue à 8 nœuds, tranquillement. Son étrave ouvre la fleur d'eau et l'éclate en millions de pétales d'argent ; nous nous laissons guider par le courant, il est la main qui nous porte et nous déporte parfois. Nous prenons doucement conscience que nous donnons vie à un vieux rêve longtemps enfoui, une finalité jamais avouée, l'objectif impossible, aux confins de l'utopie.

 

Devant nous, au centre du chenal, un cargo nous précède, derrière nous, un autre nous succède, l'attention est totale, vigilance, vigilance, vigilance. Il faut anticiper les vagues formées par les mastodontes que nous croisons, les prendre légèrement de biais quand cela est possible, sinon, c'est la claque assurée suivie d'un inconfortable roulis. Tout est question d'habitude car certains remous viennent outrageusement malmener les frêles esquives des quelques pêcheurs qui attendent imperturbables la bonne prise.  Nous arrivons à un coude 90° Est et les navires sont obligés de prendre très large pour l'amorcer ; à tribord, lové au pied de la forêt, Sariyer, un petit port, puis là, niché au fond d'une anse celui de Tarabya.

 

Le courant pousse, voici déjà devant nous, à 6 miles le coude 90° Sud et là encore les capitaines doivent jouer de la gouverne pour négocier au mieux le changement de cap, les courants sont forts dans cette portion car la passe se rétrécit de 1500 à 600 m au niveau d'Istinye. De part et d'autre, l'urbanisation se densifie, au loin apparaît le pont Fatih SultanMehmet, ouvert en 1988. Il enjambe très haut le Bosphore en son point le plus étroit, là où il y a 2500 ans, le roi Perse Darius traversa le détroit sur un pont flottant. A l'arrière du pont, nous esquissons sans peine la métropole. Des deux côtés coiffant les hauteurs, de gigantesques drapeaux rouges avec croissant et étoile, la fierté du peuple flottent au vent.

 

De Rome ou d'Istanbul, il est bien difficile de dire qui a copié l'autre,majestueuse l'une comme l'autre, elles s'offrent avec gourmandise aux visiteurs. Elevée comme sa jumelle sur 7 collines, Istanbul a certes l'avantage de se mirer dans l'extraverti Bosphore, un qualificatif qui ne sied pas au Tibre latin plus réservé, plus discret, ne s'exprimant guère, en retrait, rare pour un italien...


Maintenant commencent l'ivresse, l'ébullition sensorielle, il y a tant et toutà voir... tout à sentir, tant à ressentir.

 

Au loin les formes évanescentes se dissipent, la ville doucement se dessine, la confusion fait progressivement place à la fusion et on mesure oh combien est fabuleux de découvrir de la sorte cette ville multimillénaire, cette ville éternelle. Le Bosphore a l'immense privilège d'en offrir une lecture à collines ouvertes, d'embrasser à pleine bouche les lèvres pulpeuses qu'inspirent deux rives, de dévorer l'exégèse passion historique, de humer les délicieux quartiers, d'en capter quelques mélopées et d'en saisir quelques soupçons de flagrances.

Envoûtés, nous avançons lentement, la métropole sereinement s'effeuille, nous dévoile à babord le quartier d'affaires de Levent d'où s'élancent de célestes tours de verre et d'acier, des gratte-ciels, ces temples  futuristes d'affaires monétaires, ces minarets du XXIème siècle dans lesquels se reflète la Turquie moderne.

En face, l'autre rive n'entend pas être en reste. Hautes de 500 m, les collines anatoliennes sont couvertes d'une horde de pylônes et d'antennes enchevêtrées, un monde d'aiguilles monolithiques et statiques. Surmontées d'énormes paraboles, elles se font à la fois porte-parole et big brothers du génie turc. Au pied, à l'ombre de ce monde numérique, les bucoliques berges d'Anatolie sont garnies de centaines d'esquives de pêcheurs, de frêles barcasses, de vedettes anciennes, de yachts et de bateaux taxis ; beaucoup mouillent à l'écart, à quelques mètres.

Là-bas, à tribord, quelques vestiges d'anciensremparts, un reliquat des 22 kms des protections passées.

 

 

 

Voici maintenant Yeniköy et ses célèbres yal?, charmantes demeures en bois dont les terrasses baignent dans le Bosphore. Ce sont parmi les mètres carrés les plus chers d'Istanbul, là où habite la jet set stambouliote. 3 miles et deux coudes plus loin, nous passons sous le pont appelé Pont du Bosphore.  Inauguré en 1973 pour le 50ème anniversaire de la République Turque, il lie les quartiers d'Ortaköy et de Beylerbeyi, porte d'entrée de la ville ottomane. Les nombreux monuments, palais, mosquées et autres sites ayant marqué l'histoire se succèdent. Bien qu'ayant réduit la vitesse, le film du Bosphore se déroule vite, trop vite et le temps manque pour tout voir, tout assimiler à en devenir même frustrant.

 

Nathalie, notre cicerone est chez elle, dans son élément ; elle virevolte sur le bateau, mitraille sur tous les bords, commente là un monument, une histoire, c'est l'encyclopédie vivante stambouliote, toute en gaieté, en humour et en passion. Pour s'en faire une idée, il suffit d'aller sur son site  http://www.dubretzelausimit.com

              

Nous pénétrons dans le cœur liquide de la ville, parlà même où elle respire. Nous en percevons les premières palpitations ; les caler sur les nôtres nous apporte une sorte d'étrange communion, un égrégore, un orgasme spirituel. Nous faisons corps, nous sommes hors de l'espace, hors du temps mais si intensément dedans.

                                                                        

Il y a partout à voir, à dévorer, mais s'arrêter se révèle impossible, trop risqué dans cet infernal défilé nautique qui prend parfois des allures de joutes. Les palpitations se font saccades pour le capitaine car la zone n'est que blanche écume. Nous approchons de la gare maritime, il nous faut franchir le rail de navigation, bouillon chaud de navettes intercontinentales. Le capitaine se concentre car la circulation est extrêmement prégnante, nous sommes l'intrus dans cette frénétique ruche marine où tout va, vient, vole, virevolte, ici, un vapur nous frôle, là, coup de barre car une vedette taxi nous rase et envoie une gerbe d'eau, les bateaux passagers assurent d'incessantes rotations et manoeuvres en deux temps trois mouvements, dépotent puis rempotent leur cargaison humaine et repartent communiquant à coups de corne de brume, de klaxons à piston ou de sirènes, se frayant un passage dans cette cacophonie nautique en mouvement perpétuel. Ainsi vit l'embarcadère, à l'emporte-pièce  comme orchestré par un capitaine ivre jouant une symphonie fantastique sur laquelle les bateaux tournoient dans une interminable danse de Saint Guy, du délire ! Cela devient fou, où suis-je ? Où vais-je ? Comment faire ? cela n'a plus de sens... pourtant, il faut nous sortir de cette invraisemblable tourbillon, ce chaos maritime.

Oui là, derrière ces deux paquebots, ces géants blancs des mers, nous pourrons poser nos esprits et trouver un peu de tranquillité, desérénité. Nous sommes entre Istanbul l'ancienne et Istanbul la jeune, près d'Istanbul Modern, anciens docks transformés en musée d'art contemporain.

                      

Malheureusement nous ne pouvons remonter le Haliç - la Corne d'Or - jusqu'à la maison de Pierre Loti car passer le pont de Galata nous est interdit. Nous virons babord au pied d'Eminönü et de la gare de Sirkeci, terminus de l'Orient-Express, ensuite barre à tribord pour contourner Sarayburnu - la pointe du sérail - et le parc de Gülhane. Nous arrivons à l'embouchure du Bosphore sur la mer de Marmara, au milieu, travaillant au trait d'union entre les deux continents, d'énormes barges posent d'impressionnants caissons en béton, tronçons du tunnel sous-marin qui doit ouvrir dans deux ans. Nous voici donc à l'embouchure de deux époques, de deux mondes avec chacun ses décors, la rive asiatique où s'active l'économie et le port de commerce et ses immenses portiques qui dépilent et empilent des containers, à tribord la rive européenne qui étale toute la magnificence culturelle turque, le quartier de Sultanahmet, le palais de Topkapi, les multiples dômes de Sainte-Sophie, l'emblématique mosquée bleue et ses 6 minarets. Tout est là, concentré d'histoire, carrefour des civilisations.

                        

La Mosquée bleue                                                                        Le Palais Topkapi           

Sur la rive, en contrebas, des mosquées se succèdent et s'étalent jardins verdoyants et plaines de jeux. Le week-end, ces espaces sont pris d'assaut par les stambouliotes qui viennent trouver calme, fraîcheur, s'y détendre, y retrouver les amis. Les enfants jouent, les hommes s'adonnent au thé, les femmes discutent, l'ambiance est familiale et festive autour des barbecues qui fument et enfument.

Pournous, c'est relâche, la tête a frisé la congestion cérébrale, c'est l'ère de la confusion, tant d'images fugitives, de sensations indéfinies. Impossible d'en extraire une quelconque impression, la digestion viendra plus tard, pour l'instant il faut gérer cette nouvelle mer, parce que s'ouvre à nous Marmara, avec la zone de mouillage pour l'impressionnante armada en attente de passage. Cela deviendrait presque un jeu s'il n'y avait pas toutes ses vedettes d'avitaillement, de gestion portuaire, sans compter les ferries... Au loin, on entrevoit la marina d'Ataköy, point final de cette mémorable journée.        

 

 


Publié à 20:51, le 22/12/2009, Istanbul
Mots clefs : ritzmannmarmaralouis-MariebosseauRomar1Corne d'oristanbulBosphoreBateau

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Propos liminaires.

 

 Voici le récit du périple de Romar1 de Dordrecht (NL)

à Reggio de Calabre (I)
 
 
par le Rhin, le Main, le Danube

  par la Mer Noire

  le Bosphore,

la Mer de Marmara,

les Dardanelles

et les Mers Egée, Ionienne et Thyrrénnienne...

 


 

Email : lmb@romar1.eu 


Publié à 20:00, le 22/10/2008, Dordrecht
Mots clefs : corfoumarmaradardannellesMainBosphoreGrèceturquieistanbuldanube

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