Une Transeuropéenne

Au dessus de l'Etat : LA MAFIA

Préambule

L'aura de la mafia excite notre imaginaire, nos fantasmes, et ses mystères, ses codes, son argent font sa puissance. Ses honorables parrains bénis par l'église catholique et par certains pouvoirs inspirent crainte et respect. La mafia n'est pas qu'une société faite pour les films et les romans, c'est une réalité pétrie de sang, de souffrance, de misère, de précarité dont le peuple déshérité sert de réserve, de réservoir de main d'oeuvre, de ressource humaine.

Après avoir traversé l'Europe des Balkans et avoir constaté pour ne pas dire vécu certaines dérives mafieuses de l'ère post-communiste, nous voici en Italie, matrice s'il en est une, de la mafia.  Tout d'abord un constat s'impose, qu'elle soit russe, ukrainienne, chinoise, roumaine, albanaise, bulgare ou italienne, la mafia s'implante toujours dans les pays aux économies sinistrées ou dérégulées pour ne pas dire libéralisées, des pays où la démocratie vacille. Plus que toutes les autres structures notamment étatiques, elle a une formidable propension à s'infiltrer dans les rouages des états déliquescents ou exsangues. Elle possède une grande faculté d'adaptation et s'accommode aisément des nouvelles dimensions géopolitiques et économiques mondiales. Un organisme attise actuellement sa convoitise, ce mécanisme déficient est la« Vieille » Europe, une Europe incapable de se défendre... à moins peut-être qu'elle ne soit consentante.

 

Introduction

Que ce soit sur les côtes grecques ou lors de notre traversée du Canal d'Otrante, ce détroit de 100 km qui sépare l'Italie de l'Albanie et de la Grèce, nous avons été surpris puis inquiets d'être témoins d'étranges ballets que se livraient des bateaux fortement motorisés. Notre passage dans les ports de Santa Maria di Leuca, de Crotone puis de Reggio di Calabria et de Gioia Tauro n'a fait que jeter un peu plus le trouble sur les obscures pratiques qu'exercent certains groupes dans cette région qu'est le Mezzogiorno, le Midi italien.

 

Ne voulant pas nous limiter au seul regard du large, nous avons posé pied-à-terre et nous sommes allés  voir derrière le décor des sublimes criques et des superbes falaises. Ce que nous y avons découvert n'est pas rassurant et, à vrai dire, assez déconcertant. Dans les plaines côtières, les magnifiques plages cohabitent avec de cataclysmiques réalisations immobilières, des constructions aussi monstrueuses qu'ubuesques, des quartiers dégradés, des villes sans âme, en putréfaction, le tout noyé dans un béton pauvre (1).

     

Dans les montagnes, les grandioses et magnifiques Parcs Nationaux côtoient des hameaux désolés enfouis dans des archaïsmes moyenâgeux, des villes fantomatiques où s'amoncellent une misère éternelle, un chômage chronique, alentours les terres servent de réceptacles aux rejets, déchets industriels, tas d'immondices, amoncellements de gravats, un invraisemblable décorum blasphématoire à ce qui reste de nature sauvage...

Posez des questions, vous n'aurez pour réponse qu'un regard noir, une moue ou un sourire gêné ; ici règne l'OMERTA, la loi du silence, un silence lourd de sens. Chut, ici tout est mafia... même l'air... Posezquelques questions à des italiens du sud, à des serveurs... les gens fuient... gênés.

Voyez ici ces impressionnants complexes immobiliers de plusieurs dizaines de milliers de m2, ils ne seront jamais achevés, ce sont des chantiers de la mafia.

   

Voyez là cette école neuve, elle ne verra jamais d'enfants, son béton est pollué au cœur par des métaux lourds et elle est donc classée comme des dizaines d'autres insalubre, c'est une réalisation de la mafia.

Voyez là encore ce troublant ouvrage d'art et ce tronçon d'autoroute dont l'utilité interpelle, c'est une œuvre de la mafia, et là sur les collines, ce champ éolien qui domine la baie, c'est le dernier investissement de Cosa Nostra...

 

Voyez là encore dans les champs ces travailleurs noirs qui récoltent fruits et agrumes, ce sont des «clandestins» (2) placés sous la mainmise de la mafia... 

 

Une main d'oeuvre corvéable près de Rosarno

Ces exemples sont légions et seulement une infime partie visible de la pieuvre... une pieuvre qui gangrène ces régions du Sud et s'étend maintenant au-delà des frontières, au-delà des mers...

  

(1) Béton appauvri. Leader dans la fabrique des bétons, la mafia ne s'embarrasse pas des normes, béton pauvre en ciment, mais riche en granulats non conformes ou illicite comme les scories d'incinérateur. Ceci permet de les éliminer en se faisant rémunérer. De nombreux bâtiments sont insalubres parce que fragiles ou pollués par des métaux lourds.

(2) Le 9 janvier 2010 dans un contexte d'hyper-exploitation qui s'appuie sur les réseaux mafieux, la population de Rosarno (15 000 hbts) lance une «chasse aux Noirs». Ces Noirs sont des travailleurs clandestins nécessaires à la récolte «à bas prix» des clémentines et autres agrumes mais les sbires mafieux n'acceptent pas que les immigrés lèvent les yeux ou se défendent lorsqu'ils sont maltraités.

Ils seront ainsi plus de 300 à être évacués sur le centre de premier accueil de Sant'Anna situé au cap Rizzuto à quelques kilomètres de Crotone. Un «Sangatte», le plus grand d'Europe où croupissent  2000 immigrés.

               

Entrée du Centre de rétention de Sant'anna 

LES ORIGINES DE LA MAFIA

Pour nombre d'historiens, l'origine de la mafia remonte à l'époque médiévale. Les racines se trouvent probablement au Royaume des deux Siciles sous le règne des Bourbons. Elle aurait donc du sang espagnol, qui sait de l'Inquisition.  Il est probable qu'à cette époque, des sociétés secrètes veillaient à la sécurité de la population, au respect des codes locaux et assuraient une certaine redistribution. Les régions très pauvres, isolées parce que montagneuses ou insulaires, servaient souvent de terreau à ces organisations qui prenaient souche dans les clans, les tribus, les familles. La Vendetta en Corse et le Kanum en Albanie relèvent du même processus, celui du code d'honneur.

 

 

  

Après les révolutions de 1848 et de 1860, l'Italie sombre dans le néant avant que Garibaldi ne lève des troupes et obtient le soutien des mafias. A l'Unité italienne, les groupes criminels du Mezzogiorno s'organisent, changent d'objectifs et de méthodes. Au cours du dernier siècle, si la mafia a connu divers revers, elle a néanmoins lentement tissé sa toile et est aujourd'hui la première entreprise du pays, elle contrôle 1/3 du territoire et fait un Chiffre d'Affaires de plus de 150 milliards d'euro par an, soit 7% du P.I.B. de l'Italie. Comme les régions qu'elle « gère » ont les plus forts taux de chômage, aussi pouvons-nous dire que la misère est son garde-manger. Selon Nando Dalla Chiesa (1), il s'agit d'un "sous-développement administré", validé ou tout du moins admis par le pouvoir politique.

 (1) le Général Dalla Chiesa - Chef de la Lutte antimafia en Sicile - assassiné à Palerme en 1982 

Le mot Mafia est utilisé de manière générique mais en fait la mafia n'est pas une structure homogène car il en existe plusieurs qui se font parfois la guerre. Chacune a son code, ses méthodes, son territoire, son organigramme mais elles partagent un même but : l'argent, un même moyen : le crime.

Jusque dans les années 1990 la mafia jouait une carte franchement anti-Etat. Aujourd'hui elle a changé sa stratégie pour s'immiscer dans la politique et elle est ainsi devenue un État dans l'État.

Ces années-là, elle se diversifie pour s'inscrire dans des horizons plus policés, plus lucratifs, moins risqués : les marchés boursiers. Ainsi la mafia blanchit l'argent et investit en masse dans des Sociétés financières.

Liste non exhaustive des activités illicites liées auxdifférentes mafias :

Les trafics de drogue, d'êtres humains, de déchets / La contrebande d'alcool, de cigarettes, de voitures volées / La corruption, le racket, les jeux / La prostitution / La contrefaçon / Le blanchiment d'argent par de multiples circuits / La fabrication de fausse monnaie et fausses cartes bleues / La cybercriminalité (détournement defonds) / L'infiltration dans les groupes financiers / Le trucage des marchés publics / ...

      

Les mafias sont toutes issues du Mezzogiorno, l'Italie du Sud :

Cosa Nostra (en Sicile) / Camorra (à Naples) / N'drangheta (en Calabre) / Sacra Corona Unità (dans lesPouilles) / Stidda (en Sicile)

 

 

COSA NOSTRA

Cosa Nostra, « Ce qui est à nous » égalementappelée «La Pieuvra» est la plus connue, la plus secrète mais aussi la mieux structurée. Avant la dernière guerre, l'organisation s'appelait la Società Onorata (l'Honorable Société).

Essentiellement basée en Sicile, elle dispose de ramifications sur l'ensemble du globe, mais surtout en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Australie.

Implantée au début ) du XIXième pour surveiller les propriétés agricoles, elle en prend progressivement le contrôle et s'en approprie les récoltes. A la Libération, elle réapparaît avec les Américains, la reconstruction lui ouvre la voie du BTP et de l'immobilier. Au fil des décennies, elle s'immisce dans tous les secteurs économiques de l'île. Pour cela, elle s'appuie sur ses liens politiques privilégiés avec la démocratie chrétienne qui lui assure à la fois marchés et immunité.

La mafia n'aime pas qu'on fouille dans ses affaires et n'hésite plus à trucider les enquêteurs trop sourcilleux. Mais les magistrats italiens ne se laissent pas pour autant impressionner. En 1986, se déroule à Palerme un maxi procès avec 465 accusés, il aboutira à 360 condamnations dont 19 à perpétuité et à la confiscation des biens des mafiosi emprisonnés. S'ensuivent alors des aveux de repentis, l'organisation pyramidale de CosaNostra est secouée et plusieurs parrains tombent.

Bien que décapitée, la pieuvre réussit à assassiner les emblématiques juges antimafia Falcone et Borsellino.

  

             Les Juges Falcone et Borsollino                  La Stèle à leur mémoire  près de Palerme 

Depuis, pour se protéger, Cosa Nostra se cloisonne, mais elle perd de sa puissance et cède du terrain aux autres organisations mafieuses.

Cosa Nostra possède un code d'honneur.

Pour être initié il faut être Sicilien de père et de mère, masculin et catholique.

A l'initié, il est interdit de: s'en prendre aux femmes et aux enfants / de désirer les femmes d'autres hommes d'honneur / de voler (?) / de fréquenter les bars et salle de jeux / de se livrer au proxénétisme / d'être communiste ou homosexuel / de tuer des hommes d'honneur sauf sur ordre de la coupole (Les dirigeants de Cosa Nostra) / de parler, se référer ou se déclarer de l'organisation. Il doit respecter la loi du silence sinon c'est la mort.

La devise : servir, obéir, se taire.

Cosa Nostra est une organisation très conservatrice et profondément anticommuniste. Elle a toujours eu des liens intimes avec l'église catholique. Hier ses hommes d'honneur ne se réclamaient-ils pas guerriers de Dieu ou gardiens de la Foi.

Cosa Nostra compterait encore 17 mandamenti regroupant 66 familles contrôlant 1 700 clans et disposerait de 50 000 collaborateurs.

Si ses domaines d'activité se sont élargis et ont évolué avec le temps, Cosa Nostra aurait toujours refusé pour raisons religieuses, le proxénétisme et le kidnapping.

Ses créneaux sont maintenant :

Le Trafic de drogues (héroïne et morphine base)  // Escroquerie en tous genres // Racket près des entreprises et commerçants // Prêt d'usure (taux d'intérêt prohibitif) // Trafic de cartes bancaires // Marchés publics // Spéculation immobilière // Prise de contrôle de grandes sociétés...

 

 

CAMORRA

Camorra signifie « Protection ».

Née à Naples au début du XIXème siècle (vers 1820), la Camorra est la seule mafia à être d'origine urbaine. Elle est issue de l'incapacité politique à créer une dynamique économique dans cette région pauvre qu'est la Campanie, pour cela elle s'est appuyée sur l'insatisfaction sociale. En fait, elle a comblé l'absence des relais religieux, syndicaux et associatifs. Pour résumer et simplifier, la Camorra est née de la misère.

Son origine populaire lui a permis de se fondre dans le sous-prolétariat grâce à un étroit maillage dans le tissu social napolitain. Son recrutement se fait par filiation mais aussi dans les rues et les prisons dont les chefs sont issus.

Si la Camorra soutient Garibaldi en 1860 lors de sa marche sur Rome, elle reste néanmoins profondément attachée à l'église catholique. N'organise-t-elle pas ses réunions dans les catacombes des églises napolitaines... Elle est considérée comme une des plus importantes en Europe. Le film « Gomorra » relate fort bien son fonctionnement.

D'après les données d'Interpol, les 150 familles régnantes disposeraient de plus de 7 000 membres et de 80 000 collaborateurs. Par ailleurs, selon Maria-Luisa Cesoni (1),  300 000 personnes vivraient de la Camorra.

Sa base logistique est le port de Naples.

La Camorra est une mafia à organisation horizontale mais à géométrie variable. Elle dispose d'une multitude de petits clans plus ou moins indépendants dirigés par une ou des familles, chacune gère l'intégralité d'une filière (cocaïne, jeux, etc).

Si la Camorra règne sur tous les trafics traditionnels illicites tels que prostitution, drogue, jeux, contrebande, le racket (levée d'impôt), l'usure), elle s'est plus tardivement installée dans tous les secteurs économiques de la région napolitaine notamment la gestion des déchets, avec les dérives nauséabondes que l'on connaît, dans l'exploitation des carrières, la fabrication des bétons appauvris à base des scories des usines de déchets. Depuis quelques années, elle s'est lancée dans l'importation clandestine de viande et surtout la fraude aux subventions européennes.

 

Selon Isaia Sales (2), la Camorra a un rôle social : « Elle développe selon la tradition, des activités à la fois redistributives et de solidarité : fortes dépenses dans les commerces des quartiers défavorisés, aides aux familles en difficulté, financement d'activités sportives. Elle n'offre pas seulement, à ses affiliés, un enrichissement facile, mais aussi des possibilités de mobilité sociale, et même les seules possibilités pour des individus qui, n'ayant aucune chance au départ (chômeurs, déshérités...) de pouvoir devenir en quelques mois commerçants, propriétaires d'auberges, de cafés, ou de restaurants. La faiblesse de la vie associative napolitaine a permis à la Camorra d'être la principale organisation qui garantisse la satisfaction des besoins essentiels pour une partie importante de la population ».

(1)Maria-Luisa Cesoni est avocate et a écrit « Camorra et politique : démystification du rôle de ladrogue »

(2)Isaia Sales : Chercheur spécialiste de la criminalité et de la Camorra.

 

 

N'DRANGHETA

N'drangheta est un mot tiré du grec signifiant « Courage et Vertu ».

N'drangheta a vu le jour dans les montagnes de l'Aspromonte en Calabre, une région rurale, difficile d'accès, qui abritait au XIXème des bandes de brigands, protecteurs des petits paysans.

Mais au fil du temps, ces bandes se sont regroupées dans une véritable organisation criminelle à la réputation  sanguinaire et barbare.

Dans les années 70, celle-ci s'est spécialisée dans le rapt et s'est illustrée par l'enlèvement de Paul Getty junior. Un secteur qu'elle a depuis abandonné parce que peu rentable...

Sa structure est basée sur la famille de sang, ce qui la différencie des autres mafias et limite les trahisons. Les liens entre les familles appelés aussi "piccoterie" se font par mariages arrangés.

Elle comprend 150 familles appelées"N'Drini" et disposerait de 6 000 hommes.

Chaque famille possède un territoire sur lequel elle organise ses activités.

Pour rentrer dans 'Ndrangheta qui ne recrute que par filiation, il faut tout d'abord commettre un meurtre puis lors d'une cérémonie rituelle, on brûle des images sacrées, on jure fidélité à l'organisation et on prête serment sur l ‘évangile.

Après s'être longtemps cantonnée à la Calabre, N'drangheta a élargi son territoire, elle a pris les positions abandonnées par Cosa Nostra, s'est internationalisée avec le trafic de drogue et d'armes lourdes. Enfin elle s'est implantée aussi dans la région Nord, poumon économique de l'Italie.

Les principales activités de N'drangheta :

trafic de drogue // trafic d'êtres humains (clandestins et prostitution) // racket et l'extorsion de fonds (Pizzo) // L'usure (avec la complicité des banques qui refusent des prêts aux particuliers) // trafic international d'armes lourdes // captation des aides destinées aux filières agroalimentaires (huile d'olive...) // trucage des marchés publics (santé, construction...) // gestion des carrières et du béton // détournement des fonds structurels européens // collecte et élimination des déchets

 

Le port de Gioia Tauro où tous les mois des containers de contrefaçons, de drogue ou d'armes lourdes sont découverts. Un vaste port porte-containers réalisé par et pour la mafia mais financé pour partie par la CE

Ses bases logistiques : les ports de Crotone, de Reggio de Calabria et de Gioia Tauro (2ieme port Porte Container d'Europe), ce dernier port est situé dans une commune où par deux fois le Conseil municipal a été dissous pour liens mafieux. D'autre part, à la sortie de la ville, d'immenses et luxueux complexes commerciaux sont implantés dans lesquels il n'y a pas de clients, nous nous sommes interrogés sur leur véritable vocation ? Blanchisserie ?

 

 
Complexe en décomposition au bord de la SS106 près de Rocella 

 A propos des déchets, ils sont considérés comme le nouvel or par les organisations mafieuses. Selon la confession d'un des rares repentis de N'drangheta, « il aurait vu » 30 bateaux chargés de centaines de fûts hautement dangereux dont certains radioactifs volontairement coulés près des côtes calabraises et ce pour un gain de plus de 2 millions d'euro... ». Quand on sait qu'en Italie, des entreprises de démantèlement des centrales nucléaires sont liées à la mafia, cela donne des sueurs froides... 

  

Carte des épaves relevées à ce jour 

La Calabre présente la plus forte densité criminelle en Italie. En 1994, le Ministère de l'Intérieur italien estimait que 27 % de la population de Calabre était en relation quotidienne avec la 'Ndrangheta.

Il suffit de circuler en Calabre pour constater que N'drangheta fait peser un climat de terreur, véritable handicap pour le développement économique de cette région enclavée. Ndrangheda est la mafia la plus riche. Elle réalise un chiffre d'affaires de 35 milliards d'euros, alors que le P.I.B. régional de l'économie licite n'est que de 29 milliards d'euro..

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3 des grands Boss d'Ndrangheta arrêtés en 2010

Des bergers ...   des hommes presque ordinaires

  

 

SACRA CORONA UNITA

La Sacra Corona Unità «SCU» est située dans lesPouilles, la région la plus pauvre d'Italie. La structure de l'organisation est de type horizontal. La région est divisée en territoires à la tête desquels règnent des parrains.

Contrairement à toutes les autres organisations, les femmes y jouent un rôle important, d'autre part les affiliés sont souvent très jeunes.

À ce jour, la Sacra Corona Unità compte 47 familles et plus de 1500 membres.

Ses activités sont : Contrebande / Trafic de drogue / Extorsion / Trafic d'arme / Jeux / Trafic d'êtres humains (proxénétisme) et implication dans des trafics d'organes...

Cette organisation se distingue par toute une série de rites de type mystico-religieux liés au catholicisme, jusqu'à son nom qui évoque le chapelet du rosaire : l'organisation est Sacrée, Corona, parce qu'elle forme un cercle comme la Couronne et Unità, car on doit être unis comme les grains du chapelet par les multiples maillons de la chaîne.

La guerre des Balkans et l'éclatement de la Fédération Yougoslave ont apporté à la Sacra Corona Unità la notoriété et la prospérité qui lui manquaient. Elle s'est impliquée dans tous les trafics provenant du Kosovo, réceptacle de toutes les filières criminelles. Ce fut d'abord la prostitution puis le trafic de clandestins albanais, kurdes, pakistanais, srilankais.

Son credo : "Tant qu'il y a de la guerre, ily a des affaires"... Amen...


STIDDA

La Stidda est implantée au nord de la Sicile dans les villes d'Agrigente, de Catane, de Gela, de Vittoria et de Syracuse. C'est la plus récente, la moins connue et la moins importante des mafias italiennes. Les membres de cette mafia ont une particularité : un tatouage, 5 points, situés entre le pouce et l'index.

 

LA LUTTE ANTIMAFIA

Depuis l'arrivée de Silvio Berlusconi, « il Cavaliere », à la Présidence du Conseil une certaine inertie politique s'est installée sur ce sujet sensible. Il dénonce beaucoup plus les juges que les auteurs d'exactions, il s'attaque plus aux épiphénomènes qu'aux structures, la complaisance coupable de ses lois le prouve :

- Une 3ème amnistie fiscale qui permet de faire rentrer en Italie anonymement plusieurs milliards d'euro. « Rien ne prouve que c'est de l'argent sale » se justifie Silvio Berlusconi...

- La réforme visant à restreindre les écoutes téléphoniques actuellement débattue, elle empêche de surveiller les membres d'organisations mafieuses. Les déclarations de la Secrétaire d'Etat Daniela Santanchè : «Les mafieux aussi ont droit à une vie privée» ou bien « La Mafia a toujours existé et existera toujours » sont autant de signes de collusion entre ces deux mondes.

La lutte antimafia est menée non pas par le gouvernement mais principalement par des magistrats et des organismes de lutte contre la fraude financière, des « gauchistes » selon le« cavaliere ». Depuis quelques mois, ils multiplient les opérations. L'une a eu lieu cet été en Calabre, elle a impliqué 3 000 policiers, conduit à plus de 350 arrestations et à la saisie des biens des membres arrêtés, la dernière en octobre 2010 vient de voir l'arrestation de 100 mafieux à Naples et en Sicile ainsi que la saisie de 500 millions d'euro d'actifs.

Cette lutte s'affiche clairement et lors de notre séjour dans le Sud, nous avons constaté une très forte présence des services de l'Etat. La Polizia, la Guardia di Finanza et les carabinieri, sont sur le pied de guerre tant sur la côte qu'aux abords de la Nationale 106, cette unique route qui fait le tour de la botte et dessert la Calabre. Cette pression policière soutenue par la presse qui, il faut le dire, a payé le prix fort en dénonçant les actions de la mafia, commence à lézarder le mur de silence, les langues se délient et la population se révolte. En mars dernier, 150 000 personnes sont descendues dans les rues de Naples... Le 2 Octobre, week-end de notre départ, 40 000 personnes ont manifesté à Reggio ...

 

Manifestation anti-mafia à Naples 

Autres constats, il n'y a plus un jour où la presse régionale « Il Quotidiano de la Calabria », « Il Giornale » « Gazetta del Sud »« il Corriere di Calabria » ne mentionne l'arrestation ou le démantèlement de réseaux mafieux. Autant de signes qui permettent d'espérer que cette région lève la chape de plomb qui l'asphyxie.

      

CONCLUSION

Les phénomènes mafieux ne sont pas l'apanage de l'Italie du Sud, loin s'en faut. Tous les continents, tous les pays sont concernés, même les plus riches. Les pays exsangues comme ceux de l'ancien bloc soviétique constituent leur nouvel eldorado. Au cours de ce périple « transeuropéen », nous avons constaté comment ces phénomènes s'amplifiaient en Europe, revêtant différentes apparences. Sous sa forme traditionnelle, la mafia opère dans les pays sinistrés aux économies dérégulées, en corrompant les pouvoirs, en appauvrissant et asservissant les populations, en imprégnant les marchés de matières illicites, en transformant l'argent sale en argent propre. Partout elle sème peur sociale, désordre économique, paysage de désolation, substrat de l'intolérance, terreau des intégrismes, mycélium des conflits et des guerres à venir.

Son autre méthode consiste à se dépouiller de ses oripeaux criminels, à s'immuniser par des relations benoîtement bénies au plus haut niveau, et sous des costumes légaux à pénétrer dans d'honorables sociétés, s'ouvrir au monde politique et aux places boursières, centres du pouvoir suprême.

Enfin la dernière méthode, la plus pernicieuse consiste, pour nous tous, à l'admettre et à en faire dans notre quotidien une référence «culturelle». Par mimétisme, par ignorance ou par facilité, sciemment ou pas, nous refusons de voir, de dénoncer, d'empêcher de telles attitudes, de tels agissements, de telles déviances, une fatalité qui couvre notre incurie.Ces méthodes sont dorénavant adoptées par nombre de personnes et de structures, que ce soit dans les milieux d'affaires, dans le monde politique ou celui de la délinquance, du banditisme. N'oublions pas que les corporatistes, les communautaristes, les lobbyistes, les affairistes portent en eux les gènes proches du comportement mafieux, des gènes qui, sans la barrière des valeurs humanistes, ne demandent qu'à se disséminer. Si cette barrière venait à tomber, notre avenir s'assombrirait et notre vie deviendrait rapidement un enfer...

 

Louis-Marie BOSSEAU - Angers le 4 Octobre 2010.

 

Cette approche a été menée lors d'un tour d'Europe, elle se fonde sur des observations et des constats effectués dans les régionsdes Pouilles (Puglia), de Calabre, Basilicate et Campanie, une approche renforcée par quelques rencontres et par des investigations bibliographiques dont voici les Sources :

 

  • Atlas des mafias - Autrement - Fabrizio Maccaglia
  • Histoire des mafias - Frank Furet - Revue BancPublic
  • Cosa Nostra par John Dickie - éd Perrin 2007
  • La Mafia à l'assaut de l'Europe - Fabrice Calvi -éd Grasset
  • Mafia en France - Rapport parlementaire de Françoisd'Aubert - Janvier 2010
  • Rapport de l'Eurispes - Institut d'études économiques etsociales - Italie
  • La pieuvre mondialisée - article du Monde -24.09.2010
  • http://www.giornaledicalabria.it/  - Quotidien calabrais
  • Enquête sur la mafia - Stéphane Quérré
  • Site de l'Observatoire géopolitique des criminalités (OGC) - Fabrice Rizzoli, secrétaire général http://geopolcrim.info/accueil.php
  • Camorra et politique : démystification du rôle de la drogue  par  Maria-Luisa Cesoni - avocat au barreau de Genève.     
  • Site de Philippe Conrad - Historien. Directeur de séminaire au Collège Interarmées de Défense
  • http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/la_mafia_sicilienne__de__l_honorable_societe__a_l_internationale_du_crime.asp

 


Publié à 17:04, le 17/09/2011, dans Articles thematiques,
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Grèce - Et si nous parlions Economie

 

Nous ne pouvons passer sous silence les problèmes qui défraient largement l’actualité financière et économique de cette année 2010. 

Surpris ? Non. Il n'y a pas lieu d'être stupéfait, une pratique même minime de ce pays permet d'en déceler rapidement les disfonctionnements et les incohérences qui font glisser le pays au bord de la faillite.

Nous naviguons en Grèce depuis plus d’un an, nous en avons fait le tour par les mers Egée puis Ionienne mais nous en avons aussi sillonné l’intérieur des terres, hors des sentiers battus et des routes touristiques. Des points de vue qui nous ont permis d’avoir une vision directe sur le fonctionnement de la société hellène, d’en entrapercevoir les particularismes "citoyens", les déviances politiques ainsi que les dérives économiques.

C'est vrai que depuis avril, date de la crise, nous échangeons plus souvent avec les grecs et ils avouent plus aisément leur inquiétude face à l’avenir ; dans l’ensemble, ils se montrent fort conscients du chaos qui pourrait les renvoyer plusieurs décennies en arrière, à l'ère des "colonels". S'ils en veulent beaucoup à la classe politique, ils reconnaissent que collectivement il y a d'énormes abus, « chez l’autre » bien sûr. Pour résumer leurs propos, je retiendrai une petite phrase de Spiros, l’œil vif et malicieux qui a 85 ans gère toujours son petit supermarket à Kassiopi : "pendant longtemps on a bien profité du système et des défaillances de l'Etat, il nous faut maintenant payer, c'est normal"...

 

Reprenons le fil de l'histoire...

A l’origine d’une vérité cachée : Une attaque boursière…

Mais en avant propos, reconnaissons le, sans polémique, il y a carence dans le contrôle des comptes des pays de la zone euro. En déclarant que c’est aux pays de s’autocontrôler Mr Barroso avoue là son ultralibéralisme (dites à vos inspecteurs fiscaux que dorénavant qu’ils aillent pointer au pôle emploi et que vous allez vous autocontrôler, nous verrons rapidement ce que cela donnera). Après cette digression, revenons à la Grèce, sujet de ce papier.

Oui disais-je, c’est bien une attaque boursière qui a mis à jour la profondeur du gouffre de l’économie grecque…

Du fait de sa faiblesse structurelle, la Grèce a subi une violente attaque boursière menée par quelques machiavéliques traders au service des fonds de pension et de quelques banques d'affaire, ces fonds (parfois de retraites, faut-il le préciser) qui spéculent sur le dos des pays faibles… Ces traders, liés aux agences de notation, avaient une certitude : ils étaient sûrs que les pays amis de la zone euro viendraient en aide à la Grèce… et c’était bien vu… Même s’il y a eu quelques hésitations bien compréhensibles, nous avons volé au secours de la Grèce, France en tête et pour cause... C’est le pays le plus exposé à une banqueroute de la Grèce car il faut savoir que nos grands groupes bancaires sont fortement impliqués sur la péninsule hellénique. Aussi sauver la Grèce, c’était sauver nos banques… la dette grecque envers la France était alors de 75 milliards d’euros et 43 milliards pour l’Allemagne. Ceci explique cela… Sauvez la Grèce, c'était sauver le couple franco-allemand, c'était sauver nos banques... des banques qui, elles-même spéculent... faut-il le rappeler... Sauvez la Grèce, c'était aussi sauver l'Euro, cette monnaie qui dérange l'omniprésent dollar...

 

            

 

Un niveau de vie correct…

La Grèce comprend deux péninsules montagneuses et une myriade d’îles. Cette géographie lui coûte fort cher pour assurer une continuité territoriale.  Faute d'une industrie significative, l’économie repose avant tout sur les derniers armateurs, sur le tourisme qui représente 20% de son activité et sur son agriculture avec des productions axées sur l’olive, la vigne et l’orange.

Depuis le début du XXème,  devant la misère qu’offrait des montagnes arides,  beaucoup de grecs ont migré vers les USA, l’Angleterre, l’Australie, le Canada et dans une moindre mesure vers la France. Si le pays compte à ce jour 11 millions d’habitants, des estimations indiquent que 9 millions de grecs vivent hors du pays… et l'émigration perdure...

A les observer, à les écouter et à en juger à leur niveau de vie, contrairement à une idée largement entretenue par quelques données officielles souvent arrangées, le niveau de vie des grecs est assez proche de celui des français. Les prix des produits alimentaires de base sont égaux ou supérieurs aux nôtres, leur standing de vie est équivalent (65% des grecs sont propriétaires de leur logement contre 50% en France).

Si le salaire moyen mensuel de la fonction publique avoisine les 750 euros, ce qui semble peu, il faut savoir que les pensions et salaires se font sur 13, 14 ou 15 mois, ce qui modifie singulièrement le salaire mensuel lissé sur 12 mois. L’Etat a prévu de modifier cette altération pour revenir à des méthodes plus conformes avec la comptabilité publique d’un état moderne, ce qui n’est pas il faut le dire du goût de tous, notamment des principaux intéressés.

Des maux culturellement ancrés :

Travail au noir, fraude fiscale, corruption, sont les grands défis que la Grèce doit relever si elle veut rester crédible (ce qui est pour la Grèce l’est aussi pour les derniers entrants des Balkans dans l’Europe).

On imagine à tord la Grèce comme un pays pauvre, s’il l’était avant son entrée dans l’Union, le pays fortement aidé par la CEE a connu depuis son entrée une forte croissance déstabilisant aussi l’organisation socio-culturelle du pays. Malgré tout, pour entrer dans l’Union, la Grèce a triché sur ses indices économiques, en cela elle est coupable, mais à décharge, elle a été "gracieusement" aidée par la célèbre société d’affaires  et de cotations Goldman Sachs, qui n’a demandé que 300 milllions de dollars pour échaffauder un deal dans lequel les investisseurs récupèrent les droits portuaires et aéroportuaires, les recettes des péages et le produits des lotos sur 10 ans… un colossal manque à gagner pour l’Etat… et d’aussi colossaux revenus pour  les américains. 

( il convient de dire que Goldman Sachs a joué contre la Grèce au plus fort de la crise… quand on dit que le libéralisme a une morale, ce n’est pas un vain mot…).

Mais tout ceci n’aurait pu se faire sans un mal qui ronge la pays : la triche.

La triche : un mal endémique, une gangrène qui touche tous les rouages de l’Etat et de la Société.

Sans tomber dans la caricature, tous les grecs ne sont pas bien sûr à mettre à l’index, loin s’en faut, mais le mal repose non pas sur le vol qui est condamné par la toute puissante église orthodoxe mais sur la triche, l’arnaque ou la roublardise… L’entourloupe est tellement incrustée dans la culture qu’elle semble inscrite dans les gènes du grec et ce, quelque soit son statut…

Le travail au noir : un statut quasi officiel

Un point flou et non des moindres est l’économie souterraine, celle-ci est de notoriété publique : le volume du travail au noir représenterait selon les experts 35% du P.I.B... Beaucoup de salariés ont un double emploi, un déclaré, l’autre pas. Notre expérience dans l’Attique lors de notre panne démontre s’il le fallait encore comment le grec est prêt à vous aider pour vous soutirer de l’argent, 500 euros par ci 500 euros par là pour un petit boulot, ce, sans facture et sans garantie… parfois avec l’appui et les outils de son employeur… Dans tous les pays, le travail au noir existe mais en Grèce ce travail a quasiment un statut officiel.

La fraude fiscale : un sport olympique

Le deuxième point noir de cette défaillance est la fraude fiscale, un sport national très prisé. Payer l'impôt est un signe de naïveté extrême. Quasiment aucun grec ne paie d’impôt, que ce soit sur le revenu ou sur l’immobilier. Un exemple récent paru dans la presse grecque, l’un des plus célèbres chirurgiens-dentistes d’Athènes déclarait percevoir 850 euro par mois, la célébrité ne paie pas. Bien sûr ne sont pas intégrés les constants dessous de table, une pratique courante même chez les médecins hospitaliers, comme on nous l’a relaté. 

Ou encore cette expérience personnelle, lors de notre incident, il nous a fallu sortir le bateau de l’eau avec une grue de 50 T, le coût est passé subitement de 600 à 720 euro lorsque nous avons réclamé une facture, ou encore lors d’achat d’équipements nautiques, si vous ne demandez rien et que vous payez cash, la  TVA passe à l’as, c’est gagnant/gagnant, seul l’Etat perd…

De tels exemples sont infimes mais ils sont aussi légions, et ce, dans tous les corps de métier.

Autres exemples : Les services fiscaux d’Athènes n’avaient que 500 piscines d’enregistrées, après contrôle par voie aérienne, ils en ont trouvées 15 000 soit 30 fois plus.

Une nouvelle loi vient d’instituer un impôt sur les constructions illégales (une manière de les légaliser, comprenne qui pourra), cette taxe va rapporter 3 milliards d’euro à l’Etat… rien de moins… 

Il va sans dire que ces pratiques sont inscrites dans le paysage depuis des temps immémoriaux, la Grèce des colonels où le chacun pour soi servait de leitmotiv n’y est pas pour rien, mais si ce système perdure c’est qu’il y a manifestement des collusions au sein de l’administration. Cet état de fait s’associe à une corruption solidement ancrée...

La corruption :

Et Oui le troisième mal du pays est la corruption, corruption à tous les étages. Régulièrement des scandales éclatent, là ce sont des fonctionnaires qui avec une enveloppe de 3000 euros vous obtenaient un permis de construire sous quinzaine et ce, dans des zones inconstructibles, c’est comme cela ou bien vous patientez 2 ans. Là, ce sont 10 inspecteurs fiscaux qui se sont faits arrêter dénoncés par leur  train de vie pharaonique ; ils appliquaient la loi des 3 tiers, une méthode simplissime qui veut qu’en cas de fraude avérée et après accord du fraudeur, l’inspecteur encaisse 1/3, l’Etat le 2ème tiers et le contrevenant gagne le dernier tiers. Du gagnant - gagnant sauf pour l'Etat.

Dans ce champ de la corruption, là encore, nous avons un exemple que nous aurions volontiers évité lors de notre panne. Un expert maritime du Pirée est nommé, celui-ci ne verra le bateau que de l’extérieur mais il exige que le moteur soit sorti et entièrement démonté pour l’expertiser. Il s’avèrera qu’il était de connivence avec le mécanicien pour nous mettre un moteur neuf à 30 000 euro dans un délai de 3 mois. Conclusion, nous ferons appel à nos mécaniciens français qui ne mettront que 10 heures à changer la pièce cassée pour 10 fois moins chère.

Ne parlons pas du niveau politique, les exemples sont tellement nombreux qu’il faudrait y consacrer un catalogue sur mesure… car tous ces travers ne pouvaient avoir lieu sans contrepartie pour le personnel politique…

 

Les Grecs sont riches, le pays est pauvre…

Ce postulat posé il faut avouer que si les grecs sont riches, l’Etat, lui est pauvre, si pauvre qu’il a du mal à financer les services régaliens, enseignement, santé, infrastructures… des services qui sont aujourd’hui sinistrés.

Dans leur logique libérale CEE, FMI, et Banque Européenne de Développement ont demandé par systématisme à l’Etat de réduire son train de vie. La demande de cette nouvelle troïka est pour le moins paradoxale, que l’Etat mette de l’ordre dans ses budgets et il y a de quoi comme nous le verrons dans le prochain paragraphe, mais ici en l’occurrence, ce n’est pas un trop d’Etat qu’il faut stigmatiser mais un plus qu’il faut adopter. Un Etat plus fort, respecté aidera la Grèce à dépasser cette crise et à se surpasser. C’est pourquoi la liste des réductions budgétaires parait en totale contradiction avec la problématique hellénique car ce ne sont pas les dépenses régaliennes qu’il faut réduire mais les recettes qu’il faut aller chercher. Améliorer l’enseignement, l’un des plus catastrophiques de l’Europe, s’inscrire en université n’est pas une sinécure car souvent il faut plusieurs d’années d’attente et allonger quelques liasses pour passer les filtres. On comprend mieux la révolte de la jeunesse. Le système de santé est tout aussi en péril, il n’est pas bon de se retrouver hospitalisé en Grèce… Indéniablement la posologie des financiers n’apparaît pas la plus adéquate pour remettre la Grèce debout… déjà le chômage vient de faire un bond avec 11,6% officiellement, 20% d’après des experts indépendants… là aussi la clarté semble de mise… 

Des choix politiques dispendieux :

Une erreur d’appréciation : les JO.

Patrie de l’Olympisme, la Grèce a, en 2004, célébré avec grandeur les 100 ans des JO modernes. Aujourd’hui, elle en paie chèrement l’organisation. Si cette manifestation a permis d’améliorer considérablement les infrastructures de transport d’Athènes et de sa région, l’Attique, elle a aussi gravement creusé le déficit de l’Etat. Qui ne se souvient pas des menaces qui ont pesé sur les jeux, erreurs techniques, retards colossaux, surcoûts astronomiques (9 milliards au lieu de 4 prévus)… Non seulement la facture a été démesurée mais suite à de conséquentes erreurs d’appréciation, de nombreux investissements, comme par exemple le très grand complexe de presse, n'ont pas été reconvertis et sont déjà des ruines olympiques qui n’ont rien d’antiques… Il en est ainsi de nombreux ouvrages qui ne trouvent pas d’affectation et risquent encore de coûter à l’Etat. Les économistes pensent que les JO grèvent annuellement le budget grec de 10% et ce jusqu’en 2014… 

Des coûts à sabrer et à dégoupillonner :

Le budget militaire grec : 13,4 milliards d'euros, soit 5,6% du PIB - le 1er d’Europe par habitant

Pourquoi ? il faut savoir que la Grèce, 11 millions d’habitants est toujours en conflit avec la Turquie  (71 millions d’habitants) au-delà des résurgences de l’occupation ottomane (jeter un œil sur le découpage géographique de ces deux pays limitrophes facilite grandement la compréhension, le cas de Chypre excepté). La Grèce très sensible sur son espace territorial maintient donc un colossal budget militaire dont l’Allemagne et la France sont, avec les USA, les principaux bénéficiaires en tant que pourvoyeurs d’armes. A cela ni l’Allemagne ni la France, ni l’Europe n’ont demandé à la Grèce de baisser ce budget... Deux nouveaux sous-marins seront bien construits par la firme allemande Thyssen Krupp, pour le modeste coût de 1,2 milliard d’euro, l’hypocrisie et le cynisme sont ici aussi de mise. Signe de détente ou par obligation, les deux belligérants, l’un, la Grèce, qui veut réduire son abyssal déficit budgétaire, l’autre, la Turquie, qui veut montrer à l’Europe sa bonne volonté, veulent parvenir à des accords de bons voisinages. Ainsi, les deux chefs de gouvernement, Erdogan et Papandréou se sont rencontrés en juin et ont décidé unilatéralement de baisser leur budget militaire… signe de détente… le temps le dira…. le rafale que voulait imposer notre président attendra…

L’orthodoxie de l’église grecque

Comme déjà dénoncé dans d’autres articles, l’Eglise est inscrite dans la Constitution grecque en l’article 3.

Comment admettre qu’une religion soit en Europe encore inscrite dans les tables de la Loi, alors que d’un autre côté elle s’affranchit de ladite loi avec la république théocratique et autonome du Mont Athos toujours interdit aux femmes ?

Comment admettre que l’église grecque, première fortune et plus gros propriétaire foncier du pays avec 130 000 hectares de terres à bâtir, de forêts et de plages puise dans le budget de l’Etat 350 millions d’euro par an pour payer ses prêtres ?

Comment admettre que cette église soit au centre d’une multitude de scandales fonciers et financiers :

Détournement de 2,58 milliards d’euros de prestations sociales par le primat d’Athènes, l’archevêque Ieronymos II. Une erreur…

Celui du Patriarche de Corinthe, Mgr Panteleïmon, qui s’est retrouvé avec 300 000 euro sur son compte sans qu’il n’en connaisse la provenance… probablement un don du ciel… après enquête il s’est avéré que cette divine somme provenait d’un détournement de subventions européennes… l’argent s’était comme les brebis probablement égaré… l’affaire est passée devant la justice des hommes… Dieu attendra…

Ces scandales impliquant l’église sont légion et le PASOK, actuellement au pouvoir a promis d’y mettre de l’ordre…

 

Un coup de poignard dans le dos ou la rencontre de deux vieilles civilisations :

La Grèce a eu besoin de l’aide des pays de la zone euro et de la manne européenne pour tenir le choc financier mais elle a mis un deuxième fer aux feux…un fer qui pourrait à terme faire très mal à l’Europe. Elle a trouvé plus qu’un appui, un allié qui, comme elle a une histoire millénaire, un allié qui cherche à s’implanter partout dans le monde et qui dispose d’une main d’œuvre bon marché, un allié qui abonde de produits manufacturés, un allié qui possède une puissance financière salvatrice pour un pays en péril, ce partenaire est la Chine. La Chine cherchait à s’implanter dans le Sud-Est Européen. Cette crise est une chance pour ce nouvel empire économique car les deux pays viennent de passer d’importants accords commerciaux : la Chine prend la gestion des terminaux porte-conteneurs du Pirée - les grèves des dockers n’y ont rien changé - parallèlement elle investit dans les chemins de fer, les infrastructures routières et les Télécom grecs. Le fait que la Grèce soit encore leader mondial de la flotte maritime marchande n’y est pas pour rien car elle vient de commander aux chantiers navals chinois 15 navires… des navires que nos chantiers européens n’auront pas… la solidarité a un sens… unique en la matière…

Cette implantation chinoise va bien au-delà de ces investissements, la présence chinoise dans le pays est de plus en plus visible. Pour exemple, sur la seule route qui relie Corfou à Benitses, c'est-à-dire 15 kms, c’est plus d’une dizaine de moyennes surfaces qui se sont établies, principalement dans l’habillement : China Town, China World et autres China Pacotilles qui pratiquent des prix fort attrayants en cette période de disette budgétaire.

Le tourisme : quand la vache à lait se tarie

Le tourisme était le fer de lance économique de la Grèce et représentait 20% de l’économie, mais vu l’excessive augmentation des prix, le tourisme souffre : -15 % en 2009 et  les chiffres pour 2010 annoncent un recul proche de 30 %. Si une dizaine de paquebots ont renoncé pour faits de grève à l’escale athénienne, plus grave la restauration et l’hôtellerie sont dans un état de quasi faillite. La clientèle fait désormais cruellement défaut, les gîtes sont déserts et certains hôtels n’hésitent pas à casser les prix voire à fermer lorsque les charges dépassent les frais incompressibles, c’est un marasme économique sans précédent. Quand on sait que l’économie repose sur cette manne, cela laisse perplexe sur les chances d’une sortie rapide de crise. La nouvelle clientèle issue des pays de l’Est ne compense pas, loin s’en faut, celle des pays occidentaux. La raison en est simple, les commerçants grecs ont pensé pouvoir presser la vache à lait touristique et faire leur CA sur deux mois. C’était oublier que les clients occidentaux vivent aussi la crise et qu’ils ne sont plus prêts à se faire éponger, quand on voit des prix de consommation supérieurs à ceux pratiqués sur les plus belles promenades occidentales… cela laisse songeur… l’expresso à 4 €… non merci…

Ceci dit en 3 mois, nous remarquons une fulgurante prise de conscience et de notables changements dans les comportements quotidiens. Le plus évident est sans conteste le droit à un ticket de caisse et le devoir de l’emporter pour tout achat ; une autre nouveauté, tous les commerces sont dorénavant dotés de vraies caisses enregistreuses... Tout achat doit laisser une trace, le fisc y veille, dans la nouvelle loi fiscale, les grecs qui justifient leurs achats peuvent prétendre à un bonus fiscal. Cette simple mesure a impacté dès le premier mois les recettes de l’Etat sur la TVA, recettes  qui ont augmenté de 8 % et un déficit public  réduit de plus de 40 % au premier semestre 2010. Mais la route est longue et accidentée… Certains grecs sont pessimistes et pensent que leur culture ne leur permettra pas d’éponger le déficit… à eux de voir…  ce qu'ils veulent construire...

 

 

 

Septembre 2010 - Louis-Marie BOSSEAU


Publié à 18:43, le 29/12/2010, dans Articles thematiques, Athènes
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Europe - Turquie : un Pont entre passion et raison

Le sujet est sensible pour nombre de pays européens, certains sont pour, comme l'Espagne, d'autres réticents comme l'Allemagne et d'autres franchement hostiles comme la France, selon les propos de son Président. Tout est affaire de position, d'opposition. Mais sur quoi reposent ces opinions contrastés pour ne pas dire tranchées ? Plus que de l'entrée de la Turquie et du tracé de frontières, ne serait ce pas plutôt le dessein de l'Europe qui est au centre de la question ? Quelle vision de l'Europe avons-nous ?

Une question récurrente est bien celle de sa dimension, de la définition de ses frontières. De tous temps, le tracé des frontières est sujet au mieux à caution voire à polémiques, au pire, à des guerres. Les nombreux avis sur les limites de l'Europe m'ont toujours interpellé car souvent elles sont posées arbitrairement en s'appuyant sur des données partielles ou partiales. On se réfère soit à la géographie, soit à l'histoire, soit à l'économie... et rarement on ne s'appuie sur une analyse globale. Alors dépassionnons le débat et tentons la plus longue transversale possible ; elle n'a pas l'ambition d'être exhaustive, mais elle élargit singulièrement l'analyse et jette, faute de pavé, un passerelle à la compréhension...

 

Sur quelles bases définir des frontières ?

Oui car frontières il y a, après les avoir créées, nous n'arrivons plus à les transcender, à les sublimer et nous avons, pauvres mortels, besoin de lignes séparatives, des limites que les capitaux, eux neconnaissent pas.

Géographiques

Si nous prenons des critères géographiques :

L'Europe n'est qu'un sous-continent, elle n'est que la péninsule occidentale du continent indo-européen appelé l'Eurasie. Malgré cela, essayons tout de même de délimiter l'Europe, nous avons au Nord : la Baltique, à l'Ouest : l'Atlantique, au Sud : la Méditerranée, à l'Est : le Bosphore ainsi que les 2 massifs : Caucasien et Ouralien.

Que voyons-nous ?

Deux pays sont sur hors zone, nous pourrions dire hors jeu : Malte, en Afrique et Chypre en Asie. Deux pays qui sont rentrés dans l'Europe sans l'ombre d'un doute ou d'une moindre question. Pourtant, l'un comme l'autre ne sont exempts de reproches en matière de droit européen : paradis fiscaux,  pavillon de complaisance (1) et territorialité pour Chypre...mais cela est un autre débat...

Deux pays, la Russie et la Turquie s'étendent au-delà de notre espace communautaire et ont pied en Asie : Pour la Turquie, seul 5% de son territoire est en Europe dont Istanbul, la capitale économique, 10 % de la population.

Mais cela lui enlève-t-elle leur droit d'appartenir à notre communauté ?

Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Espagne, le Danemark et la France possèdent des territoires hors de l'Europe, et même aux antipodes, leur nation s'étale sur plusieurs continents... Cela ne semble pas leur poser de problèmes.

La tectonique des plaques ne peut visiblement pas répondre à la problématique posée.

Historiques

Appuyons nous alors sur l'histoire

On entend dire que l'Europe s'est forgée une identité historique. Si on remonte les siècles, à quel moment devons-nous arrêter l'horloge du temps ? Au cours des quatre derniers millénaires, ce ne sont que migrations, invasions, razzias d'esclaves et si on se cantonne au dernier millénaire, quelle référence prendre : l'Europe de Charlemagne, celle du Saint Empire romain germanique ou bien celle de Napoléon ?

Regardez bien le compteur temps car un empire a toujours été présent sur cette période en Europe, l'empire ottoman... La Turquie aurait-elle une histoire commune avec l'Europe ?... N'oublions pas l'alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique pour contrer Charles Quint ?

Là encore, on voit que seule la solution historique ne peut être véritablement retenue.

 

 

Culturelles

Continuons notre analyse et prenons le caractère culturel pour ne pas dire cultuel. Nous avons renié depuis longtemps nos origines grecques puis romaines et leur avons préféré il y a près de 2000 ans le monothéisme et les fonds baptismaux judéo-chrétiens. Oui, c'est vrai, on peut dire que l'Europe est judéo-chrétienne, mais la  restera-t-elle « at vita éternam » ? aucun exemple de telle civilisation dans l'histoire humaine. Pour l'argumentaire,faisons simple, référons-nous au traité de Westphalie « cujus regio, ejusreligio ». Mais oui, le problème n'est-il pas là ? Nous  formons un club chrétien et le Turc est lui, musulman. Ce serait une incompatibilité ? l'huile et le vinaigre ne se mélange pas

Cette soudaine révulsion de la Turquie ne reposerait-elle pas, en fait, sur une définition religieuse de l'Europe ? Dans ce cas, le sort de la Turquie est scellé, mais avouez que diable, le problème demeure. Que devons-nous faire de la France, du Royaume-Uni, de l'Allemagne, qui comptent au total 13 millions de musulmans ?

Regardez dans la salle d'attente de l'Union Européenne, s'y trouvent l'Albanie, la Bosnie, le Kosovo (un état si cher à Bernard Kouchner), des régions qui comptent respectivement 40, 50 et 90 % de musulmans, Ok, refusons leur l'entrée... à tous...

Un autre point et non des moindres, la Turquie est, par sa constitution (4),laïque, si la laïcité fait l'objet d'attaque par le gouvernement, elle tient bon car elle imprégnait déjà l'empire ottoman, le Vizir dirigeait l'Etat et le Calife était chef religieux. Ce principe de laïcité n'est pas partagé par tous en Europe, regardez la Grèce voisine où l'Eglise dispose d'un article 3 dans la Constitution qui la fait jouir de certains privilèges dont celui d'avoir une république autonome théocratique, celle du mont Athos, un Etat pour qui les textes européens ne s'appliquent pas (mais qui perçoit cependant des subventions communautaires ???). Et que dire des nombreux autres pays dont la Constitution fait foi d'une religion ? Et puis, avouons-le, est ce que la laïcité est, chez nous, exempt de reproches ? Avouons le, l'argument culturel ou cultuel ne tient pas tout seul.

Maintenant examinons d'autres paramètres qui, s'ils ne peuvent former de frontières à eux seuls, doivent être intégrés dans une réflexion globale. Ces éléments sont d'ordre stratégique, économique, démographique, diplomatique et politique.

 

Stratégiques

Pour qui veut se pencher un instant sur une carte constate que la Turquie tient, par sa position géographique, une place hautement stratégique.

Que ce soit d'ordre militaire ou économique, la Turquie détient avec les détroits du Bosphore et des Dardanelles les clés d'une porte qu'elle peut ouvrir ou fermer aux flottes maritimes.

Dans le cadre des tensions du Moyen-Orient, ses frontières avec la Syrie, l'Irak, l'Iran, font d'elle, un indéniable et salutaire espace-tampon avec l'Occident.

Autre argument et non des moindres est la place de la Turquie qui se trouve au cœur du réseau énergétique européen. Elle détient là encore un jeu de clés essentiel avec :

Ses corridors maritimes où transitent annuellementplus de 150 millions de barils de brut.

Ses réseaux d'oléoducs et gazoducs, BTC Ceyhan, BlueStream et Nabucco qui drainent le gaz et le pétrole de Russie, de la mer Caspienne et du Moyen-Orient,

Ses hubs énergétiques qui alimentent l'Europe du Sud.

 

 

Autre point stratégique, la Turquie détient un atout de taille dans le jeu moyen-oriental, c'est atout, c'est l'EAU ou l'Or blanc ! L'eau manque déjà au Moyen-Orient et elle manquera de plus en plus... Or, cette ressource est vitale pour l'Irak et la Syrie. Cette eau peut être source de différends transfrontaliers et peut peser directement ou indirectement sur la politique de ses voisins.

Pour être bref : Le smart power (2) turc est simple, clair et efficace : la gestion de l'eau (soft power) et la pression militaire (hard power) c'est à dire : le château d'eau et le château fort.

 

Oui le château-fort car la Turquie est dotée d'une armée très bien équipée et bien entraînée. Forte de plus de 750 000 hommes l'armée turque est la 2ème de l'Organisation Atlantique, elle participe depuis longtemps aux nombreuses opérations multinationales, que ce soit sous mandat de l'Otan, de l'Onu ou de l'Union européenne (UE), ses champs d'opération se trouvent en Bosnie, au Kosovo, dans l'Océan Indien et en Afghanistan avec 1800 hommes.

Enfin, son positionnement géopolitique est propice à l'installation de bases arrières, les Américains y ont installé 2 importantes bases militaires. 

 

Diplomatiques

Une « voix » puissante.

La Turquie est membre fondateur de l'ONU en 1945, de l'OCDE en 1960 (elle en fête le 50ème anniversaire), de l'OSCE (5) en 1973, du G20 en 1999 et du Conseil de l'Europe depuis 1949, de l'OTAN depuis 1952, seul pays musulman a en être membre. La Turquie est aussi le premier pays à majorité musulmane à reconnaître Israël et ce, dès  1949 , il est également le seul à entretenir des relations mais sans ménager ses critiques.

Située à la confluence des grandes aires régionales que sont l'Europe, les Balkans, le Caucase, le Centre-Asie et le Moyen-Orient, la Turquie occupe une position singulière : une position qui l‘autorise à mener une offensive diplomatique de premier ordre et à s'inviter aux tables des négociations sur plusieurs terrains sous tension dont Russie-Géorgie, Palestine-Israël, Israël-Syrie, Iran, Afghanistan, etc... Cette percée n'est pas du goût de l'Europe dont la diplomatie est toujours en chantier interne et n'arrive pas à parler d'une seule et même voix.

Mais si la Turquie s'implique dans les conflits internationaux, elle n'est cependant pas exempte de reproches sur ces différends frontaliers : la question de Chypre, ses relations avec la Grèce, la reconnaissance du génocide arménien et le problème kurde restent d'actualité et forment des pierres d'achoppement quant à son adhésion.

 

 

Sur Chypre

Cette question est inscrite en toutes lettres dans le protocole d'adhésion. La Turquie bouge, non seulement elle n'en fait plus un casus belli mais elle vient d'ouvrir les check points du mur de séparation et donc libérer le passage. Elle doit aussi ouvrir prochainement ses ports aux grecs et faire des propositions sur ce dossier.

 

Sur la Grèce

Ses relations tendues avec la Grèce portent essentiellement sur la territorialité. Si on consulte les cartes et l'histoire, la tension est compréhensible. Là encore, il faut remarquer qu'une normalisation est en cours. Les Premiers Ministres turc et grec, Mrs Erdogan et Papandréou, se sont rencontrés au mois d'août dernier et ont passé un certain nombre d'accords de coopération frontalière, ils se sont notamment engagés à baisser significativement leur budget militaire. Malheureusement sous la pression de la cynique diplomatie française et allemande, principaux pays pourvoyeurs d'armes, Mr Papandréou a annoncé en Octobre 2010 qu'il renonçait à cette baisse.

Laissons leur le temps de tisser des rapports issus du passé et d'un découpage que nous leur avons imposé. Aujourd'hui en mer Egée, ils se partagent la manne du tourisme, mais sauront-ils trouver un compromis pour partager celle du pétrole qui est au fond ???

 

 

Sur l'Arménie

L'Arménie, un processus de normalisation a été mis en place en 2009 et dans l'opinion publique turque. La reconnaissance se fait très lentement, là aussi, laissons leur le temps. Avons-nous fait toujours la nôtre à l'encontre de l'histoire ?

Sur les Kurdes

Le problème kurde est certainement le plus compliqué du fait du chevalement du territoire kurde. La reconnaissance de la langue kurde est un pas que les députés kurdes ont apprécié et forcé le PKK à une trêve, mais pour combien de temps ?

 

Économiques

La Turquie a de tous temps été une plaque tournante, un lieu d'échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident, même pour les matières illicites. Avec l'union douanière, les entreprises peuvent expédier vers la CEE leurs produits exonérés de droits de douane, les grands groupes industriels européens y ont vu leurs intérêts et y implantent leurs usines, la main d'œuvre est productive et peu dispendieuse ainsi la Turquie est un pays émergent appelée dans les milieux industrielles la « petite Chine »... Mais avant d'exporter, il faut combler un marché émergent de premier ordre car les besoins des turcs sont immenses, biens de consommation, services, infrastructures...

L'économie turque relève de deux sphères, privée et publique : Privée avec des industries en pleine expansion et une imposante agriculture, publique avec les transports, les communications et plusieurs grandes banques.

Elle fait partie des ténors mondiaux dans le verre plat, les écrans TV, le ciment, l'électro-ménager, l'automobile, le textile,etc...

15éme économie mondiale, avec cette année une croissance de 10,2 %, l'économie turque est une des plus dynamiques de la planète, 2ème après la Chine et la première en Europe.

Après avoir ramené sa dette de 120 à 47%, la Turquie respecte les critères de Maastricht en matière de déficit budgétaire et de dette publique...  ce qui n'est le cas d'aucun des vingt-sept membres de l'Union européenne, un comble.

Démographiques

Avec une population de 76 millions d'habitants au 3/4urbaine, une population très jeune avec 30% de - 15 ans et un âge médian de 27,7 ans, la Turquie fait peur à la Vieille Europe. Avec un taux de fécondité de 2,5 enfants par femme, cette population avoisinera les 90 à 100 millions en 2050. 

La modernisation de la Turquie fait que les émigrés rentrent ; le pays s'engage vers un solde migratoire négatif, c'est à dire une émigration inversée. La seule ombre est que la Norvège (population vieillissante avec un chômage inférieur à 3%) vient de lui faire appel pour inciter  400 000 turcs à venir y travailler...

 

Politiques

Pour cela, il faut regarder comment fonctionne l'Europe et comment s'articulent ses instances.

La répartition est faite sur une base démographique.

Au Parlement Européen, la répartition des sièges est proportionnelle à la démographie. Ainsi donc sur les actuels 785 sièges, l'Allemagne (82 millions d'hbts) dispose de 99 députés, la France (64 millions d'hbts) 78 comme la Grande-Bretagne (61 millions d'hbts). Avec 76 millions d'habitants, la Turquie arriverait en seconde position avec donc plus de sièges que la France. Une entrée perçue non pas comme un apport ou un partage mais surtout comme une réduction des pouvoirs. Que deviendrait l'axe fondateur franco-allemand ? La France, fille aînée de l'Eglise, ne peut raisonnablement admettre pareil affront... venant d'un pays d'Orient , un pays musulman.

Oui, le problème est politique et c'est pour cela qu'il est inavouable. Les divers arguments frontaliers évoqués ne sont jamais que des subterfuges, des leurres pour dévier l'opinion vers des voies sans issues... des voies bien bordées d'arguments souvent simplistes pour ne pas dire populistes.

Si ces différents points ne résistent pas à l'analyse et balaie la thèse de l'incompatibilité, il faut convenir que la Turquie a quelques points noirs à régler :

 

Politiques

Deux questions politiques :

                        -jusqu'où peut aller le rapport de force entre la laïcité et l'islam ?

                        -le positionnement politique de la Turquie avec ses voisins du Moyen-Orient ?

 Sociétal

Un gros problème est celui des Droits de l'Homme, pour exemple, la Cour Européenne des Droits de l'Homme a, en 2009, rendu 1627 arrêts, 356 concernait la Turquie.La liberté d'expression est certainement un des points noirs du pays, car il est inadmissible que des journalistes, des écrivains soient emprisonnés pour délit d'opinion.

Si les femmes ont obtenu le droit de vote en 1930, iln'en reste pas moins que dans certaines régions, elles sont des objets de subalternité où brimades, violences domestiques, mariages forcés, polygamie voire crime d'honneur servent de rapports humains (plus de 1000 femmes ont été tuées en 2009). Les conditions sociales et culturelles s'améliorant, ces pratiques tendent à diminuer. Espérons qu'à partir de fin 2010, la Présidence turque du Conseil de l'Europe, dont le rôle majeur porte sur l'élargissement des droits de l'homme puisse l'aider à progresser en la matière.

 

 

Mais qu'est-ce qui pousse la Turquie à vouloir rentrer dans l'Europe ?

La question est intéressante et se vaut d'être posée car la réponse n'est pas si évidente qu'il n'y paraît. Hormis d'intégrer un grand bloc homogène, la Turquie n'a-t-elle pas plus à perdre qu'à gagner ? L'adhésion à l'Europe nécessite des compromis tortueux et impose des normes bureaucratiques qui impactent les moindres aspects de la vie quotidienne. Il n'est pas sûr que tous les turcs s'y retrouvent. En entrant dans l'Europe la Turquie prend le risque de perdre un peu de sa culture.

Des enjeux économiques

Les perspectives de l'adhésion ont été le fer de lance de la modernisation de la Turquie, l'économie turque est certainement la grande gagnante de ce formidable effet levier, avec les accords économiques qui la mettent sur le même pied que les principaux pays de la communauté, elle est en pleine expansion et est le pays qui progresse le plus en Europe...

Des enjeux financiers

La Turquie dispose d'une excellente note dans les agences de notation, pourquoi prendre des risques avec des pays de la zone euro, une zone que personne ne maîtrise et qui présente un certain nombre d'handicaps économiques.

Des enjeux sociaux

Le pays ne dispose pas loin sans faut d'un système de protection sociale équivalent aux pays occidentaux, mais elle cherche à les mettre en place alors que nos gouvernants cherchent chez nous à les réduire voire à les détruire.

Une grande partie de la population vit de petits boulots, des petits jobs qui n'auront plus leur place dans une société européanisée où tout est régi par des normes, des règles qui ne sont pas forcément réalistes ou en adéquation avec les pays. Juste un exemple prenons le cas du tri sélectif, en Turquie, celui-ci n'existe pas à l ‘échelon des ménages, à l'arrivée tout est trié, car entre les deux bouts, un nombre inimaginable de petites mains vont faire la sélection dans la rue... autant de petits boulots qui disparaîtront... Oui, bien sûr, Véolia est là, règlera là encore le problème... par un colonialisme capitalistique, en prenant au passage une grande part du gâteau et supprimant des milliers de petites mains...« Le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous »...

Des enjeux de politique intérieure

L'AKP, actuellement majoritaire est un parti d'origine islamiste, fondamentaliste et anti-occidental. Abandonnant ses oripeaux traditionnels, l'AKP s'est drapé dans les habits de la démocratie pro-européenne pour accéder au pouvoir. Ses succès électoraux ont dopé cette mue opportuniste et a transformé en profondeur l'AKP, Par mimétisme, peut-être ?  Plus que de chambouler la constitution sur laquelle veillaient jalousement l'armée et la justice,l'AKP a puisé dans sa légitimité pour réécrire les lois et affaiblir les gardiens de la laïcité, héritiers d'Ataturk.

Si le toilettage législatif s'opère au prétexte de l'adhésion, au nom de la liberté religieuse il annonce aussi le retour à une théocratie, à peine voilée. 

Conclusions :

Les frontières sont issues des traités politiques liés aux guerres et aux amnisties, cela forme l'histoire et la géographie. Les frontières sont des lignes isobares politiques qui changent et évoluent. L'Union Européenne a voulu transcender les frontières dans un souci de paix. Cette unité européenne avait au temps passés déjà existée mais n'était due qu'à des conquêtes et des guerres (Charlemagne, Napoléon).

Derrière cette question d'adhésion se cache en fait une question plus profonde, quelle Union voulons-nous ?

Une Europe économique et monétaire avec des valeurs démocratiques communes ?

Une Europe politique avec des ambitions stratégiques mondiales ?

Certes, l'Europe est loin d'être parfaite tant son élaboration recèle d'erreurs de construction et de calendrier, cependant elle est là et elle a permis de pacifier les peuples dans cette partie du globe. Ou bien on s'en tient là et on se referme - c'est dans l'air du temps, à tous les échelons - ou bien on s'ouvre lentement aux autres, sans frein mais sans précipitations. Il convient de remarquer que la Turquie croit certainement plus en l'Europe que nombre de pays européens.

Notre empressement à l'élargir pour combler le trou béant du mur n'a pas été opéré avec toutes les garanties nécessaires, aussi la nouvelle Europe est devenue frileuse et se rétracte dans quelques nauséeux nationalismes. Maintenant que ses pays fondateurs sont devenus vieux, elle se montre encore plus méfiante, méfiante de ce qui est loin, méfiante de ce quilui paraît différent, d'où cette peur de voir l'étranger s'installer dans ses fauteuils attitrés et lui soustraire une parcelle de pouvoir. Pourtant, il est incontestable que la Turquie deviendra un jour Européenne, elle est déjà depuis l'après-guerre dans tous les organismes internationaux et européens.

Oui c'est vrai, son arrimage n'est pas simple car elle a de nombreux problèmes à régler (ceci dit, nous lui imposons des chapitres réglementaires que nous n'avions pas exigés des derniers pays entrants). Cette entrée est jalonnée de 33 épreuves imposées par les critères de Copenhague. Le pays s'emploie à mettre de l'ordre dans des pans entiers de ses institutions, ce qui impose des référendums, de nouvelles lois, de nouveaux concepts. Sa jeunesse et son dynamisme lui permettent cette souplesse qui nous manque, les résultats sont là, son économie s'envole, les salaires ont doublé en moins de dix ans. Cette évolution n'est pas sans peser sur son inflation et sur sa culture multimillénaire. Si, au bout de ces efforts, elle essuyait un refus, cela serait une très grande frustration pour le peuple turc, un camouflet, pour eux mais aussi pour les européens... Déjà percevons-nous en cette fin 2010, une certaine lassitude qui peut nourrit une certaine désillusion, d'ailleurs le ralentissement des réformes est patent...

Abandonner la Turquie à la porte de l'Europe ne relève-t-il pas d'une absence de véritable vision européenne, d'une paranoïa collective instrumentée par des ténors politiques, car qu'on le veuille ou non, la Turquie est la porte d'entrée de la Maison Européenne, ne pas l'intégrer voudrait dire que la porte est extérieure à la maison. En cas de refus, le désenchantement des turcs pourraient les faire se tourner vers l'instable Moyen-Orient où règnent pauvreté, insécurité, conflits, pénuries... et où l'islamisme intégriste prospère. Oui certains aimeraient que la Turquie forme une Communauté Méditerranéenne avec les pays du Moyen-Orient, Mais ne serait-ce pas créer 2 blocs l'un islamique l'autre chrétien... 

Déjà j'entends au loin, l'Hymne à la joie, notre hymne européen.

 

Louis-Marie BOSSEAU - Août 2010

 

 

(1)  Données 2008 : 1500 bateaux battent pavillon maltais et  2800 bateaux pavillon chypriote ce qui fait de l'Europe la première puissance maritime mondiale.

(2)  Smartpower = pouvoir intelligent / soft Power :pouvoir souple / hardpower : pouvoir dur

(3)  Chypre est divisée depuis 1974, date de l'intervention de l'armée turque dans le nordde l'île en réponse à un coup d'Etat d'ultranationalistes chypriotes grecs, soutenus par la dictature des Colonels à Athènes, visant à rattacher de force l'île à la Grèce. Ce putsch avait également pour objectif la destruction de la minorité turque. L'intervention militaire turque qui visait à protéger la population turque s'est soldée par la division de l'île en deux entitée politiques, une administration grecque au sud et la République Turque de Chypre du Nord (RTCN).

Des pourparlers sont en cours à l'ONU pour tenter de réunifier l'île, mais le referendum qui s'est tenu en 2005 sous l'égide des Nations Unies a été rejeté par la partie grecque alors qu'il a été massivement approuvé par les Turcs. Sous la pression de l'administration chypriote grecque et du gouvernement d'Athènes, la RTCN subit un embargo agressif et se trouve politiquement et économiquement isolée sur la scène internationale. Devant le soutien massif de la population chypriote turque au referendum pour la réunification, l'Union Européenne s'est engagée à mettre un terme à l'isolement de la RTCN, mais elle se heurte depuis au blocage systématique des Chypriotes grecs.

(4)  Articles 1 à 3 dela Constitution.  L'Article premier stipule que "l'Etat turc est une République" qui,selon l'Article 2, est un "Etat de droit démocratique, laïque et social, conformémentaux concepts de paix sociale, solidarité nationale et justice; respectueux des droits de l'homme et attaché au nationalisme d'Atatürk...", et qui est, d'après l'Article 3, " un tout indivisible avec son territoire et sa nation..."

(5) OSCE :Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe


Publié à 09:51, le 23/12/2009, dans Articles thematiques,
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Istanbul la Magnifique

Istanbul, parler d'Istanbul, voilà un exercice bien difficile à réaliser, d'autant plus compliqué qu'Istanbul est une ville addictive, qui envahit vos pensées et inhibe vos facultés.  Par où commencer, il y a tant et tant à dire, tant et tant à décrire et puis, pourquoi écrire alors qu'il y a tout à vivre...intensément.

 

Mais avant de partir effleurer la ville, voici quelques propos liminaires à la façon du guide. Plaçons-nous à Karaköy, point de confluence du Haliç -la Corne d'Or -, près du pont de Galata, plus précisément aux docks, là où les paquebots accostent. 

      

                                                                                   La tour de Galata

Tournons-nous, je vous en prie, sur les fonds baptismaux d'Istanbul. Voyez devant vous cette colline baignant dans la mer de Marmara et surmontée de palais, de dômes et de minarets, c'est le vieux cœur d'Istanbul. Ce quartier possède les monuments les plus emblématiques, il détient la quintessence historique de la ville. Mais cette colline sacrée contient en son seing les premiers signes de la vie d'ici, la souche mère est enfouie à Yenikap?. De récentes fouilles ont mis au jour des vestiges néolithiques (tombes, urnes, outils, armes,...) confirmant ainsi une implantation humaine il y a plus de 8000 ans, soit l'équivalent de 300 générations. Laissons aux archéologues le soin de remonter le temps en creusant, tant il y a encore à apprendre.

                          

Aussi allons nous faire un saut dans l'histoire pour maintenant côtoyer Byzantion car tel fut le premier nom donné à la vénérable capitale de la Thrace antique. Byzance tient avec une succession de périodes fastes et de déclin 500 ans et le 11 mai 330  elle passera du joug grec aujoug romain et devient Constantinopolis. S'ouvre alors une nouvelle ère de prospérité. Elle portera ce nom impérial durant 1600 ans jusqu'au 28 mars 1930où la République la baptisera Istanbul, une déformation du terme «eis tênpolin» (à la ville), les dénominations sont parfois d'un simplicisme.

 

 

 

Quand j'évoque les fonds baptismaux, je parle bien sûr du Bosphore dont l'étymologie signifie « gué des vaches ». Oui, car du Bosphore, Istanbul lui doit tout, son implantation, son organisation spatiale, son développement économique, son expansion démographique, sa vitalité touristique ; plus clairement, Istanbul puise par ses racines toute son énergie des eaux du Bosphore. Au-delà du formidable rôle symbolique qui transforme un vide en trait d'union, un trait qui à la fois tient et retient deux continents, une interface entre deux mondes. Le Bosphore joue un rôle singulier, central, fédérateur comme nul autre ailleurs, ce qui lui confère une indéniable fonction mécanique et sociale. Régulateur, catalyseur, condensateur d'Istanbul, sans lui la ville n'est rien.

 

 La Corne d'Or et le Pont de Galata à gauche

Commençons notre visite par le centre névralgique de la capitale culturelle et économique turque, son point G, là où se concentrent tous les grands événements, les grandes manifestations, les grandes cérémonies : la place de Taksim (place du réservoir) dans l'arrondissement de  Beyo?lu. Est-ce par symbolisme ou par conjuration que cette emblématique place est implantée sur une ancienne caserne ? Bien sûr, au centre, Atatürk, père fondateur de la Turquie moderne,bronze en marche, harangue le peuple. Comme un prolongement naturel, une voie à suivre, d'ici partent les avenues d'Istiklal et de Cumhuriyet (avenues del'Indépendance et de la République)...

 

 

Mais la place n'est pas qu'un concentré d'histoire récente, elle concentre aussi le présent. Ici convergent tous les flux de mouvement, tous les modes de transport et ce n'est pas un vain mot tant la circulation est à l'image de la ville, exponentielle, avec ses embouteillages dantesques. L'automobile est omniprésente mais exige patience et dextérité car la conduite dépasse souvent l'entendement. Au milieu de ce fourbi de tôle, vous ne pouvez le louper il y a le taxi, jaune et qui fait partie du paysage. Si son tarif s'est stabilisé depuis que la municipalitéa mis de l'ordre dans les plaques et licences, il reste quand même, selon la course, à négocier...

 

  

 

Par contre, en matière de transports collectifs, Istanbul n'a rien à envier aux capitales occidentales et peut donner des leçons à bien des métropoles tant elle offre un choix de modes, avec fréquence et qualité, ce pour un coût modique ; pas de portillon, pas de ticket, tout se fait sans arrêt par badge magnétique et ne génère pas de resquille. Dotée de deux lignes de métro et de lignes de tramway high-tech, la ville dispose aussi d'une vaste desserte de bus et de métrobus (busway), des funiculaires très modernes et les inénarrables dolmu?, ces taxis collectifs dont rêve New-York, qui drainent tous les quartiers de laville pour un coût modeste. Rares sont les deux roues, l'inconscience a ses limites ! Abandonnons voulez-vous ce vacarme et de là, laissons guider nos pas par l'instinct et perdons-nous dans cette fourmilière urbaine chargée de contrastes et de contradictions.

 

Prenons tout d'abord l'avenue Istiklal, une grande rue piétonne que traverse un tramway des années 1900. Pénétrons dans ses rues latérales, nous voici dans des rues à l'urbanisme hétéroclite, bâtiments bois, des immeubles XIXème et début XXème Art Nouveau ou Art Déco, brassage de styles et d'époques qui se respectent et s'harmonisent. Dans ce quartier piétonnier, les commerces orientaux et occidentaux se succèdent, boutiques de sapes haut et bas de gamme, librairies anciennes et contemporaines, bouquinistes, antiquaires, apothicaires, plus bas à Tünel et vers Karaköy, magasins d'instruments de musique, boutiques de téléphonie ou d'hifi, ...

 

La jeunesse y déambule joyeuse, ici comme ailleurs exubérante ; faut-il rappeler que l'âge médian turc est très jeune, 28 ans ? Jeunes filles voilées, pantalon moulant, tennis de marque, portable greffé, homme-sandwich, marchand de bibelots, de petits riens, ambulant poussant sa  vitrine roulante rouge pleine de petits pains en anneau doré, le fameux simit au sésame... Plus bas, nous arrivons dans ces rues aux commerces plus petits, plus rares, royaume de la débrouille, où les récupérateurs, comme partout, arrachent papier, carton, ou canettes d'alu aux containers poubelles avant que les légions de chats, un temps écartés, ne reprennent possession de leur empire mille fois fouillé. Une charrette tirée par une mule remonte une rue escarpée, un panier au bout d'une corde se joue du linge à sécher, un rémouleur arthrosé traîne sa chignole et son banc à aiguiser, un triporteur pétaradant vend par  haut-parleur sa pyramide de pastèques, les marchands ambulants s'activent pour proposer moules farcies, maïs bouilli, ballons, babioles et autres pacotilles. Ici, peu de mendiants, mille petits services, mille petits boulots qui font office de petits bonheurs, ces petits riens qui, mis bout à bout, font vivre une population déshéritée, souffreteuse, brinquebalée, handicapée, appareillée, véhiculée, mais toujours digne. Istanbul c'est aussi tout cela, un incommensurable patchwork de vies !

 

Plus bas après avoir pris d'innombrables escaliers cassés, parfois désappareillés, longé des fondations béantes d'où sortiront des tours de verre et béton puis emprunté pour nous reposer le funiculaire ultramoderne, nous atteignons Kabata? et les rives du Bosphore. La promenade arborée baigne dans une torpeur de fin d'après-midi printanière. Un peu plus loin, entre Tophane et Findikli, elle est truffée de bars aux sofas fluo pour jeunes branchés, de cosys bars à narguilés pour adeptes de fumettes, et des immanquables jardins à thé très prisés des promeneurs solitaires en quête de tranquillité. Vague, devant, sur le rivage mélancolique, la population, cherche la fraîcheur, s'adonne à la sieste, à la pêche, à l'échange, à lalecture... Nous dégustons les çay sucrés, tout en douceur, en volupté, par lippées et petites gorgées. A quelques mètres ,le Bosphore scintille en autant de clins d'œil et continue à nous charmer, à nous subjuguer.

 

Nous déambulons sans but, au gré des humeurs, nous nous laissons guider par l'instinct de Nathalie, notre cicérone qui a sa petite idée en tête, nous voilà revenus sur nos pas, près des docks qui abritent à présent un musée d'art contemporain. Nous voici à présent sur le pont de Galata reliant deux époques Eminönü (Constantinople) et Karaköy (ville moderne) un pont qu'avaient imaginé en leur temps Léonard de Vinci et Michel-Ange, des œuvres qui ne resteront qu'à l'état de projet, qu'iconographie. Ce nouveau pont n'a pas 20 ans, il bascule en son centre et il est doté de deux niveaux, la voie supérieure pour le transport, l'étage inférieur «habité» par une galerie marchande, bars, restaurants, boutiques, étals, attractions en tous genres. Là-haut sur le trottoir, les pêcheurs s'activent ; ils assurent le spectacle en lançant leur ligne dans d'étranges arabesques pour envoyer au loin leur amorce armée, d'autres envoient en l'air quelques produits de leur pêche et dans d'impressionnants vols acrobatiques suivis de joutes aériennes sans merci, les goélands attrapent leur pitance.

 

A l'autre bout, nous nous arrêtons pour dîner dans une guinguette située juste après le marché aux poissons de Karaköy, les bateaux sont là et déchargent leur pêche... Le poisson ne peut être plus frais, tout est grillé et c'est dans un nuage de fumée permanente et sur fond de discussions, de rires et de musiques que le muezzin d'une mosquée voisine lance de sa voix plaintive et lancinante l'appel à la prière du couchant mais rien n'y fait. La musique mise en sourdine, nenni,la coutume se perd à Istanbul, les jeunes sont plus attachés qu'hier à un état laïc, ils se tournent plus volontiers vers l'orgasmique tintamarre occidental que vers les reliquats islamiques de l'empire ottoman... Non seulement le muezzin insiste mais il fait des émules et maintenant nous parviennent de toutes parts des cantilènes incantatoires qui migrent de minarets à minarets, les échos tournoient et se perdent dans le ciel comme les mouettes qui n'en ont rien à faire.

 

 

 

 

La chaleur de la nuit a été éprouvante (...) et ce matin, les rides du ciel s'étirent lentement. Le tramway nous porte vers Eminönü, nous partons sur les traces de «Constantinople». Nous voici au seing du seing, sur la colline originelle de Sultanahmet. Au plus près des cieux s'étale Topkap?, méditent Sainte-Sophie et la Mosquée Bleue prosternée entre ses 6 lumineux minarets. Les visites sont émouvantes, chaque lieu dégage sa magie, sa spiritualité.

 

Le Palais de Topkap?, la résidence des sultans Ottomans expose ses trésors et les richesses de sa gloire d'antan. Dans le marbre, on soupçonne le raffinement de la vie du harem, lieu d'inspiration mais aussi des intrigues  et des conspirations passées.

Sainte-Sophie, l'ancienne basilique devenue mosquée puis musée, avec ses coupoles flamboyante set ses lustres orientaux, s'impose dans l'architecture religieuse byzantine et porte une part de mystère, est-ce vraiment celui de la foi ?

 

La Mosquée Bleue a été construite sur ordre du Sultan Ahmet Ier, au XVIIe siècle ; l'intérieur recouvert de faïences bleues d'Iznik est de toute beauté et le lieu invite au respect, au silence et au recueillement.

 

 

   

 

Visite du Grand Bazar, le temple du commerce. Ce capharnaüm, contrairement à ce que l'on pourrait penser, n'est point, loin s'en faut, un lieu d'anomie, tout y est, au contraire, savamment organisé. Il est à l'image d'Istanbul,  impressionnant!

  

18 portes, 30 hectares d'allées voûtées, de ruelles labyrinthiques desservant une trentaine d'anciens caravansérails et plus de 4000 échoppes installées par spécialités, tissage, teinture, cuir, cuivre, bijoux, orfèvrerie, pierres, épices, etc ... Son bouillonnement relève du mouvement perpétuel, les marchandises arrivent et repartent débordant de toutes parts. Lieu de passage, lieu de brassage, les produits sont achetés, vendus, revendus, déconditionnés, travaillés, transformés. C'est un creuset d'alchimiste dont l'amalgame est constitué de tous les métiers et de toutes les matières de la planète. Mais ne nous méprenons pas, le grand Bazar remplit de multiples fonctions, ses flux sont indicateurs de la bonne santé économique du pays. C'est un peu le CAC 40 de terrain...

 

En fait, ce gigantesque orgue sensoriel dispose d'un nombre incroyable de claviers, toutes les gammes d'Istanbul sont ici représentées et la palette chromatique y est enivrante, envoûtante et parfois un brin fatigante.

 

Attention, là, chaussé de babouches, un porteur,échiné, courbé, cassé, achemine une masse indivisible disproportionnée qui écrase son demi gabarit. Le ballot dégueule de partout, le vieux débardeur avance lentement à coup d'avertissements, d'injonctions, il avance et fend la foule qui s'ouvre devant lui, tel Moïse.

Nous arrivons dans le quartier des cuirs, les échoppes regorgent chacune de surstocks, sacs, chaussures, ceintures, vêtements. La mixité des styles défie les frontières, il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour qui sait marchander. L'odeur est là plus prégnante, de fortes notes tanniques et ambrées, musc, hyraceum, cire d'abeille, gris havane,humus, faisandées... et bien d'autres d'animalités non identifiées.

 

Nous avançons vers le han - caravansérail - des orfèvres, en haut les ateliers des fondeurs, mouleurs, étameurs, polisseurs, doreurs, argenteurs, presque tous sont arméniens. En bas dans les boutiques,les pièces, des œuvres d'art, sont vendues au poids et coûtent bien moins cher que chez un détaillant.

 

Nathalie interpelle nombre de marchands, combien d'articles de presse ou de photos a-t-elle fait sur eux, leur métier, leur famille, leur région d'origine, tout, elle sait tout, elle a arpenté chaque mètre de ce lieu et en connaît tous les secrets, d'ailleurs elle nous dévoile l'un d'entre eux, seul connu des initiés, les toits d'un caravansérail tout proche les toits du Büyük Valide Han. L'accès est délicat mais là-haut c'est l'extase, du pur bonheur. Debout, devant nous, s'élancent les minarets de la mosquée bleue, derrière les îles des Princes se dispersent sur la mer de Marmara et paraissent à portée de main. A gauche, Topkap? comme jamais observé, une vue imprenable sur le Bosphore dans lequel miroite la rive asiatique, et puis à nos pied, la Corne d'Or. Tout autour émergent des centaines et des centaines de minarets, dômes et palais, un foisonnement architectural d'un éblouissant et inégalable passé. Anesthésier, ébahis par cette ville hétéroclite qui se  déploie, tel un oiseau aux couleurs d'Orient et se mire dans les eaux fortes du Bosphore, nous dégustons près d'une heure ce paysage enchanteur.

Notre excursion passe au retour par l'autre bazar situé près de Yeni Cami, le bazar égyptien qui possède une dominante alimentaire, ses registres jouent une ode aux couleurs et aux odeurs. Ici domine l'empire des sens,  l'empire d'Orient, un Orient exclusif, un Orient excessif pourqui n'est pas d'ici, les odeurs sucrées, miellées, vanillées, fleur d'oranger et autres fruitées.

 

Ainsi s'étalent pétales, feuilles, graines, fruits, poudres, en coupelles multicolores posées tel un nuancier ou dans des sacs ouverts aux bords roulés, henné, santal, pistaches, antimoine, dattes, cannelle, benjoin, arachide, mastic, ambre gris, gingembre, noix de muscade...c'est vraiment un monde sensoriel dans toutes ses variétés, il faut s'y promener, marcher nez au vent... humer...

 

Doucement, nous remontons vers Beyo?lu en passant par Galata et nous retrouvons au centre des animations culturelles avec théâtres, cinémas, galeries, cafés, musées, restaurants mais aussi un des centres religieux avec églises latines, orthodoxes, grecques, arméniennes, russes, mosquées mauresques, synagogues, qui sont autant de témoignages de l'ouverture d'esprit des Ottomans. Indéniablementen Europe, nulle ville, nul quartier n'est plus riche qu'Istanbul, à l'image du Bosphore, à la fois ouverte sur le monde et attachée à sa propre identité. Tout ce qui fait sa force, sa grandeur, sa splendeur.

Après cette journée de folie, une pause est nécessaire pour que l'esprit troublé retrouve un peu de sérénité. Nous allons dîner en terrasse, mais que prendre devant cette carte aux noms exotiques pour ne pas dire ésotériques pour les quidams que nous sommes, Kadin budu köfte (boulettes d'agneau), tur?u (légumes en saumure), patl?can (aubergines tranchées frites), past?rma (viande séchée salée), börek (friand farci), karn?yar?k (aubergine farcie à l'agneau), p?lak? (haricots blancs à l'huile). Là encore, Nathalie, bienveillante nous guidera dans ce dédale de plats et traduira en 3 langues la carte des délices d'icibas.

Après une dernière rasade de rak?, nous prenons congé et allons prendre le pouls des nuits d'Istanbul. Nous déambulons dans cette ville-monde, enfants innocents, sans cesse émerveillés, sens grand ouverts, yeux écarquillés, une fois encore notre palette sensorielle est en éveil. Dans les rues frénétiques et bouillonnantes flottent des odeurs de poissons et de mouton grillés, de kebap, de thé et de café, d'olives et de rak?, de pistaches, d'épices et d'encens dispersés... géant melting pot des flagrances d'orient. Décibels de rock et pop mêlés, tempo jazz et de blues éthéré, fas?l joué par un groupe rom,  mélodies de saz et de clarinette, rythmes de darbuka et de tef, cris d'enfants et rires mêlés, mosaïques de sons et de musiques enchevêtrées débordent bruyamment, des cavernes de jeunes en fête, des terrasses de gens huppés, des restaurants bondés et des bars branchés...

 

Istanbul est bien une ville de paradoxes, de dualités. C'est une ville sexuée où se mêlent une masculinité exacerbée et une authentique féminité. Oui car il y a quelque chose de féminin dans cette cité. Istanbul est indéniablement une femme. Une femme délicieusement contrastée au corps souple et ferme, à l'esprit vif et énergique, simple et subtile, dotée d'un regard doux et lumineux qui tourne parfois le soir à la mélancolie, une femme à qui tout va, elle peut avoir une élégance à la fois orientale et occidentale, jamais sophistiquée toujours raffinée, cachant mal ce zeste de frivolité qui lui sied si bien. Aux rythmes des mélopées et des mélodies, elle s'exprime volontiers dans les danses orientales qui la font tourner, virevolter et tourner encore, elle donne, s'adonne, s'abandonne jusqu'au bout de la nuit à en donner le tournis. Mais à l'occasion, elle sait s'enflammer et là elle est pétillante, exubérante, turbulente. Et quand arrive le petit matin, que s'éveillent ville et Bosphore, elle retrouve cette divine sensualité qu'elle seule sait porter.

Respectée, admirée, désirée, convoitée, mythifiée, parfois battue, abattue, ravagée, brûlée, souvent assiégée, Istanbul est toujours là, grande, immensément grande, splendide et merveilleuse, debout face à l'Orient, debout face à l'Occident, relais entre les peuples, qu'ils soient juifs musulmans, chrétiens ou non-croyants, Istanbul les rassemble.

 

Mégapole grandiose et surpeuplée placée au carrefour des civilisations, Istanbul est une capitale de culture, d'art et d'histoire, une ville d'asile et d'accueil pour des gens de toutes races et de toutes religions, ce qui fait d'elle une ville cosmopolite, ville de transit mais aussi caravansérail de l'immigration clandestine. Istanbul n'est ni la terre promise ni le jardin d'Eden, c'est une ville en pleine mutation qui a un pied sur deux continents, un grand écart pas facile à tenir en ces temps d'incertitudes politiques, économiques et sociales.

Pourra-t-elle, à la fois,  continuer sa modernité, sauvegarder ses cultures en respectant son passé ? Istanbul sait créer d'étonnantes synergies et c'est au pays de relever le pari. Quoiqu'il en soit, le destin d'Istanbul est inséparable des deux continents qui la composent. Si la volonté est d'intégrer la Communauté Européenne, le premier travail à accomplir est de sortir les mauvais esprits de ses voisins de leur gangue d'à prioris malsains pour avancer sur un chemin commun, mais pour cela, il faut que les Turcs l'instillent aussi dans leur champs politique.

Croyons en l'avenir, ne sommes-nous pas en Turquie, le pays de tous les possibles ? Et puis qu'importe, Istanbul, immortelle suivra sa route et survivra... même à la vieille Europe.

 

« Si la Terre était une nation, Istanbul en serait la capitale.» Napoléon Bonaparte.


Publié à 09:55, le 22/12/2009,
Mots clefs : galataLouis-Marie BosseauBosphoreRomar1istanbulBateauplaisancemer noireeurope

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