Une Transeuropéenne

Europe - Turquie : un Pont entre passion et raison

Le sujet est sensible pour nombre de pays européens, certains sont pour, comme l'Espagne, d'autres réticents comme l'Allemagne et d'autres franchement hostiles comme la France, selon les propos de son Président. Tout est affaire de position, d'opposition. Mais sur quoi reposent ces opinions contrastés pour ne pas dire tranchées ? Plus que de l'entrée de la Turquie et du tracé de frontières, ne serait ce pas plutôt le dessein de l'Europe qui est au centre de la question ? Quelle vision de l'Europe avons-nous ?

Une question récurrente est bien celle de sa dimension, de la définition de ses frontières. De tous temps, le tracé des frontières est sujet au mieux à caution voire à polémiques, au pire, à des guerres. Les nombreux avis sur les limites de l'Europe m'ont toujours interpellé car souvent elles sont posées arbitrairement en s'appuyant sur des données partielles ou partiales. On se réfère soit à la géographie, soit à l'histoire, soit à l'économie... et rarement on ne s'appuie sur une analyse globale. Alors dépassionnons le débat et tentons la plus longue transversale possible ; elle n'a pas l'ambition d'être exhaustive, mais elle élargit singulièrement l'analyse et jette, faute de pavé, un passerelle à la compréhension...

 

Sur quelles bases définir des frontières ?

Oui car frontières il y a, après les avoir créées, nous n'arrivons plus à les transcender, à les sublimer et nous avons, pauvres mortels, besoin de lignes séparatives, des limites que les capitaux, eux neconnaissent pas.

Géographiques

Si nous prenons des critères géographiques :

L'Europe n'est qu'un sous-continent, elle n'est que la péninsule occidentale du continent indo-européen appelé l'Eurasie. Malgré cela, essayons tout de même de délimiter l'Europe, nous avons au Nord : la Baltique, à l'Ouest : l'Atlantique, au Sud : la Méditerranée, à l'Est : le Bosphore ainsi que les 2 massifs : Caucasien et Ouralien.

Que voyons-nous ?

Deux pays sont sur hors zone, nous pourrions dire hors jeu : Malte, en Afrique et Chypre en Asie. Deux pays qui sont rentrés dans l'Europe sans l'ombre d'un doute ou d'une moindre question. Pourtant, l'un comme l'autre ne sont exempts de reproches en matière de droit européen : paradis fiscaux,  pavillon de complaisance (1) et territorialité pour Chypre...mais cela est un autre débat...

Deux pays, la Russie et la Turquie s'étendent au-delà de notre espace communautaire et ont pied en Asie : Pour la Turquie, seul 5% de son territoire est en Europe dont Istanbul, la capitale économique, 10 % de la population.

Mais cela lui enlève-t-elle leur droit d'appartenir à notre communauté ?

Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Espagne, le Danemark et la France possèdent des territoires hors de l'Europe, et même aux antipodes, leur nation s'étale sur plusieurs continents... Cela ne semble pas leur poser de problèmes.

La tectonique des plaques ne peut visiblement pas répondre à la problématique posée.

Historiques

Appuyons nous alors sur l'histoire

On entend dire que l'Europe s'est forgée une identité historique. Si on remonte les siècles, à quel moment devons-nous arrêter l'horloge du temps ? Au cours des quatre derniers millénaires, ce ne sont que migrations, invasions, razzias d'esclaves et si on se cantonne au dernier millénaire, quelle référence prendre : l'Europe de Charlemagne, celle du Saint Empire romain germanique ou bien celle de Napoléon ?

Regardez bien le compteur temps car un empire a toujours été présent sur cette période en Europe, l'empire ottoman... La Turquie aurait-elle une histoire commune avec l'Europe ?... N'oublions pas l'alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique pour contrer Charles Quint ?

Là encore, on voit que seule la solution historique ne peut être véritablement retenue.

 

 

Culturelles

Continuons notre analyse et prenons le caractère culturel pour ne pas dire cultuel. Nous avons renié depuis longtemps nos origines grecques puis romaines et leur avons préféré il y a près de 2000 ans le monothéisme et les fonds baptismaux judéo-chrétiens. Oui, c'est vrai, on peut dire que l'Europe est judéo-chrétienne, mais la  restera-t-elle « at vita éternam » ? aucun exemple de telle civilisation dans l'histoire humaine. Pour l'argumentaire,faisons simple, référons-nous au traité de Westphalie « cujus regio, ejusreligio ». Mais oui, le problème n'est-il pas là ? Nous  formons un club chrétien et le Turc est lui, musulman. Ce serait une incompatibilité ? l'huile et le vinaigre ne se mélange pas

Cette soudaine révulsion de la Turquie ne reposerait-elle pas, en fait, sur une définition religieuse de l'Europe ? Dans ce cas, le sort de la Turquie est scellé, mais avouez que diable, le problème demeure. Que devons-nous faire de la France, du Royaume-Uni, de l'Allemagne, qui comptent au total 13 millions de musulmans ?

Regardez dans la salle d'attente de l'Union Européenne, s'y trouvent l'Albanie, la Bosnie, le Kosovo (un état si cher à Bernard Kouchner), des régions qui comptent respectivement 40, 50 et 90 % de musulmans, Ok, refusons leur l'entrée... à tous...

Un autre point et non des moindres, la Turquie est, par sa constitution (4),laïque, si la laïcité fait l'objet d'attaque par le gouvernement, elle tient bon car elle imprégnait déjà l'empire ottoman, le Vizir dirigeait l'Etat et le Calife était chef religieux. Ce principe de laïcité n'est pas partagé par tous en Europe, regardez la Grèce voisine où l'Eglise dispose d'un article 3 dans la Constitution qui la fait jouir de certains privilèges dont celui d'avoir une république autonome théocratique, celle du mont Athos, un Etat pour qui les textes européens ne s'appliquent pas (mais qui perçoit cependant des subventions communautaires ???). Et que dire des nombreux autres pays dont la Constitution fait foi d'une religion ? Et puis, avouons-le, est ce que la laïcité est, chez nous, exempt de reproches ? Avouons le, l'argument culturel ou cultuel ne tient pas tout seul.

Maintenant examinons d'autres paramètres qui, s'ils ne peuvent former de frontières à eux seuls, doivent être intégrés dans une réflexion globale. Ces éléments sont d'ordre stratégique, économique, démographique, diplomatique et politique.

 

Stratégiques

Pour qui veut se pencher un instant sur une carte constate que la Turquie tient, par sa position géographique, une place hautement stratégique.

Que ce soit d'ordre militaire ou économique, la Turquie détient avec les détroits du Bosphore et des Dardanelles les clés d'une porte qu'elle peut ouvrir ou fermer aux flottes maritimes.

Dans le cadre des tensions du Moyen-Orient, ses frontières avec la Syrie, l'Irak, l'Iran, font d'elle, un indéniable et salutaire espace-tampon avec l'Occident.

Autre argument et non des moindres est la place de la Turquie qui se trouve au cœur du réseau énergétique européen. Elle détient là encore un jeu de clés essentiel avec :

Ses corridors maritimes où transitent annuellementplus de 150 millions de barils de brut.

Ses réseaux d'oléoducs et gazoducs, BTC Ceyhan, BlueStream et Nabucco qui drainent le gaz et le pétrole de Russie, de la mer Caspienne et du Moyen-Orient,

Ses hubs énergétiques qui alimentent l'Europe du Sud.

 

 

Autre point stratégique, la Turquie détient un atout de taille dans le jeu moyen-oriental, c'est atout, c'est l'EAU ou l'Or blanc ! L'eau manque déjà au Moyen-Orient et elle manquera de plus en plus... Or, cette ressource est vitale pour l'Irak et la Syrie. Cette eau peut être source de différends transfrontaliers et peut peser directement ou indirectement sur la politique de ses voisins.

Pour être bref : Le smart power (2) turc est simple, clair et efficace : la gestion de l'eau (soft power) et la pression militaire (hard power) c'est à dire : le château d'eau et le château fort.

 

Oui le château-fort car la Turquie est dotée d'une armée très bien équipée et bien entraînée. Forte de plus de 750 000 hommes l'armée turque est la 2ème de l'Organisation Atlantique, elle participe depuis longtemps aux nombreuses opérations multinationales, que ce soit sous mandat de l'Otan, de l'Onu ou de l'Union européenne (UE), ses champs d'opération se trouvent en Bosnie, au Kosovo, dans l'Océan Indien et en Afghanistan avec 1800 hommes.

Enfin, son positionnement géopolitique est propice à l'installation de bases arrières, les Américains y ont installé 2 importantes bases militaires. 

 

Diplomatiques

Une « voix » puissante.

La Turquie est membre fondateur de l'ONU en 1945, de l'OCDE en 1960 (elle en fête le 50ème anniversaire), de l'OSCE (5) en 1973, du G20 en 1999 et du Conseil de l'Europe depuis 1949, de l'OTAN depuis 1952, seul pays musulman a en être membre. La Turquie est aussi le premier pays à majorité musulmane à reconnaître Israël et ce, dès  1949 , il est également le seul à entretenir des relations mais sans ménager ses critiques.

Située à la confluence des grandes aires régionales que sont l'Europe, les Balkans, le Caucase, le Centre-Asie et le Moyen-Orient, la Turquie occupe une position singulière : une position qui l‘autorise à mener une offensive diplomatique de premier ordre et à s'inviter aux tables des négociations sur plusieurs terrains sous tension dont Russie-Géorgie, Palestine-Israël, Israël-Syrie, Iran, Afghanistan, etc... Cette percée n'est pas du goût de l'Europe dont la diplomatie est toujours en chantier interne et n'arrive pas à parler d'une seule et même voix.

Mais si la Turquie s'implique dans les conflits internationaux, elle n'est cependant pas exempte de reproches sur ces différends frontaliers : la question de Chypre, ses relations avec la Grèce, la reconnaissance du génocide arménien et le problème kurde restent d'actualité et forment des pierres d'achoppement quant à son adhésion.

 

 

Sur Chypre

Cette question est inscrite en toutes lettres dans le protocole d'adhésion. La Turquie bouge, non seulement elle n'en fait plus un casus belli mais elle vient d'ouvrir les check points du mur de séparation et donc libérer le passage. Elle doit aussi ouvrir prochainement ses ports aux grecs et faire des propositions sur ce dossier.

 

Sur la Grèce

Ses relations tendues avec la Grèce portent essentiellement sur la territorialité. Si on consulte les cartes et l'histoire, la tension est compréhensible. Là encore, il faut remarquer qu'une normalisation est en cours. Les Premiers Ministres turc et grec, Mrs Erdogan et Papandréou, se sont rencontrés au mois d'août dernier et ont passé un certain nombre d'accords de coopération frontalière, ils se sont notamment engagés à baisser significativement leur budget militaire. Malheureusement sous la pression de la cynique diplomatie française et allemande, principaux pays pourvoyeurs d'armes, Mr Papandréou a annoncé en Octobre 2010 qu'il renonçait à cette baisse.

Laissons leur le temps de tisser des rapports issus du passé et d'un découpage que nous leur avons imposé. Aujourd'hui en mer Egée, ils se partagent la manne du tourisme, mais sauront-ils trouver un compromis pour partager celle du pétrole qui est au fond ???

 

 

Sur l'Arménie

L'Arménie, un processus de normalisation a été mis en place en 2009 et dans l'opinion publique turque. La reconnaissance se fait très lentement, là aussi, laissons leur le temps. Avons-nous fait toujours la nôtre à l'encontre de l'histoire ?

Sur les Kurdes

Le problème kurde est certainement le plus compliqué du fait du chevalement du territoire kurde. La reconnaissance de la langue kurde est un pas que les députés kurdes ont apprécié et forcé le PKK à une trêve, mais pour combien de temps ?

 

Économiques

La Turquie a de tous temps été une plaque tournante, un lieu d'échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident, même pour les matières illicites. Avec l'union douanière, les entreprises peuvent expédier vers la CEE leurs produits exonérés de droits de douane, les grands groupes industriels européens y ont vu leurs intérêts et y implantent leurs usines, la main d'œuvre est productive et peu dispendieuse ainsi la Turquie est un pays émergent appelée dans les milieux industrielles la « petite Chine »... Mais avant d'exporter, il faut combler un marché émergent de premier ordre car les besoins des turcs sont immenses, biens de consommation, services, infrastructures...

L'économie turque relève de deux sphères, privée et publique : Privée avec des industries en pleine expansion et une imposante agriculture, publique avec les transports, les communications et plusieurs grandes banques.

Elle fait partie des ténors mondiaux dans le verre plat, les écrans TV, le ciment, l'électro-ménager, l'automobile, le textile,etc...

15éme économie mondiale, avec cette année une croissance de 10,2 %, l'économie turque est une des plus dynamiques de la planète, 2ème après la Chine et la première en Europe.

Après avoir ramené sa dette de 120 à 47%, la Turquie respecte les critères de Maastricht en matière de déficit budgétaire et de dette publique...  ce qui n'est le cas d'aucun des vingt-sept membres de l'Union européenne, un comble.

Démographiques

Avec une population de 76 millions d'habitants au 3/4urbaine, une population très jeune avec 30% de - 15 ans et un âge médian de 27,7 ans, la Turquie fait peur à la Vieille Europe. Avec un taux de fécondité de 2,5 enfants par femme, cette population avoisinera les 90 à 100 millions en 2050. 

La modernisation de la Turquie fait que les émigrés rentrent ; le pays s'engage vers un solde migratoire négatif, c'est à dire une émigration inversée. La seule ombre est que la Norvège (population vieillissante avec un chômage inférieur à 3%) vient de lui faire appel pour inciter  400 000 turcs à venir y travailler...

 

Politiques

Pour cela, il faut regarder comment fonctionne l'Europe et comment s'articulent ses instances.

La répartition est faite sur une base démographique.

Au Parlement Européen, la répartition des sièges est proportionnelle à la démographie. Ainsi donc sur les actuels 785 sièges, l'Allemagne (82 millions d'hbts) dispose de 99 députés, la France (64 millions d'hbts) 78 comme la Grande-Bretagne (61 millions d'hbts). Avec 76 millions d'habitants, la Turquie arriverait en seconde position avec donc plus de sièges que la France. Une entrée perçue non pas comme un apport ou un partage mais surtout comme une réduction des pouvoirs. Que deviendrait l'axe fondateur franco-allemand ? La France, fille aînée de l'Eglise, ne peut raisonnablement admettre pareil affront... venant d'un pays d'Orient , un pays musulman.

Oui, le problème est politique et c'est pour cela qu'il est inavouable. Les divers arguments frontaliers évoqués ne sont jamais que des subterfuges, des leurres pour dévier l'opinion vers des voies sans issues... des voies bien bordées d'arguments souvent simplistes pour ne pas dire populistes.

Si ces différents points ne résistent pas à l'analyse et balaie la thèse de l'incompatibilité, il faut convenir que la Turquie a quelques points noirs à régler :

 

Politiques

Deux questions politiques :

                        -jusqu'où peut aller le rapport de force entre la laïcité et l'islam ?

                        -le positionnement politique de la Turquie avec ses voisins du Moyen-Orient ?

 Sociétal

Un gros problème est celui des Droits de l'Homme, pour exemple, la Cour Européenne des Droits de l'Homme a, en 2009, rendu 1627 arrêts, 356 concernait la Turquie.La liberté d'expression est certainement un des points noirs du pays, car il est inadmissible que des journalistes, des écrivains soient emprisonnés pour délit d'opinion.

Si les femmes ont obtenu le droit de vote en 1930, iln'en reste pas moins que dans certaines régions, elles sont des objets de subalternité où brimades, violences domestiques, mariages forcés, polygamie voire crime d'honneur servent de rapports humains (plus de 1000 femmes ont été tuées en 2009). Les conditions sociales et culturelles s'améliorant, ces pratiques tendent à diminuer. Espérons qu'à partir de fin 2010, la Présidence turque du Conseil de l'Europe, dont le rôle majeur porte sur l'élargissement des droits de l'homme puisse l'aider à progresser en la matière.

 

 

Mais qu'est-ce qui pousse la Turquie à vouloir rentrer dans l'Europe ?

La question est intéressante et se vaut d'être posée car la réponse n'est pas si évidente qu'il n'y paraît. Hormis d'intégrer un grand bloc homogène, la Turquie n'a-t-elle pas plus à perdre qu'à gagner ? L'adhésion à l'Europe nécessite des compromis tortueux et impose des normes bureaucratiques qui impactent les moindres aspects de la vie quotidienne. Il n'est pas sûr que tous les turcs s'y retrouvent. En entrant dans l'Europe la Turquie prend le risque de perdre un peu de sa culture.

Des enjeux économiques

Les perspectives de l'adhésion ont été le fer de lance de la modernisation de la Turquie, l'économie turque est certainement la grande gagnante de ce formidable effet levier, avec les accords économiques qui la mettent sur le même pied que les principaux pays de la communauté, elle est en pleine expansion et est le pays qui progresse le plus en Europe...

Des enjeux financiers

La Turquie dispose d'une excellente note dans les agences de notation, pourquoi prendre des risques avec des pays de la zone euro, une zone que personne ne maîtrise et qui présente un certain nombre d'handicaps économiques.

Des enjeux sociaux

Le pays ne dispose pas loin sans faut d'un système de protection sociale équivalent aux pays occidentaux, mais elle cherche à les mettre en place alors que nos gouvernants cherchent chez nous à les réduire voire à les détruire.

Une grande partie de la population vit de petits boulots, des petits jobs qui n'auront plus leur place dans une société européanisée où tout est régi par des normes, des règles qui ne sont pas forcément réalistes ou en adéquation avec les pays. Juste un exemple prenons le cas du tri sélectif, en Turquie, celui-ci n'existe pas à l ‘échelon des ménages, à l'arrivée tout est trié, car entre les deux bouts, un nombre inimaginable de petites mains vont faire la sélection dans la rue... autant de petits boulots qui disparaîtront... Oui, bien sûr, Véolia est là, règlera là encore le problème... par un colonialisme capitalistique, en prenant au passage une grande part du gâteau et supprimant des milliers de petites mains...« Le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous »...

Des enjeux de politique intérieure

L'AKP, actuellement majoritaire est un parti d'origine islamiste, fondamentaliste et anti-occidental. Abandonnant ses oripeaux traditionnels, l'AKP s'est drapé dans les habits de la démocratie pro-européenne pour accéder au pouvoir. Ses succès électoraux ont dopé cette mue opportuniste et a transformé en profondeur l'AKP, Par mimétisme, peut-être ?  Plus que de chambouler la constitution sur laquelle veillaient jalousement l'armée et la justice,l'AKP a puisé dans sa légitimité pour réécrire les lois et affaiblir les gardiens de la laïcité, héritiers d'Ataturk.

Si le toilettage législatif s'opère au prétexte de l'adhésion, au nom de la liberté religieuse il annonce aussi le retour à une théocratie, à peine voilée. 

Conclusions :

Les frontières sont issues des traités politiques liés aux guerres et aux amnisties, cela forme l'histoire et la géographie. Les frontières sont des lignes isobares politiques qui changent et évoluent. L'Union Européenne a voulu transcender les frontières dans un souci de paix. Cette unité européenne avait au temps passés déjà existée mais n'était due qu'à des conquêtes et des guerres (Charlemagne, Napoléon).

Derrière cette question d'adhésion se cache en fait une question plus profonde, quelle Union voulons-nous ?

Une Europe économique et monétaire avec des valeurs démocratiques communes ?

Une Europe politique avec des ambitions stratégiques mondiales ?

Certes, l'Europe est loin d'être parfaite tant son élaboration recèle d'erreurs de construction et de calendrier, cependant elle est là et elle a permis de pacifier les peuples dans cette partie du globe. Ou bien on s'en tient là et on se referme - c'est dans l'air du temps, à tous les échelons - ou bien on s'ouvre lentement aux autres, sans frein mais sans précipitations. Il convient de remarquer que la Turquie croit certainement plus en l'Europe que nombre de pays européens.

Notre empressement à l'élargir pour combler le trou béant du mur n'a pas été opéré avec toutes les garanties nécessaires, aussi la nouvelle Europe est devenue frileuse et se rétracte dans quelques nauséeux nationalismes. Maintenant que ses pays fondateurs sont devenus vieux, elle se montre encore plus méfiante, méfiante de ce qui est loin, méfiante de ce quilui paraît différent, d'où cette peur de voir l'étranger s'installer dans ses fauteuils attitrés et lui soustraire une parcelle de pouvoir. Pourtant, il est incontestable que la Turquie deviendra un jour Européenne, elle est déjà depuis l'après-guerre dans tous les organismes internationaux et européens.

Oui c'est vrai, son arrimage n'est pas simple car elle a de nombreux problèmes à régler (ceci dit, nous lui imposons des chapitres réglementaires que nous n'avions pas exigés des derniers pays entrants). Cette entrée est jalonnée de 33 épreuves imposées par les critères de Copenhague. Le pays s'emploie à mettre de l'ordre dans des pans entiers de ses institutions, ce qui impose des référendums, de nouvelles lois, de nouveaux concepts. Sa jeunesse et son dynamisme lui permettent cette souplesse qui nous manque, les résultats sont là, son économie s'envole, les salaires ont doublé en moins de dix ans. Cette évolution n'est pas sans peser sur son inflation et sur sa culture multimillénaire. Si, au bout de ces efforts, elle essuyait un refus, cela serait une très grande frustration pour le peuple turc, un camouflet, pour eux mais aussi pour les européens... Déjà percevons-nous en cette fin 2010, une certaine lassitude qui peut nourrit une certaine désillusion, d'ailleurs le ralentissement des réformes est patent...

Abandonner la Turquie à la porte de l'Europe ne relève-t-il pas d'une absence de véritable vision européenne, d'une paranoïa collective instrumentée par des ténors politiques, car qu'on le veuille ou non, la Turquie est la porte d'entrée de la Maison Européenne, ne pas l'intégrer voudrait dire que la porte est extérieure à la maison. En cas de refus, le désenchantement des turcs pourraient les faire se tourner vers l'instable Moyen-Orient où règnent pauvreté, insécurité, conflits, pénuries... et où l'islamisme intégriste prospère. Oui certains aimeraient que la Turquie forme une Communauté Méditerranéenne avec les pays du Moyen-Orient, Mais ne serait-ce pas créer 2 blocs l'un islamique l'autre chrétien... 

Déjà j'entends au loin, l'Hymne à la joie, notre hymne européen.

 

Louis-Marie BOSSEAU - Août 2010

 

 

(1)  Données 2008 : 1500 bateaux battent pavillon maltais et  2800 bateaux pavillon chypriote ce qui fait de l'Europe la première puissance maritime mondiale.

(2)  Smartpower = pouvoir intelligent / soft Power :pouvoir souple / hardpower : pouvoir dur

(3)  Chypre est divisée depuis 1974, date de l'intervention de l'armée turque dans le nordde l'île en réponse à un coup d'Etat d'ultranationalistes chypriotes grecs, soutenus par la dictature des Colonels à Athènes, visant à rattacher de force l'île à la Grèce. Ce putsch avait également pour objectif la destruction de la minorité turque. L'intervention militaire turque qui visait à protéger la population turque s'est soldée par la division de l'île en deux entitée politiques, une administration grecque au sud et la République Turque de Chypre du Nord (RTCN).

Des pourparlers sont en cours à l'ONU pour tenter de réunifier l'île, mais le referendum qui s'est tenu en 2005 sous l'égide des Nations Unies a été rejeté par la partie grecque alors qu'il a été massivement approuvé par les Turcs. Sous la pression de l'administration chypriote grecque et du gouvernement d'Athènes, la RTCN subit un embargo agressif et se trouve politiquement et économiquement isolée sur la scène internationale. Devant le soutien massif de la population chypriote turque au referendum pour la réunification, l'Union Européenne s'est engagée à mettre un terme à l'isolement de la RTCN, mais elle se heurte depuis au blocage systématique des Chypriotes grecs.

(4)  Articles 1 à 3 dela Constitution.  L'Article premier stipule que "l'Etat turc est une République" qui,selon l'Article 2, est un "Etat de droit démocratique, laïque et social, conformémentaux concepts de paix sociale, solidarité nationale et justice; respectueux des droits de l'homme et attaché au nationalisme d'Atatürk...", et qui est, d'après l'Article 3, " un tout indivisible avec son territoire et sa nation..."

(5) OSCE :Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe


Publié à 09:51, le 23/12/2009, dans Articles thematiques,
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D’un déluge en Turquie ?

   

Le déluge est certainement un des plus anciens mythes de l’histoire humaine, presque toutes les civilisations en possèdent un de la sorte. Pour les philologues ce mythe existait probablement avant même l’écriture quand la tradition orale était le seul mode de transmission des savoirs.

Le premier texte connu à ce jour est issu de tablettes sumériennes à l’écriture cunéiforme, c’est-à-dire au tout début de l’écriture. Ce texte date de 2700 ans avant notre ère et est connu sous le titre de  « l’Epopée d’Atrahasis » ou « Poème du Supersage ». La civilisation assyro-babylonienne réécrira ce récit sous le titre « Epopée de Gilgamesh » (an 1200 av. JC). C’est cette version qui sert maintenant de référence, les autres écritures reprennent le scénario, seuls changent le nom des acteurs, l’époque et le lieu.   Citons par ordre d’écriture quelques récits connus :En Chine, deux récits, celui de l’Empereur Yu de la dynastie Xia (21 siècle av. JC) ou celui de l’île Maurigasima avec le Roi Peiruun…En Inde où les récits sont légions, citons celui de Rig Veda et celui du Mahâbhârata avec Manou (env 1000 ans av. JC)…En Iran, l’un des plus anciens récits, le texte Zoroastrien (env – 600 av. JC)  avec l’Avesti YimanEn Grèce, le récit (écrit estimé –-500 av. JC) avec pour héros Deucalion et un déluge voulu par Zeus où un vaisseau échoua sur le Mont Parnasse au-dessus de Delphes ou bien le mythe de Philémon sauvé par Jupiter dans « les Métamorphoses » d’Ovide (-43 av. JC à +17 JC)Et celui de l’Atlantide cité par Platon (-427 à  -347 av. JC), un texte qui s’est mu en un déluge d’encre.Le récit de l’Ancien Testament - Livre de la Genèse (ch. 6 à 9) (écrit vers -400 av. JC) mentionne ce déluge près de 3000 ans av. JC avec comme héros Noé, Nuh, Noah, Noun… En Amérique, on trouve des variantes chez les Mayas, les Incas et dans les tribus indiennes ainsi qu’en Europe à travers des textes irlandais.  Cette multiplicité de récits ne fait que confirmer que la mondialisation existait déjà, que la mobilité des populations était importante et que les mythes se transformaient selon les lieux et les époques. D’autre part lors des conquêtes, les envahisseurs apportaient leurs croyances. Il en est ainsi de la Christianisation, pardon de la pacification de ces peuples barbares, il n’y a rien d’étonnant à ce que les peuples d’Amérique du Sud aient repris cette légende.   Alors le déluge : Véracité ou fantaisie ? Comme la plupart des mythes, ils trouvent leurs origines dans des événements ayant frappé durement les esprits et ils sont entrés dans l’histoire en ayant été largement dévoyés pour servir une cause, une croyance.Les analyses linguistiques de ces multiples récits se sont affinées et sont maintenant confrontées aux outils scientifiques que sont l’hydrologie, la géologie, la paléontologie et l’archéologie… des matières qui permettent de lever progressivement le voile, de cerner leur contexte originel et donc d’en infirmer ou d’en confirmer la véracité. De tous les mythes, celui du déluge a été de ceux qui ont été les plus repris et interprétés par les scriptes. Ces copistes cherchaient à les ancrer dans une vérité, celle de leur dogme. Sans parler de la thèse soutenue par Anastase Kirchner au XVIème proche de celle déclamée aujourd’hui par les fondamentalistes qui affirment que le déluge est une œuvre de Dieu, ils sont à même de vous préciser la date précise, de décrire par le détail l’architecture du bateau et la composition exacte de son hétéroclite chargement ; des interprétations fantaisistes liées à des pathologies connues.Cependant dans le mythe du déluge, une piste concentre les réflexions des chercheurs et alimente depuis quelques années les revues scientifiques ; cette hypothèse s’appuie sur les modifications géologiques et les séismes qui sculptent l’écorce terrestre. Replongeons nous dix millénaires en arrière. Nous sommes au néolithique, ça y est, vous y êtes ! Notre planète ne ressemble pas tout à fait à celle d’aujourd’hui. A la place de l’actuelle Mer Noire se trouve un lac d’eau douce, « le lac Pontique » d’environ 300 000 km2. Ses eaux sont issues du bassin danubien, son niveau est inférieur de 200 m à celui de la mer de Marmara, et donc par conséquent à celui de la Méditerranée. Pour nombre de chercheurs, un séisme lié à un mouvement tectonique - n’oublions pas que nous sommes sur la faille nord anatolienne -, aurait rompu l’isthme situé au Nord -Est du Bosphore. Cette rupture aurait créé une gigantesque chute d’eau équivalant à 200 fois les chutes du Niagara déversant les eaux saumâtres de la Méditerranée dans ce lac d’eau douce. Le niveau de ce dernier augmente de 170 m en 18 mois. Comme chacun sait, les populations partiellement sédentarisées s’établissent le long des points d’eau. Il est facile de comprendre que ces populations voyant monter inexorablement l’eau (les rives reculent de 1 à 4 km par jour selon les lieux) noyant au passage biens, terres et ressources, ont dû avoir une peur bleue et évoquer quelques esprits maléfiques. Réfugiés sur quelques collines, certains ont péri, d’autres sont montés sur quelques embarcations de fortune pour retrouver terre (1). Cette thèse est issue des années 1980. Un géologue bulgare, le Docteur Dimitrov, trouve en Mer Noire des coquillages d’eau douce. Une analyse au carbone 14 les date de 7 000 ans, c'est-à-dire avant-hier. En 1993, sous l’égide de deux américains, William Ryan et Walter Pitman, est lancée une campagne de recherches avec une équipe internationale et pluridisciplinaire. Les résultats confortent la thèse hydrogéologique d’une montée des eaux dans cette région du globe. En 1998, William Ryan mène avec le concours de l’Ifremer une campagne de carottage géologique qui confirme l’hypothèse. En 2000, le géologue américain Robert Ballard, soutenu par la revue National Geographic, lance une nouvelle campagne pour trouver d’autres indices. Equipé des robots, il explore le fond et découvre au large de Sinop (au Nord-Est d’Istanbul) du matériel archéologique et des traces d’habitat. Si la communauté scientifique n’est pas encore unanime sur cette thèse et d’autres expéditions sont en préparation, il est vrai que d’autres versions existent. Gageons que la science pourvue de plus de moyens et de nouveaux outils pourra apporter un éclairage sur cette transformation géologique et dire si ce mythe est fondé. Notons qu’une équipe de théologiens chinois vient d’annoncer en cette année 2010 avoir découvert l’arche de Noé sur le Mont Arafat… la quête du Graal continue…  
 (1)  Est-ce en mémoire de ce cataclysme que les Grecs ont d’abord baptisé la mer Noire "Axine" c’est-à-dire « la mer inamicale », avant qu’elle ne devienne plus tard Euxine (ou Pont-Euxin) c’est-à-dire « la mer amicale » ?  
 
Louis-Marie BOSSEAU - 2009

Publié à 20:53, le 9/11/2009, dans Articles thematiques,
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Vers le Bosphore

Mai 2009

Nous retrouvons la petite cité balnéaire d'Eforié,située à quelques encablures de Constanza au Sud-Est de la Roumanie. La marina a été implantée au centre d'une longue plage de sable fin : le « AnaYacht Club » juste en dessous du « Ana Hôtel », une luxueuse résidence de balnéothérapie dont le propriétaire est passionné de voile, ceci explique cela. Le bassin du port est vide, les bateaux sont tous à sec sur l'aire d'hivernage. Face à la mer, au milieu de  cette forêt de mâts telle une compagnie de lanciers prête à se lancer dans la bataille, Romar 1 patiente sagement, posé sur ses madriers, il attend. Le moment est émouvant, indéniablement il nous a manqué et unec ertaine réciprocité semble perceptible. Nous montons à bord, il est tel que nous l'avions laissé, l'hiver ne semble pas avoir eu de prise sur lui, seuls qq bourgeons de rouille à l'extérieur ont pointés les jours de notre séparation, l'intérieur est extraordinairement sec. Nous déchargeons notre barda, remplissons la réserve d'eau, rebranchons l'électricité, il retrouve un peu d'énergie et reprend progressivement vie.

La Marina ne mettant jamais les bateaux à l'eau avant la mi-Mai, nous resterons qq jours à bord pour le nettoyer, y installer du  nouveau matériel de navigation, de nouveaux accessoires. Comme nous avons le temps nous poussons une excursion dans le Delta du Danube puis au pied des Carpates.

Au retour de notre semaine d'escapade, les danois sontlà et déjà à l'œuvre sur leurs bateaux, Willie a du pain sur la planche car une pièce lui a été subtilisée durant l'hiver et il ne peut remettre l'arbre d'hélice rectifié... pour corser le tout il ne trouve personne pour la réaliser sur place, elle sera donc faite au Danemark.

Le lendemain, à leur tour nos amis hollandais arrivent par le bus Hanovre-Constanza. Ils ont + de 100 kgs de bagages, les retrouvailles sont pour le moins festives.

Bon, fini l'hiver, il faut se mettre au travail, ponçage, antifouling, peinture, petites réparations diverses, dans la marina, les entreprises et les équipages s'activent, le grand jour approche... mais ce grand jour se fait attendre car le port est ensablé et il est impossible de mettre les bateaux à l'eau. Le constat est quelque peu tardif. S'ensuit alors une véritable débauche de moyens, un remorqueur usé amène une barge flottante tout aussi rouillée soutenant une énorme grue mille fois réformée, mille fois referraillée, mille fois ressoudée, indéniablement le matériel a de l'ancienneté. Amarrée dans l'entrée du port, son immense godet extirpe du bassin un sable liquéfié qu'elle dégueule sur le remblai, le tas prend au fil des heures des allures de dunes, l'aire de stockage s'avère vite insuffisante tant le volume est important. L'organisation est chaotique tant la chaîne de commandement est longue, que faire du sable, le lendemain arrive une grosse péniche maritime à coque ouvrante, le chantier est improvisé, au premier chargement, la péniche ne peut plus bouger, elle repose au fond, et doit remettre à l'eau la moitié de sa cargaison. S'ensuit sur plusieurs jours un lancinant et aléatoire va et vient. Comme le sable est déchargé à 200 m de l'entrée...pour sûr, l'an prochain le problème se reposera... mais nous serons loin.

 

                        

                              Draguage du port                                    Romar 1 retrouve son élément

La saison s'annonce. Sur tous les fronts s'activent des groupes de travailleurs. Tout d'abord, les plages qui au cours de l'hiveront pris des allures de décharge, plusieurs dizaines de personnes avancent en rangs serrés et enfournent les détritus dans d'immenses sacs poubelle, plusieurs jours leur seront nécessaires pour expurger des sables ses multiples déchets, la horde humaine partie sur d'autres lieux, un tracteur passe et repasse pour affiner et surfacer les futures plages sur lesquelles s'aligneront bientôt parasols en paille et chaises longues multicolores. Au delà, les chantiers sont fébriles, partout on construit, restaure, raboute, agrandit, repeint, des cabanons de planches voient le jour, de nouvelles terrasses s'installent, de futurs restaurants ou boutiques s'équipent, là aussi le mode opératoire est stupéfiant : une invraisemblable débauche de personnes, chaque chantier emploie un nombre inimaginable de travailleurs... Plus haut la ville est aussi en effervescence, en quelques jours elle retrouve de la couleur, le process est tout aussi impressionnant, les binômes de peintres munis de balais et de seaux peignent des kilomètres de bordures de trottoirs, chaque équipier à sa couleur, blanc ou jaune, quid d'un nettoyage initial du caniveau ou d'un ponçage, on ne fait pas dans la finesse, tout y passe, routes et trottoirs, mobilier urbain,tout a droit à de larges débordements, à des coulées de peinture, les poteaux d'éclairage et de signalisation subissent le même sort, jusqu'à hauteur du manche, l'au delà est inaccessible et restera dans sa gangue de rouille...

Ce matin, une grue gémissante, suintante, ruisselante et puant l'huile hydraulique est arrivée dans la marina en traversant plages et gargotes. L'écurie du big boss ne saurait attendre davantage et est mise illico à l'eau. C'est à notre tour, un à un dans un étrange ballet aérien où rien n'est millimétré mais tient plutôt de l'arraché, les bateaux prennent en l'air d'étranges et inconfortables positions que nous préférons ne pas regarder. S'il n'y a pas eu de casse, il y a eu quelques belles frayeurs et de gros frissons.

Maintenant à l'eau nous attendons une fenêtre météo pour partir, aux dires des responsables du port, nous sommes visiblement un peu trop optimistes, partir au mois de Mai leur paraît un peu prématuré. Qu'importe nous attendrons le temps qu'il faut...

Mais l'attente est compensé par différents spectacles, le premier d'entre eux est celui que nous offre le Directeur, le « Big Boss » Général du Ana Hôtel. Autour de sa flottille, devant caméras de télévisions et nuée de journalistes il se livre à un véritable numéro de séduction. Pas très grand, un visage de cire et toujours doté d'un large sourire ravageur, il a tout de « Berlusconi », même style, même discours de bonimenteur. Tout d'abord habillé d'une combinaison de chantier rouge avec logo Ana,  il présente sa marina, évoque au passage nos pavillons pour montrer la dimension internationale du port, le voilà sous la coque d'un de ses bateaux, tenant un rouleau à peinture préalablement enduit d'antifouling il donne quelques coups de rouleau, les caméras gourmandes filment... enregistrent... il demande une pose, il s'éloigne et revient vêtu d'un sweat avec écusson, d'un pantalon sport et de chaussure bateaux, le skipper peut dorénavant parader sous les objectifs à bord de son plus gros voilier et il s'y entend le bougre... et il en ajoute et en rajoute, tout le monde prend goût au bagout... même nous. Nous apprendrons plus tard quele soir après son One Man show il a proposé à l'ensemble du personnel unepartie de football sur la plage, le personnel en est encore tout retourné, jouer au foot avec le Big Boss... cela vaut tout l'or du monde...Il s'agit en fait de Georges Copos, Homme d'affaires et ancien ministre, propritétaire du Club de Football le Rapid de Bucarest. Il vient de lancer l'édification de la pus haute tour de Bucarest pour y installer ses bureaux.

A la tombée de la nuit un petit yacht bulgare fortement motorisé accoste près de Romar1. Il est là pour faire le plein de carburant, on compte en milliers de litres bien sûr, mais aussi en centaines de bières et de tous liquides consommables. Tard dans la nuit un puissant halo sous-marin éclaire sa coque accompagnée d'une « musique » que les décibels rendent inaudible, c'est d'un effet ! deux hommes membrés comme des bodyguards, nourris de bières, d'alcools et de fumée s'exhibent sans retenue, ils portent fièrement tatouages et bijoux. Pour rester dans la démesure, le  lendemain matin, un hélicoptère dépose sur la pelouse un équipage complétif. Maintenant toute la caste est à bord. Tout en eux respire le « customisé », l'ostentatoire, le « lourdingue ». Si, lors de notre descente danubienne il nous a été donné d'apercevoir çà et là quelques personnages aussi patibulaires, nous n'y avions pas prêtés attention mais là, tout prés nous, les ignorer nous esti mpossible tant ils envahissent la marina, ce sont des  « Moutri» bulgares.

 

Profil Type du Moutri 

Mais qui sont-ils ? Les « Moutri » ou« gueules de bandits » sont souvent issues des services secrets ou des apparatchiks de l'ancien régime.

L'écrivain Vladimir Levtchev dresse un portrait acide de cette nouvelle couche sociale aussi ignorante que flambeuse. Voici un extrait paru dans le « Courrier des Balkans », une excellente revue, ceci dit en passant.

« Après les bouleversements de 1989, une nouvelle culture s'est imposée en Bulgarie. Elle est révélatrice des goûts d'une couche sociale, les « moutri » ou « gueules de bandits » , des nouveaux riches, ex-sportifs reconvertis dans le crime organisé, liés aux anciens services  secrets et aux milieux politiques. Ils ont une préférence prononcée pour les grosses voitures et les villas de luxe. Ils apprécient un style particulier de musique, la tchalga, chansons langoureuses et lascives, exécutées par de provocantes beautés.

Est-ce que l'on peut acquérir une culture et du goût grâce à l'imitation ?

Les théoriciens du « proletkult » et du réalisme socialiste incitaient les classes supérieures et les intellectuels à faire l'apprentissage de l'esthétique auprès des ouvriers et des paysans. Mais les choses ne se déroulent-elles pas autrement dans l'histoire ? Le réalisme socialiste n'est-il pas une mauvaise imitation du réalisme du XIXe siècle ? Ainsi par exemple, le mémorial de la reine Victoria devant le palais de Buckingham est flanqué de deux statues représentant une femme avec une serpe et un homme avec un marteau. Elles incarnent l'agriculture et l'industrie, et ressemblent à s'y méprendre à la très célèbre statue « Ouvrier et kolkhozienne» de Moukhina, créée en 1937 en URSS. 

Généralement en Europe, c'étaient les classes inférieures qui s'imprégnaient de la culture et du mode de vie des classes supérieures et les adoptaient : le bourgeois voulait vivre comme le noble ; l'ouvrier, comme le bourgeois ; le paysan, comme le citadin, ce qui a influencé le style de vie et plus généralement la culture.

Que pouvons-nous dire à propos de la situation culturelle en Bulgarie ? La société bulgare est par principe une société égalitaire et patriarcale (pré-moderne). Nous n'avons pas d'aristocratie depuis le XIVe siècle, mais nous avons conservé de fortes traditions patriarcales.

Au temps du régime communiste, notre « élite », notre « aristocratie » était animée conjointement par l'esprit du Parti et celui de la milice. À cette époque, il était à la mode d'être issu d'une famille paysanne pauvre et, encore plus prisé, d'avoir un père maquisard à moitié analphabète. Les enfants des maquisards à moitié analphabètes de la génération de Todor Jivkov sont devenus la nouvelle élite de notre société, l'objet des potins des années 1970 et 1980. Ils aimaient la Russie soviétique, mais ils roulaient en même temps en Mazda, en BMW ou en Mercedes (selon leur rang), alors que les Bulgares roulaient en Trabant ou en Moskvitch, mais le plus souvent en transport en commun. Ils aimaient le folklore bulgare et les chansons russes (du moins en public), mais ils préféraient en même temps le rock 'n' roll. Leur culture était un hybride d'Est et d'Ouest, de mentalité paysanne et d'esprit citadin, de traditions patriarcales et d'aspirations à la modernité. Beaucoup d'entre eux étaient formés dans les universités soviétiques.

Cette couche sociale a gonflé au début des années 1990, quand les agents de la Sécurité d'État ont surgi comme des cafards de leur repère, et se sont mis à étaler leur argent au grand jour, à s'offrir des voitures occidentales et à bâtir des datchas semblables à celles des fils et des filles des membres du politburo. S'y sont ajoutés nombre d'ex-sportifs, eux aussi galonnés, et la mode s'est répandue d'équiper les voitures de plaques minéralogiques « à la milicienne », comme une sorte de signe d'appartenance à une caste, valable encore aujourd'hui.

Finie la Russie, le nouvel eldorado ce sont les États-Unis

Les nouveaux riches se sont mis à partir non plus en Russie mais aux États-Unis, pays qu'ils méprisent par ailleurs, mais qu'ils préfèrent de loin pour y dépenser une masse d'argent blanchi et placé à l'abri sur des comptes bancaires à l'étranger. Ce sont les mêmes qui reviennent en Bulgarie ces temps-ci. Bref, la culture « moutresque » de la tchalga d'aujourd'hui est la variante populaire, popularisée, de l'ex-culture «supérieure » qui traduisait l'esprit clanique du parti et de la milice dans les dernières décennies du régime communiste.

C'est là que réside la racine « de classe » des «moutri », qui se sont multipliés au début des années 1990. Liés génétiquementet littéralement à la milice du régime communiste, ils écoutaient la tchalga «du peuple », mais portaient des survêtements et se paraient de grosses chaînes en or à la manière des gangsters des quartiers noirs aux Etats-Unis, tout encollaborant en même temps avec la mafia russe.

C'est bien triste, mais il y a peut-être un peu de lumière au bout du tunnel. Les enfants des « moutri » font des études dans les universités occidentales. Certains arriveront probablement à s'imprégner d'une autre culture et reviendront en Bulgarie en tant qu'amateurs d'une autre musique que la tchalga, et pourquoi pas de Joyce et de Flaubert... ».

 

 

Vendredi15 Mai

Eforié à Mangalia (Ro)

Départ Eforié pour Mangalia, pour cette première sortie, pour cette mise en bouche,cela s'annonce plutôt agréable, la houle et la brume sont légères... Mais,c'était ignorer la Mer Noire et son caractère imprévisible, rapidement nous nous retrouvons enveloppés dans une mélasse, prisonniers des brumes, la visibilité tombe à 200 m. Nous tenons les 105 cv de Romar1 à petit régime car la navigation doit se faire aux instruments, comme j'ai un souci avec les miens, le logiciel refuse de se lancer, je suis, sans le perdre de vue le catamaran CO2. La route se fait tout de suite plus longue mais quand, enfin arrive Mangalia, la brume se dissipe. La marina est toute neuve et dotée de nombreux pontons vides de bateau. Un jeune douanier nous attend pour une inspection des papiers, tampons, signature, et posez ses traditionnelles questions : avez-vous des clandestins, des armes, des bombes ou explosifs, question à laquelle Koss répondra : Oui, ma femme ? surpris le douanier ne cherche pas à comprendre tant l'hilarité est générale sur le ponton, c'est bon, nous sommes en règle.

 

Mangalia : bien que noyée au milieu de nombreux bâtiments sans véritable caractère, la ville a sauvegardé de nombreux vestiges grecs et romains. Initialement lancée par Caucescu en quête d'une identité suprême pouvant le servir, la recherche archéologique est sans conteste un point fort de la Roumanie, en de nombreux lieux, des chantiers de fouille sont ouverts, parfois abandonnés faute de moyens, mais nous ressentons très fort ce besoin de fouiller dans l'histoire antique, peut-être pour exorciser un passé récent, se refaire une identité après ses années de plomb.

 

En fin d'après-midi nous vivrons un phénomène météorologique assez curieux, presque angoissant, en deux minutes nous gagnons près de 10 degrés, une vague de chaleur inexplicable s'est abattue sur la ville et est repartie aussi vite qu'elle est apparue.

 

Samedi16 Mai (8h de navigation)

Mangalia(Ro) à Balchick (Bg)

La mer est un peu plus forte, nous affrontons une houle croisée sérieuse, malgré l'inconfort nous atteignons en milieu d'après-midi Balchick. Ma VHF crache je ne sais quoi, coup de sifflet dans le port, gestes de part et d'autre de la jetée, manifestement quelque chose ne convient pas... et pour cause... j'ai oublié d'accoster au quai des douaniers... c'est vrai nous sommes maintenant en Bulgarie...erreur vite réparée... papiers, tampons, tutti quanti. Après ces formalités, nous irons nous poser là où le vieux gardien l'exige, il grogne, 4 bateaux à placer en même temps, c'en est trop pour lui qui veut tout superviser.

Située à 48 km au nord de Varna et 36 km au sud de Dobritch, s'appuyant sur de hautes collines blanches Baltchik fut fondée il y a  26 siècles par des colons grecs. Son premier nom est Krouni, en rapport avec les nombreux sources karstiques.Plus tard, toujours sous les Grecs, la ville adopta le nom de Dionissopolis, en honneur du dieu Dionise et la ville battait sa propre monnaie, signe de son florilège commercial. Les Thraces ont également habité la ville, au 2ème siècle. Au 3ème siècle les Romains s'en emparent, c'est le point culminant de son essor économique et culturel. La ville ne retrouvera la gloire qu'au début du XXéme  lorsque la reine Marie de Roumanie y fait construire une villa surplombant la mer . Le site est magnifique,  la demeure est entourée de vastes jardins d'une étonnante diversité, jardins anglais, français, vénitiens, jardins d'eau, fruitiers : Un ensemble d'une indéniable beauté qui respire humilité, sérénité, générosité. A voir absolument.

 

 La villa de la Reine Marie 

  

                

    Les admirables jardins de la Villa de la reine Marie à Balchick

 

Lundi18 Mai (5h)

Balchickà Varna (Bg)

Avec une telle houle, l'équilibre est assurément précaire. Nous essuyons quelques bons coups de vent et quelques belles vagues croisées, heureusement l'étape est courte et arrivons vite à Varna. Nous nous amarrons dans l'étroit boyau qui sert de port de plaisance. Nous assistons en loge d'honneur à la visite en grande pompe d'un navire de guerre turque, matelots alignés sur le pont... traditionnels coups sifflets... l'apparat est de rigueur...

Derrière la marina, des stands sont en cours de montage, en fait ce sont les préparatifs du salon nautique de Varna, quelques beaux yachts attendent déjà leur futur propriétaire, fortuné cela va de soi. Longeant la promenade puis le jardin maritime, nous montons en ville, les rues sont faites de vieux bâtiments aux enduits lépreux et aux encorbellements mutilés, au rez de chaussée, des boutiques plus ou moins en déclins exhibent leurs rares produits. Un détail : à l'entrée des commerces, un autocollant stipule que les armes y sont interdites... La ville souffre d'une mainmise de l'anciens corps de la marine sur les affaires, toutes les affaires, cela ne sent pas bon. Avec ses 350 000 habitants, Varna est la deuxième ville de Bulgarie et sa "capitale d'été". 

Le cœur de la ville a des allures de métropole occidentale, les grandes places dégagent une froideur toute minérale s'opposant ainsi à la cathédrale qui affiche de voluptueuses coupoles vertes, en face, de l'autre côté de l'avenue est implanté un petit marché aux étals ordonnés et où des« babouchkas » vendent leurs dentelles faites à la main. Elles sont nombreuses mais les clients rares. La périphérie de la ville est constituée là comme ailleurs de vastes ensembles où s'entassent une grande partie de la population.

 

Mercredi20 Mai (7h)

Varna à Nessebar (Bg)

La houle est toujours aussi forte et les moutons se font plus gros, d'inconfortable la mer devient insupportable. A l'entrée de la baie plusieurs bateaux de guerre mouillent, à bord il ne semble y avoir âme qui vive, nous slalomons entre ces fantomatiques navires gris. Nessebar est en vue, nous laissons la marina sud qui est en chantier et optons pour le port de pêche placé au Nord, il est mieux protégé, offre de bonnes places et est situé sous l'enceinte de la vieille ville.

 

Nessebar est une des plus vieilles villes d'Europe, elle fut fondée par les Thraces il y a  environ 5 000 ans ce qui en fait aussi la ville bulgare la plus riche en architecture ancienne.
Située à environ 30 km au nord de Bourgas et tout près de la Côte duSoleil, la ville forme une toute petite presqu'île de  850 m de long pour  350 m de large...

 

23 églises et monuments divers retracent le passé grec, romain et byzantin de la cité, connue à ces époques sous le nom de Messemvria. La ville est inscrite au patrimoine mondial depuis 1983. Malheureusement, Nessebar a perdu 1/3 de son territoire depuis l'antiquité. Des vestiges de ses murailles peuvent être observés par les amateurs de plongée sous-marine à 80 m de la côte.

La presqu'île de Nessebar est fermée à la circulation automobile, et pour cause, les rues sont étroites et essentiellement commerciales, remplies de terrasses de bars, de restaurants, d'étals de souvenirs, d'échoppes d'antiquaires où l'on trouve de tout, des objets et insignes nazis à une large gamme de statues du petit père du peuple mais Nessebar c'est aussi des petites places sympas quand il n'y a pas grand monde... ce qui est très très rare.

Au port, nous ferons la connaissance des pêcheurs, ils sont ravis de voir des étrangers dans leur bassin, en fin d'après-midi nous devons déplacer deux bateaux pour leur laisser une place à quai, pour cela ils nous gratifient d'un turbo (plus très frais, il faut bien le reconnaître et d'une bouteille d'alcool, un alcool à faire exploser n'importe quelle chaudière homologuée...)

     

NESSEBAR 

 

Vendredi 22 Mai ( 7h00)

Nessebar (Bg) à Ignéada (Tq) 

Les Cost-Guards n'ont nullement envie de se déranger pour des formalités que d'autres ports sont à même de remplir. Et bien soit, la flottille quitte donc le port de bonne heure pour la Turquie, les  moutons d'hier ont été rentrés et la mer calmée. Nous ferons les papiers de sortie à Tsarevo où à Ahtopol où en extrême limite à Rezovo... mais là encore nos options administratives ne coïncident pas avec celles de l'administration locale, Tsarevo pour une raison qu'on ignore ne veut pas de nous, ensuite quoiqu'en disent les cartes, Athopol  dispose d'un trop faible tirant d'eau que nous ne pouvons entrer, alors nous filons sur Rezoto et nous stoppons les bateaux perpendiculairement à la côte face à la maison des Coast Guard bulgares situés là haut sur la colline, ils nous observent et réciproquement.  Après moult échanges plus ou moins audibles par VHF, les autorités refusent de nous faire les papiers et exigent que l'on retourne à Bourgas, à près d'une journée de navigation, il n'en est pas question. Après consultation des autres bateaux, nous délibérons et à l'unanimité nous choisissons de passer outre et laissons les autorités bulgares s'égosiller sur leur VHF... la ligne frontière est à 300 m marquée par un drapeau bulgare et un drapeau turc de par et d'autre d'une rivière.

8 miles de plus, et nous voici dans une grande baie où se présente notre premier port turc : Ignéada. Un port à la fois de pêche et militaire, un port bien protégé mais lugubre, lové au pied d'une colline semi désertique où la poussière passe son temps à balayer les cailloux. La chaleur est semblable au lieu,écrasante.

Le jeune planton en uniforme nous demande de nous amarrer sur le contre quai car la vedette des coast-guard va bientôt arriver. En fait, ce n'est qu'à 2 heures du matin que nous serons réveillés par le bruit tonitruant de la vedette militaire, un bâtiment de 50 m lourdement armé. On entend bien à l'extérieur des échanges assez vifs, des ordres secs  mais rien ni personne ne se manifeste à nos bateaux. Une heure plus tard, d'étranges bruits de bulles lèchent la coque et nous réveillent, par le hublot je distingue un homme-grenouille avec une puissante torche, remonté sur le quai, il a  inspecté la coque de nos bateaux. Il est vrai qu'il y a quelques jours un attentat a tué plusieurs soldats dans le sud de la Turquie et que les forces armées sont en état d'alerte maximum.

Au petit matin, deux militaires emmitouflés dans de vieilles capotes font les cent pas devant nos bateaux, il y a celui qui nous a aimablement accueilli hier, cela ressemble fort à une punition, notre amarrage à ce quai ne devait pas être conforme aux règlements mais on ne nous dira rien.

Il faut avouer que l'an dernier des amis ont mouillé au milieu du port sans le droit d'accoster. Que cette année on nous accorde le droit était un peu une bonne surprise... pour nous, pas pour le jeune militaire qui n'a eu droit d'aller se coucher.

 

 IGNEADA LIMAN (le port)

 

Samedi23 Mai (7H)

Ignéada - Kiyiköy 

Nos amis danois partent de bonne heure, ils sont pressés d'atteindre Istanbul, quant à nous, nous décidons d'attendre l'officier supérieur pour régler les formalités. Il s'avèrera qu'il n'en a pas la compétence et qu'Istanbul est seule habilitée à délivrer les fameux sésames, la consigne est d'y aller de suite sans mettre le pied à terre avant. Pour nous c'est inconcevable, impossible, mais bon nous lui signifions « No Problem », nous ferons comme d'habitude, ce que bon nous semble. Nous quittons notre base militaire pour officiellement Istanbul mais en fait nous optons pour K?y?köy un petit port de pêche non porté sur la carte. L'entrée est difficile à distinguer dans la côte déchirée. L'accueil y est magique, les pêcheurs surpris par notre présence en ce lieu serrent leurs bateaux pour nous laisser un  bout de quai. En quelques instants, nous tirons une rallonge électrique du box de 10 m2 qui tient lieu de « Supermarket », un super bazar qui ravitaille les pêcheurs. Le quai, quoique encombré de filets, de cagettes vides, d'ancres, de moteurs, etc... abrite de petits ateliers de pêche attitrés aux bateaux. Bien que constituée de coques de bois de 8 à 15 m la flotte va jusqu'au large de la Crimée pour pêcher.. Nathalie, journaliste française freelance résidant à Istanbul vient d'arriver, sa connaissance de la Turquie et son maniement aisé de multiples langues, français, anglais, allemand et surtout turc permet de lier connaissances et de trouver rapidement les bons interlocuteurs dont l'incontournable Président de la Coopérative, car ici chaque port est géré sous forme coopérative.

C'est un jeune patron pêcheur qui n'a pas 30 ans, il nous raconte qu'actuellement les gros bateaux restent à quai car la saison de pêche est terminée. Ceci dit la semaine dernière il est sorti en mer, les gabelous locaux s'en sont aperçus et l'ont attendu, Bilan : sa cargaison de turbot a été saisie pour être vendue aux enchères et ainsi payer l'amende de 60 000 euro,  ... comme cela ne semble pas l'affecter, on en déduit à haute voix qu'il a dû sortir un certain nombre de fois sans se faire remarquer, nous obtiendrons pour réponse un sourire.

Un autre pêcheur, son beau-frère tient à nous faire visiter ce qui semble le haut lieu touristique de la région un monastère troglodyte du VIème siècle « Aya Nikola Manasteri"  qui se situe à 2 km au bord d'une petite rivière. Bien qu'abandonné, dans son jus pourrions-nous dire, le  site est rupeste, exceptionnel.

Le soir, nous montons dans un petit restaurant qui domine la vallée d'où montent d'infinies croassements et enchaînons par une visite du vieux village dont subsistent quelques fortifications construites par Justinien, la population est dehors, assise sur les marches, sur les murets, ça discute, joue, les commerces sont ouverts et disposent tous d'une télé, les nombreux bistrots ont leur programme et leur clientèle attitrée, deux d'entre eux retransmettent le dernier match du championnat, le derby stambouliote: Fenerbahçe - Besiktas. L'ambiance est chaude... très chaude...

Le lendemain, la mer n'est pas bonne, personne n'a osé sortir, pas même les pêcheurs côtiers. Le Président soucieux de la sécurité de nos bateaux décide de nous placer au coeur de la flotte de pêche, pour cette manœuvre, à sa demande je lui offre la barre, il est ravi, en deux temps trois mouvements, il insère Romar 1 au décimètre près dans la flottille, du grand art.  L'après-midi, nous revisitons la ville et ses environs, le soir nous allons dans une petite guinguette réputée, faite de bric et de broc et tenue par un pêcheur. Indéniablement il travaille en flux  tendu ou à stock zéro, notre commande prise il envoie illico son fils chercher boissons et pain au « supermarket ». Quoique le lieu soit assez sommaire, tables, chaises, couverts dépareillés, déco ultra kitch, mais le poisson est excellent.

KIYIKÖY LIMAN 

                    

 MONASTERE ST NICOLAE

 

Kiyikoy- Rumeli Feneri

La Mer Noire se montre de meilleur humeur. Objectif du jour : Rumeli Feneri, à 25 miles nautiques, le port qui marque l'entrée du Bosphore. Comme le temps est très clair très rapidement nous devinons au loin le détroit mais avant  il va nous falloir traverser une étonnante armada de plus de 100 navires de commerce. Ancrés devant le détroit, ils attendent leur tour, cela dure souvent des heures parfois des jours. Nous voici maintenant au milieu de ces monstres d'acier, cargos de toutes tailles et de toutes formes, des grumiers, vraquiers, caboteurs, chimiquiers, gaziers, minéraliers, rouliers, porte-conteneurs, tankers et supertankers, heavy-liftset Postpanamax. Nous sommes là au cœur de la toute puissance des échanges internationaux. Impressionnant. Selon un ordre de passage établi selon leur cargaison, leur taille et leur destination, un à un il intègre cette lente procession de 32 kms.

Là au pied du phare, Rumeli Feneri, nous voici dans le plus grand port de pêche de Turquie. Le port est proche de l'apoplexie, plein à craquer, entre les chantiers navals, les divers ateliers de réparation, les bateaux de pêche et d'excursion, quelques bateaux de plaisance, c'est un incroyable capharnaüm dans lequel nous devons nous faufiler. Au loin, le Président de la coopérative,  informé de notre arrivée par Nathalie connue ici comme le loup blanc, nous attend et nous fait de larges signes afin de nous mettre à couple en 10 éme position... l'accueil est bref mais fort chaleureux, le secrétaire de la coopérative en charge des finances arrive pour encaisser le dû qui est fort symbolique.

Après un peu de repos nous montons sur la place du village et buvons quelques thés (Kay). Notre guide nous a réservé une partition de son cru : le gardien du phare nous ouvre exceptionnellement son musée « un musée des sauveteurs ». Etre sauveteur au début  du XX éme était particulièrement dangereux dans cette mer si peu hospitalière, d'autant que les moyens étaient dérisoires. A l'extérieur, en surplomb des récifs mis en place prêts à l'emploi sont positionnés des canons de secours, des canons qui visaient le navire échoué et dont la charge emportait un filin qui, une fois amarré de par et d'autre permettait d'envoyer par une tyrolienne les secours.

Ravis de notre intérêt pour sa passion, il nous ouvrira exceptionnellement un lieu unique au monde, un mausolée et une salle de prière située dans l'embase du phare de Rumeli (58 m de haut) construit par les français en 1855 , l'espace est un lieu envoûtant où règnent une immense paix et une totale sérénité. Ici repose Saltuk Baba, un derviche apparenté à l'ordre des Bektachis (soufisme) et considéré comme un saint par ses fidèles. 

Merci, encore merci... pour ces instants d'émotion. 

                                         

ENTREE DU BOSPHORE                                                             LE PORT DE RUMELI 

 

 

  LES DERNIERES VAGUES EN MER NOIRE

 


Publié à 20:23, le 8/11/2009,
Mots clefs : VarnaIgnéadaRumeli FeneriturquieBulgarieRoumanieBosphoreMarineRomar1Bateau

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Propos liminaires.

 

 Voici le récit du périple de Romar1 de Dordrecht (NL)

à Reggio de Calabre (I)
 
 
par le Rhin, le Main, le Danube

  par la Mer Noire

  le Bosphore,

la Mer de Marmara,

les Dardanelles

et les Mers Egée, Ionienne et Thyrrénnienne...

 


 

Email : lmb@romar1.eu 


Publié à 20:00, le 22/10/2008, Dordrecht
Mots clefs : corfoumarmaradardannellesMainBosphoreGrèceturquieistanbuldanube

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