Une Transeuropéenne

Grèce - Et si nous parlions Economie

 

Nous ne pouvons passer sous silence les problèmes qui défraient largement l’actualité financière et économique de cette année 2010. 

Surpris ? Non. Il n'y a pas lieu d'être stupéfait, une pratique même minime de ce pays permet d'en déceler rapidement les disfonctionnements et les incohérences qui font glisser le pays au bord de la faillite.

Nous naviguons en Grèce depuis plus d’un an, nous en avons fait le tour par les mers Egée puis Ionienne mais nous en avons aussi sillonné l’intérieur des terres, hors des sentiers battus et des routes touristiques. Des points de vue qui nous ont permis d’avoir une vision directe sur le fonctionnement de la société hellène, d’en entrapercevoir les particularismes "citoyens", les déviances politiques ainsi que les dérives économiques.

C'est vrai que depuis avril, date de la crise, nous échangeons plus souvent avec les grecs et ils avouent plus aisément leur inquiétude face à l’avenir ; dans l’ensemble, ils se montrent fort conscients du chaos qui pourrait les renvoyer plusieurs décennies en arrière, à l'ère des "colonels". S'ils en veulent beaucoup à la classe politique, ils reconnaissent que collectivement il y a d'énormes abus, « chez l’autre » bien sûr. Pour résumer leurs propos, je retiendrai une petite phrase de Spiros, l’œil vif et malicieux qui a 85 ans gère toujours son petit supermarket à Kassiopi : "pendant longtemps on a bien profité du système et des défaillances de l'Etat, il nous faut maintenant payer, c'est normal"...

 

Reprenons le fil de l'histoire...

A l’origine d’une vérité cachée : Une attaque boursière…

Mais en avant propos, reconnaissons le, sans polémique, il y a carence dans le contrôle des comptes des pays de la zone euro. En déclarant que c’est aux pays de s’autocontrôler Mr Barroso avoue là son ultralibéralisme (dites à vos inspecteurs fiscaux que dorénavant qu’ils aillent pointer au pôle emploi et que vous allez vous autocontrôler, nous verrons rapidement ce que cela donnera). Après cette digression, revenons à la Grèce, sujet de ce papier.

Oui disais-je, c’est bien une attaque boursière qui a mis à jour la profondeur du gouffre de l’économie grecque…

Du fait de sa faiblesse structurelle, la Grèce a subi une violente attaque boursière menée par quelques machiavéliques traders au service des fonds de pension et de quelques banques d'affaire, ces fonds (parfois de retraites, faut-il le préciser) qui spéculent sur le dos des pays faibles… Ces traders, liés aux agences de notation, avaient une certitude : ils étaient sûrs que les pays amis de la zone euro viendraient en aide à la Grèce… et c’était bien vu… Même s’il y a eu quelques hésitations bien compréhensibles, nous avons volé au secours de la Grèce, France en tête et pour cause... C’est le pays le plus exposé à une banqueroute de la Grèce car il faut savoir que nos grands groupes bancaires sont fortement impliqués sur la péninsule hellénique. Aussi sauver la Grèce, c’était sauver nos banques… la dette grecque envers la France était alors de 75 milliards d’euros et 43 milliards pour l’Allemagne. Ceci explique cela… Sauvez la Grèce, c'était sauver le couple franco-allemand, c'était sauver nos banques... des banques qui, elles-même spéculent... faut-il le rappeler... Sauvez la Grèce, c'était aussi sauver l'Euro, cette monnaie qui dérange l'omniprésent dollar...

 

            

 

Un niveau de vie correct…

La Grèce comprend deux péninsules montagneuses et une myriade d’îles. Cette géographie lui coûte fort cher pour assurer une continuité territoriale.  Faute d'une industrie significative, l’économie repose avant tout sur les derniers armateurs, sur le tourisme qui représente 20% de son activité et sur son agriculture avec des productions axées sur l’olive, la vigne et l’orange.

Depuis le début du XXème,  devant la misère qu’offrait des montagnes arides,  beaucoup de grecs ont migré vers les USA, l’Angleterre, l’Australie, le Canada et dans une moindre mesure vers la France. Si le pays compte à ce jour 11 millions d’habitants, des estimations indiquent que 9 millions de grecs vivent hors du pays… et l'émigration perdure...

A les observer, à les écouter et à en juger à leur niveau de vie, contrairement à une idée largement entretenue par quelques données officielles souvent arrangées, le niveau de vie des grecs est assez proche de celui des français. Les prix des produits alimentaires de base sont égaux ou supérieurs aux nôtres, leur standing de vie est équivalent (65% des grecs sont propriétaires de leur logement contre 50% en France).

Si le salaire moyen mensuel de la fonction publique avoisine les 750 euros, ce qui semble peu, il faut savoir que les pensions et salaires se font sur 13, 14 ou 15 mois, ce qui modifie singulièrement le salaire mensuel lissé sur 12 mois. L’Etat a prévu de modifier cette altération pour revenir à des méthodes plus conformes avec la comptabilité publique d’un état moderne, ce qui n’est pas il faut le dire du goût de tous, notamment des principaux intéressés.

Des maux culturellement ancrés :

Travail au noir, fraude fiscale, corruption, sont les grands défis que la Grèce doit relever si elle veut rester crédible (ce qui est pour la Grèce l’est aussi pour les derniers entrants des Balkans dans l’Europe).

On imagine à tord la Grèce comme un pays pauvre, s’il l’était avant son entrée dans l’Union, le pays fortement aidé par la CEE a connu depuis son entrée une forte croissance déstabilisant aussi l’organisation socio-culturelle du pays. Malgré tout, pour entrer dans l’Union, la Grèce a triché sur ses indices économiques, en cela elle est coupable, mais à décharge, elle a été "gracieusement" aidée par la célèbre société d’affaires  et de cotations Goldman Sachs, qui n’a demandé que 300 milllions de dollars pour échaffauder un deal dans lequel les investisseurs récupèrent les droits portuaires et aéroportuaires, les recettes des péages et le produits des lotos sur 10 ans… un colossal manque à gagner pour l’Etat… et d’aussi colossaux revenus pour  les américains. 

( il convient de dire que Goldman Sachs a joué contre la Grèce au plus fort de la crise… quand on dit que le libéralisme a une morale, ce n’est pas un vain mot…).

Mais tout ceci n’aurait pu se faire sans un mal qui ronge la pays : la triche.

La triche : un mal endémique, une gangrène qui touche tous les rouages de l’Etat et de la Société.

Sans tomber dans la caricature, tous les grecs ne sont pas bien sûr à mettre à l’index, loin s’en faut, mais le mal repose non pas sur le vol qui est condamné par la toute puissante église orthodoxe mais sur la triche, l’arnaque ou la roublardise… L’entourloupe est tellement incrustée dans la culture qu’elle semble inscrite dans les gènes du grec et ce, quelque soit son statut…

Le travail au noir : un statut quasi officiel

Un point flou et non des moindres est l’économie souterraine, celle-ci est de notoriété publique : le volume du travail au noir représenterait selon les experts 35% du P.I.B... Beaucoup de salariés ont un double emploi, un déclaré, l’autre pas. Notre expérience dans l’Attique lors de notre panne démontre s’il le fallait encore comment le grec est prêt à vous aider pour vous soutirer de l’argent, 500 euros par ci 500 euros par là pour un petit boulot, ce, sans facture et sans garantie… parfois avec l’appui et les outils de son employeur… Dans tous les pays, le travail au noir existe mais en Grèce ce travail a quasiment un statut officiel.

La fraude fiscale : un sport olympique

Le deuxième point noir de cette défaillance est la fraude fiscale, un sport national très prisé. Payer l'impôt est un signe de naïveté extrême. Quasiment aucun grec ne paie d’impôt, que ce soit sur le revenu ou sur l’immobilier. Un exemple récent paru dans la presse grecque, l’un des plus célèbres chirurgiens-dentistes d’Athènes déclarait percevoir 850 euro par mois, la célébrité ne paie pas. Bien sûr ne sont pas intégrés les constants dessous de table, une pratique courante même chez les médecins hospitaliers, comme on nous l’a relaté. 

Ou encore cette expérience personnelle, lors de notre incident, il nous a fallu sortir le bateau de l’eau avec une grue de 50 T, le coût est passé subitement de 600 à 720 euro lorsque nous avons réclamé une facture, ou encore lors d’achat d’équipements nautiques, si vous ne demandez rien et que vous payez cash, la  TVA passe à l’as, c’est gagnant/gagnant, seul l’Etat perd…

De tels exemples sont infimes mais ils sont aussi légions, et ce, dans tous les corps de métier.

Autres exemples : Les services fiscaux d’Athènes n’avaient que 500 piscines d’enregistrées, après contrôle par voie aérienne, ils en ont trouvées 15 000 soit 30 fois plus.

Une nouvelle loi vient d’instituer un impôt sur les constructions illégales (une manière de les légaliser, comprenne qui pourra), cette taxe va rapporter 3 milliards d’euro à l’Etat… rien de moins… 

Il va sans dire que ces pratiques sont inscrites dans le paysage depuis des temps immémoriaux, la Grèce des colonels où le chacun pour soi servait de leitmotiv n’y est pas pour rien, mais si ce système perdure c’est qu’il y a manifestement des collusions au sein de l’administration. Cet état de fait s’associe à une corruption solidement ancrée...

La corruption :

Et Oui le troisième mal du pays est la corruption, corruption à tous les étages. Régulièrement des scandales éclatent, là ce sont des fonctionnaires qui avec une enveloppe de 3000 euros vous obtenaient un permis de construire sous quinzaine et ce, dans des zones inconstructibles, c’est comme cela ou bien vous patientez 2 ans. Là, ce sont 10 inspecteurs fiscaux qui se sont faits arrêter dénoncés par leur  train de vie pharaonique ; ils appliquaient la loi des 3 tiers, une méthode simplissime qui veut qu’en cas de fraude avérée et après accord du fraudeur, l’inspecteur encaisse 1/3, l’Etat le 2ème tiers et le contrevenant gagne le dernier tiers. Du gagnant - gagnant sauf pour l'Etat.

Dans ce champ de la corruption, là encore, nous avons un exemple que nous aurions volontiers évité lors de notre panne. Un expert maritime du Pirée est nommé, celui-ci ne verra le bateau que de l’extérieur mais il exige que le moteur soit sorti et entièrement démonté pour l’expertiser. Il s’avèrera qu’il était de connivence avec le mécanicien pour nous mettre un moteur neuf à 30 000 euro dans un délai de 3 mois. Conclusion, nous ferons appel à nos mécaniciens français qui ne mettront que 10 heures à changer la pièce cassée pour 10 fois moins chère.

Ne parlons pas du niveau politique, les exemples sont tellement nombreux qu’il faudrait y consacrer un catalogue sur mesure… car tous ces travers ne pouvaient avoir lieu sans contrepartie pour le personnel politique…

 

Les Grecs sont riches, le pays est pauvre…

Ce postulat posé il faut avouer que si les grecs sont riches, l’Etat, lui est pauvre, si pauvre qu’il a du mal à financer les services régaliens, enseignement, santé, infrastructures… des services qui sont aujourd’hui sinistrés.

Dans leur logique libérale CEE, FMI, et Banque Européenne de Développement ont demandé par systématisme à l’Etat de réduire son train de vie. La demande de cette nouvelle troïka est pour le moins paradoxale, que l’Etat mette de l’ordre dans ses budgets et il y a de quoi comme nous le verrons dans le prochain paragraphe, mais ici en l’occurrence, ce n’est pas un trop d’Etat qu’il faut stigmatiser mais un plus qu’il faut adopter. Un Etat plus fort, respecté aidera la Grèce à dépasser cette crise et à se surpasser. C’est pourquoi la liste des réductions budgétaires parait en totale contradiction avec la problématique hellénique car ce ne sont pas les dépenses régaliennes qu’il faut réduire mais les recettes qu’il faut aller chercher. Améliorer l’enseignement, l’un des plus catastrophiques de l’Europe, s’inscrire en université n’est pas une sinécure car souvent il faut plusieurs d’années d’attente et allonger quelques liasses pour passer les filtres. On comprend mieux la révolte de la jeunesse. Le système de santé est tout aussi en péril, il n’est pas bon de se retrouver hospitalisé en Grèce… Indéniablement la posologie des financiers n’apparaît pas la plus adéquate pour remettre la Grèce debout… déjà le chômage vient de faire un bond avec 11,6% officiellement, 20% d’après des experts indépendants… là aussi la clarté semble de mise… 

Des choix politiques dispendieux :

Une erreur d’appréciation : les JO.

Patrie de l’Olympisme, la Grèce a, en 2004, célébré avec grandeur les 100 ans des JO modernes. Aujourd’hui, elle en paie chèrement l’organisation. Si cette manifestation a permis d’améliorer considérablement les infrastructures de transport d’Athènes et de sa région, l’Attique, elle a aussi gravement creusé le déficit de l’Etat. Qui ne se souvient pas des menaces qui ont pesé sur les jeux, erreurs techniques, retards colossaux, surcoûts astronomiques (9 milliards au lieu de 4 prévus)… Non seulement la facture a été démesurée mais suite à de conséquentes erreurs d’appréciation, de nombreux investissements, comme par exemple le très grand complexe de presse, n'ont pas été reconvertis et sont déjà des ruines olympiques qui n’ont rien d’antiques… Il en est ainsi de nombreux ouvrages qui ne trouvent pas d’affectation et risquent encore de coûter à l’Etat. Les économistes pensent que les JO grèvent annuellement le budget grec de 10% et ce jusqu’en 2014… 

Des coûts à sabrer et à dégoupillonner :

Le budget militaire grec : 13,4 milliards d'euros, soit 5,6% du PIB - le 1er d’Europe par habitant

Pourquoi ? il faut savoir que la Grèce, 11 millions d’habitants est toujours en conflit avec la Turquie  (71 millions d’habitants) au-delà des résurgences de l’occupation ottomane (jeter un œil sur le découpage géographique de ces deux pays limitrophes facilite grandement la compréhension, le cas de Chypre excepté). La Grèce très sensible sur son espace territorial maintient donc un colossal budget militaire dont l’Allemagne et la France sont, avec les USA, les principaux bénéficiaires en tant que pourvoyeurs d’armes. A cela ni l’Allemagne ni la France, ni l’Europe n’ont demandé à la Grèce de baisser ce budget... Deux nouveaux sous-marins seront bien construits par la firme allemande Thyssen Krupp, pour le modeste coût de 1,2 milliard d’euro, l’hypocrisie et le cynisme sont ici aussi de mise. Signe de détente ou par obligation, les deux belligérants, l’un, la Grèce, qui veut réduire son abyssal déficit budgétaire, l’autre, la Turquie, qui veut montrer à l’Europe sa bonne volonté, veulent parvenir à des accords de bons voisinages. Ainsi, les deux chefs de gouvernement, Erdogan et Papandréou se sont rencontrés en juin et ont décidé unilatéralement de baisser leur budget militaire… signe de détente… le temps le dira…. le rafale que voulait imposer notre président attendra…

L’orthodoxie de l’église grecque

Comme déjà dénoncé dans d’autres articles, l’Eglise est inscrite dans la Constitution grecque en l’article 3.

Comment admettre qu’une religion soit en Europe encore inscrite dans les tables de la Loi, alors que d’un autre côté elle s’affranchit de ladite loi avec la république théocratique et autonome du Mont Athos toujours interdit aux femmes ?

Comment admettre que l’église grecque, première fortune et plus gros propriétaire foncier du pays avec 130 000 hectares de terres à bâtir, de forêts et de plages puise dans le budget de l’Etat 350 millions d’euro par an pour payer ses prêtres ?

Comment admettre que cette église soit au centre d’une multitude de scandales fonciers et financiers :

Détournement de 2,58 milliards d’euros de prestations sociales par le primat d’Athènes, l’archevêque Ieronymos II. Une erreur…

Celui du Patriarche de Corinthe, Mgr Panteleïmon, qui s’est retrouvé avec 300 000 euro sur son compte sans qu’il n’en connaisse la provenance… probablement un don du ciel… après enquête il s’est avéré que cette divine somme provenait d’un détournement de subventions européennes… l’argent s’était comme les brebis probablement égaré… l’affaire est passée devant la justice des hommes… Dieu attendra…

Ces scandales impliquant l’église sont légion et le PASOK, actuellement au pouvoir a promis d’y mettre de l’ordre…

 

Un coup de poignard dans le dos ou la rencontre de deux vieilles civilisations :

La Grèce a eu besoin de l’aide des pays de la zone euro et de la manne européenne pour tenir le choc financier mais elle a mis un deuxième fer aux feux…un fer qui pourrait à terme faire très mal à l’Europe. Elle a trouvé plus qu’un appui, un allié qui, comme elle a une histoire millénaire, un allié qui cherche à s’implanter partout dans le monde et qui dispose d’une main d’œuvre bon marché, un allié qui abonde de produits manufacturés, un allié qui possède une puissance financière salvatrice pour un pays en péril, ce partenaire est la Chine. La Chine cherchait à s’implanter dans le Sud-Est Européen. Cette crise est une chance pour ce nouvel empire économique car les deux pays viennent de passer d’importants accords commerciaux : la Chine prend la gestion des terminaux porte-conteneurs du Pirée - les grèves des dockers n’y ont rien changé - parallèlement elle investit dans les chemins de fer, les infrastructures routières et les Télécom grecs. Le fait que la Grèce soit encore leader mondial de la flotte maritime marchande n’y est pas pour rien car elle vient de commander aux chantiers navals chinois 15 navires… des navires que nos chantiers européens n’auront pas… la solidarité a un sens… unique en la matière…

Cette implantation chinoise va bien au-delà de ces investissements, la présence chinoise dans le pays est de plus en plus visible. Pour exemple, sur la seule route qui relie Corfou à Benitses, c'est-à-dire 15 kms, c’est plus d’une dizaine de moyennes surfaces qui se sont établies, principalement dans l’habillement : China Town, China World et autres China Pacotilles qui pratiquent des prix fort attrayants en cette période de disette budgétaire.

Le tourisme : quand la vache à lait se tarie

Le tourisme était le fer de lance économique de la Grèce et représentait 20% de l’économie, mais vu l’excessive augmentation des prix, le tourisme souffre : -15 % en 2009 et  les chiffres pour 2010 annoncent un recul proche de 30 %. Si une dizaine de paquebots ont renoncé pour faits de grève à l’escale athénienne, plus grave la restauration et l’hôtellerie sont dans un état de quasi faillite. La clientèle fait désormais cruellement défaut, les gîtes sont déserts et certains hôtels n’hésitent pas à casser les prix voire à fermer lorsque les charges dépassent les frais incompressibles, c’est un marasme économique sans précédent. Quand on sait que l’économie repose sur cette manne, cela laisse perplexe sur les chances d’une sortie rapide de crise. La nouvelle clientèle issue des pays de l’Est ne compense pas, loin s’en faut, celle des pays occidentaux. La raison en est simple, les commerçants grecs ont pensé pouvoir presser la vache à lait touristique et faire leur CA sur deux mois. C’était oublier que les clients occidentaux vivent aussi la crise et qu’ils ne sont plus prêts à se faire éponger, quand on voit des prix de consommation supérieurs à ceux pratiqués sur les plus belles promenades occidentales… cela laisse songeur… l’expresso à 4 €… non merci…

Ceci dit en 3 mois, nous remarquons une fulgurante prise de conscience et de notables changements dans les comportements quotidiens. Le plus évident est sans conteste le droit à un ticket de caisse et le devoir de l’emporter pour tout achat ; une autre nouveauté, tous les commerces sont dorénavant dotés de vraies caisses enregistreuses... Tout achat doit laisser une trace, le fisc y veille, dans la nouvelle loi fiscale, les grecs qui justifient leurs achats peuvent prétendre à un bonus fiscal. Cette simple mesure a impacté dès le premier mois les recettes de l’Etat sur la TVA, recettes  qui ont augmenté de 8 % et un déficit public  réduit de plus de 40 % au premier semestre 2010. Mais la route est longue et accidentée… Certains grecs sont pessimistes et pensent que leur culture ne leur permettra pas d’éponger le déficit… à eux de voir…  ce qu'ils veulent construire...

 

 

 

Septembre 2010 - Louis-Marie BOSSEAU


Publié à 18:43, le 29/12/2010, dans Articles thematiques, Athènes
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De Kiato à Corfou (Grèce)

Kiato - 8 Avril 2010

Nous sortons de notre hibernation et arrivons à Kiato. Les doux rayons du soleil d'Avril sont rafraîchis par le vent d'Est qui balaie les demeures enneigées d'Apollon. Au sommet du Mont Parnasse, là où les neuf muses Calliope, Clio, Érato, Euterpe, Melpomène, Polymnie, Terpsichore, Thalie et Uranie vivent en communauté céleste.

 

Epidaure 

Au pied, au niveau zéro des mers, Kiato baigne dans sa moelleuse léthargie hivernale. La relative rudesse de l'hiver est quand même parvenue à geler les travaux d'aménagement urbain entrepris l'année passée. Ils n'ont absolument pas avancé d'un pouce, les trottoirs sont toujours aussi chaotiques, tranchés, troués, encombrés de poubelles, voitures, déchets, panneaux de signalisation et publicités pléthoriques, présentoirs détournés, arbustes incongrus. Se promener à pied sans avoir à marcher sur la chaussée est ici chose impossible. Quant à la grande voie piétonne, elle  est toujours en construction et son revêtement relève plus d'un hall d'exposition de matériaux dépareillés que d'un agencement savamment étudié, c'est une mosaïque sauvage aux formes hétéroclites pompeuses faussement géométriques, des motifs qui manquent sérieusement de cohérence et d'humilité.

Il nous faut nous réimprégner du mode de vie grec, horaires des magasins décalés pour ne pas dire aléatoires, seules sont rythmées les allées et venues des pêcheurs qui, matin et soir, vont poser et retirer leurs filets, des gestes intemporels qui semblent figés dans l'éternité. Cela suffit pour leur petit bonheur, quelques cagettes de poissons sans valeurs vendus directement au quai. Par contre sur le môle les pêcheurs à la ligne tournent 24/24 pour extraire de la mer les rares poissons dépressifs.

Pour satisfaire les contingences matérielles, nous louons pour quelques jours un véhicule, aller retour au Pirée pour remplacer notre système WC chez Alex Marine, un accastilleur d'origine turc, cérémonie du thé, tuttiquanti...  Nous en profitons pour parcourir le Pélopenèse, Mycène, Epidaure, Nafti, orangeraies.

Bien que l'état des routes laisse souvent à désirer, la Grèce s'est tissée progressivement un réseau routier qu'elle consolide. Dans un pays au relief accidenté, toutes réalisations de voies nouvelles exigent d'incommensurables travaux, tunnels, ouvrages d'art. Seule Athénes s'est dotée grâce aux JO d'un véritable réseau, mais il est archi saturé, une autoroute vient de s'ouvrir sur l'axe Thessalonique-Igometnissa, deux autres sont en cours de construction, une vers le Nord du Pelopenése, Patras, l'autre à l'Est vers Thessalonique. Les routes grecques sont les plus dangereuses d'Europe, à cela plusieurs raisons. Un style : purement méditerranéen la vitesse, le doublement sans visibilité, au plus lent de se ranger. Un mode de transport relativement récent : l'automobile ne s'est massivement implantée que depuis les années 80. Des écarts de moyens, sur la même route, vous croiserez ânes bâtés, mules attelées, puissants 4x4, véhicules en fin de vie et motos de course ou scooter à l'agonie. Le code de la route n'est qu'indicatif, feux, stop sont des avis de décès comme les offertoires qui jalonnent les routes et comptent les morts, eux seuls sont entretenus, le Saint Antoine planté dans le tableau de bord est plus un saint des causes perdues qu'un saint protecteur. Des modalités non respectées, les permis, assurances ne sont guère prisés. L'état des rues et des routes sont à la hauteur des finances de l'Etat , les panneaux publicitaires sont prioritaires et masquent la signalétique routière.

 

Aéroport d'Athènes Elefthérios-Venizélos

Pour ce qui est des voies ferrées, là aussi il y a du changement, s'il n'existe qu'une seule ligne de Train à Grande Vitesse, entre Salonique et Athènes, les prix y sont prohibitifs, deux autres lignes sont en cours de réalisation.

 

 

La configuration du pays éclatée entre une partie continentale et de nombreuses îles fort prisées des touristes font que le transport aérien a connu une progression fulgurante et les tableaux d'affichage de l'aéroport Elfaristo d'Athènes confirment la multitude des lignes. Sinon pour les plus romantiques reste les lignes de ferries, ils sillonnent les mers de jour comme de nuit, passez voir au Pirée l'incessant et impressionnant va-et-vient des navires passagers.

 

Sinon pour les inconditionnels du voyage terrestre et des transports collectifs, le pays est desservi par un réseau de bus géré par la KTEL (prononcé lactel) qui est tout à fait convenable. J'oubliais une astuce grecque, aux stations d'arrêt sont agrafés les horaires, mais les horaires sont ceux du lieu de départ de la ligne, c'est donc à vous de calculer son horaire de passage. Pas toujours aisé. Parfois des surprises, par exemple vous pouvez monter dans le bus à Corfou et n'en redescendre qu'à Athènes, le bus prend lui aussi le ferry, c'est compris dans le prix et c'est moins cher ?. Sachez aussi que les chauffeurs s'arrêtent partout sur un simple signe ou sur demande. En parlant de signes ne vous étonnez pas, le grec est très religieux et se signent systématiquement quand ils passent devant un lieu de culte, c'est sur certaines routes assez répétitif.

 

 

Superstitieux, le rétroviseur et le tableau de bord regorgent d'icônes diverses et variées, St Nicolas  tient le haut du pavé, de protection, pour sûrs les grecs en ont besoin car ils détiennent le record d'Europe des accidents routiers, s'ils possèdent les derniers modèles automobiles, ils sont détendeurs aussi des plus anciens modèles, quant à détenir le permis ou une assurance cela est autre chose, vous pouvez sur justificatif de votre identité louer n'importe quel véhicule, là-dessus ils ne sont pas regardants.

Nous allons chercher Joel et Thérèse qui vont nous accompagner pendant deux semaines. Direction, l'Aéroport Eleftherios Venizelos d'Athènes situé à 25 kms de la capitale, il a été lui aussi  construit pour les JO. Simplicisme, c'est au bout de l'autoroute, Ikéa, Leroy-Merlin, bordent les pistes, dépaysant Non ? Arrivée au bateau, transbordement, demain c'est le départ. En milieu de matinée nous faisons nos adieux à notre hôte Panos qui prépare ses voiliers pour la future saison.

Itéa

Notre première étape est Itéa, l'antique port de Delphes, sur la cote occidentale de la Grèce continentale. C'est une journée tranquille de réadaptation maritime, les sensations reviennent. Au fond du golfe, le port, peu de monde en cette saison, nous avons le choix et optons pour le quai le plus abrité. Un vieux marin vient nous prêter la main pour amarrer, c'est ainsi que nous ferons connaissance de Francis, le normand, avec son ketch historique « le Jean Delbard ». Francis est parti sur les mers depuis plusieurs années, il s'arrête au gré des humeurs et Itéa lui sert de base arrière depuis deux ans.

  

Comme nous lui demandons où se trouve le bus pour accéder au site de Delphes, il nous propose tout simplement d'emprunter sa Modus. Il nous recommande de découvrir au-delà quelques superbes villages nichés dans la montagne. Le lendemain matin, nous montons donc à Delphes, un site d'une richesse inouïe mais envahi de cohortes de visiteurs autocarisés.

La Tholos de Delphes 

Pour la visite je ne peux que conseiller une approche de ce lieu fabuleux à la première heure lorsque les visiteurs n'ont pas pris leur aise dans l'antique sanctuaire. Nous rentrerons par Amfissa, antique cité d'Etolie et une forêt de 400 000 oliviers appelée ici la mer des oliviers. Le surlendemain nous suivrons les conseil de Francis et gravissons par une étroite route montagnarde jusqu'à Eptalofos, un rustique village montagnard lové dans une vallée boisée près du sommet du mythique Parnasse. De superbes cascades entourent le village. Là haut habitaient les neufs muses des arts et des lettres, ce qui fit de cette montagne le symbole mondial de la culture.

 

Itéa est une ville au carré sans spécificité architecturale, banale, ses immeubles sont de briques et de béton, seule la promenade dégage une ambiance de villégiature que la ville n'a pas. Quelques commerces font face à la mer et attendent désespérément la saison. Devant changer les amarres nous nous adressons à un shipchandler, après plusieurs dessins, s'il acquiesce notre demande, à la livraison on comprend rapidement qu'il n'a rien compris, il s'est improvisé mateloteur mais ne sait pas faire la moindre épissure, c'est vrai, pourquoi vouloir une épissure alors qu'un nœud suffit, c'est tout grec. Cet après-midi nous avons démonté l'un des deux alternateurs qui ne recharge pas comme il devrait, vite fait bien fait. Le soir nous dînons à bord avec Francis, et nous annonce qu'il doit rentrer en France pour préparer la Fête nautique de St Valérie sur Somme dont il est Président. A l'automne il ramènera le « JeanDelbard » en France via Monastir.

Adieu Itéa, au revoir Francis, et encore merci 

 Le "Jean Delbard" photo issue du site de voile ancienne de Francis

 

Voici Trisonia avant la bataille de Lépante

La navigation s'est posée sur une journée calme à longer les rives de la Locride et ainsi couler paisiblement jusqu'à Trisonia. Un îlot de 2 km 2 pour 40 habitants, planté à 600 m de Glyfada. Il est appelé « l'île aux français » tant leur présence est forte. Et c'est vrai, dès notre arrivée les pavillons Bleu Blanc Rouge sont majoritaires, mais qu'importe, ne sommes-nous pas belges. Le village typique dispose de 3 cafés dont un fait office de supermarket qui a essuyé une razia, il y a des siècles, la petite navette est une barque reconditionnée qui traverse le bras de mer et rythme la langueur de l'île. Adossée au village, la petite marina qui ne sera jamais achevée apporte un brin de vie, elle abrite les maigres bateaux locaux et quelques voiliers venant hiverner ici à l'abri dont on ne sait quel regard, une goélette a mal supporté l'hiver, elle a coulé le long d'un ponton, seuls les mâts sortent de l'eau, apportant une touche noire au petit port. Chut...

 

Pour aujourd'hui nous voguons dans deseaux chargées du tonnerre de l'histoire, nous traversons le Golfe de Lépante oùs'affrontèrent en 1571, la flotte de la Sainte Ligue, constituée des vaisseaux de l'Espagne, des Etats pontificaux, de la République de Gênes, du Duché de Savoie et de l'ordre de St Jean de Jérusalem à ceux des troupes ottomanes conduites par Ali Pacha. La bataille fut rude et fit près de 40 000 morts dont 30 000 turcs, 260 navires turcs furent coulés. La large victoire chrétienne fut attribuée à la Vierge Marie qu'avait priée le Pape Pie V. Amen. Malheureusement le port de Navpaktos est trop petit pour notre humble galère, aussi nous ne retrouverons pas le bras perdu de Cervantés cni la tête d'Ali Pacha sa tête qui fut plantée en haut d'un mat espagnol.

 

 

Nous voici à l'ombre du pont de Patras, à la sortie du Golfe de Corinthe, le jeu des courants se fait sentir et nous pousse vers Mesolonghi. Nous longeons très au large la lagune, des bouées doivent être là, oui mais où ? enfin les voilà, il nous faut prendre le chenal ainsi balisé qui traverse les marécages, soyons attentifs car les hautsfonds sont tout proches et s'échouer dans la vase n'a rien d'attrayant. Nous voilà bien engagé, bien centré au milieu du chenal, de par et d'autre le paysage dévoile quelques cités lacustres prisonnières des marais ? au bord du chenal sont plantées quelques maisons fleuries sur pilotis, à leur débarcadère branlant sont encordées quelques barques hautement colorées, anciennes maisons de pêcheurs transformées en maisons de vacances.

 

Tout au bout un large bassin circulaire dessert un quai de chargement industriel, aire de stockage d'un grand nombre de monumentales pièces d'éoliennes et la marina gréco-néerlandaise en pleine rénovation de Missolonghi. La ville est à 10 minutes de la marina. Sans charme aucun si ce n'est la simple présence des grecs, avec leur rythme et leur coutume, l'église appelle ses ouailles, par curiosité nous y allons, l'église est pleine, c'est un office catholique. La ville tire son économie d'autre chose que du tourisme et cela nous convient. C'est vendredi soir et nous traînons dans les rues en quête d'une bonne table... ce ne sont pas les tables qui manquent... C'est ici que le 19 Avrl 1824 meurt Lord Byron frappé par la fièvre des marais.

Ithaque - l'île d'Ulysse

 

 

 

Le paysage est grandiose et oh combiensymbolique pour qui arrive par cette côte escarpées et déchiquetée, là,derrière l'abrupte pointe rocheuse, une profonde baie s'ouvre, à babord sur uncaillou inabordable, d'une blancheur immaculée, la chapelle de Taxiarches et d'Evangélistria semble bénir les entrants et les sortants. Progressivement la baie nous découvre un paysage grandiose tel un fjord, dans un creux, une large passe nous dévoile une anse au fond de laquelle se love dans un cadre somptueux de collines verdoyantes le pittoresque village de Vathy, la bourgade capitale...  Là-haut accrochée à la montagne, la chora, l'ancienne cité domine et veille à la baie. Le village est fort agréable et bien sûr, impossible d'y échapper trônent au centre la statue d'Ulysse et un buste d'Homère...

 

De zèle et de transit-log

Peu de temps après notre arrivée, nous sommes invités au bureau des cost-guards sous les fenêtres desquels nous avons amarré Romar1. La jeune de service s'étonne que nous n'ayons aucun papier hellénique, nous lui expliquons notre périple et nos divers contacts avec ses collègues, il nous faudra voir son chef qui arrive le lendemain à 10h. Le chef est ponctuel et dès son arrivée nous nous présentons avec tous les papiers du bateau et la crew-list dont il n'a rien à faire, mais que nous n'ayons pas de Transit Log lui est insupportable, coups de téléphone, ce document est obligatoire, nous lui rappelons les nombreux contacts avec les autorités helléniques, rien n'y fait : « ses collègues ne font pas leur travail » « il n'en est pas responsable, mais lui il sait »... il sait aussi que cela fera 50 euro, à payer au Trésor qui par chance habite au dessus... nous montons payer et avec le reçu, le chef nous établit un document A3 aux multiples feuillets, avec qu'il nous faudra dorénavant présenter dans tous les ports, nom du bateau référence moteur, tonnage, longueur, etc, etc... pour des questions pratiques, Romar1 bat pavillon belge, l'officier nous abat de la question qui tue, c'est dans l'Europe, la Belgique ? Yes Sir. Il est rassuré car les formalités sont simplifiées. En fait, cela semble être du pur zèle car, plus tard, aucun de ses collègues auxquels nous nous présentons ne veut tamponner ce sésame dépassé ?

D'agora et de démocratie...

Le soir arrive, non point que Romar1 soit le point G, le point central du village mais devant sur le mail s'installent chaises et sonorisation, nous pensons concerts, en fait le mail se transformera 3 heures durant à une agora, trois heures de discussions pour que l'île soit dotée d'un pédiatre... la discussion s'enflamme, s'apaise, s'attise puis redescend à nouveau, les gens vont, viennent, parlent et repartent, bonenfants... vote, encore et encore... de résultat nous ne saurons rien... à la nuit tombée la sono est rapidement démontée et les chaises empilées...

 

Siège du Parti Communiste d'Ithaque 

Du baromètre comme ouzographe

Comme le baromètre est tombé d'un coup et que notre périple n'impose ni contrainte ni date, nous restons et accompagnerons Pénélope dans l'attente de son Ulysse depuis si longtemps parti. L'île est  l'une des sept îles qui forment l'archipel des îles Ioniennes, elle recèle certainement quelques mystères que nous devons découvrir aussi louerons nous une au-tole-mobile, une basique, sans chichi, d'ailleurs nous n'avons pas le choix, ce sera une fiat uno, caisse rouillée, habitacle empoussiéré, réservoir vide, 25 € pour la journée, kilométrage illimité, c'est sans rique sur cette île de 100 km2 doté de 50 km de route goudronnée, "pour ce soir garez là sur la place, la clé sous le tapis". On ne saurait s'embarrasser de plus de formalités.

 

Alors nous sommes partie à la recherche des sirènes sur la côte Ouest et sommes tombés sur les gardes côtes, nous avons cherché le cyclope dans quelques tavernes du côté de Stavros, nous n'avons trouvé qu'un musée fermé, alors nous sommes descendu dans le petit village de pêcheurs d'une unique et simplicisme beauté, ensuite nous sommes montés à la grotte des nymphes mais elle se sont depuis longtemps évaporées, le lieu est désormais délaissé, abandonné... Nous avons cherché Ulysse mais ne l'avons pas trouvé, des archéologues viennent d'entreprendre une campagne de fouilles au Nord de l'île sur ce qu'il pense être le palais du roi d'Ithaque, qui sait ? Un constat, contrairement à la Grèce continentale où tout semble permis, Ithaque prend un soin particulier à son urbanisme et veille à une soigneuse restauration de son patrimoine architectural... là dessus repose aussi son économie, car enveloppée d'une végétation verdoyante, l'île possède de magnifique forêts et de superbes plages aux eaux cristallines. Mais aujourd'hui le ciel tourmenté, plombé donne à l'île et à la mer des lumières surnaturelles qu'aurait volontiers croquer Turner. Le seul inconvénient : bien peu protégés du Maiestro nous sommes sévèrement malmenés à bord de la lessiveuse « Romar1 " et les nuits se font longues... pour les digérer, autant vous dire que l'ouzographe varie à l'inverse du baromètre.

  

Méganisi

Direction l'île de Meganisi, quasiment accolée à celle de Lefkadas, le lieu est là encore paradisiaque, pas de problème pour se mettre à quai, visite du petit village fraîchement badigeonné d'un blanc estival, peu de touristes, cela nous sied parfaitement. Alors que nous prenons l'apéro à la terrasse d'une taverna, nous nous retrouvons progressivement au coeur d'une discussion, une agora d'une vingtaine de personnes naît là sous nos yeux, nous trouvant un peu trop au centre nous nous rabattons à l'extérieur du cercle pour assister à la discussion, mais faute de traducteur nous ne comprendrons rien de l'objet du débat.

 

Le lendemain nous optons pour aller à Vlikho, le mouillage de rêve décrit dans tous les guides nautiques. Hop là, alors que nous ne sommes qu'en Avril, la très belle baie bordée d'une quantité de bases de location n'est plus l'idyllique point de mouillage mais un parking de type autocariste où tout le monde vient mouiller, cela donne du bord à bord et d'incessants passages d'annexe, bonjour la quiétude. Filons vite d'ici, ceci n'est point pour nous. Nous abandonnons à tribord l'île de Skorpios si chère à Onassis puis laissons la forteresse d'Agios Georgios qui garde l'entrée du chenal de Lefkas. La passe de 4 km entre l'île et le continent est assez curieuse, le paysage qu'il déroule est un peu surnaturelle entre terre et eau mi lac mi marais mi vasière, une inqualifiable rencontre entre le solide et le liquide. A la marina très chère nous préférons les quais gratuits du centre ville mais cela ne devrait durer car toutes les bornes sont enveloppées et débranchées, et la vocation des quais sera d'accueillir les grandes unités, bien sûr... Lefkadas est une charmante et riche ville qui est visiblement solidement assise sur la manne touristique.

Prévezas

Saut de puce pour aller à la Cléopatra Marina de Prévezas afin de réparer quelques défaillances énergétiques, les batteries... mais avant il faut attendre que l'ouverture aux heures pleines du pont qui enjambe le chenal.

 
 
 
Nous nous posons pour quelques jours à l'excellente Cléopatra marina, une rotation en minibus nous emmène de l'autre côté de la baie à Prévezas. Nous profitons de cette halte pour changer deux batteries de 250 Ah, excusez du peu. Elles sont évidemment inaccessibles. Heureusement Léo est arrivé ce matin et sa capacité musculaire fait que l'opération est rondement menée. Le lendemain, Antoine, après un périple Rennes/Prévezas Kafkaien vient compléter l'équipage afin de poursuivre le périple. L'étape suivante est Paxos et son inséparable Antipaxos.

 

L'île est d'emblée magnifique, elle baigne dans une torpeur printanière que rien ne saurait distraire, nous contournons Agios Nicolaos et Panagia les deux îlots qui protègent le port, le premier est dominé par un château de l'époque de la domination vénitienne(1423), tandis que sur le second s'élève un monastère consacré à la Vierge (Panagia). Nous voici au port de Gaïos, la capitale de la plus petite des îles ioniennes, 25 km2 pour 2400 hbts. Le cadre est enchanteur. Comme les bateaux sont rares (essentiellement des scandinaves),  nous avons le privilège de nous placer en long. L'habitat est typique de l'archipel, petite maison à un étage desservies par d'étroites ruelles. Sa grande ressource, on s'en douterait, le tourisme mais à côté une économie locale reposant sur la pêche, l'agriculture dont celle de l'olivier, comme Tonio est connaisseur, nous passerons quelques heures à déguster les huiles locales aux verres, et oui, dans une huilerie peu ragoûtante située sur le port, l'huile est stockée dans des fûts métalliques qui tiennent plus de la mécanique générale que de l'alimentaire. Chacun a choisi son huile et repart avec son bidon.

 

Le lendemain nous faisons le tour de Paxos, si la côte est était calme, à la pointe Nord, les choses changent et l'état de la mer ne nous permet pas de profiter des innombrables criques et des cavernes qui sont la proie des bateaux promenade. Nous nous poserons quelques temps pour profiter des eaux turquoises. Le midi nous irons déjeuner au mouillage sur une des belles plages d'Antipaxos.

 

Sivota :

Cap le continent, cap sur Sivota, la traversée aurait pu être calme si le capitaine n'avait pas voulu aller explorer la rivière Acheron dont l'embouchure donne au sud d'Ammoudia. Oui il y a bien une rivière, nous la remontons sur deux kilomètres, oui il y a bien de l'eau douce, son courant qui descend des montagnes est plutôt fort,  oui il y a bien des pontons, mais aucun n'est en capacité de nous recevoir, plus on avance plus la rivière se rétrécit au point de pouvoir toucher de par et d'autre du bateau les roseaux. Comme ce n'est pas l'heure des moissons et que le public du bord ne perçoit guère l'intérêt de l'aventure, il faut faire une longue marche arrière, puis un savant demi-tour pour nous délivrer de ce piège à moustique. Donc faute de place ici cap sur Parga,  faute de place à Parca, cap sur sur Sivota. Atteint en fin d'après midi nous sommes réceptionnés par le serveur du bar devant lequel nous nous amarrons, cela ne lui convient pas et nous demande de partir place réservée, il est hors de question de bouger. Conclusion, cost guard et paiement d'une taxe d'amarrage ? A vous dégoûter d'une ville. Pour lui signifier notre agacement nous irons consommer dans le restaurant voisin. Assis en terrase nous constaterons combien les bateaux de loc sont maltraité, une équipée d'allemands à bord d'un Lagoon 500 viendra en marche arrière violemment embrasser le quai, bonjour l'arrivée. Visiblement cela n'a choqué que le quai.

 

 

Pétriti - Corfou

 

Nous abordons l'île par le Sud Est en provenance de Sivota, la terre est là à quelques miles, nous passons la pointe Sud : Cape Candouris, puis Lefkimi pour nous poser à Petriti, un petit port de pêche inséré dans la lagune de Lefkimi et protégé par une petite jetée. Comme pour nous inviter un voilier nous laisse quelques mètres de l'unique quai qui contient tout au plus une dizaine de caïques. Amarré, nous laissons les nombreuses tavernas qui font face à la mer et montons au village en quête de quelques victuailles...le soir nous dînerons dans un restaurant qui cuisine à merveille le Kalamar grillé : excellent, le patron a été chef de rang sur les paquebots de croisière et est de ce fait polyglotte.

Corfou :

Nous y voilà. Nous sommes à une des étapes importantes de notre périple, une ville qui s'est forgée au fil de l'histoire une singulière identité sans cesse tiraillée entre l'Orient et l'Occident, entre le monde chrétien et le monde musulman, entre le rite grec et le rite latin. Toujours à l'avant poste, l'île occupe une position stratégique à l'entrée de l'Adriatique. Des 4 siècles de domination vénitienne Corfou en a gardé une forte empreinte architecturale qui fait d'elle la plus italienne des villes grecques. L'architecture de la vieille ville est restée intacte, véritable palette des influences européennes à dominante italienne comme l'atteste les monuments et ruelles de la vieilles ville aux allures napolitaines. L'imposante forteresse à l'Est qui protégeait la vieille ville a été doublée d'une autre citadelle « vénitienne » placée au Nord, ce qui fait de Corfou un site tout à fait remarquable classé au Patrimoine mondial.

 

L'île du même nom s'allonge sur environ 50 et 20 kms de large et est construite crescendo, au Nord le massif montagneux dominé par le Pantécrator, au centre des collines et au sud des plaines. Elle a été de toutes les invasions sauf de la plus longue. A l'ouest visible par temps clair l'Italie à 50 miles, au Nord, à 5 kms, la tourmentée Albanie, à l'Ouest,la Grèce et au Sud le Pélopenèse, la province ennemie.

 Le mont Pantokrator, culminant l'île de Corfou

La baie de Kalami

et la maison Blanche de Lawrence Durrell, un ponton permet de s'amarrer pour y manger

 

Mercredi 19 Mai :

Sagyadas - Dernière ville grecque

 

Hier nous sommes allés à Sagyadas (ne vous affolez pas pour l'orthographe, en Grèce le même mot peut avoir plusieurs orthographes, pas vraiment simple pour un néophyte),,, en fait  c'est le dernier village grec situé sur une bande de terre complètement pelée avant l'Albanie (il y a peu encore, l'accès à cette zone était soumise à autorisation). Le port s'avère un mouchoir de poche, l'entrée et le TE (tirant d'eau) ajustés aux mensurations de Romar1, le bassin est quasiment vide hormis le zodiac des cost-guards et 2 canots de pêche, en début d'AM un voilier anglais nous y a rejoint. Dès notre arrivée nous allons signaler notre présence aux autorités, l'accueil y est souriant pour ne pas dire dilettante, nous parlons papiers, ils répondent qu'ils en ont cure. Sur le quai s'alignent des tavernas (restaurants) mais où pêchent ils donc leur clientèle car alentours il n'y rien, derrière cette ligne de bâtiments nichés dans une coulée d'eau se cache un autre port, réservé à la petite pêche. Ce bras jouxte une vaste lagune qu'arpentent des pêcheurs à bord de petites barques à fond plat, ils fouettent l'eau avec de longues perches pour rabattre les poissons dans les filets... Nous montons en vélo au village, Sagadia s'éparpille au pied d'un haut massif pelé, sur ses contreforts s'accrochent de fantomatiques murs de défense, le village estdesservi par la route de Butrin en Albanie, un haut lieu antique classé au Patrimoine mondial. Dans le village endormi, nous croisons une vache, 2 commerces, un laveur de tapis qui sieste, quand soudainement un bruit sourd fond sur nous, c'est une invasion, non une colonne d'Harley Davidson chevauchées par des papys allemands cuirassés de noir, la cohorte se clôture par un combi Mercédes blanc conduit par une femme, cela ressemble fort à une assistance médicale. Le soir nous faisons le tour du port, comme nous sommes dans l'avant saison les tavernas sont pour la plupart en rénovation, au milieu, une petite bâtisse abrite le poste de police, quelques policiers et une demi-douzaine d'albanais discutent et rient ensemble, l'ambiance est bonenfant, plus tard les albanais montent sans retenue dans un vieux« paniers à salade », surprenant, une reconduite à la frontière toute proche ? bien possible car il y a beaucoup de tentatives dans ce secteur...

 

Dans notre quête du soir,  nous optons pour la «Soria Malia», une Tavernas neuve au design soigné, l'accueil est pour le moins chaleureux, on sent d'emblée le caractère familial, visite des cuisines pour une présentation des poissons frais disponibles, une pratique courante en Grèce car le nom grec des poissons n'évoque rien aux étrangers, le patron nous offre une bouteille de Retsina, le serveur, s'installe à la table et nous offre un alcool de son cru, un tsipouro, ça décoiffe. Notre repas de petits rougets frits est accompagnés de« zuchinni balls », petits pavés panées de courgettes et fromage frits puis se termine par le traditionnel dessert offert par la maison (là encore, une tradition grecque). Pour clore le tout, ils nous invitent à utiliser leur ordinateur pour accéder à la météo.

 

Jeudi 20 Mai :

Sagyadas et quand les dieux ripaillent

Nous ne resterons qu'une journée au pied de ces montagnes pelées, aux roches brunies par l'érosion du temps. Le baromètre de bord indique 1016 mb, la météo prise hier soir donnait au lever du2BF Est tournant à 4BF Sud à 15 h, avec 15 miles nautiques à couvrir, c'est gérable sans problème surtout en partant à 10 H, nous étions bons. bons pour 5 miles, oui pour 5 miles car c'était sans compter sur une réunion familiale dans la baie, aux cotés de  Poseïdon en colère brandissant son trident à 3 pointes d'où jaillissaient mille éclairs, se trouvaient ses frères Zeus et Hadès... quant au cousin Hélios, dieu du soleil il n'était malheureusement pas de la fête. En quelques minutes les conditions ont basculéet Romar 1 a du affronter de violentes bourrasques de vent de Sud Est puis des averses, des orages tournants,  des houles fortes, hachées, croisées semuèrent en mauvaises déferlantes difficilement gérables puis en lames écumantes. Romar1 était ballotté, secoué, chahuté, à l'arrière l'annexe était sur le point de rompre ses attaches, à l'intérieur par chance seule la bouteille d'Ouzo chuta mais ne se brisa point, c'était un signe. Il en fût ainsi pendant 90 minutes, ciel plombé, horizon bouché, nuages percés, mer déchaînée. Décidément le Mont Pantocrator qui ferme avec ses 900 m le Nord de'île porte bien son nom «Maître de toutes les choses», il retenait tous les vicissitudes climatiques dans son chaudron. Les secondes se firent minutes, les minutes se firent heures, 90 minutes interminables. Tirant des bords pour trouver quelques réconforts, se laissant surfer sur les lames les plus fortes,Romar1 fût malmené, roulant, déroulant, enchaînant gîte bâbord à gîte tribord, décidément les dieux ripaillaient fort ce 20 Mai, ce n'est pas possible, ilsétaient ivres. Ce n'est qu'en entrant dans l'anse de Gouvia que Romar 1 souffla un peu, qu'importe le déluge d'eau qui continuait de s'abattre, qu'importe les orages et ses éclairs qui zébraient la baie, les vagues étaient contenues. Unappel radio à la marina de Gouvia sur le canal 69 nous attribua la tête du ponton L. Là dans cet immense port nous nous savions à l'abri, derrière nous de nombreux bateaux étaient dans notre sillage et venaient chercher un refuge, un havre de paix dans cette fête céleste mais néanmoins païenne. Pour sûr les roses de Corfou ont souffertes...

 

Cette journée fût certainement la plus éprouvante depuis la France, c'est vrai que ce périple n'a rien d'un voyage tranquille, on garde en souvenir, l'orage sur le canal Rhin Danube, le toit de l'Europe fluviale près de Nuremberg, la tempête danubienne avant les Portes de Fer, certains passages difficiles de la Mer Noire. Oui, on en garde des souvenirs... mais bon... que d'appréhensions, de tensions, de stress... c'est cela aussi la navigation de plaisance...

 

Vendredi 21 Mai :

Le Jour de l'Union.

Cette nuit l'orage a continué à forger le ciel, il est ce matin en deuil, une pluie fine enveloppe notre univers.

Planning dujour :

Approvisionnement à Corfou centre, à 15mn avec la ligne bleue du bus urbain (à 1,30 euro).

Arrivés en ville, étonnement, aucuneanimation, aucune activité, serait ce un nouveau jour de grève pour protestercontre le plan du gouvernement socialiste ? Nenni, c'est le « Jour del'Union », la grande fête de Corfou, la fête des îles de la MerIonienne. 

Alors un brin d'histoire :

 

  • En 338 av J.C, le Roi Philippe II,empereur de Macédoine s'empare de Corfou
  • En 300 av J.C, l'île est envahie par lesSpartiates  puis par les Illyrienspuis les romains
  • En 337 ap JC, elle passa sous l'empireByzantin.
  • En 1267  Charles d'Anjou alors roi de Sicile s'empare de l'île
  • De 1386 à 1797, elle est dominée par lesVénitiens. La population juive était importante et jouissait d'un certainnombre de privilèges donnés par les vénitiens mais les Chrétiens excédésobligèrent les juifs à porter un signe distinctif jaune... Prémonition ? (Aucours de la seconde guerre mondiale 2 000 juifs d'ici furent déportés).
  • En 1797 Napoléon signe le traité de Campo-Formio, les îles ioniennes deviennent françaises.
  • En 1815, les Anglais envahissent l'îleet la place sous leur protectorat jusqu'en 1864.
  • Le 21 Mai 1864, les îles ioniennes sont rattachées à la Grèce.

 

Et c'est donc aujourd'hui le 146 éme anniversaire de la fin de cette odyssée historique.

 

La cérémonie :

Le décor : Devant la vieille citadelle, l'esplanade faite de promenades, de jardins, du terrain de criquet et oui les d'anglais sont ici chez eux... cette esplanade qui, hier était le champ de tir vénitien est le cœur historique de Corfou. Le public se masse surles pelouses et le long des avenues Dousmani et Eleftherias dit le Liston, une réplique de la « rue de Rivoli » une artère commerçante toute enarcades abritant essentiellement de terrasses de café pour tourisme huppé etjeunesse dorée. Un ensemble construit par le français Mathieu de Lesseps, le père de Ferdinand, le roi des canaux de Suez et Panama. En arrière plan, le monument de l'Union, l'Enoseos, un très simple pan de mur de pierres blanches de 3 m de haut sur 2 m de large, sans inscription, entouré de 8 murets dotés d'une plaque de marbre brun symbolisant chaque île ionienne, l'ensemble est pour le jour flanqué de 2 austères soldats et de deux faisceaux de 3 fusils retenant un casque renversé dans lesquels brûle de l'encens.

 

Des jeunes ont eu le temps de déployer une banderolle

mais celle-ci a été rapidement enlevée par des policiers de de type Robocop

Au regard des forces en présence, c'est une histoire de sabre et de goupillon. Qui a parlé séparation de l'église et de l'Etat, n'oublions pas que l'église grecque est inscrite dans l'article 3 de la constitution « au nom de la sainte trinité, consubstantielle et indivisible ». Face au monument, les autorités civiles et militaires, à droite, près des micros, les dignitaires religieux...

 

Les cuivres et percussions de la Fanfare de Corfou ouvre le défilé par une marche militaire, dotés de casques à pointe surmontés d'un plumet aux couleurs de l'île (bleue et pourpre), les musiciens ouvrent la cérémonie, les dernières notes s'égarent sur la vaste esplanade et retombe le lourd silence d'une chaleur écrasante. Une voix grave s'élève, c'est celle du Métropolite de Corfou (l'évêque), un embonpoint ecclésiastique au visage poupin emprunt d'onctuosité comme enduit de fond de teint, il porte tenue sacerdotale, chasuble, étole, manipule et une croix pectorale proportionnée à sa dimension. Encadré de ses primats prétoriens, il se lance dans un discours du genre vis sans fin où même les horloges marquent une pause, les quelques korfiotes noyés dans les touristes ainsi que les autorités civiles et militaires se signent et re-signent encore et se résignent (n'oublions pas le signe de croix orthodoxe est composé de trois signes de croix de droite à gauche), le discours se mue en une lancinante prière incantatoire, ses coreligionnaires  reprennent en cœur pour le soutenir et ils entonnent et empilent des canons (tout se fait à capella car chez les orthodoxes, l'instrumentation est bannie, l'instrumentation musicale j'entend, car l'instrumentation politique, est permise... ) les implorations tournent à l'office religieux... les dernières vapeurs d'encens dissipées et la liturgie achevée, on s'attend à quelques discours des forces vives de la nation, nenni, seule l'église a en ce lieu un droit de parole.

S'ensuit la dépose des gerbes, oui des gerbes, car ici, c'est un défilé de dignitaires qui viennent tour à tour poser, déposer, apposer, voire parfois, balancer une gerbe, à la fin c'est une compile d'une douzaine de couronnes vertes au pied du mur. Le premier dans l'ordre protocolaire doit être sans contexte le représentant de l'Etat (un grand,froid, sec, raide, au plastron empesé de sa chemise Vichy, une allure de préfet quoi... ), derrière les élus territoriaux, plus surprenant,  voici les partis politiques dont le PKK (PC grec) ! suivis des autorités militaires, pararme... Suivent sonnerie au mort et hymne national... la cérémonie terminée, c'est dans une jolie pagaille que les officiels rejoignent leur tribune, le public s'amasse de par et d'autre de l'avenue pour assister au défilé.

 

 

La deuxième fanfare de l'île en tenue d'apparat approche au rythme du tambour et se positionne devant la tribune des corps constitués.

MUSIQUE.

Au bout de l'avenue apparaît portant une bannière blanche ornée d'une croix rouge une matrone immaculée qui a tout du kapo, suit au pas, le corps de la santé, infirmières en tenue professionnelle, religieuses en tenue ordinale, médecins en blouse médicale, cela ne rigole pas,  viennent ensuite derrière leur porte étendard les associations sportives et de jeunesse, là, cela fait mal, on a quelques relents de scoutisme , de nationaliste, pas très sains, puis viennent les représentants (adultes et enfants) des différentes îles en tenue folklorique, cela ne manque pas de couleurs et de cachets, le pas est plus dansé que cadencé, c'est assez décontracté.

 

 

 

Changement de fanfare, retentit le chant du départ, l'ancien hymne napoléonien qui a déjà résonné en ces contrées il y a deux siècles passés, c'est au tour des grandes écoles, l'allure est parfois stricte parfois franchement rigolarde, jeunes femmes en talons haut à très haut et jupes courtes à très courtes, la marche au pas chaloupé fait que ça déménage dans les regards, puis plus surprenant voici celui des instituts spécialisés, les personnes handicapées mentales ou physiques placées sont accompagnées ou poussées par leur soignant...

 

 

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L'Albanie, le pays des aigles

                                                                        

Un zeste d'histoire

Petit pays doté de près de 500 km de magnifiques côtes, l'Albanie n'est pas encore trop envahi. Particulièrement montagneuse, l'Albanie est insérée entre la Grèce au Sud, la Macédoine à l'Est, la Serbie et la province du Kosovo au Nord et le Montenegro à l'Ouest. En face, de l'autre côté de l'Adriatique : l'Italie.

L'Albanie fut un territoire très convoité : tout au long des 2 derniers millénaires s'y succèdèrent Grecs, Romains, Wisigoths, Lombards, Avars, Slaves, Bulgares, Byzantins, Angevins, Vénitiens, Ottomans. Il est vrai que  la présence angevine qui m'intéresse plus particulièrement à travers Charles Ier (frère de St Louis), Comte d'Anjou et de Provence, Roi de Naples et de Jérusalem, Roi d'Albanie et des deux Siciles.

Sur ordre du pape Urbain IV, Charles 1er guerroya Manfred de Hohenstaufen et le battit en 1266, Charles Ier hérite alors des terres albanaises. Mais le rêve d'aller jusqu'à Constantinople s'arrête en avril 1281 à Bérat sur une véritable déroute de l'armée angevine. Ironie de l'histoire, l'armée de Charles Ier et son capitaine général sont bien allés jusqu'à Constantinople, mais en tant que prisonniers de l'empereur que  Charles voulait renverser et remplacer. Cette  défaite marque la fin de la politique orientale de Charles 1er car cette page s'écrivit quelques mois avant que les Vêpres siciliennes ne sonnent le glas de son autorité sur l'Italie méridionale.

 

 

Faisons un bond dans les siècles et revenons au présent.

L'Albanie est, depuis peu, accessible. Sensible à l'ouverture qui marque la fin d'une période proto communiste, il convenait d'aller sentir ce pays dont les habitants ont vécu pendant 5 décennies coupés du monde, enfermés, pour beaucoup emprisonnés. Comme les procédures administratives semblent encore assez complexes pour ne pas dire un brin fantaisistes et onéreuses pour entrer avec un bateau, nous avons opté pour la liaison maritime quotidienne à partir de Corfou mais là il nous faut remplir les formalités pour sortir de l'espace Shengen, et oui l'Albanie frappe à la porte capitonnée de l'Europe.

Le contrôle effectué, nous pouvons monter à bord de notre navire, un hydrofoil identique à ceux croisés entre Athènes et Aégina ou sur le Danube entre Vienne et Bratislava, des engins qui, à grande vitesse, sortent de l'eau. Ces machines : les «Voskhod » sont de fabrication russe et datent des années 90, 150 exemplaires ont été construits. Avec leurs 1000 cv, ces drôles de vaisseaux emportent 70 passagers à 33 nœuds dans un confort proche de l'avion. Au nombre de couches de peinture, il est vraisemblable que celui-ci soit l'un des tous premiers. Pour l'avoir croisé à maintes reprises dans la baie de Corfou, c'est toujours impressionnant de voir une telle sauterelle passer à grande vitesse dans un bruit de faux bourdon. Il ne met que 25 minutes pour atteindre Saranda, la principale ville balnéaire du sud albanais.

                           

Mais avant tout, 3 phrases en guise de petit rappel historique :

L'Albanie, « le Pays des Aigles » tel que le figure le drapeau national, s'est proclamée République Populaire en 1946, Enver Hoxha en est élu Président, elle rejoint alors le Pacte de Varsovie. A la mort de Staline, les relations se durcissent avec l'URSS et en 1967 l'Albanie rejette son grand frère pour s'offrir à la Chine. A la mort de Mao, les relations entre les deux pays se dissolvent et Enver Hoxha s'enferme alors dans un communime monacal avant de sombrer dans une paranoïa aiguë. Il «bunkerise» son pays avec la construction de 700 000 casemates unipersonnelles édifiées dans l'urgence parfois dos à la mer, l'ennemi serait-il intérieur ??? En approchant de la côte, on peut aisément observer ces multiples champignons : bolets de béton qui sont censés refouler les envahisseurs.

                              

              

En 1985, à la mort d'Enver Hoxha, Ramiz Alia prend le pouvoir et l'ouvre 5 ans plus tard au multipartisme et à l'ultra libéralisme. En 1997, c'est la catastrophe, le système financier repose sur des sociétés pyramidales, les petits épargnants perdent tout. Le pays est en état d'insurrection. Les casernes sont prises d'assaut et leurs armureries pillées. Le gouvernement perd le contrôle du pays, une force internationale de l'ONU débarque, restaure l'ordre et organise de nouvelles élections.

Depuis, deux partis se partagent alternativement le pouvoir : le Parti Démocratique (Conservateur de Centre Droit), issu de l'ancien parti unique au pouvoir reconverti au libéralisme et le Parti Socialiste (Gauche). En 2009, l'Albanie entre dans l'OTAN et frappe maintenant à la porte de l'Europe.

Voilà Saranda 

Au loin sur le remblai, un immense panneau « WELCOME » vous accueille. La ville épouse la forme de la baie et forme un vaste amphithéâtre désarticulé, désintégré. Des cubes d'immeubles en béton de 5 à 6 étages s'élèvent graduellement sur la pente Est, le haut de la colline est encore indemne de boîtes. Mais çà et là apparaissent déjà dans la roche dénudée des saignées à blanc, de vives balafres, des stries creusées dans le massif dur et aride pour satisfaire la boulimie immobilière.

            

 

Après un rapide contrôle des papiers, direction la mairie de Sarande, point de départ du bus pour Butrinti, principal objet de notre visite. Déjà en quelques minutes, nous sommes subjugués par le vaste chantier qu'a entrepris le pays, tout ici n'est que chantier, on ne sait plus très bien partager ce qui est en construction de ce qui est en démolition, débris, déchets, remblais cohabitent sur ce qui est destiné à devenir où étaient des trottoirs... la saleté et la poussière forment un fond de décor. Nous traversons le marché couvert si tenté que l'on puisse dire, disons un marché fait d'un bric à brac de tôles, c'est le point central d'approvisionnement des habitants de la ville et sa banlieue. Dans les ruelles étroites il y a çà et là quelques marchés de l'occase et de la débrouille, la plupart consacrés aux chaussures et objets domestiques.

 


Le deuxième constat est l'emprise automobile. Les rues ne sont que de longs bouchons où les règles de conduites sont introduites à coup de klaxons ou de sifflets d'agents impuissants... Si toutes les marques sont présentes, il va sans dire que Mercedes est le leader incontesté, la firme de Stuttgart à l'étoile à 3 branches est omniprésente, parfois quelques "Hummer" ces gros 4x4 d'origine militaire, très haut de gamme, noirs aux vitres teintées alourdissent l'atmosphère, c'est vrai, ils ont bien leur place dans ce décor d'après-guerre.

     

Quant au bus qui assure la destination Butrint, c'est un vieux "Man" dont le chauffeur est obligé de s'arquebouter pour changer les vitesses ou pour tourner le volant, rien n'est assisté... le bus est bondé pour ne pas dire plus. Pour le paiement c'est à la descente, probablement au cas où nous n'arrivions pas... Et nous voilà partis... pour une visite de chantier... des chantiers devrais je dire... tout se fait à coups de klaxon, de freins et surtout de forcing, notre pilote nous exfiltre de la ville... la vieille route est en cours d'élargissement pour faire place à une voie nouvelle, le seul problème elle est parsemée de bulldozers, de pelleteuses, le tout enveloppé de poussières mais qu'importe.

 

Les 20 km sont faits de cailloux concassés et plus ou moins compilés, à droite la montagne que l'on a rogné, à gauche le précipice qu'on a remblayé, et ce, jusqu'au lac de Butrint, dans ce long cortège de particules grisâtres, tous feux allumés, on croise on double comme chacun peut, le plus fort gagne... Le bus laisse quelques autochtones à Ksamil, une ville martyre, une ville fantôme, une ville chaos dont les bâtiments semblent sortir soit d'une récente guerre, soit d'un tremblement de terre soit d'un défaut de construction ou bien d'un début de démolition. En fait, nous apprendrons qu'il il y a un peu de tout cela, si le pays a été frappé l'an dernier par un léger tremblement de terre aux effets négligeables, un autre séisme a frappé fort, un séisme politique qui a ordonné la démolition des constructions illégales soit env 250 dans cette ville. Il faut dire que la propriété foncière n'a jamais été en ces lieux un souci, on construit là où on a envie... d'où un invraisemblable imbroglio juridique et un embouteillage judiciaire... mais une question subsiste, pourquoi le programme de nettoyage en cours est-il conduit par la principale firme de BTP d'Albanie ??? qui reconstruit derrière.

  

Après l'enfer, nous voici au paradis, oui un décor paradisiaque émerge du chaos, le grandiose paysage du lac de Butrint. Le bus nous délivre au bac anté-diluvien qui marque l'entrée du Parc, l'un des 12 parcs nationaux. Celui-ci nous intéresse car, dans sa luxuriante et rafraîchissante végétation, il recèle un véritable trésor, un ensemble archéologique hors du commun, tout à fait exceptionnel dans sa conservation. Un ensemble décrit par Virgile dans l'Enéide et par Racine où il situe son Andromaque.

Il y a 2500 ans une cité s'est implantée sur les rives de ce lac au décor somptueux. Hier inconnu, le site classé au Patrimoine Mondial depuis 1992 commence à être répertorié sur les guides et le nombre de bus touristiques qui, malgré la route, viennent le visiter nous font penser à une proche invasion. Cela est le lot de bien des lieux antiques.

      

Commençons notre visite, d'abord il y a ce petit théâtre de 1500 places qui, l'été, offre un festival de théâtre, quelques pierres sur ses parois extérieures portent comme à Delphes la liste des 400 esclaves affranchis. Situé tout près les bains dont ils ne restent que quelques soubassements, le temple d'Asclépios, Dieu de la médecine.

                                       

Plus loin nous changeons d'époque, nous sommes face à un baptistère paléochrétien du IVièmesiècle, le sol est fait d'une superbe mosaïque polychrome, l'une des plus grandes connues de cette époque, avançons encore dans ce site, voici les reliquats de quelques échoppes et villas qui ont gardé leur base. Un peu plus loin livrés au chœur enivrant des cigales nous voici dans les murs de l'église byzantine (IV et Vième) ...

                         

Au bout de l'immense fortification en cours de consolidation se trouve la majestueuse mais basse Porte du Lion, elle nous donne l'accès à la forteresse qu'ont occupé successivement les angevins et les vénitiens. De cette position dominante, nous rayonnons sur 20 km. Au pied le lac avec ses lagunes et ses pêcheurs en barque. Ici à l'Ouest, l'entrée du canal Vivari avec la citadelle d'Ali Pacha, là-bas au loin, l'île de Corfou, où nous attend Romar1.

 


Le retour se fera avec le même pilote sur le même circuit. De ce grain de visite, il n'est pas aisé de tirer des enseignements cependant au regard des richesses naturelles et des potentiels touristiques qu'elles offrent, nous pouvons aisément parier que ce pays ou tout du moins son littoral risque de subir une véritable mutation urbanistique qui peut rapidement tourner au chaos, surtout dans un pays où l'état de droit repose sur le «Tout s'achète» et où les politiques n'en ont toujours pas fini avec l'histoire récente, leurs histoires.

Ce pays est grand et peuplé comme la région des Pays de la Loire, il a cependant des atouts et non des moindres, c'est un pays qui a encore mais pour combien de temps encore une très forte culture. C'est un pays où tout est à faire, un pays extrêmement jeune, l'âge moyen de 26 ans en fait le plus jeune des pays européens, malheureusement il a aussi des zones d'ombre : un pays qui a du mal à trouver une stabilité politique, un pays dans lequel la mafia a de profondes racines, un pays montagneux où les travaux d'infrastructure deviennent rapidement prohibitifs, un pays qui n'en a pas fini avec ses voisins du Nord au sujet du Kosovo et qui n'a pas tout régler ses problèmes avec celui du Sud, la Grèce ni celui de l'Est, la Macédoine.

        

Sur la route du retour, je me suis mis à rêver, ce pays avec une telle histoire et de tels paysages dispose des meilleurs atouts pour devenir un pays pilote à l'image du Costa Rica, un pays sans armée, un pays à l'urbanisme sévèrement contrôlé, le premier pays qui pourrait vivre d'un tourisme intelligent. Seule l'Europe pourrait l'aider à prendre conscience de ce fabuleux patrimoine et l'accompagner vers un développement non pas effréné mais vers un développement raisonné. Malheureusement ici comme ailleurs les hommes préfèrent trop souvent les armes à la paix.

Louis-Marie BOSSEAU -  Août 2010        

Publié à 09:50, le 28/12/2010, dans Articles thematiques,
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De Thessalonique à Kiato (Golfe de Corinthe)

La marina s'avère fort prétentieuse et n'a d'yeux que pour les grosses unités qui viennent s'exhiber ici. Le lieu est très cher, l'amabilité calculée sur votre étendue financière. De service ? n'y comptez pas, aucun, absolument aucun, informations pratiques sur la ville, documentation sur la région, de quelle ville ? de quelle région ? Ne cherchez pas, il n'y a rien. J'oubliais pour pimenter, ou plus exactement pour corser le lieu, le port est situé au pied d'une colline meublée de bars de nuit et de boîtes qui déversent en contrebas des amalgames techno, des décibels saturés, les vibrations sont garanties pour la nuit... Ce quartier est, il est vrai, celui de la Jetset de Thessa. Pour s'en convaincre, il suffit de monter au sunset boulevard, où s'étalent par dizaines des bars ultra branchés et restaurants huppés et où s'enfilent les derniers to model, les derniers modèles du salon de l'auto version cabriolets et grosses berlines... ça donne... La nuit s'annonçait musicale, elle le fût... Bon, comme Thessalonique, on a déjà vu, nous n'avons qu'une envie : fuir , fuir au plus vite...

 

Le Mont Olympe et Platamonia

Etape de 46 miles, la longue traversée de la baie de Thessalonique en laissant au loin les raffineries et autres activités portuaires et la mer est d'une huile bleutée, aucune ride, le calme plat... à quelques miles un petit vent d'Ouest fraîchement raffiné vient nous embaumer. Notre objectif initial était Pydna mais le port encombré de barques de pêche s'avère si minuscule que l'annexe y ferait figure de navire et pour parfaire le tableau le lieu n'a rien de paradisiaque, baraques défoncés, ateliers en tôles rouillées, quais surchargés de mille ferrailles, l'endroit est pour le moins inhospitalier. Nous longeons donc la côte, sur la carte, le port de Paralia paraît tout à fait acceptable mais, oh rage, son accès est bouché par une barge dotée d'une puissante grue, le port est fermé pour cause travaux et qui plus est, une fête foraine est installé sur ses quais, après la Techno les flonflons, bonjour la nuit, non merci. Nous filons au Sud et passons au pied du Mont Olympe, le sommet à 3000 m est noyé dans des nuages qui s'accrochent à lui comme des berniques. Voilà notre port, il est refait à neuf et astucieusement divisé en 3 bassins, un pour la pêche, un pour les petites embarcations et un pour la plaisance, des quais équipés de bornes, c'est Byzance... non c'est Platamonia. Là comme ailleurs, tout est prévu, tout est prêt, sauf l'organisation humaine pour le faire fonctionner. Capitainerie, sanitaires, bornes électriques, prises d'eau, tout est là, fraîchement inaugurés mais l'intendance ne suit pas, rien n'est ouvert, rien n'est branché. Faute d'avoir eu la fête foraine, nous avons eu droit à quelques  gâteries "classées X", pensant être seul au monde, un jeune couple est venu faire leur petite affaire, pensez donc sous nos hublots, engager en trois temps, une parade en trois mouvements qui n'avait rien de nuptiale, pour sitôt fait s'engueuler... non mais...

 

au fond le mont Olympe 

10 Juillet

Platamonia / Stomio (10Mn)

Une petite brise force 3 est bien présente, comme la houle devient cassante et hachée, que le vent monte, nous naviguons que deux heures pour nous poser à Stomio, une petite ville, que dis-je un village côtier un tantinet suranné. En surplomb, l'ancien village aux maisons authentiques distribuées par des raidillons particulièrement ardus pour une population visiblement âgée, mais il fait chaud et c'est l'heure de la sieste, quand on dit heure, il faudrait mieux parler au pluriel car la sieste grecque se fait de 15 à 17... et à ces heures plus rien ne bouge, plus rien ne bruisse, même les insectes se taisent, c'est l'heure du chaos estival où seul règne le soleil.

 

Samedi 11 Juillet

Stomio / Agiocampos ( 16Mn)

Alors que nous quittons le port, un pêcheur nous fait signe que le temps va changer, il est vrai que des nuages menaçants arrivent au loin, nous rebroussons chemin, une bonne décision car une bourrasque et une grosse averse viennent balayer le port. La dernière goutte évaporée et l'azur retrouvé, nous quittons pour de bon Stomio. Nous longeons une côte ciselée, falaises escapées, petites plages camouflées dans des criques étriquées... se succèdent. 

 

Le bateau va bien, la brise est légère. le paysage se métamorphose. Si les sommets du PELION sont nus et de pure minéralité, les basses montagnes appelées «montagnes noires » sont, quant à elles, densément boisées et impénétrables. A partir de là nous longeons une côte inabordable, inaccostable, limite...barbare.
 
 
 
Qu'ils soient français, roumains ou grecques, tous ont cette propension existentielle à faire des remous, nous parlons des Costs-Guards, leur bateau s'arrête dans une superbe gerbe d'eau à un mètre de Romar 1 qui n'apprécie guère ce genre d'approche. Alors que les deux bateaux se touchent, ils nous interrogent par VHF : ils veulent connaître notre destination ? Nous improvisons une réponse car rien n'est déterminé, ils n'en demandent pas plus. Sans doute des oiseaux de mauvaise augure car peu de temps après le ciel se charge noir, le baromètre bascule et le vent forcit en quelques minutes de 2 à 4 BF, heureusement il nous reste 3 Mn avec des méchantes lames de travers pour nous abriter à Agiocampos. Là encore, nous ne disposions que d'une vue satellite de Google Earth, nos cartes marines ne marquent rien hormis un brin d'abri pour barcasse mais derrière se cache en fait un nouveau port (désert parce non répertorié). Le long quai est doté de nombreuses bornes bien sûr non branchées, comble du modernisme ou de l'ironie, elles disposent de prises RJ45 pour que les bateaux branchent un téléphone filaire. L'ensemble est fort bien protégé par des môles constitués d'énormes tripodes en béton culbutés en vrac.
 
 
Sont à quai 3 voiliers ukrainiens arraisonnés par les « Costs-Guards » grecs, sans entretien et ainsi abandonnés leurs jours à flot sont comptés. Tout au bout, un bateau de pêche grec de 80 pieds attend que la mer se calme, l'équipage est constitué exclusivement d'Egyptiens, ils mangent et dorment à même le pont bâché ou dans la cale. Bien qu'éloignés de la ville les quais sont comme partout des espaces très prisés par les pêcheurs à la ligne à la pointe de la modernité, détection ultrasonique de touches, bips électroniques, bouchons luminescents, manque plus que l'ipad pour communiquer avec l'appât et aiguiller la prise. Le lieu doit être bon car les technos pêcheurs se relaient jour et nuit dans un incessant va et vient, bizarrerie, on ne les voit jamais rien pêcher.
 
          
 
«Comme le port a été inauguré l'an dernier, pour son alimentation, il faudra attendre la prochaine inauguration» plaisante un grec de passage, fin connaisseur du système hellénique. L'après-midi c'est un incessant défilé de visiteurs, l'un d'eux s'arrête, se présente en français, il est avocat, inscrit au barreau de Larissa (la capitale régionale), donne des cours de Droit et a étudié le français au Lycée, etc... le dialogue s'instaure et l'invitons à s'asseoir à bord pour continuer cette agréable conversation... L'homme a dans les 45 ans, nous remarquons rapidement sa propension à se signer dès qu'un nom de saint est prononcé, notre remarque confirme l'emprise de la foi sur cet homme de loi... mon prénom Louis-Marie est pour lui une hérésie, je suis un homme et avoir la mixité dans mon double prénom relève du sacrilège, quasiment du blasphème et il se signe trois fois encore, 3 signes de croix triangulés et à l'envers... comme pour s'expier ou pour conjurer je ne sais quel mauvais sort. La prudence nous porte vers d'autres sujets, nous passons à notre itinéraire, là encore, indéniablement nous sommes sur les pas de St Paul, je vous le dis, c'est un signe, passés au pied du Mont Athos, là encore, nous sommes bientôt des envoyés divins, nous essayons bien de lui faire prendre conscience que le pouvoir religieux est ici omniprésent, que la richesse appartient à l'église et que la République du Mont Athos est anti-européenne, là nous franchissons la limite et sommes en état de péché mortel, cela nous vaudra plus de signes de croix que de réponse consistante...l'homme est, devrons nous conclure, particulièrement illuminé, l'avocat de Christ Jésus. Notre homme céleste se rend régulièrement sur la montagne sacrée voir son confesseur et se ressourcer... il y trouve une énergie telle qu'à la fin il lévite... oui oui 1 bon mètre nous fait-il de la main. A son départ, il nous signifiera sa déception de n'avoir converti ces âmes damnées. Impies, nous sommes, impies, nous vivons, impies nous mourrons, Amen.
 
 
 


La mer Egée fait encore sa tête des mauvais jours, clouant un peu plus Romar 1 dans ce coin perdu. En cette fin d'après-midi saturnienne, nous parcourons Agiocampos. La ville est filiforme, toute allongée sur son front de mer, avec une promenade parsemée de commerces, bars et restaurants aux constructions hétéroclites, les rues et parkings sont gorgés de voitures, l'immense plage est sectorisée et chaque tronçon est géré par un bar de plage avec équipements musicales, plagistes, chaises longues et parasols.

 

 

 

 

Malgré la mer survitaminée la population est là, allongée baignant dans une atmosphère saturée de décibels survoltés. Un peu en retrait, loin de ce vacarme, nous apprécions nos rafraîchissements. Soudainement, derrière la pointe, le ciel se plombe d'un noir profond, d'un noir menaçant, une lourde chape céleste avance lentement, inexorablement, obscurcissant progressivement tout ce qu'elle recouvre, avalant la lumière et repoussant au large le soleil, le jour se fait nuit. En quelques minutes le vent se lève, s'engouffre, s'amplifie, il prend de la force, il devient violent et entend bien tout déménager... et de fait, le grand nettoyage commence, les touristes un instant médusés, s'agitent, paniquent, s'affolent, ils veulent plier chaises longues, serviettes et parasols, mais le vent leur arrache des mains, contraints d'abandonner face à un ennemi invisible, ils se replient médusés, s'enfuient en sauvant quelques affaires, le joug d'Éole les expulsent, ils courent, propulsés, chassés par le vent, ils tentent de quitter ce chaos, tout vole, tout s'envole en d'incontrôlables aéronefs, les parasols sont devenus javelots acérés, les transats bondissent dans des pas de géants désarticulés, même le sable se lève et s'enfuit en de longs nuages gris. fuir cet apocalypse en voiture, impossible, la route côtières est un imbroglio d'automobiles dans lequel les containers poubelles qui ont pris les voiles roulent tout couvercle battant et jouent aux auto tamponneuses.

 

Nous interceptons une voiture qui tente un demi-tour dans cette grande foire, cette grande débandade, nous enjoignons son jeune conducteur paniqué de nous transporter au port pour renforcer les amarres du bateau, il est désappointé devant cette marée d'objets volants et de voitures en tous sens... qu'importe, nous arrivons, le remercions vivement.

Une fois le bateau mis à l'abri de la pluie, nous regardons passer au large cette mini tornade et quelques minutes plus tard, le ciel est de nouveau bleu, le vent est tombé, que s'est-il passé : rien. Le lendemain nous constaterons que les gargotes ont été sévèrement touchées, parasols, chaises amoncelées, serviettes et toiles accrochées dans les arbres, portiques et mats couchés, enseignes et sonos arrachées... une plage de désolation... la musique s'est tue.

Mardi 14 Juillet

Agiocampos / Kamari

 

A 5 H, le bateau de pêche parti hier soir rentre au port pour décharger sa cargaison, au moment de notre départ, les égyptiens viennent nous apporter 2 kg d'anchois que nous préparons illico en marinade. Malgré le beau temps apparent, la houle résiduelle de 4 Bf est appelée à se renforçer, notre volonté de changer d'air nous pousse à partir longer les côtes Thessaliques. La montagne est toujours là, les rives y sont toujours escarpées, colorées de quelques villages et animées de colonies de cigales. Bien que l'entrée du port de Karami soit imperceptible, nous parvenons à la découvrir, le lieu est charmant, bucolique, un long quai, peu de bateaux, quelques barques mouillent au milieu du petit bassin. Le village situé à 2 km est un hâvre de paix et de toute beauté.

 

 

Mercredi 17 Juillet

Kamari / Kiriaki (40 Mn)

Nous laissons à notre gauche l'île de Skiatos (qui fait partie des Sporades) pour nous engager le long de l'île d'Evia que l'on va accompagner jusqu'au sud de la Grèce...

 

 
en rose, l'île d'Evia
 
La houle se lève et la navigation devient inconfortable, le petit port de Platania est saturé, nous filons vers le Golfe de Volos situé à 12 miles, nous savons qu'ils existent des mouillages bien protégés et des petits ports mais cela devient dur, les quelques voiliers qui sont dans le secteur éprouvent également des difficultés car le vent ne cesse de tourner et la houle ne sait plus quel sens prendre. Au fond d'une grande baie est niché un superbe village de pêcheurs, c'est Kiriaki, le village est construit au ras des quais nous optons pour une place derrière un voilier danois, nous accostons quasiment dans les tavernas. Le village est aussi authentique que tranquille qui s'avère être une très belle escale.

 

         

Mercredi 19 et jeudi 20 Juillet

Kiriaki /Livanates / Khalkis

En avant toute, pendant quelques jours nous allons parcourir le vaste bras de mer qui sépare les 200 km de l'île d'Evia du continent. Pour l'heure cap sur Rahes, une ville située au Nord de cette espace maritime. Montagnes arides, petites cités côtières et carrières à ciel ouvert se succèdent ? Rahé, un ancien port de pêche mué en port de plaisance, malheureusement s'il dispose de tous les commerces, aucun n'accepte la CB, de la monnaie en plastique, nous sommes bien dans le pays des espèces sonnantes et trébuchantes. Comme la charmante cité balnéaire n'offre ni banque, ni distribank, et comme nous sommes à sec, la seule solution pour manger est d'aller voir ailleurs, là où niche un distributeur.

         

A 20 miles au Sud, Livanates disposerait d'un robot argenté. En avant toute. Bien que le port ne soit pas dimensionné pour accueillir une unité telle Romar 1, nous nous blotissons, en biais et en bout de quai, pas idéale mais suffisant. La ville isolée, esseulée, possède quand même une boîte aux trésors, c'est bon pour le ravitaillement.

                                 

KHALKIS 

Le lendemain, direction Khalkis, étape obligée pour qui emprunte cette passe maritime car Kalkis est un isthme doté d'un pont très bas, un pont mobile qui ne coulisse qu'une fois par jour, par nuit devrais je dire car ce pont à péage ne s'ouvre brièvement qu'à la renverse de la marée, en pleine nuit, juste le temps nécessaire pour faire passer les bateaux en attente, un retard de votre part, et hop vous serez bon pour le lendemain. Amarré en plein cagnard le long du quai en pleine ville, nous sommes au cœur des décibels des bars branchés. Allons remplir les formalités, le bureau du péage nécessite un jeu de piste, quand aux formalités, là aussi cela tourne à la farce, pour payer des redevances, Romar 1 a connu des calculs sur le volume en tonneaux, sur la longueur en mètres ou des ratios longueur / largeur calculés en pieds, jamais sur son poids, c'est chose faite, la logique s'appuie ici sur la bascule, plus votre bateau est lourd plus le péage sera pesant ??? 55 € pour 15 T. Tout est lourd ici, c'est lassant, agaçant, compliqué et irrationnel, et pompon, la peu aimable administration locale ne connaît pas la carte bleue, seules ne sont admises des espèces. Mettez-vous en attente sur le canal 12, nous vous donnerons les instructions. A 19.00 - verdict, soyez prêts, vous passerez entre 20 heure et minuit, voilà qui relève d'une précision hellènique.

 

23 H la VHF crépite, l'ordre est inverse de celui de 19.00 ? nous passerons les derniers, et oui nous sommes arrivés les premiers ? Logique ? Non, le fort courant qui coure depuis 21 h s'est calmé, le pont glisse doucement et son ouverture relève du spectacle, par centaines les spectateurs applaudissent, commentent, filment, photographient, les dix bateaux montants s'alignent coté ville hors du chenal pour laisser le passage aux descendants... c'est bon c'est à nous, nous faisons office de bateaux balaie sous des crépitement de flashs.

 

Sitôt le pont franchit nous plongeons dans l'oubli et dans la nuit, nous suivons notre petite flotte qui rapidement s'éparpille, certains filent, d'autres vont mouiller dans une anse quasi invisible, nous préférons les pontons du port de plaisance mais la passe cachée par le quai industriel n'est pas signalée et donc difficile à trouver dans l'obscurité. Pas une ombre de mat, pas une ombre de coque, le port est désert et énigmatique ? Qu'importe un ponton se présente à nous, ne le rejetons pas, un rapide coup d'œil nous indique que les bornes d'énergie sont neuves mais déjà hors d'usage. Nous apprendrons que le port est fermé pour cause de vacances... logique en juillet. Non ?

 

Vendredi 19 Juillet

Khalkis / Oropos / Panagia

 

Aux premières lueurs nous quittons le port semi désertique de Khalkis, cap sur Oropos, la mer est plate et parcourue de légers frémissements sous les volutes de vent, à bâbord, les monts de l'île d'Obé sont d'un total dénuement, quelques rachitiques arbrisseaux peinent à vivre. Côté continent le paysage est aussi plat que la mer, rien ne dépasse si ce n'est quelques cyprès esseulés. S'ouvre à nous la ville d'Oropo avec à l'ouest le port des ferries et devant la cité, le bassin du port mixte pêche et plaisance. Pour la plaisance seuls sont admis les bateaux grecs, ce qui fait bien peu de places pour les pavillons étrangers, quoique une place nous convient dans l'angle, en quelques manœuvres, nous nous y glissons. Mais les versions divergent, certains pêcheurs nous autorisent d'autres veulent nous refouler, qu'importe, nous allons faire quelques courses dans cette ville agréable et particulièrement bien achalandée. Un responsable du port nous retrouvera et nous demandera de quitter rapidement les lieux car le port est réservé aux grecs et qu'une grosse unité arrive, bien que surpris, nous nous exécutons. On ne veut pas de nous, qu'à cela tienne, nous irons voir ailleurs.

 

 

 Bien que les couleurs de l'Europe flottent, le port serait réservé aux Grecs ? 

En avant tout, les guides et cartes nous désignent Panagia. Nous entrons par l'échancrure d'un massif abrupt et aride dans la vaste baie d'Almiropotamou, l'entrée est marquée par les vastes bassins circulaires d'une ferme marine. Nous voici devant les quais de la petite ville, une chance pas ou peu de bateaux y sont amarrés. Là encore, il y a divergence, une personne nous fait signe d'accoster mais au moment où nous mettons pied à terre, un restaurateur vient nous dire qu'il faut illico partir car un bateau à passager est attendu et de nous montrer l'autre côté de la baie où plusieurs voiliers sont au mouillage. Ne cherchant pas la contradiction, ils ne veulent pas de nous, qu'importe, allons en face. Tant et si bien qu'à la nuit tombante, une dizaine de bateaux mouillent dans ce coin de baie tandis que le quai est toujours vide. Ce doit être cela l'accueil grec...

 

 

 

Samedi 20 juillet

Panayia / Lavrio

Le soleil se lève sur la baie, juste un léger souci, les repères ont bougé, il semble que nous soyons déjà partis, vite un coup d'œil au sondeur, bizarrerie, il indique 70 m au lieu des 7 m d'hier soir, assurément avec 30 m de chaîne, l'ancre ne tient plus, le voilier français est comme nous, il dérive. Nous remontons la ligne de mouillage et quittons la baie. Heureusement que cela ne s'est pas produit durant la nuit, l'alarme n'était pas branchée, où serions-nous ? de l'autre coté de la baie a frotté le quai interdit ?

 

Longeant la côte de l'Attique, nous passons Marathon mais le site est militarisé avec interdiction de pénétrer dans la baie, nous longeons Rafna pour parvenir à Rafti. Cette côte jadis aride vit pour l'heure d'une urbanisation sauvage et agressive, les espaces libres se font très rares, même les collines les plus inhospitalières sont mitées de complexes immobiliers. Notre désir de nous y poser est vite balayé par le débordement d'un nautisme puissamment motorisé. Nous mouillerons deux heures à l'abri d'un îlot au calme tout relatif car nombre de bateaux passent et repassent, nous larguant vagues et vapeur de benzine.

 

Nous tentons de trouver un point plus charmant près du cap Sounion, la pointe sud de la Grèce continentale. Comme nous passons devant, nous lançons un appel VHF à l'Olympic Marina, là encore le silence règne. Nous tentons d'y faire une halte, mais dès l'entrée, le gardien du port nous refuse l'accès au motif que le port est complet, une vue de l'esprit plutôt fantaisiste car de la place il y en a ! Nous nous rabattons sur Lavrio à 2 miles de là. Ce grand port mixte : commerce, ferries, pêche et plaisance n'offre guère de places, après longue négociation Romar1 se trouvera un bout de quai à cul dans la zone « charters ». Bien sûr, à peine posé, un quidam prétendument capitaine vient réclamer son dû, mais sans reçu, pas d'argent...

 

Le lendemain, la météo s'est dégradée, du 7 BF est annoncé pour plusieurs jours. Nous profitons de ce répit à l'abri pour visiter cette ancienne ville minière. Grâce aux fonds européens, la cité restaure les vestiges d'un passé argentifère qui a longtemps été l'apanage d'une société française. Soucieux de creuser ce passé nous tenons à visiter le musée de la mine, mais il est fermé, alors allons au musée archéologique, fermé... Décidément la chance ne semble pas inscrite ou dans nos gènes ou dans ceux de la ville. Pourtant les panneaux annonçant des financements européens sont légions, mais là comme ailleurs en Grèce, on investit en oubliant juste le budget de fonctionnement, cela parait chronique. Décidément l'accueil n'est pas la vertu cardinale dans cette portion du pays.

    

                    Le minerai de Lavrio                           Sculpture : les mineurs                  L'embarcadère minéralier Eiffel (classé) 

Au cours de la semaine nous serons dérangés par un convoyeur de chez Vernicos gêné par notre présence, plusieurs fois il manifestera sa mauvaise humeur par des propos particulièrement injurieux accompagnés de signes aussi déplacés que significatifs, un coup de pouce tranchant la gorge... un signe courant dans cette contrée...

Au bout de la maigre avenue crachote d'une mauvaise sono un discours inaudible, un pope en tenue d'office s'adresse à quelques personnes debout dans le carrefour, la circulation est bloquée. L'homélie achevée, se met en place un étrange cortège avec dans l'ordre sur la grille de départ, la voiture de police tous gyrophares allumés, la fanfare municipale suivie de loin par le pope et les porteurs d'un autel où repose une immense icône de Ste Anne, derrière une nouvelle flopée de dignitaires religieux en habit de lumière, talonnés par les représentants des corps dé.constitués, politiques, armées, police, enfin pour clore la procession le bon peuple... et pendant toute cette calvacade de plus d'une heure, les cloches sonnent, sonnent, sonnent... des cloches que les bars tentent de couvrir en déversant des flots de musique disco... c'est la fête aux décibels...

  

Le jeudi après-midi, la mer ne s'est guère améliorée et nous décidons de changer de places pour laisser la quai aux charters du vendredi. La manœuvre n'est pas aisée car dans le port très sale traînent beaucoup de corps morts et de nombreuses aiguilles d'amarrage. Alors que Romar1 se trouve au milieu du bassin, il est un bref instant brutalement retenu puis poursuit sa route, point mort pour vérifier, tout semble aller, l'hélice a dû cisailler un lien inopportun, mais quelques secondes plus tard, l'alarme, tous les voyants s'allument, le moteur cale et ne veut pas repartir, je saute ouvrir la cale, horreur, le fond du bateau est une mare d'huile. Reprenant la barre, je laisse le bateau poursuivre son erre et vise le quai du port de commerce qui est là devant, l'accostage moteur arrêté est sportif dans la forte houle. Les amarres passées, le constat est rapide, le moteur 6 cylindres de près d'une demi tonne a bougé, ses supports sont cisaillés, le périple s'arrêtera là. Le moral a pris un sérieux coup...

 

Après moult péripéties avec les autorités portuaires il est décidé de sortir le bateau de l'eau le lundi. Autant vous dire que le week-end n'est pas joyeux d'autant plus que ce quai est perdu au bout du port industriel et est soumis à la houle et aux remous des ferries...

                

Romar 1 est mis sur son brancard

Lundi, le grutier est là avec grue et camion. Romar1 est emmené sur son brancard loin des regards, à  500 m de là dans un sinistre no man's land contigu au port. Le propriétaire du lieu est déjà là et réclame déjà de lamonnaie. Le mécanicien marin tout proche vient faire le diagnostic :« c'est grave » merci mais encore « il faut sortir le moteur pour évaluer les dégâts ». L'assurance «Allianz» prévenue depuis le vendredi nous envoie après moult relances un expert d'Athénes (Spyros Karamalis). Le mercredi suivant l'expert arrive mais sa corpulence non-marathonienne l'empêche de monter à bord, il envoie donc son dandy de fils à bord mais le minet refuse de descendre dans la cale par peur de se salir, difficile dans ces conditions d'établir un diagnostic. J'y descends et prends pour la deuxième fois les photos des points importants. L'expert reprend à son compte les propos du mécano, à vrai dire, il s'avère que c'est un de ses anciens employés, « il faut sortir le moteur ». Ok, comment voulez-vous procéder, leur méthode est simplicisme : couper le bateau en deux, rien de moins. Sceptique, j'envoie un mail au constructeur, sa prompte réponse est claire : Qui sont ses mécaniciens ? il n'est pas absolument pas nécessaire de trancher un bateau pour sortir le moteur. L'expert et le mécanicien campent sur leur position et ne veulent pas entendre parler de la méthode douce du constructeur. Que faire, l'assurance voue une confiance aveugle dans son expert et veut nous obliger à suivre sa méthode, cela tourne aigre.

          

Le boot (cordage) qui a fait office d'arrache-moteur et les fixations coupées net 

 

Faute de ne pouvoir vivre à bord, nous nous rabattons sur le seul hôtel de la région situé à 5 km de Lavrio ? Pendant 10 jours nous nous discutons avec le mécanicien, l'expert et l'assurance pour faire évoluer la situation, rien n'y fait, c'est la ronde des sangsues, un prétendu menuisier vient sur conseil du mécanicien démonter les boiseries préalable à la découpe du bateau, un électricien s'invite pour déposer le réseau électrique, un autre l'électronique, tous réclament d'être payés cash avant le travail, l'assurance par téléphone accepte et nous demande d'engager les travaux, mais sans papier desdites entreprises nous refusons. Il faut dire que les quelques bateaux étrangers parqués près de Romar ont de quoi nous faire douter, ils sont tous partiellement démontés et sont abandonnés. Les conditions ne nous semblent pas bonnes, la confiance n'est pas de mise.

    

Romar 1 et ses voisins d'infortune dans le no man's land gravement pollué de l'arrière port

(une zone au coût prohibitif) 

Las de ces palabres et épuisés, nous décidons de rentrer en France. Allianz ne veut pas nous suivre, nous envisageons toutes les possibilités, un rapatriement par la route, par la mer, une réparation au Pirée ou ailleurs. Ayant quelques notions de mécanique, avant de partir je constitue un solide dossier technique pour avoir d'autres avis, constructeur et mécaniciens marins français. Le chantier naval m'envoie ses recommandations, mes mécanos français les leurs, elles se recoupent, seule l'assurance se range à l'avis de l'expert. Il a déjà pré-chiffré les travaux pour permettre un diagnostic à 15 000 euro, prix hors réparations ni le probable changement du moteur, tiens donc... De retour en France, je croise aux fêtes de l'Erdre, Pascal, le patron charentais du « Dépôt du moteur », grand spécialiste des moteurs marins, je lui donne illico le feux vert pour trouver les pièces nécessaires, ce qui sera chose faite en 48 heures, ils me livrent les pièces dans la semaine et me propose de venir faire le travail en Grèce après ses vacances, on ne peut rêver mieux. Chiche.

Je réserve 4 places d'avion pour Octobre. Partis la veille avec Laurent nous pompons l'huile qui souille la cale et mettons en place le logistique nécessaire et préparons l'arrivée des sauveteurs.

Arrivés de la veille au soir, ils plongent à 7 h du matin dans la cale, le moteur est repositionné, les pièces changées. A 17 h précise, je tourne la clé, le moteur démarre comme si rien ne s'était passé, encore une heure de vérifications diverses, l'opération est terminée. N'ayant pas prévu un dépannage aussi rapide il me faut réserver urgemment des places dans l'avion du lendemain matin. Ouzo, Retzina, coktails divers arroseront ce dépannage express.

BRAVO PASCAL, BRAVO PATRICE. MERCI AUSSI A LAURENT qui a profité de cette sortie pour faire à Romar un lifting, antifouling... entre deux plongées dans la décharge sous-marine de Lavrio.

Vous voulez savoir, à la suite d'un courrier d'avocat, Allianz a réglé sans rechigner l'intégralité des frais inhérents à l'incident, cela correspondait à 70% de la pré-expertise ??? Nous sommes bien bons...

     

Lavrio /Aegina

Comme il n'est aucunement dans notre intention de laisser Romar1 dans cet univers hostile, nous le faisons mettre à l'eau le surlendemain de la réparation afin de balayer au plus vite ces mauvais souvenirs. Hormis quelques péripéties propres à cette région comme la nécessité d'une liasse de papiers à remplir et quelques  billets (of course) pour le mettre à l'eau puis une évidente mauvaise foi pour obtenir le plein d'eau, nous larguons les amarres pour le Cap Sounion. Nous avons hâte dépasser sous le temple de Poséïdon qui marque la pointe sud de la Grèce continentale.

 

Direction Aegina, une île sagement posée entre Athénes et le Pélopenèse. La météo est parfaite et la navigation agréable. Quelques heuresqui suffisent à gommer ses 3 mois de galère. Aegina est un lieu enchanteur et l'accueil d'une tout autre teneur. Dès notre arrivée au quai principal face aux terrasses, le responsable du port arrive en scooter, nous aide à l'amarrage, nous explique le fonctionnement des bornes, nous fait payer de symboliques euros et nous souhaite un agréable séjour. Si, si cela existe.

 

Nous sommes faibles, Aegina, nous plaît d'emblée. La ville vit du tourisme et le sait, la navette qui ne fait qu'aller et venir du Pirée déverse à chaque passage sa cohorte de japonais, américains, européens... qui viennent déambuler dans ce dédale de ruelles commerciales pour celle près de la promenade. Partout les étals débordent amplement, on y trouve de tout, commerces spécialisés, accastillage, quincaillerie, drogueries, épiceries et habillement.

 

 

7 Avril

Délaissant  Athènes noyée dans sa pollution, nous mettons cap au Nord du Golfe de Saronique pour franchir le Canal de Corinthe et trouver la mer Ionienne. Ce canal est un vieux rêve que Néron aurait eu ? Mais ce n'est qu'en 1894 que le rêve impérial verra le jour, après 12 ans de travaux herculéens, un consortium français l'ayant financé c'est un bateau français qui le franchira le premier le « Notre Dame du Salut ». No Comment. Reconnaissons que les 6,5 km de passage dans cette saignée d'ocre haute de 50 m est grandiose, le prix de cette grandeur : 150 €  pour un 12m. Heureusement qu'au péage les cartes bancaires sont acceptées.

 

Arrivée à Corinthe, dès l'entrée du port, un ponton est à notre disposition. Renâclant à monter visiter l'ancienne ville là haut sur la montagne, nous nous rabattons sur la ville neuve. Rien de particulier, si ce n'est que l'architecture ou plus exactement l'absence d'architecture fait de cette ville reconstruite après le terrible tremblement de terre de 1858, une ville pour nous sans âme, sans grand intérêt. Au cours de la nuit, à deux reprises, il faut nous lever pour faire fuir des intrus qui, avec beaucoup d'aplomb, tentent de glaner quelques objets ou argent ? C'est pas la peine de s'éterniser ici. Filons sur Kiato, dernière étape de l'année. Panos contacté nous attend avec une place pour hiverner.

        

La ville que nous fréquentons pendant une semaine n'a pas de caractère spécifique, tracée au carré elle est d'après guerre et ne semble pas baigner dans une longue histoire, rapidement nous prenons quelques habitudes avec une taverna située sur la promenade, tenue par les 4 membres d'une même famille. Simples et bon enfant, les tables sont, c'est une constante dans les tavernas grecques, recouvertes d'une nappe en papier plastifié jetables retenues par 4 pinces, les chaises sont souvent paillées et peintes aux couleurs de la maison. La carte est souvent bilingues Anglais Grec, et est composée des incontournables spécialités helléniques, salades grecques, feuilles de vignes, calamars, fritures, poissons, agneaux... A la fin du repas, le dessert est généreusement offert par les taverniers, selon votre degré d'intégration et le montant de l'addition, vous pourrez prétendre à quelques liqueurs du cru. A votre départ, desservir est d'une redoutable efficacité, les restes des assiettes sont rassemblés au milieu de la nappe qui est mise en bouchon puis expédier, le service suivant peut démarrer.

Panos Kanellos possède une petite société de charters Alkyon Sailing, il a gentiment accepté de nous attribuer un emplacement sur son quota de places, il surveillera le bateau et fera tourner le moteur toutes les quinzaines. Quelqu'un de confiance et d'une extrême gentillesse toujours prêt à rendre service. Qu'il en soit encore une fois ici remercier.

Pour ceux que cela intéresse http://www.alkyonsailing.gr/   

Panos Kanellos 


Publié à 17:20, le 25/12/2010,
Mots clefs : kiatopanos KanellosAthènesLavrioegéelouis-MariebosseauRomar1GrèceBateau

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Le café grec

Les différents cafés grecs

Enfin une autre boisson largement consommée par les grecs : le café. Les grecs en sont de très grands buveurs. Froid en été, chaud en hiver, oui en été le café frappé est sans conteste la boisson favorite, ils en consomment en toutes circonstances et en tous lieux, notamment au volant, au boulot et sur tous les bureaux trône religieusement tel un calice, le haut gobelet de 33 cl dans lequel plonge une paille.

Le café frappé est un mélange de café instantané, de sucre et de glaçons passé au shaker, sa création est récente puisqu'elle date de 1957 et est une invention accidentelle d'un commercial de Neslé...

 

Sinon les grecs sont également grands amateurs du café qui porte leur nom : le café grec. Attention, ne parlez pas de café turc, vous pourriez réveiller quelques querelles. Son origine est pourtant commune : Pendant la période turque, seuls les occupants avaient les moyens de consommer du vrai café. Les pauvres grecs récupéraient la poussière du café dans les moulins et la faisaient bouillir comme une infusion... Maintenant le café grec est un café moulu très fin additionné d'eau, sucré et chauffé dans un Briki, une petite mais haute casserole. Le café peut être gliko, très sucré, metrio un peu sucré ou sketo non sucré. Il est toujours accompagné d'un verre d'eau fraîche. Il faut le boire très chaud mais cependant après l'avoir laissé se reposer, buvez en aspirant le café à la surface, c'est bruyant mais personne ne s'offusquera. Evitez de le boire d'un trait vous risqueriez fort d'avaler le marc qui se trouve au fond de la tasse... Le prix, il est fort variable de 1 à 4 euro en région touristique, quant on sait qu'il y a généralement la valeur de 3 cl dans le fond de la tasse, cela le rend un brin amer...

 
       

Publié à 20:52, le 24/12/2010, dans Articles thematiques,
Mots clefs : café grectranseuropaeRomar1Grèce

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De l'Ile de Samothrace (Samothraki) à Thessalonique


Dans un lumineux petit matin, nous quittons Gobçéata la plus septentrionale des îles égéennes turques. Romar 1 fend l'eau cristalline de la Mer de Thrace. A tribord venant à notre rencontre un impressionnant banc de dauphins fait cap au sud vers les Sporades. Autant par respect que pour contempler cette impressionnante migration nous coupons notre moteur et filons silencieux sur notre erre. Sublime image avec en arrière plan Samothrace.
  
 
La lumière est telle, que le cône nu de 1600 m du mont Fengari semble déjà nous dominer, ses flancs dénudés et déchirés viennent se faire battre et mourir dans la mer. Nous devons contourner l'île par l'Ouest pour aborder à Kamariotissa, la ville cotière.
 
 
 
Le port est calme, en dehors de la rotation journalière du ferry d'Alexandroúpoli, la vie paraît l'avoir déserté, il faut dire que le caillou de 6 km de rayon est peuplé de moins de 3000 habitants. Nous trouvons une place à la proue d'un vieux chalutier dégoulinant de rouille. La bourgade est assez quelconque et ne recèle rien d'exceptionnel, elle se morfond au bord de l'unique promenade sur laquelle s'alignent les restaurants en attente des touristes de passage. Les cost-guards se montrent peu enthousiastes à l'idée de nous faire les formalités « comme vous allez à Kavala, faites les formalités là-bas, mais ne leur dites pas que vous êtes passés ici".
 
 
À première vue, l'île est façonnée d'un relief tailladé à la hache dans le marbre, son pourtour accidenté est difficile d'accès mais abrite quelques rares et minuscules plages de galets, au dessus desquelles s'élève l'aridité des montagnes. L'île n'attire pas les masses, seuls les randonneurs assoiffés de paysages désertiques, les historiens passionnés d'archéologie et quelques mystiques attirés par le sanctuaire des Grands Dieux, empruntent, chacun leur propre voie en quête de leur graal.
 
  

Peuplée successivement par des Pélasges, des Cariens puis des Thraces, à la fin du VIIIe siècle, l'île reçoit une colonie d'habitants de Samos et prend alors le nom de Samos de Thrace pour se fondre ensuite en Samothrace.

Très longtemps ce rocher a été le plus célèbre de l'archipel égéen, une gloire forgée à coups de sanctuaires par de mystérieuses divinités. Il y a plus de 4000 ans les Cabires étaient en ces lieux vénérés. Hermétiques, énigmatiques, symboles des pouvoirs occultes de l'esprit, qui étaient-ils ? le mystère demeure car différentes versions nous sont parvenues. A ce jour on sait qu'ils formaient une tétrade dont les noms étaient : Axiéros, Axiocersus et Cadmillus ou Casmillus ; plus tard, ces noms furent traduits, tantôt en ceux de Vulcain, Mars, Vénus, Amour ou Harmonie; tantôt en ceux de Cérès, Pluton, Proserpine, Hermès ou Mercure, comme on peutle constater les querelles de mythologues ont de beaux jours dans le poulailler de l'histoire. Mais nous préviennent-ils les Cabires n'ont rien à voir avec les Curètes, les Corybantes, les Dactyles et autres Dioscures... nous sommes rassurés car les cabires eux sont censés protéger les navigateurs, ouf.

Le grand prêtre du culte cabirique, appelé Eues, recevait la confession de ceux qui se faisaient initier. La dernière cérémonie de l'initiation qui ouvrait à l'accès des mystères s'appelait thronisme : l'initié, après avoir subi les plus terribles épreuves,était assis sur un trône éclatant de lumière, le front couvert d'un voile, couronné d'un rameau d'olivier et ceint d'une écharpe, tandis que tous les prêtres et les mystes, se tenant par la main, exécutaient autour de lui des danses symboliques. Des pré francs-maçons ???

Samothrace a trouvé une « autre tête » pour devenir célèbre, « Niké » la "Victoire" femme ailée, prestigieuse statue découverte en 1875 par notre vice-consul lors d'une campagne de fouilles, l'originale de cette « Victoire » se trouve aujourd'hui au musée du Louvre, le site ne dispose que d'une poussiéreuse et pâle réplique abandonnée dans un coin du musée... 
 
 
 
Mais laissons les dieux Cabires et ses hiérophantes dans les ruines de leurs sanctuaires et allons nous ressourcer dans un des nombreux trous d'eau dont la montagne est truffée car l'île regorge côte Nord de vallées encaissées d'une arbustive verdeur invitant à la fraîcheur et à la méditation.

En fin d'après-midi, une jeune femme à l'accent français nous aborde, elle est originaire de Samothrace mais vit avec son mari grec à Montpellier où après ses études à l‘université, elle est devenue œnologue. Aussi avoir une représentante de la capitale de la Septimanie, chère à Georges Frêche pour nous conseiller restaurants, plats et vins est appréciable, sur son évocation nous aurons droit à quelques gourmandises supplémentaires.

Dans la nuit, la mer s'est méchamment chargée, nous tenterons de sortir mais bien vite nous reviendrons nous placer sous la protection des Cabires. Nous mettrons à profit cette journée pour visiter le Nord de l'île et nous prendrons la navette pour monter à Hora, situé à 20 minutes à l'intérieur des terres, c'est le chef-lieu de l'île est construit à flanc de montagne en théâtre ouvert sur la mer ce qui en fait un village très pittoresque.

 

Ile de Thassos

Sous la protection des cabires, nous prenons la mer pour la plus grande des île des Sporades du nord, la plus septentrionale des 2000 îles grecques, Thassos. Dès la sortie du port se profile à l'horizon les 1200 m de l'Hyspalion entouré des 5 sommets de cette île posée à 5 km du continent. La lumière matinale est divinatoire, elle précise et affine les moindres détails du relief de ces côtes lointaines, une vision rarissime. L'abordant par l'Est / Nord Est, l'île déploie sa luxuriance au pied de laquelle s'étalent de magnifiques plages. Il n'est pas étonnant que depuis les premières colonies établit ici il y ait 8 000 ans, cette île suscite des convoitises, l'île fut sans cesse envahie, jusqu'aux oracles de Delphes qui demandèrent à Thasos, fils d'Agénor et de Poséidon, frère d'Europe de prendre possession de l'« île des Brumes ». Son sous-sol aurifère en fit une île prospère, l'activité artistique et culturelle y prirent un essor exceptionnel tant et si bien que Limenas, la capitale recèle encore de nombreux témoignages archéologiques de ces époques de gloire, à l'image de son théâtre antique qui veille sur la ville. Station balnéaire, Thasos et ses 15000 habitants savent garder la mesure, si les nuits sont longues, elles ne sont pas démentielles car notre sommeil n'en pâtira pas. Si près du continent Limenas est tournée vers le tourisme aussi tavernas traditionnelles, boutiques souvenirs, vins locaux forment le décor du front de port. La jonction à Kavalla, juste en face n'est que pure formalité, enfin presque, parce que de formalités il faut parler car depuis notre entrée en Grèce, personne n'a voulu nous enregistrer, nous allons enchaîner les bureaux de la capitainerie, de la douane, des cost-guards et de police pour être en règle... un dimanche c'est long mais nonchalant. A l'arrivée beaucoup de papiers signés mais aucun justificatif ? Le port est assez grand mais y trouver de la place n'est pas chose aisé car c'est un grand mélange de bateaux de plaisance, bateaux de ravitaillement, ferries, bateaux de pêche, bateaux croisière, sans espace défini, nous trouverons un emplacement idéal tout près du centre-ville. Au fildes millénaires, Néapolis, Christoupolis, puis Kavalla, la macédonienne, s'est façonnée une position charnière entre Athénes et Constantinople, la ville est riche, ses commerces florissants, ses cafés et restaurants branchés. Au-dessus du port l'ancienne citadelle a été transformée en Palace

Kavalla et Le Mont Athos

Ce matin nous quittons Kavalla de bonne heure car il nous faut joindre Porto Kufo à  60 miles et la météo s'annonce bonne. Au cours de la première heure de navigation, l'horizon s'est obscurci et la houle s'est muée en lames, Romar 1 commence à jouer au culbuto, plus que de se faire secouer comme un hochet, nous préférons nous mettre à l'abri dans la baie d'Eleftere, comme le port est saturé de bateaux de pêche, nous accostons à un bout de quai désaffecté. Bien nous en a pris car l'orage éclate et se fait d'une extrême violence, ça cogne, flashe, bruisse, grince, de toutes parts, la fin d'après-midi et la nuit n'est qu'éclairs, tonnerre et pluie diluvienne et coups de vent tonitruant. Au petit matin, un grand calme règne sur la baie, flotte dans les airs une odeur âcre de terre mouillée et sur les eaux mortes du golfe des caisses en polystyrène envolées des chalutiers amarrés...

 

Avec quelques traces des fureurs de la nuit, nous quittons notre douce baie pour le Mont Athos situé sur l'Agio Oros, le troisième doigt de la péninsule Chalcidique à l'Est de la Macédoine. Bien qu'à 40 miles nautiques, le profil de la montagne sacrée s'esquisse déjà, nous ne la quitterons plus des yeux de la journée. Sa cime encore enneigée est auréolée d'un éternel nuage blanc comme pour bien signifier la sainteté du lieu. Probablement à l'adresse des mécréants qui croisent au large et ne croient à rien. Nous naviguons très au large pour éviter d'avoir à frotter cette terre diabolique aux roches tranchantes, non ce n'est pas par crainte d'une contamination christique ni pour respecter la règle épiscopale simple et formelle mais maritime qui interdit aux bateaux ayant femme à bord de s'approcher à moins de 500 m des côtes. Oui le caillou est interdit aux femelles en général et à la gente féminine en particulier. C'est la règle de l'abaton. Cette presqu'île ne veut être lieu de tentation... A moins que les femmes occupent une place importante de leur pensée, dans leurs prières, bien sûr...

 

Mais qu'est donc le Mont Athos ?

C'est vrai que dans l'imaginaire occidental, le Mont Athos, c'est dans un site idyllique, le symbole du mysticisme chrétien, fait d'ermitages inaccessibles, de popes barbus et d'incantations perpétuelles.

Pour en parler je laisse la parole à la revue « Ulysse » qui s'est, contrairement à nous, immergée dans ce haut lieu spirituel.

"L'histoire de la Sainte-Montagne (Aghion Oros, en grec) a commencé en 963 avec la fondation du monastère de la Grande Laura. La république du Mont Athos, communauté théocratique orthodoxe unique dans le monde, en héberge vingt depuis plus d'un millénaire. Un "territoire autonome auto-administré" de 360 km2, entre mer et montagne.

La Sainte-Montagne est aussi appelée Jardin de la Vierge. La tradition veut que le Mont Athos soit consacré en tant que legs de la mère de Jésus ; lorsqu'elle y aurait fait escale sur sa route vers Chypre, elle aurait admiré la beauté du paysage et demandé à son fils de lui en faire cadeau. Pour ne pas "altérer" la dévotion à la Vierge, reine en ces lieux, il a été décidé en 1 060 que les femmes en seraient bannies. "Le Mont Athos est interdit à tout animal femelle, toute femme, tout eunuque et tout visage lisse", décrète le chrysobulle de l'empereur Constantin Monomaque. A l'exception des poules dont les oeufs entrent dans la composition des peintures pour les icônes.

Certains moines de la Sainte-Montagne sont plus pragmatiques, comme le père Joachim, qui rappelle qu'on retrouvait, il y a quelques siècles, des femmes de bergers dans les lits des moines. Mais "l'absence de femmes évite les distractions. Cela permet d'aller au bout de son cheminement, sans tentations." Le Mont Athos est un lieu hors du temps. Deux mille moines environ perpétuent encore la tradition de sa liturgie ancestrale.

Cette authenticité attire des milliers de pèlerins, en majorité grecs. Notis, manager d'un hôtel à Thessalonique, vient pour la septième fois. "Je rends visite à un ami dans un monastère. Chaque orthodoxe doit venir sur cette terre sainte au moins une fois dans sa vie." Mikhaïl, un Albanais de 26 ans, est en pleine rédemption : "J'ai fait beaucoup de mauvaises choses dans ma vie. Ma rencontre avec un pope à Athènes m'a remis sur le droit chemin, celui de la foi. Une des premières étapes de ma nouvelle vie est d'effectuer ce séjour ici." Comme lui, 120 000 pèlerins viennent chaque année faire oeuvre de chasteté, pauvreté et obédience durant quelques jours. Ils suivent les offices, prient, se recueillent devant les icônes. Par foi, pour l'éveil à celle-ci, le calme ou la découverte.

L'entrée au Mont Athos est limitée à 100 orthodoxes et 10 non-orthodoxes par jour. Thomas, Français d'une trentaine d'années, est venu en curieux, "impressionné par un mode de vie à la fois simple et difficile". Dans les monastères, le pèlerin est nourri et logé. Il doit seulement s'acquitter d'un droit d'entrée de 35 € pour obtenir le diamonitirion. Ce laissez-passer, indispensable pour accéder au Mont Athos, spécifie votre religion.

Le monastère d'Iviron, dans le nord-est de la Sainte-Montagne, a été fondé au Xe siècle. Il se dresse sur une baie pittoresque, à l'embouchure d'un torrent. Le déroulement de la journée est immuable. Dans les monastères, on se lève à 2 h du matin pour la prière privée, après seulement cinq heures de sommeil. Une liturgie commune rassemble les moines dans le katholikon à partir de 3 h 30, lorsqu'un moine circule dans la cour en frappant avec un bâton sur une grande planche en bois. L'office s'achève avec le petit-déjeuner, vers 7 h. La journée est ensuite consacrée à sa tâche : cuisine, accueil des pèlerins, travail aux champs, nettoyage...

A 17 heures, les vêpres commencent et durent jusqu'à 20 heures. Le dîner est ensuite servi : dix minutes, pas une de plus, pour manger, en silence à écouter la parole donnée par le frère anagnostis. Si vous ratez le créneau, vous ne mangerez pas ! Ce soir-là, le repas est frugal : tomates, concombres, feta. Certains moines préfèrent laskete, kellia ou kalyvates, des petits monastères où habitent deux à sixmoines. Le père Joachim vit avec le père Epifanios dans la kellia de Mylopotamos, une grande bâtisse accrochée à la falaise. C'est en partie pour échapper à la rigueur des monastères qu'il a choisi la vie en kellia...

Un pèlerinage au mont Athos doit être vu comme un séjour itinérant. Impossible de rester plus d'une nuit dans le même monastère. Tous les matins, après les quatre heures d'office et le petit-déjeuner à base d'olives et de pain, les pèlerins prennent la route. Des bus rejoignent la capitale, Karyès. Les visiteurs peuvent aussi arpenter les sentiers aux pavés inconfortables qui relient les monastères. Entre une heure et deux heures de marche au bord d'une mer au bleu profond...

Au Mont Athos, on utilise le calendrier julien et non le calendrier grégorien comme dans la majeure partie du monde. Le calendrier julien reste en correspondance avec le Soleil, sans intervention humaine alors que le calendrier grégorien est décalé de treize jours.

Icône : Du mot grec "eikona",petite image, l'icône est une peinture religieuse. Les images, dans la confession orthodoxe, sont sacrées et l'esprit du personnage représenté setrouve dans la peinture. C'est pourquoi on embrasse l'icône. L'iconographie est un art sacré et l'iconographe se prépare dans le jeûne et la prière.

En France, il existe des extensions du Mont Athos : En 1978, Aimilianos, higoumène (le supérieur) du monastère de Simonos Petra, décide de renvoyer en France trois moines, dont le père Elie et le père Placide. Leur mission : créer des dépendances du Mont Athos. Quatre lieux ont vu le jour : le monastère de la Transfiguration à Terrasson-Lavilledieu en Dordogne, le monastère Saint-Antoine le Grand à Saint-Jean-de-Royans dans le Vercors, le monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu à Solan dans le Gard. Et depuis 1996, le père Séraphin vit en ermite sur l'île de Porquerolles. Au monastère de la Transfiguration résident cinq moniales et une novice, accompagnées du père Elie, fondateur, aumônier et père spirituel de la communauté, tous français. Leur vocation première est la prière, l'étude et le labeur ascétique. Comme les moines de la Sainte-Montagne. "Les offices sont moins longs, nous avons plus de travail et nous vivons davantage dans le siècle qu'eux, mais nous suivons le même typikon - le livre qui contient les instructions monastiques - et la même règle de vie", explique la soeur Silouanie. Ils donnent un enseignement spirituel et accueillent des croyants pour les offices liturgiques. La petite communauté possède aussi neuf chambres pour des retraites.

Ici, les rites sont figés depuis plusieurs siècles. Des ermites résidaient déjà là au milieu du IXe siècle. "Le plus célèbre d'entre eux, Saint-Pierre l'Athonite, aurait vécu pendant cinquante ans reclus dans une caverne, se nourrissant d'herbes et de racines", s'enthousiasme le père Joachim, avec un sourire malin à peine dissimulée par sa barbe épaisse ».

Pour compléter ses propos, il faut savoir que la péninsule est un véritable état théocratique dont les modalités de fonctionnement sont opposées à la Grèce antique, les monastères sont dirigés par un higoumène. Cet "abbé" n'est pas élu par ses pairs mais désigné à vie par son prédécesseur.  Quant à leurs ressources, les moines du Mont Athos sont de véritables hommes d'affaires, ils possèdent d'un vertigineux patrimoine foncier avec des îles, d'immenses pars éoliens, des usines, des monastères partout dans le monde... d'invraisemblables privilèges comme celui de ne pas être imposable et de bénéficier des subventions européennes pour restaurer les coûteuses restaurations immobilières.

Après cette rapide visite par procuration, revenons à bord de Romar 1, la mer s'est durcie et est plus cassante, les rouleaux veulent nous envoyer sur les récifs, mais Romar 1 n'entend pas s'y résoudre et luttent, lame après lame. Visiblement, Dieu veille à la tranquillité de ses ouailles, comme il nous est interdit et impossible d'accoster, nous contournons donc l'offrande divine, le doigt marial. Là-haut, quelques ermitages seulement accessibles par les voies aériennes sont creusés dans la roche, accrochés à la falaise, soutenue par d'invisibles forces. Tout,ici, est impénétrable. Si sur le versant nord certains manifestent quelques gestes d'hostilité,, nous viendrons troubler leur vie érimitique, un moine du Sud n'hésitent pas à brandir un drapeau byzantin pour rappeler son attachement passé. Il faut dire que le Mont Athos n'est pas avare d'allègeances, ils sont politiquement très souples, tout à tour, ils épouseront successivement les thèses d'Hitler, puis ceux des colonels puis  ceux du communismeet, tout récemment Poutine viendra se ressourcer en ce haut lieu.

 

Porto Kuffo

Cap donc de l'autre côté du Golfe de Sithonie, sur le deuxième doigt, sur l'index de la Chalcidique. La cote est toujours aussi primitive, fatras de rochers ciselés, arêtes vives, pics acérés, falaises crevassées, cailloux éboulés, blocs égarés, chicos d'une bouche édentée, seules quelques criques pourvues de minuscules plages laissent du répit au harcèlement marin, il nous reste à trouver la faille dans ce maquis côtier, franchir la passe qui donne accès à la rade de Porto Kuffo.

 

Le village est là, lové dans son anse avec comme port un unique ponton en béton désarmé, le décor bien que semi désertique est superbe, pas étonnant que durant la dernière guerre un sous-marin soit venu s'y abriter. La survie ne tient qu'au tourisme car dans ce bout de doigt arthrosé qui ne montre nulle part, seuls poussent les cailloux. Sur les bords de l'eau, les tavernas se succèdent, terrasses ombragées, menus rallongés,elles patientent jusqu'au soir, au réveil des quelques clients égarés, plus loin sur la rive, posé sur un socle, un hélicoptère semble faire office de monuments aux héros, une stèle égrène une litanie grecque, une liste de noms gravés.  Leur nombre relève plus d'une catastrophe que d'un simple accident. En fait, l'histoire nous parviendra bien plus tard, ce mémorial évoque la disparition le 11 Septembre 2004 à 5 Miles nautiques des côtes de 17 personnes, du numéro deux de l'église orthodoxe le patriarche d'Alexandrie Petros VII, de onze de ses proches dont l'évêque de Madagascar et des 5 membres de l'équipage, leur hélicoptère gros porteur Chinook de l'armée grecque s'est mystérieusement abîmé en mer alors qu'il se rendait au Mont Athos. Mais le souvenir se rouille.

Comme nous sommes à sec, il nous faut remplir les soutes, le kiosque d'épicerie ne présentant rien d'alléchant, nous longeons l'unique route goudronnée et là-haut dominant son petit monde, il y a « Captain », un tavernier-épicier rabatteur à grande gueule, toujours prêt à tout pour vous extirper quelques sous, nous n'y achetons que le strict nécessaire. La station-service située plus bas accepte de nous livrer illico avec un petit camion 400 litres de diesel avec paiement CB (oui oui cela existe).

 

Port de Néa Folkia 

Et de deux, nous reste à franchir le troisième doigt du trident chalchidique, pour cela nous optons pour le couper par le canal de Potidéa avec préalablement une pause à Néa Folkéa. Contrairement à ce que nous pensions, la journée ne sera pas folk du tout mais plutôt rock ‘n roll car ce fut un concentré comme sait le faire la mer Egée, vent tournoyant, courants tournants, lames brisantes, mer hachée, tout, nous vivrons tout,  les seuls moments de calme relatif furent à l'abri de Turtle island et à l'arrivée au port de NéaFolkéa.  Si l'unique quai est réservé aux pêcheurs, il y a par chance de la place sur le coté plage, it's perfect. Là-haut en front de mer les Tavernas nous attendent.

Canal de Potidéa 

Kallikratia - Thessalonique

Route pour Potidéa, nous atteignons le canal en 1 heure et voilà vitesse réduite nous franchissons cette saignéeétroite, un isthme d'un kilomètre qui débouche sur la Therme bay, le corridor de la Saloniki bay, la baie de Thessalonique. Pour ce jour nous ferons étape au Port de Kallikratia, le port est un vaste chantier, et les places rares, nous nous ferons une petite place dans l'angle SE au milieu d'une décharge flottante peu ragoûtante. Encore heureux c'est gratuit. Là encore dans la rue principale, nous pouvons constater que les fonds européens sont religieusement employés, l'église orthodoxe s'est refaite une santé.

 

Le lendemain pendant 6 heures nous côtoyons la rive jusqu'à Thessalonique, nous croisons plusieurs cargos qui sortent du golfe ainsi qu'un remorqueur qui tire péniblement deux barges sans âge, ici et là des pêcheurs en barque attendent le poisson... La ville s'ouvre à nous, de droite à gauche un large front urbanisé dans lequel est inclus un vaste port voyageur qui distribue toutes le nord de la Mer Egée, de longs quais industriels qui desservent de fumeux complexes industriels... nous savons les marinas à l'Est, mais pour laquelle opter car nous avons l'intention de laisser le bateau deux semaines, les différents appels VHF ne répondent pas plus que les appels téléphoniques, notre choix nous pousse vers Kalamaria marina qui paraît mieux protégée.

Ponton d'accueil, salutations, attribution d'une place, une fois les formalités accomplies et Romar 1 amarré, une bonne sieste s'impose. 

 

Publié à 08:29, le 27/11/2010,
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la Bibliothéque du bord.

La Bibliothèque du bord :

« La forme d’une ville » de Julien Gracq, un voisin ligérien. Une description microscopique d’une ville, Nantes, par les yeux d’un extraordinaire romancier jadis professeur de géograhie.

« Le réveil du Danube » de Martin Graff, géopolitique vagabonde de l’Europe

« Danube » de Claudio Magris. Un livre culte. Une grande fresque sur ce fleuve qui traverse la mitteleurope

« Millénaire à Belgrade » de Vladimir Pistalo. Un roman surréaliste chargée d’émotion de magie, de symboles et doté d’une farouche énergie. On y retrouve la folie de Kusturika.

« Kosovo, un conflit sans fin » de Dusan Batakovic. Un livre référence, la synthèse rigoureuse, la subtile analyse d’un diplomate, historien, enseignant et expert international.

« La Traite des Slaves » d’Alexandre Skirda, une étude scientifique sur l’esclavage en Europe à travers les siècles. Édifiant.

« Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » de Mathias Enard. Michel Ange accepte de se rendre à Istanbul pour dessiner un pont. Phrases brèves, chapitres courts, un livret tout en exotique langueur. A savourer.

" La Joueuse d’échecs " de Bertina Henrichs. L'histoire d'une femme de chambre d'un hôtel de Naxos qui découvre un jeu d'échec, un jeu qui va bouleverser et magnifier sa vie... Simple et beau.

" Le Roman de l'orient Express " de Vladimir Fédorovski. Un brin de voyage et d'histoire à bord de ce fabuleux train.

 " Clair de lune » d’Ismail Kadaré. Une description de la mortelle mécanique du régime totalitaire d’Envers Hoxha

 « The Greek Islands » de Lawrence Durrell. Une captivante découverte initiatique de la Grèce.

 « Le Colosse de Maroussi »  d’Henri Miller un incontournable pour qui visite la Grèce.

« Sangsues » de David Albahari. Une enquête décalée, une quête déjantée dans le labyrinthe serbe.

« Etre sans destin » d’Imre Kertesz. Une œuvre sur le cauchemar d’un adolescent à la fin de la guerre

« Souvenirs du Futur » de Sigismund Krzyzanowski. Une allégorie surréaliste pour lutter contre le temps qui broie sous l’ère soviétique.

« Bandolino » d’Umberto Eco

« Les mots étrangers » de Vassilis Alexakis

« Je t’oublierai tous les jours » de Vassilis Alexakis

« Las aigles » de Cizia Zykë. Un polar sur les dérives mafieuses post communistes. L’Albanie n’en a pas fini de ses vieux démons.

« Murmures à Beyo?lu » de David Boratav. Un habile démontage des clichés stambouliotte.

« Hollywood Palerme » de Piergiorgio di Cara. Savoureux polar qui décrit Palerme et ses habitants. Même si elle n’est pas le sujet, l’ombre et la peur de la mafia pèse sur le roman comme elle pèse sur l’île.

« Le Dieu manchot » de José Saramago. L’inquisition en toile de fond d’un roman riche et ambigu avec une perspective historique, sociale et individuelle

« Le contraire de la mort » de  Roberto Saviano. L’auteur de Gomorra…

« Montedidio » de Erri De Luca. Le récit de la tranche de vie d’un enfant napolitain.


Publié à 19:39, le 24/12/2009, dans Articles thematiques,
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Des Iles aux Princes aux Dardanelles, la mer de Marmara

Heybeliada :

Il est venu le temps de poursuivre notre périple et devons quitter à regrets Istanbul, emportant des myriades d’images comme souvenirs et d’imprescriptibles sensations. Il est de ces moments lorsque le bateau reprend la mer après une halte enchanteresse où vous êtes baigné dans un exquis vide extatique, comme celui ressenti après un orgasme. Comme nous ne sommes pas gens à se faire violence, nous choisissons une transition toute en douceur, progressive. Destination, les îles aux Princes, celle qui sont posées au large d’Istanbul. Nous optons pour la baie Ali Inceo?lu au sud de l’île d’Heybeliada, elle répond à notre besoin de nature. Comme le week-end est fini, la baie a retrouvé sa quiétude, un superbe mouillage dans un cadre idyllique sied parfaitement à notre désir de souffler.

 

Sur ce versant, l’île est enveloppée d’un envoûtant silence estival et d’explosives évanescences florales tout ici respire douceur, sérénité et beauté. L’île compte 3 000 habitants à l’année, beaucoup travaillent à Istanbul. Ici, l’automobile, comme dans toutes les îles  de l’archipel, est proscrite, avantageusement remplacée par la calèche et la marche à pied. Sur le versant oriental, est posée l’authentique ville d’Heybeliada, drainée par de petites rues pentues et de multiples escaliers escarpés qu’il nous faut prendre pour répondre à l’invitation d’Hakan et Sophie, amis de Nathalie. Lui est turc, elle de Belgique.

Tranquillité, simplicité et humilité pourraient le décrire, quant à Sophie, c’est un rayon de soleil au cœur d’un océan de fleurs. Ils se sont trouvés au milieu de l’Atlantique, aux Açores. Lui partait pour un tour du monde en solitaire et elle passait des vacances à bord d’un voilier. Juste le temps de passer le sac d’un bord à l’autre et les voilà partis pour un extraordinaire périple qui a depuis fait l’objet d’un superbe livre bilingue (Anglais et Turc) « Floating thoughts » en vente sur http://www.pandora.com.tr/urun.aspx?id=175758

 ou bien allez sur leur site  http://hakanoge.kesfetmekicinbak.com/maceralar.php vous y trouverez leurs photos.

A leur arrivée en Turquie, ils sont installés à Heybeliada dans cette typique demeure ottomane en bois, ils partagent leur vie et leur passion de la photographie, je me suis laissé dire qu’il préparait une nouvelle expédition mais vers les pôles cette fois. En attendant il a repris son travail de dentiste… il faut bien manger…

Le soir nous nous retrouvons tous à la guinguette de la baie. L’aménagement y est des plus sommaires mais l’ambiance y est des plus chaudes et à la bonne franquette avec barbecue et salade, le tout copieusement arrosé. Juste assez pour rentrer de nuit aux bateaux sans s’égarer dans la baie.

Le lendemain, tous à bord du catamaran CO2 de Koss and Corry nous ferons la visite de l’île de Büyükada, la plus grande des îles aux Princes. Nous accostons devant la Mairie de l’île et en ferons le tour en calèche. La balade s’achève à l’inénarrable « Horses station », une grande place où stationnent les 250 calèches de l’île. Du haut de sa tour, le contrôleur concentre les demandes et crache par haut parleur le numéro de l’hippomobile retenue au départ. Etonnant. Le soir retour dans notre petite baie et nouveau barbecue…

                

 

 

Le lendemain, une épaisse brume matinale enveloppe la mer. Il est 8 heures - Direction : Trilia sur la côte Asie. Premier problème, aucune de nos cartes numériques ne mentionne ce port, le mystère est entier, nous longeons la cote jusqu’à une petite baie qui abrite un village rural inséré dans des oliveraies, nous mouillons au plus près du bord pour débarquer Nathalie qui doit rentrer à Istanbul. Deuxième problème, ce village s’appelle en fait Esenge et ne figure sur aucune carte, il est au bout d’une étroite route qui, après avoir traversé des collines d’oliviers, vient mourir ici … Nous allons tout de suite questionner les anciens qui discourent sans fin à la terrasse d’un café. Après avoir décrit notre périple et nos intentions, bu nombre de thé, la discussion s’emballe et après maintes palabres, un quadra conduit Nathalie avec sa fourgonnette à l’école primaire située à 15 km, de là se trouve en partance un car scolaire qui l’emmène plus à l’Est dans une « grande » ville plus importante dotée d’une gare routière. Notre autochtone profite du voyage pour ramener les 7 élèves du village et épargner ainsi un AR au transport scolaire. Le village est des plus simples, les masures en tôle et bois se partagent le bord de l’unique voie en terre battue que sillonnent à pied, à mobylette et à tracteur les villageois. Esenge est, selon leurs dires, la capitale de l’olive… tout tourne autour de la petite baie verte… Un grandguignolesque un tantinet alcoolique nous suit pas à pas, il chevauche son tracteur comme monsieur Hulot enfourche sa bicyclette, c’est ubuesque, il est partout, parle, boit, gesticule, tergiverse, marche à grandes enjambées, va et vient… Nous avons bu, chanté, dansé, fort tard dans la soirée. Alors  que nous sommes revenus à bord, nous entendons son tracteur se perdre au fond de la nuit… dans les champs d’oliviers.

 

Francis (Katcha) qui démarre au quart de tour  

Marmara :

Ah Marmara, une mer, une île, une ville, oui certes, une petite mer, une petite île, une petite ville mais un ensemble enchanteur. Toute l’île est de marbre, d’ailleurs, même son nom : Marmara. Sur la côte Ouest s’offrent au ciel les blanches carrières millénaires qui ont fait Byzance, Constantinople, Istanbul. A l’Est face à l’Asie, la cité s’est construite en gradin autour du petit port, lieu pivot de la vie insulaire. C’est là que se développe l’activité, là où les pêcheurs  amarrent leur bateau, leur place est le long du môle, là où ils entassent filets et matériels, là où les plaisanciers sirotent aux terrasses des tavernas à l’ombre des platanes. C’est d’ici que part la promenade piétonne qui dessert les nombreux escaliers drainant la ville. Il fait bon s’y perdre car la cité recèle mille dédales, mille facettes. Le soir, la vie d’en haut vient chercher la fraîcheur d’en-bas, la promenade est prise d’assaut par les habitants, les bars font le plein, on y discute et joue aux cartes ou au Jacket… Bon, c’est vrai, la ville et l’île sont envahies par les touristes à la belle saison.

 

 

De rapides changements de temps 

?arköy :

Parti de bon matin, nous nous présentons dans le vaste port de ?arköy en milieu de journée. Quelques signes en fond de bassin c’est le Président de la coopérative qui nous accueille, le quai des pêcheurs offre de nombreuses places. Ravi de notre venue, il nous fait visiter le port récemment doté d’une chambre froide, il en est très fier. Son sens aigu de l’accueil fait qu’il nous convie au jardin à thé de la coopérative où de vieux pêcheurs attablés jouent au blackgamon ou aux cartes, le thé coule à flot.

?arköy est située dans la plaine côtière, la planéité de la ville fait que nous découvrons un moyen de transport qui jusqu’à présent nous n’avions vu en Turquie, le vélo, les marchands de vélo, réparateurs, sont légions.  Bien que riche d’un passé dont elle a perdu les traces, la petite ville de province s’étale sur son littoral. Les tenanciers des petites boutiques de bazar assis à l’envers, accoudés à leur dossier de chaise attendent le client. Un particularisme commercial domine ici comme en Bulgarie, ce sont  les commerces d’articles ménagés et ustensiles de lavage, balais, brosses, seaux, serpillières, il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, ils sont superbement achalandés.

 

 

Gelibolu :

Dès notre départ de ?arköy, la mer de Marmara s’étrangle pour ne plus former qu’un long goulot, c’est vrai que l’étape du jour nous renferme sur les Dardanelles. Au loin déjà se dessinent les immeubles de Gelibolu, la ville d’entrée supplantée par le phare blanc de l’historique détroit. De port, il y a bien celui proches des ferries, mais il est particulièrement fréquenté et y jouent d’importants ressacs, nous ferons plusieurs passages avant de détecter l’étroite passe entre deux restaurants, aux jumelles le bassin est un mouchoir d’une poche peu profonde, qu’importe, un peu fou, nous tentons l’entrée, celle-ci est vraiment très juste pour le catamaran, pour Romar1 il reste un peu de place de par et d’autre mais le bassin est vraiment exigu, il nous faut plusieurs manoeuvres pour accoster au quai du restaurant. Le patron est ravi, des clients plus que potentiels car le lieu est gratuit avec eau et énergie si on vient dîner chez lui… un coup d’œil au menu et au point de vue qu’offre la terrasse… no problem

 

 

 

 

Çanakkale :

 

Le port de plaisance est là au cœur de la ville, la marina est une escale incontournable pour qui passe de la Mer Egée à Marmara, ne serait pour faire les éventuelles formalités. Le capitaine est nonchalant et passe son temps à voguer sur le web qu’il a depuis peu…

Sur la promenade à deux pas, trône un immense cheval d’une dizaine de mètres au garrot. Ce cheval de Troie a été offert à la ville en 2004 par la production de « Troy » un peplum américain réalisé par Wolfgang Petersen, une libre adaptation des poèmes épiques l'Iliade d'Homère et l'Énéide de Virgile. A 25 km se trouve le fameux site archéologique de Troie et les vestiges d’Assos.


Voici donc, Çanakkale, préfecture de la province du même nom. Nous voici au cœur des Dardanelles, dans sa partie la plus étroite, la plus historique aussi. En 1452, le sultan Mehmet II fait construire une forteresse que Soliman le Magnifique restaure 1 siècle plus tard. Cette forteresse Çanakkale (Château du pot de terre), est également appelée Château d'Asie, par opposition au Château d'Europe (Kilitbahir) implanté de l'autre côté du détroit.

Rapidement nous découvrirons les lieux enchanteurs de Çanakkale, l’un d’entre eux est sans conteste le Yali Hari, un caravansérail de 1889 reconverti en jardin à thé très branché à l’ombre d’une superbe glycine. Remarque la bière se commande au pichet…

 

C’est la fin de l’année scolaire et cela se fête. Des stands sont installés au pied du cheval et pendant deux jours, toutes les écoles primaires et secondaires assureront tour à tour le spectacle. Panneaux d’information sur la vie scolaire, défilés, tombolas, musiques…

 

Mais Çanakkale est aussi pour nous la fin d’une extraordinaire aventure, la fin d’une navigation commune avec Koss et Corrie, ensemble plus de 3000 km, 6 mois de navigation, des galères mais aussi combien de fêtes. Nos amis frisons d’Ameland vont nous manquer, leur catamaran CO2 les emporte au Sud de la Turquie et Romar1 met le cap sur la côte Nord de la Grèce. Autant dire que les adieux sont chargés d’émotions.

A l’aune de notre périple turc, je ne peux passer sous silence l’accueil des turcs. Ce qui le caractérise c’est le sourire associé au besoin d’aider, de faire plaisir, de comprendre, ce n’est pas pour servir un ego, non, c’est dans leur culture, leur art de vivre, un art où la notion du temps n’a pas encore de prise.

 

Prenons un exemple : le premier a trait au besoin que j’ai, d’un tuyau sanitaire peu classique et de quelques pièces d’accastillage. Je me rends donc dans le quartier où les échoppes sont plus spécialisées et choisit une boutique dont l’étal déborde amplement dans la rue, à peine franchi le seuil, la demi-douzaine de personnes présentes me salue, ai-je le temps de répondre, on me fait comprendre qu’un çay (un thé) est commandé, à la bonne heure, moins de 2 minutes plus tard, un garçon débarque avec une astucieuse brochette verticale de plateaux de verre à thé, celui du dessous est laissé sur le comptoir, les autres sont pour d’autres commandes, chacun se sert, nous buvons par petites gorgées. Mon tour arrive assez vite, je désigne les produits qu’il me faut, tout est rassemblé sur le comptoir sauf le fameux tuyau qu’ils n’ont pas, à vrai dire je m’en doutais, le diamètre est hors norme. Qu’à cela ne tienne celui qui fait office de patron m’emmène chez son confrère situé à quelques dizaines de mètres, palabres, nouvelle cérémonie de thé, recherche dans des amoncellement de tuyaux, rien, si ce n’est là c’est donc chez l’autre, alors tous ensemble, nous filons chez un troisième marchand, même cérémonial gustatif, recherche dans le fourbis et euréka… une couronne du modèle recherché, il m’en faut qu’un mètre, un coup de cutter et voilà tout le monde ravi. Pour payer, à voir à la première boutique, no problem. Retour à la case départ, l’addition informatisée donne un total de 21,50 yeni lira (env 10 €) je paie en faisant l’appoint mais ma monnaie est refusée, oui, ici la coutume veut que l’on arrondisse à la virgule. Surprenant non. Le patron est tellement ravi d’avoir un français qu’il commande via son interphone une nouvelle rafale de çay et me montre sur son ordinateur quelques superbes photos de son pays, il en est très fier, il m’entreprend ensuite sur la politique française, « la France est un beau pays, Sarkozy, un mauvais président… » l’inverse m’aurait surpris, depuis quelques jours ses propos "antiturc" tournent ici en boucle sur toutes les chaînes télé…

Avec la bicyclette j’en profite pour visiter la ville et ses alentours ainsi les faubourgs roms, le quartier des pêcheurs le long due la rivière mais aujourd’hui c’est en ferry puis en bus que je vais visiter Kilitbahir, la forteresse située près du site défensif de la bataille des Dardanelles dite aussi de Gallipoli. La forteresse partiellement en ruine domine le détroit et la vue y est fabuleuse. A ses pieds, dans les dunes, est enterré tout un réseau de bunkers transformé en musée à la gloire des héros turcs.

 

C’est en ces lieux qu’en 1915 et 1916, les troupes de la coalition tentèrent lors de la bataille des Dardanelles appelée aussi bataille de Gallipoli de détruire l’armée ottomane dont un des commandant était Mustapha Kemal (Atatürk). Le détroit est stratégique car il relie la mer Egée à la mer de Marmara. La Turquie, alliée de l'Allemagne depuis le 1er Novembre 1914, tenait le détroit et l'idée Britannique, présentée par le premier lord de l'Amirauté Winston Churchill , était d'ouvrir la route vers Istanbul et de créer un front d'orient pour éliminé l'Empire Ottoman de la guerre. La guerre dura 3 ans et les forces ottomanes, bien équipées et fortement motivées disposant de bonnes batteries terrestres lancèrent des salves meurtrières sur les navires des forces de la coalition et coulèrent de nombreux navires. Les survivants des forces occidentales battirent en retraite en janvier 1917 laissant derrière eux 250 000 des leurs dont 50 000 sénégalais.

 

Ile de Gökçeada (Imbros en français & Imvros en grec)

 

Nous voici à l’extrémité occidentale de la Turquie, sur l’île de Gökçeada, l’une des 2 îles turques de la mer Egée, avec Bozcaada (appelée autrefois Ténédos). Si ces côtes sud sont constituées de longues plages, la côte Nord est rocheuse et cassante. Au centre de l’île, l’Ôle s’élève à 670 m. Le port a récemment été agrandi et offre de belles places mais il est désert, il y a bien quelques barques qui vaguent à l’âme, dans le fond deux militaires font les cent pas devant un portail qui s’avère être une base de loisirs de l’armée turque. A l’abri de la falaise, quelques tristes maisons en béton flétri s’égrènent en fond d’un parking vide, 2 ou 3 échoppes font office de bar mais sont fermées en cette heure de chaleur, tout là haut en terrasse, dominant le port, de vieilles demeures en pierres forment un petit hameau, l’un a une terrasse fleurie sur laquelle se manifeste un peu de vie. Nous y grimpons par une étroite route dotée d’une pente vertigineuse, parvenus au faît, le hameau paraît abandonné mais la vue bien qu’écraser par le soleil s’avère majestueuse, là-bas à l’Est la Thrace, au Nord Ouest Samothrace et au Sud l’île étale une plaine fertile coupée en deux par une longue piste d’aviation, à nos pieds, un petit bourg gris ciment, tout est ciment même les poteaux téléphoniques… L’île recèlerait un atout invisible, ses terres, elles seraient toutes converties au bio, nul engrais chimiques n’est ici autorisé, cela laisse dubitatif. Installé sur la terrasse de la taverna, nous disposons du wifi. Le soir la place déserte se mue en quelques minutes en un vaste marché où on trouve de tout, il dure tard dans la nuit.

 

 



Publié à 09:21, le 24/12/2009, dans Articles thematiques,
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Le Bosphore : Voyage

 

Aujourd'hui est un jour « exceptionnel,unique » déclame Koss avec son accent de l'autre bout de l'Europe, son accent d'Ameland. L'appréhension est perceptible sur les bateaux, nous attendions ce jour depuis si longtemps, c'est un jour forcément chargé d'émotions, nous allons passer le Bosphore. Ce « fleuve » maritime large de 500 à 3 000 m, ce bras de mer eurasien profond de 60 m, cette tranchée maritime qui sépare et unit les 2 continents, l'Europe de l'Asie, l'Orient de l'Occident, mais aussi le Midi du Septentrion. A la fois fossé et trait d'union, ce qui en fait un détroit hautement stratégique, une voie hautement symbolique.

 

Le port de Rumeli s'éveille lentement, nous le traversons au ralenti, sans vague, silencieusement. Bien que le jour s'annonce printanier, ce matin, une brume légère opalise le Bosphore, il s'est drapé d'un voile pudique pour nous cacher sa magie. La première partie est une paisible mise en bouche, nous nous sommes discrètement insérés dans l'étrange couloir bordé de collines au dense couvert végétal, l'urbanisation n'a pas encore pris d'assaut cette partie abruptement sauvage, nous sommes à 30 Kms du cœur d'Istanbul...

 

Bien que notre modeste gabarit nous laisse libre de naviguer comme bon nous semble, nous optons pour la voie conventionnelle, celle de droite, afin de ne pas interférer dans les voies commerciales, celle qui permet de suivre la rive rouméliote, celle imprégnée de notre histoire, celle des confins européens. Sur ces premiers miles, Romar 1 vogue à 8 nœuds, tranquillement. Son étrave ouvre la fleur d'eau et l'éclate en millions de pétales d'argent ; nous nous laissons guider par le courant, il est la main qui nous porte et nous déporte parfois. Nous prenons doucement conscience que nous donnons vie à un vieux rêve longtemps enfoui, une finalité jamais avouée, l'objectif impossible, aux confins de l'utopie.

 

Devant nous, au centre du chenal, un cargo nous précède, derrière nous, un autre nous succède, l'attention est totale, vigilance, vigilance, vigilance. Il faut anticiper les vagues formées par les mastodontes que nous croisons, les prendre légèrement de biais quand cela est possible, sinon, c'est la claque assurée suivie d'un inconfortable roulis. Tout est question d'habitude car certains remous viennent outrageusement malmener les frêles esquives des quelques pêcheurs qui attendent imperturbables la bonne prise.  Nous arrivons à un coude 90° Est et les navires sont obligés de prendre très large pour l'amorcer ; à tribord, lové au pied de la forêt, Sariyer, un petit port, puis là, niché au fond d'une anse celui de Tarabya.

 

Le courant pousse, voici déjà devant nous, à 6 miles le coude 90° Sud et là encore les capitaines doivent jouer de la gouverne pour négocier au mieux le changement de cap, les courants sont forts dans cette portion car la passe se rétrécit de 1500 à 600 m au niveau d'Istinye. De part et d'autre, l'urbanisation se densifie, au loin apparaît le pont Fatih SultanMehmet, ouvert en 1988. Il enjambe très haut le Bosphore en son point le plus étroit, là où il y a 2500 ans, le roi Perse Darius traversa le détroit sur un pont flottant. A l'arrière du pont, nous esquissons sans peine la métropole. Des deux côtés coiffant les hauteurs, de gigantesques drapeaux rouges avec croissant et étoile, la fierté du peuple flottent au vent.

 

De Rome ou d'Istanbul, il est bien difficile de dire qui a copié l'autre,majestueuse l'une comme l'autre, elles s'offrent avec gourmandise aux visiteurs. Elevée comme sa jumelle sur 7 collines, Istanbul a certes l'avantage de se mirer dans l'extraverti Bosphore, un qualificatif qui ne sied pas au Tibre latin plus réservé, plus discret, ne s'exprimant guère, en retrait, rare pour un italien...


Maintenant commencent l'ivresse, l'ébullition sensorielle, il y a tant et toutà voir... tout à sentir, tant à ressentir.

 

Au loin les formes évanescentes se dissipent, la ville doucement se dessine, la confusion fait progressivement place à la fusion et on mesure oh combien est fabuleux de découvrir de la sorte cette ville multimillénaire, cette ville éternelle. Le Bosphore a l'immense privilège d'en offrir une lecture à collines ouvertes, d'embrasser à pleine bouche les lèvres pulpeuses qu'inspirent deux rives, de dévorer l'exégèse passion historique, de humer les délicieux quartiers, d'en capter quelques mélopées et d'en saisir quelques soupçons de flagrances.

Envoûtés, nous avançons lentement, la métropole sereinement s'effeuille, nous dévoile à babord le quartier d'affaires de Levent d'où s'élancent de célestes tours de verre et d'acier, des gratte-ciels, ces temples  futuristes d'affaires monétaires, ces minarets du XXIème siècle dans lesquels se reflète la Turquie moderne.

En face, l'autre rive n'entend pas être en reste. Hautes de 500 m, les collines anatoliennes sont couvertes d'une horde de pylônes et d'antennes enchevêtrées, un monde d'aiguilles monolithiques et statiques. Surmontées d'énormes paraboles, elles se font à la fois porte-parole et big brothers du génie turc. Au pied, à l'ombre de ce monde numérique, les bucoliques berges d'Anatolie sont garnies de centaines d'esquives de pêcheurs, de frêles barcasses, de vedettes anciennes, de yachts et de bateaux taxis ; beaucoup mouillent à l'écart, à quelques mètres.

Là-bas, à tribord, quelques vestiges d'anciensremparts, un reliquat des 22 kms des protections passées.

 

 

 

Voici maintenant Yeniköy et ses célèbres yal?, charmantes demeures en bois dont les terrasses baignent dans le Bosphore. Ce sont parmi les mètres carrés les plus chers d'Istanbul, là où habite la jet set stambouliote. 3 miles et deux coudes plus loin, nous passons sous le pont appelé Pont du Bosphore.  Inauguré en 1973 pour le 50ème anniversaire de la République Turque, il lie les quartiers d'Ortaköy et de Beylerbeyi, porte d'entrée de la ville ottomane. Les nombreux monuments, palais, mosquées et autres sites ayant marqué l'histoire se succèdent. Bien qu'ayant réduit la vitesse, le film du Bosphore se déroule vite, trop vite et le temps manque pour tout voir, tout assimiler à en devenir même frustrant.

 

Nathalie, notre cicerone est chez elle, dans son élément ; elle virevolte sur le bateau, mitraille sur tous les bords, commente là un monument, une histoire, c'est l'encyclopédie vivante stambouliote, toute en gaieté, en humour et en passion. Pour s'en faire une idée, il suffit d'aller sur son site  http://www.dubretzelausimit.com

              

Nous pénétrons dans le cœur liquide de la ville, parlà même où elle respire. Nous en percevons les premières palpitations ; les caler sur les nôtres nous apporte une sorte d'étrange communion, un égrégore, un orgasme spirituel. Nous faisons corps, nous sommes hors de l'espace, hors du temps mais si intensément dedans.

                                                                        

Il y a partout à voir, à dévorer, mais s'arrêter se révèle impossible, trop risqué dans cet infernal défilé nautique qui prend parfois des allures de joutes. Les palpitations se font saccades pour le capitaine car la zone n'est que blanche écume. Nous approchons de la gare maritime, il nous faut franchir le rail de navigation, bouillon chaud de navettes intercontinentales. Le capitaine se concentre car la circulation est extrêmement prégnante, nous sommes l'intrus dans cette frénétique ruche marine où tout va, vient, vole, virevolte, ici, un vapur nous frôle, là, coup de barre car une vedette taxi nous rase et envoie une gerbe d'eau, les bateaux passagers assurent d'incessantes rotations et manoeuvres en deux temps trois mouvements, dépotent puis rempotent leur cargaison humaine et repartent communiquant à coups de corne de brume, de klaxons à piston ou de sirènes, se frayant un passage dans cette cacophonie nautique en mouvement perpétuel. Ainsi vit l'embarcadère, à l'emporte-pièce  comme orchestré par un capitaine ivre jouant une symphonie fantastique sur laquelle les bateaux tournoient dans une interminable danse de Saint Guy, du délire ! Cela devient fou, où suis-je ? Où vais-je ? Comment faire ? cela n'a plus de sens... pourtant, il faut nous sortir de cette invraisemblable tourbillon, ce chaos maritime.

Oui là, derrière ces deux paquebots, ces géants blancs des mers, nous pourrons poser nos esprits et trouver un peu de tranquillité, desérénité. Nous sommes entre Istanbul l'ancienne et Istanbul la jeune, près d'Istanbul Modern, anciens docks transformés en musée d'art contemporain.

                      

Malheureusement nous ne pouvons remonter le Haliç - la Corne d'Or - jusqu'à la maison de Pierre Loti car passer le pont de Galata nous est interdit. Nous virons babord au pied d'Eminönü et de la gare de Sirkeci, terminus de l'Orient-Express, ensuite barre à tribord pour contourner Sarayburnu - la pointe du sérail - et le parc de Gülhane. Nous arrivons à l'embouchure du Bosphore sur la mer de Marmara, au milieu, travaillant au trait d'union entre les deux continents, d'énormes barges posent d'impressionnants caissons en béton, tronçons du tunnel sous-marin qui doit ouvrir dans deux ans. Nous voici donc à l'embouchure de deux époques, de deux mondes avec chacun ses décors, la rive asiatique où s'active l'économie et le port de commerce et ses immenses portiques qui dépilent et empilent des containers, à tribord la rive européenne qui étale toute la magnificence culturelle turque, le quartier de Sultanahmet, le palais de Topkapi, les multiples dômes de Sainte-Sophie, l'emblématique mosquée bleue et ses 6 minarets. Tout est là, concentré d'histoire, carrefour des civilisations.

                        

La Mosquée bleue                                                                        Le Palais Topkapi           

Sur la rive, en contrebas, des mosquées se succèdent et s'étalent jardins verdoyants et plaines de jeux. Le week-end, ces espaces sont pris d'assaut par les stambouliotes qui viennent trouver calme, fraîcheur, s'y détendre, y retrouver les amis. Les enfants jouent, les hommes s'adonnent au thé, les femmes discutent, l'ambiance est familiale et festive autour des barbecues qui fument et enfument.

Pournous, c'est relâche, la tête a frisé la congestion cérébrale, c'est l'ère de la confusion, tant d'images fugitives, de sensations indéfinies. Impossible d'en extraire une quelconque impression, la digestion viendra plus tard, pour l'instant il faut gérer cette nouvelle mer, parce que s'ouvre à nous Marmara, avec la zone de mouillage pour l'impressionnante armada en attente de passage. Cela deviendrait presque un jeu s'il n'y avait pas toutes ses vedettes d'avitaillement, de gestion portuaire, sans compter les ferries... Au loin, on entrevoit la marina d'Ataköy, point final de cette mémorable journée.        

 

 


Publié à 20:51, le 22/12/2009, Istanbul
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La Marina d’Ataköy.

 La Marina d’Ataköy (coté Europe) et son double, celle de Fenerbahce (côté Asie) sont impressionnants par leur taille, plus impressionnants encore par leurs tarifs, tout est ici dans la démesure. Aussi étant quant à nous très mesurés dans nos comptes, nous n’y resterons qu’un jour, préférant aller nous installer durablement à Bostanci sur la rive Asie de la Mer de Marmara, un port qui abrite un petit yacht club particulièrement accueillant et une grande gare maritime qui nous met à 15 minutes de la Corne d’Or et ce pour un prix modique. Aussi en profiterons nous pleinement d’Istanbul, et ce, à moindres frais.

 

Mais avant revenons à notre arrivée, en entrant dans la marina deux zodiac nous enserrent pour nous conduire à notre emplacement, par peur sans doute que nous nous perdions dans ce labyrinthe maritime, une fois Romar 1 amarré et enregistré, ce sont les retrouvailles, nos amis danois sont là sur un autre ponton et attendaient pour effectuer les démarches d’entrée en Turquie. Comme nous ne sommes pas avares, nous partagerons l’effort et l’aventure. Nous expédierons donc tous ensemble les formalités en une journée et demie,  exténuante mais oh combien riche en rebondissements…

 

 

 

Acte 1 : Obtenir la liasse administrative près de la Chambre de Commerce maritime située à Findikli. Nous avons droit à une entrée grandiose, le taxi entre dans la cour d’honneur, des grooms nous ouvrent les portes, des officiels nous saluent, nous serrent chaleureusement la main et nous passons en grande pompe sous une haie du personnel administratif, dans le grand hall nous découvrons qu’il y a eu confusion. Les autorités de la Cambre de Commerce attendent en fait une délégation de «La Rochelle» pour le Salon Nautique d’Istanbul… excuses confuses… et nous irons droit au bureau d’accueil qui nous fait les papiers illico non sans avoir laissé 55 euro par bateau. Munis de cette liasse de 50 feuillets nous pouvons entreprendre notre rallye stambouliote, un parcours de bureaux et d’attente qui exige courtoisie et patience.

 

 

 

 

Acte 2 : Service des douanes à Karaköy, autres lieux, autres personnes, un membre de la Chambre de Commerce a l’extrême gentillesse de nous accompagner, mal lui en a pris car il est pour le moins mal accueilli dans ce service, s’ensuit une discussion orageuse. Le capitaine refuse tout simplement de remplir le volet lui incombant, il veut que nous passions par un agent en douane moyennant finance, revenez plus tard, la discussion se poursuit avec pas moins de 6 interlocuteurs, enfin fatigué de nous voir squatter son bureau nous optenons du gradé nos coups de tampon, non sans verser quelques incompréhensibles oboles pour les bateaux qui dépassent plus de 10 T… ?

  

 

Acte 3 : Service des passeports à Zeytinburnu, nous traversons Istanbul, hélas le tuyau était percé, ce n’est pas le bon bureau, il nous faut refaire la traversée inverse, les nerfs craquent, on se fout de nous, la colère monte, un officier de police analyse la situation, il siffle un taxi, le réquisitionne, nous fait monter à cinq dedans, lui et son adjoint enfourchent leur moto, c’est donc à 6 dans un taxi, escortez par deux policiers qui ouvrent la route que nous traverserons Istanbul à tombeau ouvert, le voyage s’arrêtera devant le bureau attitré. Après explications de cet officier près du service compétent, en quelques minutes tout sera en règle. Dommage l’officier est reparti sans nous laisser sa carte, cela aurait pu servir…

 

 

 

Acte 4 : Bureau d’enregistrement des bateaux, 5 jeux de photocopies sont requis, notre taxi nous dépose devant une de ses connaissances qui nous les fait en express, il rentre passons au bureau ou tout est tamponnés, signé, paraphé.

 

 Acte 5 :  La journée s’avance mais il nous faut passer par la case Départ à Findikli pour faire valider la liasse, c’est bientôt l’heure de la fermeture, ce sera très juste mais finalement l’affaire est rapidement expédiée.

Et dire que certains bateaux étrangers paient des prestataires 300 à 500 euro pour effectuer ces démarches, ils perdent une occasion en or de voir de l’intérieur une administration formée à l’occidentale. Une bureaucratie impressionnante que l’informatique risque prochainement de bousculer…

 

Sur ce, un peu dépassés, les danois qui n’aiment pas les grandes métropoles quittent le lendemain la Marina pour se poser quelques jours dans un petit port à 20 miles au sud d’Istanbul. Nous ne les reverrons plus…

Quant à nous nous irons nous poser à Bostanci, nous pouvons à loisirs visiter Istanbul.


Publié à 20:31, le 22/12/2009,
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Istanbul la Magnifique

Istanbul, parler d'Istanbul, voilà un exercice bien difficile à réaliser, d'autant plus compliqué qu'Istanbul est une ville addictive, qui envahit vos pensées et inhibe vos facultés.  Par où commencer, il y a tant et tant à dire, tant et tant à décrire et puis, pourquoi écrire alors qu'il y a tout à vivre...intensément.

 

Mais avant de partir effleurer la ville, voici quelques propos liminaires à la façon du guide. Plaçons-nous à Karaköy, point de confluence du Haliç -la Corne d'Or -, près du pont de Galata, plus précisément aux docks, là où les paquebots accostent. 

      

                                                                                   La tour de Galata

Tournons-nous, je vous en prie, sur les fonds baptismaux d'Istanbul. Voyez devant vous cette colline baignant dans la mer de Marmara et surmontée de palais, de dômes et de minarets, c'est le vieux cœur d'Istanbul. Ce quartier possède les monuments les plus emblématiques, il détient la quintessence historique de la ville. Mais cette colline sacrée contient en son seing les premiers signes de la vie d'ici, la souche mère est enfouie à Yenikap?. De récentes fouilles ont mis au jour des vestiges néolithiques (tombes, urnes, outils, armes,...) confirmant ainsi une implantation humaine il y a plus de 8000 ans, soit l'équivalent de 300 générations. Laissons aux archéologues le soin de remonter le temps en creusant, tant il y a encore à apprendre.

                          

Aussi allons nous faire un saut dans l'histoire pour maintenant côtoyer Byzantion car tel fut le premier nom donné à la vénérable capitale de la Thrace antique. Byzance tient avec une succession de périodes fastes et de déclin 500 ans et le 11 mai 330  elle passera du joug grec aujoug romain et devient Constantinopolis. S'ouvre alors une nouvelle ère de prospérité. Elle portera ce nom impérial durant 1600 ans jusqu'au 28 mars 1930où la République la baptisera Istanbul, une déformation du terme «eis tênpolin» (à la ville), les dénominations sont parfois d'un simplicisme.

 

 

 

Quand j'évoque les fonds baptismaux, je parle bien sûr du Bosphore dont l'étymologie signifie « gué des vaches ». Oui, car du Bosphore, Istanbul lui doit tout, son implantation, son organisation spatiale, son développement économique, son expansion démographique, sa vitalité touristique ; plus clairement, Istanbul puise par ses racines toute son énergie des eaux du Bosphore. Au-delà du formidable rôle symbolique qui transforme un vide en trait d'union, un trait qui à la fois tient et retient deux continents, une interface entre deux mondes. Le Bosphore joue un rôle singulier, central, fédérateur comme nul autre ailleurs, ce qui lui confère une indéniable fonction mécanique et sociale. Régulateur, catalyseur, condensateur d'Istanbul, sans lui la ville n'est rien.

 

 La Corne d'Or et le Pont de Galata à gauche

Commençons notre visite par le centre névralgique de la capitale culturelle et économique turque, son point G, là où se concentrent tous les grands événements, les grandes manifestations, les grandes cérémonies : la place de Taksim (place du réservoir) dans l'arrondissement de  Beyo?lu. Est-ce par symbolisme ou par conjuration que cette emblématique place est implantée sur une ancienne caserne ? Bien sûr, au centre, Atatürk, père fondateur de la Turquie moderne,bronze en marche, harangue le peuple. Comme un prolongement naturel, une voie à suivre, d'ici partent les avenues d'Istiklal et de Cumhuriyet (avenues del'Indépendance et de la République)...

 

 

Mais la place n'est pas qu'un concentré d'histoire récente, elle concentre aussi le présent. Ici convergent tous les flux de mouvement, tous les modes de transport et ce n'est pas un vain mot tant la circulation est à l'image de la ville, exponentielle, avec ses embouteillages dantesques. L'automobile est omniprésente mais exige patience et dextérité car la conduite dépasse souvent l'entendement. Au milieu de ce fourbi de tôle, vous ne pouvez le louper il y a le taxi, jaune et qui fait partie du paysage. Si son tarif s'est stabilisé depuis que la municipalitéa mis de l'ordre dans les plaques et licences, il reste quand même, selon la course, à négocier...

 

  

 

Par contre, en matière de transports collectifs, Istanbul n'a rien à envier aux capitales occidentales et peut donner des leçons à bien des métropoles tant elle offre un choix de modes, avec fréquence et qualité, ce pour un coût modique ; pas de portillon, pas de ticket, tout se fait sans arrêt par badge magnétique et ne génère pas de resquille. Dotée de deux lignes de métro et de lignes de tramway high-tech, la ville dispose aussi d'une vaste desserte de bus et de métrobus (busway), des funiculaires très modernes et les inénarrables dolmu?, ces taxis collectifs dont rêve New-York, qui drainent tous les quartiers de laville pour un coût modeste. Rares sont les deux roues, l'inconscience a ses limites ! Abandonnons voulez-vous ce vacarme et de là, laissons guider nos pas par l'instinct et perdons-nous dans cette fourmilière urbaine chargée de contrastes et de contradictions.

 

Prenons tout d'abord l'avenue Istiklal, une grande rue piétonne que traverse un tramway des années 1900. Pénétrons dans ses rues latérales, nous voici dans des rues à l'urbanisme hétéroclite, bâtiments bois, des immeubles XIXème et début XXème Art Nouveau ou Art Déco, brassage de styles et d'époques qui se respectent et s'harmonisent. Dans ce quartier piétonnier, les commerces orientaux et occidentaux se succèdent, boutiques de sapes haut et bas de gamme, librairies anciennes et contemporaines, bouquinistes, antiquaires, apothicaires, plus bas à Tünel et vers Karaköy, magasins d'instruments de musique, boutiques de téléphonie ou d'hifi, ...

 

La jeunesse y déambule joyeuse, ici comme ailleurs exubérante ; faut-il rappeler que l'âge médian turc est très jeune, 28 ans ? Jeunes filles voilées, pantalon moulant, tennis de marque, portable greffé, homme-sandwich, marchand de bibelots, de petits riens, ambulant poussant sa  vitrine roulante rouge pleine de petits pains en anneau doré, le fameux simit au sésame... Plus bas, nous arrivons dans ces rues aux commerces plus petits, plus rares, royaume de la débrouille, où les récupérateurs, comme partout, arrachent papier, carton, ou canettes d'alu aux containers poubelles avant que les légions de chats, un temps écartés, ne reprennent possession de leur empire mille fois fouillé. Une charrette tirée par une mule remonte une rue escarpée, un panier au bout d'une corde se joue du linge à sécher, un rémouleur arthrosé traîne sa chignole et son banc à aiguiser, un triporteur pétaradant vend par  haut-parleur sa pyramide de pastèques, les marchands ambulants s'activent pour proposer moules farcies, maïs bouilli, ballons, babioles et autres pacotilles. Ici, peu de mendiants, mille petits services, mille petits boulots qui font office de petits bonheurs, ces petits riens qui, mis bout à bout, font vivre une population déshéritée, souffreteuse, brinquebalée, handicapée, appareillée, véhiculée, mais toujours digne. Istanbul c'est aussi tout cela, un incommensurable patchwork de vies !

 

Plus bas après avoir pris d'innombrables escaliers cassés, parfois désappareillés, longé des fondations béantes d'où sortiront des tours de verre et béton puis emprunté pour nous reposer le funiculaire ultramoderne, nous atteignons Kabata? et les rives du Bosphore. La promenade arborée baigne dans une torpeur de fin d'après-midi printanière. Un peu plus loin, entre Tophane et Findikli, elle est truffée de bars aux sofas fluo pour jeunes branchés, de cosys bars à narguilés pour adeptes de fumettes, et des immanquables jardins à thé très prisés des promeneurs solitaires en quête de tranquillité. Vague, devant, sur le rivage mélancolique, la population, cherche la fraîcheur, s'adonne à la sieste, à la pêche, à l'échange, à lalecture... Nous dégustons les çay sucrés, tout en douceur, en volupté, par lippées et petites gorgées. A quelques mètres ,le Bosphore scintille en autant de clins d'œil et continue à nous charmer, à nous subjuguer.

 

Nous déambulons sans but, au gré des humeurs, nous nous laissons guider par l'instinct de Nathalie, notre cicérone qui a sa petite idée en tête, nous voilà revenus sur nos pas, près des docks qui abritent à présent un musée d'art contemporain. Nous voici à présent sur le pont de Galata reliant deux époques Eminönü (Constantinople) et Karaköy (ville moderne) un pont qu'avaient imaginé en leur temps Léonard de Vinci et Michel-Ange, des œuvres qui ne resteront qu'à l'état de projet, qu'iconographie. Ce nouveau pont n'a pas 20 ans, il bascule en son centre et il est doté de deux niveaux, la voie supérieure pour le transport, l'étage inférieur «habité» par une galerie marchande, bars, restaurants, boutiques, étals, attractions en tous genres. Là-haut sur le trottoir, les pêcheurs s'activent ; ils assurent le spectacle en lançant leur ligne dans d'étranges arabesques pour envoyer au loin leur amorce armée, d'autres envoient en l'air quelques produits de leur pêche et dans d'impressionnants vols acrobatiques suivis de joutes aériennes sans merci, les goélands attrapent leur pitance.

 

A l'autre bout, nous nous arrêtons pour dîner dans une guinguette située juste après le marché aux poissons de Karaköy, les bateaux sont là et déchargent leur pêche... Le poisson ne peut être plus frais, tout est grillé et c'est dans un nuage de fumée permanente et sur fond de discussions, de rires et de musiques que le muezzin d'une mosquée voisine lance de sa voix plaintive et lancinante l'appel à la prière du couchant mais rien n'y fait. La musique mise en sourdine, nenni,la coutume se perd à Istanbul, les jeunes sont plus attachés qu'hier à un état laïc, ils se tournent plus volontiers vers l'orgasmique tintamarre occidental que vers les reliquats islamiques de l'empire ottoman... Non seulement le muezzin insiste mais il fait des émules et maintenant nous parviennent de toutes parts des cantilènes incantatoires qui migrent de minarets à minarets, les échos tournoient et se perdent dans le ciel comme les mouettes qui n'en ont rien à faire.

 

 

 

 

La chaleur de la nuit a été éprouvante (...) et ce matin, les rides du ciel s'étirent lentement. Le tramway nous porte vers Eminönü, nous partons sur les traces de «Constantinople». Nous voici au seing du seing, sur la colline originelle de Sultanahmet. Au plus près des cieux s'étale Topkap?, méditent Sainte-Sophie et la Mosquée Bleue prosternée entre ses 6 lumineux minarets. Les visites sont émouvantes, chaque lieu dégage sa magie, sa spiritualité.

 

Le Palais de Topkap?, la résidence des sultans Ottomans expose ses trésors et les richesses de sa gloire d'antan. Dans le marbre, on soupçonne le raffinement de la vie du harem, lieu d'inspiration mais aussi des intrigues  et des conspirations passées.

Sainte-Sophie, l'ancienne basilique devenue mosquée puis musée, avec ses coupoles flamboyante set ses lustres orientaux, s'impose dans l'architecture religieuse byzantine et porte une part de mystère, est-ce vraiment celui de la foi ?

 

La Mosquée Bleue a été construite sur ordre du Sultan Ahmet Ier, au XVIIe siècle ; l'intérieur recouvert de faïences bleues d'Iznik est de toute beauté et le lieu invite au respect, au silence et au recueillement.

 

 

   

 

Visite du Grand Bazar, le temple du commerce. Ce capharnaüm, contrairement à ce que l'on pourrait penser, n'est point, loin s'en faut, un lieu d'anomie, tout y est, au contraire, savamment organisé. Il est à l'image d'Istanbul,  impressionnant!

  

18 portes, 30 hectares d'allées voûtées, de ruelles labyrinthiques desservant une trentaine d'anciens caravansérails et plus de 4000 échoppes installées par spécialités, tissage, teinture, cuir, cuivre, bijoux, orfèvrerie, pierres, épices, etc ... Son bouillonnement relève du mouvement perpétuel, les marchandises arrivent et repartent débordant de toutes parts. Lieu de passage, lieu de brassage, les produits sont achetés, vendus, revendus, déconditionnés, travaillés, transformés. C'est un creuset d'alchimiste dont l'amalgame est constitué de tous les métiers et de toutes les matières de la planète. Mais ne nous méprenons pas, le grand Bazar remplit de multiples fonctions, ses flux sont indicateurs de la bonne santé économique du pays. C'est un peu le CAC 40 de terrain...

 

En fait, ce gigantesque orgue sensoriel dispose d'un nombre incroyable de claviers, toutes les gammes d'Istanbul sont ici représentées et la palette chromatique y est enivrante, envoûtante et parfois un brin fatigante.

 

Attention, là, chaussé de babouches, un porteur,échiné, courbé, cassé, achemine une masse indivisible disproportionnée qui écrase son demi gabarit. Le ballot dégueule de partout, le vieux débardeur avance lentement à coup d'avertissements, d'injonctions, il avance et fend la foule qui s'ouvre devant lui, tel Moïse.

Nous arrivons dans le quartier des cuirs, les échoppes regorgent chacune de surstocks, sacs, chaussures, ceintures, vêtements. La mixité des styles défie les frontières, il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour qui sait marchander. L'odeur est là plus prégnante, de fortes notes tanniques et ambrées, musc, hyraceum, cire d'abeille, gris havane,humus, faisandées... et bien d'autres d'animalités non identifiées.

 

Nous avançons vers le han - caravansérail - des orfèvres, en haut les ateliers des fondeurs, mouleurs, étameurs, polisseurs, doreurs, argenteurs, presque tous sont arméniens. En bas dans les boutiques,les pièces, des œuvres d'art, sont vendues au poids et coûtent bien moins cher que chez un détaillant.

 

Nathalie interpelle nombre de marchands, combien d'articles de presse ou de photos a-t-elle fait sur eux, leur métier, leur famille, leur région d'origine, tout, elle sait tout, elle a arpenté chaque mètre de ce lieu et en connaît tous les secrets, d'ailleurs elle nous dévoile l'un d'entre eux, seul connu des initiés, les toits d'un caravansérail tout proche les toits du Büyük Valide Han. L'accès est délicat mais là-haut c'est l'extase, du pur bonheur. Debout, devant nous, s'élancent les minarets de la mosquée bleue, derrière les îles des Princes se dispersent sur la mer de Marmara et paraissent à portée de main. A gauche, Topkap? comme jamais observé, une vue imprenable sur le Bosphore dans lequel miroite la rive asiatique, et puis à nos pied, la Corne d'Or. Tout autour émergent des centaines et des centaines de minarets, dômes et palais, un foisonnement architectural d'un éblouissant et inégalable passé. Anesthésier, ébahis par cette ville hétéroclite qui se  déploie, tel un oiseau aux couleurs d'Orient et se mire dans les eaux fortes du Bosphore, nous dégustons près d'une heure ce paysage enchanteur.

Notre excursion passe au retour par l'autre bazar situé près de Yeni Cami, le bazar égyptien qui possède une dominante alimentaire, ses registres jouent une ode aux couleurs et aux odeurs. Ici domine l'empire des sens,  l'empire d'Orient, un Orient exclusif, un Orient excessif pourqui n'est pas d'ici, les odeurs sucrées, miellées, vanillées, fleur d'oranger et autres fruitées.

 

Ainsi s'étalent pétales, feuilles, graines, fruits, poudres, en coupelles multicolores posées tel un nuancier ou dans des sacs ouverts aux bords roulés, henné, santal, pistaches, antimoine, dattes, cannelle, benjoin, arachide, mastic, ambre gris, gingembre, noix de muscade...c'est vraiment un monde sensoriel dans toutes ses variétés, il faut s'y promener, marcher nez au vent... humer...

 

Doucement, nous remontons vers Beyo?lu en passant par Galata et nous retrouvons au centre des animations culturelles avec théâtres, cinémas, galeries, cafés, musées, restaurants mais aussi un des centres religieux avec églises latines, orthodoxes, grecques, arméniennes, russes, mosquées mauresques, synagogues, qui sont autant de témoignages de l'ouverture d'esprit des Ottomans. Indéniablementen Europe, nulle ville, nul quartier n'est plus riche qu'Istanbul, à l'image du Bosphore, à la fois ouverte sur le monde et attachée à sa propre identité. Tout ce qui fait sa force, sa grandeur, sa splendeur.

Après cette journée de folie, une pause est nécessaire pour que l'esprit troublé retrouve un peu de sérénité. Nous allons dîner en terrasse, mais que prendre devant cette carte aux noms exotiques pour ne pas dire ésotériques pour les quidams que nous sommes, Kadin budu köfte (boulettes d'agneau), tur?u (légumes en saumure), patl?can (aubergines tranchées frites), past?rma (viande séchée salée), börek (friand farci), karn?yar?k (aubergine farcie à l'agneau), p?lak? (haricots blancs à l'huile). Là encore, Nathalie, bienveillante nous guidera dans ce dédale de plats et traduira en 3 langues la carte des délices d'icibas.

Après une dernière rasade de rak?, nous prenons congé et allons prendre le pouls des nuits d'Istanbul. Nous déambulons dans cette ville-monde, enfants innocents, sans cesse émerveillés, sens grand ouverts, yeux écarquillés, une fois encore notre palette sensorielle est en éveil. Dans les rues frénétiques et bouillonnantes flottent des odeurs de poissons et de mouton grillés, de kebap, de thé et de café, d'olives et de rak?, de pistaches, d'épices et d'encens dispersés... géant melting pot des flagrances d'orient. Décibels de rock et pop mêlés, tempo jazz et de blues éthéré, fas?l joué par un groupe rom,  mélodies de saz et de clarinette, rythmes de darbuka et de tef, cris d'enfants et rires mêlés, mosaïques de sons et de musiques enchevêtrées débordent bruyamment, des cavernes de jeunes en fête, des terrasses de gens huppés, des restaurants bondés et des bars branchés...

 

Istanbul est bien une ville de paradoxes, de dualités. C'est une ville sexuée où se mêlent une masculinité exacerbée et une authentique féminité. Oui car il y a quelque chose de féminin dans cette cité. Istanbul est indéniablement une femme. Une femme délicieusement contrastée au corps souple et ferme, à l'esprit vif et énergique, simple et subtile, dotée d'un regard doux et lumineux qui tourne parfois le soir à la mélancolie, une femme à qui tout va, elle peut avoir une élégance à la fois orientale et occidentale, jamais sophistiquée toujours raffinée, cachant mal ce zeste de frivolité qui lui sied si bien. Aux rythmes des mélopées et des mélodies, elle s'exprime volontiers dans les danses orientales qui la font tourner, virevolter et tourner encore, elle donne, s'adonne, s'abandonne jusqu'au bout de la nuit à en donner le tournis. Mais à l'occasion, elle sait s'enflammer et là elle est pétillante, exubérante, turbulente. Et quand arrive le petit matin, que s'éveillent ville et Bosphore, elle retrouve cette divine sensualité qu'elle seule sait porter.

Respectée, admirée, désirée, convoitée, mythifiée, parfois battue, abattue, ravagée, brûlée, souvent assiégée, Istanbul est toujours là, grande, immensément grande, splendide et merveilleuse, debout face à l'Orient, debout face à l'Occident, relais entre les peuples, qu'ils soient juifs musulmans, chrétiens ou non-croyants, Istanbul les rassemble.

 

Mégapole grandiose et surpeuplée placée au carrefour des civilisations, Istanbul est une capitale de culture, d'art et d'histoire, une ville d'asile et d'accueil pour des gens de toutes races et de toutes religions, ce qui fait d'elle une ville cosmopolite, ville de transit mais aussi caravansérail de l'immigration clandestine. Istanbul n'est ni la terre promise ni le jardin d'Eden, c'est une ville en pleine mutation qui a un pied sur deux continents, un grand écart pas facile à tenir en ces temps d'incertitudes politiques, économiques et sociales.

Pourra-t-elle, à la fois,  continuer sa modernité, sauvegarder ses cultures en respectant son passé ? Istanbul sait créer d'étonnantes synergies et c'est au pays de relever le pari. Quoiqu'il en soit, le destin d'Istanbul est inséparable des deux continents qui la composent. Si la volonté est d'intégrer la Communauté Européenne, le premier travail à accomplir est de sortir les mauvais esprits de ses voisins de leur gangue d'à prioris malsains pour avancer sur un chemin commun, mais pour cela, il faut que les Turcs l'instillent aussi dans leur champs politique.

Croyons en l'avenir, ne sommes-nous pas en Turquie, le pays de tous les possibles ? Et puis qu'importe, Istanbul, immortelle suivra sa route et survivra... même à la vieille Europe.

 

« Si la Terre était une nation, Istanbul en serait la capitale.» Napoléon Bonaparte.


Publié à 09:55, le 22/12/2009,
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Vers le Bosphore

Mai 2009

Nous retrouvons la petite cité balnéaire d'Eforié,située à quelques encablures de Constanza au Sud-Est de la Roumanie. La marina a été implantée au centre d'une longue plage de sable fin : le « AnaYacht Club » juste en dessous du « Ana Hôtel », une luxueuse résidence de balnéothérapie dont le propriétaire est passionné de voile, ceci explique cela. Le bassin du port est vide, les bateaux sont tous à sec sur l'aire d'hivernage. Face à la mer, au milieu de  cette forêt de mâts telle une compagnie de lanciers prête à se lancer dans la bataille, Romar 1 patiente sagement, posé sur ses madriers, il attend. Le moment est émouvant, indéniablement il nous a manqué et unec ertaine réciprocité semble perceptible. Nous montons à bord, il est tel que nous l'avions laissé, l'hiver ne semble pas avoir eu de prise sur lui, seuls qq bourgeons de rouille à l'extérieur ont pointés les jours de notre séparation, l'intérieur est extraordinairement sec. Nous déchargeons notre barda, remplissons la réserve d'eau, rebranchons l'électricité, il retrouve un peu d'énergie et reprend progressivement vie.

La Marina ne mettant jamais les bateaux à l'eau avant la mi-Mai, nous resterons qq jours à bord pour le nettoyer, y installer du  nouveau matériel de navigation, de nouveaux accessoires. Comme nous avons le temps nous poussons une excursion dans le Delta du Danube puis au pied des Carpates.

Au retour de notre semaine d'escapade, les danois sontlà et déjà à l'œuvre sur leurs bateaux, Willie a du pain sur la planche car une pièce lui a été subtilisée durant l'hiver et il ne peut remettre l'arbre d'hélice rectifié... pour corser le tout il ne trouve personne pour la réaliser sur place, elle sera donc faite au Danemark.

Le lendemain, à leur tour nos amis hollandais arrivent par le bus Hanovre-Constanza. Ils ont + de 100 kgs de bagages, les retrouvailles sont pour le moins festives.

Bon, fini l'hiver, il faut se mettre au travail, ponçage, antifouling, peinture, petites réparations diverses, dans la marina, les entreprises et les équipages s'activent, le grand jour approche... mais ce grand jour se fait attendre car le port est ensablé et il est impossible de mettre les bateaux à l'eau. Le constat est quelque peu tardif. S'ensuit alors une véritable débauche de moyens, un remorqueur usé amène une barge flottante tout aussi rouillée soutenant une énorme grue mille fois réformée, mille fois referraillée, mille fois ressoudée, indéniablement le matériel a de l'ancienneté. Amarrée dans l'entrée du port, son immense godet extirpe du bassin un sable liquéfié qu'elle dégueule sur le remblai, le tas prend au fil des heures des allures de dunes, l'aire de stockage s'avère vite insuffisante tant le volume est important. L'organisation est chaotique tant la chaîne de commandement est longue, que faire du sable, le lendemain arrive une grosse péniche maritime à coque ouvrante, le chantier est improvisé, au premier chargement, la péniche ne peut plus bouger, elle repose au fond, et doit remettre à l'eau la moitié de sa cargaison. S'ensuit sur plusieurs jours un lancinant et aléatoire va et vient. Comme le sable est déchargé à 200 m de l'entrée...pour sûr, l'an prochain le problème se reposera... mais nous serons loin.

 

                        

                              Draguage du port                                    Romar 1 retrouve son élément

La saison s'annonce. Sur tous les fronts s'activent des groupes de travailleurs. Tout d'abord, les plages qui au cours de l'hiveront pris des allures de décharge, plusieurs dizaines de personnes avancent en rangs serrés et enfournent les détritus dans d'immenses sacs poubelle, plusieurs jours leur seront nécessaires pour expurger des sables ses multiples déchets, la horde humaine partie sur d'autres lieux, un tracteur passe et repasse pour affiner et surfacer les futures plages sur lesquelles s'aligneront bientôt parasols en paille et chaises longues multicolores. Au delà, les chantiers sont fébriles, partout on construit, restaure, raboute, agrandit, repeint, des cabanons de planches voient le jour, de nouvelles terrasses s'installent, de futurs restaurants ou boutiques s'équipent, là aussi le mode opératoire est stupéfiant : une invraisemblable débauche de personnes, chaque chantier emploie un nombre inimaginable de travailleurs... Plus haut la ville est aussi en effervescence, en quelques jours elle retrouve de la couleur, le process est tout aussi impressionnant, les binômes de peintres munis de balais et de seaux peignent des kilomètres de bordures de trottoirs, chaque équipier à sa couleur, blanc ou jaune, quid d'un nettoyage initial du caniveau ou d'un ponçage, on ne fait pas dans la finesse, tout y passe, routes et trottoirs, mobilier urbain,tout a droit à de larges débordements, à des coulées de peinture, les poteaux d'éclairage et de signalisation subissent le même sort, jusqu'à hauteur du manche, l'au delà est inaccessible et restera dans sa gangue de rouille...

Ce matin, une grue gémissante, suintante, ruisselante et puant l'huile hydraulique est arrivée dans la marina en traversant plages et gargotes. L'écurie du big boss ne saurait attendre davantage et est mise illico à l'eau. C'est à notre tour, un à un dans un étrange ballet aérien où rien n'est millimétré mais tient plutôt de l'arraché, les bateaux prennent en l'air d'étranges et inconfortables positions que nous préférons ne pas regarder. S'il n'y a pas eu de casse, il y a eu quelques belles frayeurs et de gros frissons.

Maintenant à l'eau nous attendons une fenêtre météo pour partir, aux dires des responsables du port, nous sommes visiblement un peu trop optimistes, partir au mois de Mai leur paraît un peu prématuré. Qu'importe nous attendrons le temps qu'il faut...

Mais l'attente est compensé par différents spectacles, le premier d'entre eux est celui que nous offre le Directeur, le « Big Boss » Général du Ana Hôtel. Autour de sa flottille, devant caméras de télévisions et nuée de journalistes il se livre à un véritable numéro de séduction. Pas très grand, un visage de cire et toujours doté d'un large sourire ravageur, il a tout de « Berlusconi », même style, même discours de bonimenteur. Tout d'abord habillé d'une combinaison de chantier rouge avec logo Ana,  il présente sa marina, évoque au passage nos pavillons pour montrer la dimension internationale du port, le voilà sous la coque d'un de ses bateaux, tenant un rouleau à peinture préalablement enduit d'antifouling il donne quelques coups de rouleau, les caméras gourmandes filment... enregistrent... il demande une pose, il s'éloigne et revient vêtu d'un sweat avec écusson, d'un pantalon sport et de chaussure bateaux, le skipper peut dorénavant parader sous les objectifs à bord de son plus gros voilier et il s'y entend le bougre... et il en ajoute et en rajoute, tout le monde prend goût au bagout... même nous. Nous apprendrons plus tard quele soir après son One Man show il a proposé à l'ensemble du personnel unepartie de football sur la plage, le personnel en est encore tout retourné, jouer au foot avec le Big Boss... cela vaut tout l'or du monde...Il s'agit en fait de Georges Copos, Homme d'affaires et ancien ministre, propritétaire du Club de Football le Rapid de Bucarest. Il vient de lancer l'édification de la pus haute tour de Bucarest pour y installer ses bureaux.

A la tombée de la nuit un petit yacht bulgare fortement motorisé accoste près de Romar1. Il est là pour faire le plein de carburant, on compte en milliers de litres bien sûr, mais aussi en centaines de bières et de tous liquides consommables. Tard dans la nuit un puissant halo sous-marin éclaire sa coque accompagnée d'une « musique » que les décibels rendent inaudible, c'est d'un effet ! deux hommes membrés comme des bodyguards, nourris de bières, d'alcools et de fumée s'exhibent sans retenue, ils portent fièrement tatouages et bijoux. Pour rester dans la démesure, le  lendemain matin, un hélicoptère dépose sur la pelouse un équipage complétif. Maintenant toute la caste est à bord. Tout en eux respire le « customisé », l'ostentatoire, le « lourdingue ». Si, lors de notre descente danubienne il nous a été donné d'apercevoir çà et là quelques personnages aussi patibulaires, nous n'y avions pas prêtés attention mais là, tout prés nous, les ignorer nous esti mpossible tant ils envahissent la marina, ce sont des  « Moutri» bulgares.

 

Profil Type du Moutri 

Mais qui sont-ils ? Les « Moutri » ou« gueules de bandits » sont souvent issues des services secrets ou des apparatchiks de l'ancien régime.

L'écrivain Vladimir Levtchev dresse un portrait acide de cette nouvelle couche sociale aussi ignorante que flambeuse. Voici un extrait paru dans le « Courrier des Balkans », une excellente revue, ceci dit en passant.

« Après les bouleversements de 1989, une nouvelle culture s'est imposée en Bulgarie. Elle est révélatrice des goûts d'une couche sociale, les « moutri » ou « gueules de bandits » , des nouveaux riches, ex-sportifs reconvertis dans le crime organisé, liés aux anciens services  secrets et aux milieux politiques. Ils ont une préférence prononcée pour les grosses voitures et les villas de luxe. Ils apprécient un style particulier de musique, la tchalga, chansons langoureuses et lascives, exécutées par de provocantes beautés.

Est-ce que l'on peut acquérir une culture et du goût grâce à l'imitation ?

Les théoriciens du « proletkult » et du réalisme socialiste incitaient les classes supérieures et les intellectuels à faire l'apprentissage de l'esthétique auprès des ouvriers et des paysans. Mais les choses ne se déroulent-elles pas autrement dans l'histoire ? Le réalisme socialiste n'est-il pas une mauvaise imitation du réalisme du XIXe siècle ? Ainsi par exemple, le mémorial de la reine Victoria devant le palais de Buckingham est flanqué de deux statues représentant une femme avec une serpe et un homme avec un marteau. Elles incarnent l'agriculture et l'industrie, et ressemblent à s'y méprendre à la très célèbre statue « Ouvrier et kolkhozienne» de Moukhina, créée en 1937 en URSS. 

Généralement en Europe, c'étaient les classes inférieures qui s'imprégnaient de la culture et du mode de vie des classes supérieures et les adoptaient : le bourgeois voulait vivre comme le noble ; l'ouvrier, comme le bourgeois ; le paysan, comme le citadin, ce qui a influencé le style de vie et plus généralement la culture.

Que pouvons-nous dire à propos de la situation culturelle en Bulgarie ? La société bulgare est par principe une société égalitaire et patriarcale (pré-moderne). Nous n'avons pas d'aristocratie depuis le XIVe siècle, mais nous avons conservé de fortes traditions patriarcales.

Au temps du régime communiste, notre « élite », notre « aristocratie » était animée conjointement par l'esprit du Parti et celui de la milice. À cette époque, il était à la mode d'être issu d'une famille paysanne pauvre et, encore plus prisé, d'avoir un père maquisard à moitié analphabète. Les enfants des maquisards à moitié analphabètes de la génération de Todor Jivkov sont devenus la nouvelle élite de notre société, l'objet des potins des années 1970 et 1980. Ils aimaient la Russie soviétique, mais ils roulaient en même temps en Mazda, en BMW ou en Mercedes (selon leur rang), alors que les Bulgares roulaient en Trabant ou en Moskvitch, mais le plus souvent en transport en commun. Ils aimaient le folklore bulgare et les chansons russes (du moins en public), mais ils préféraient en même temps le rock 'n' roll. Leur culture était un hybride d'Est et d'Ouest, de mentalité paysanne et d'esprit citadin, de traditions patriarcales et d'aspirations à la modernité. Beaucoup d'entre eux étaient formés dans les universités soviétiques.

Cette couche sociale a gonflé au début des années 1990, quand les agents de la Sécurité d'État ont surgi comme des cafards de leur repère, et se sont mis à étaler leur argent au grand jour, à s'offrir des voitures occidentales et à bâtir des datchas semblables à celles des fils et des filles des membres du politburo. S'y sont ajoutés nombre d'ex-sportifs, eux aussi galonnés, et la mode s'est répandue d'équiper les voitures de plaques minéralogiques « à la milicienne », comme une sorte de signe d'appartenance à une caste, valable encore aujourd'hui.

Finie la Russie, le nouvel eldorado ce sont les États-Unis

Les nouveaux riches se sont mis à partir non plus en Russie mais aux États-Unis, pays qu'ils méprisent par ailleurs, mais qu'ils préfèrent de loin pour y dépenser une masse d'argent blanchi et placé à l'abri sur des comptes bancaires à l'étranger. Ce sont les mêmes qui reviennent en Bulgarie ces temps-ci. Bref, la culture « moutresque » de la tchalga d'aujourd'hui est la variante populaire, popularisée, de l'ex-culture «supérieure » qui traduisait l'esprit clanique du parti et de la milice dans les dernières décennies du régime communiste.

C'est là que réside la racine « de classe » des «moutri », qui se sont multipliés au début des années 1990. Liés génétiquementet littéralement à la milice du régime communiste, ils écoutaient la tchalga «du peuple », mais portaient des survêtements et se paraient de grosses chaînes en or à la manière des gangsters des quartiers noirs aux Etats-Unis, tout encollaborant en même temps avec la mafia russe.

C'est bien triste, mais il y a peut-être un peu de lumière au bout du tunnel. Les enfants des « moutri » font des études dans les universités occidentales. Certains arriveront probablement à s'imprégner d'une autre culture et reviendront en Bulgarie en tant qu'amateurs d'une autre musique que la tchalga, et pourquoi pas de Joyce et de Flaubert... ».

 

 

Vendredi15 Mai

Eforié à Mangalia (Ro)

Départ Eforié pour Mangalia, pour cette première sortie, pour cette mise en bouche,cela s'annonce plutôt agréable, la houle et la brume sont légères... Mais,c'était ignorer la Mer Noire et son caractère imprévisible, rapidement nous nous retrouvons enveloppés dans une mélasse, prisonniers des brumes, la visibilité tombe à 200 m. Nous tenons les 105 cv de Romar1 à petit régime car la navigation doit se faire aux instruments, comme j'ai un souci avec les miens, le logiciel refuse de se lancer, je suis, sans le perdre de vue le catamaran CO2. La route se fait tout de suite plus longue mais quand, enfin arrive Mangalia, la brume se dissipe. La marina est toute neuve et dotée de nombreux pontons vides de bateau. Un jeune douanier nous attend pour une inspection des papiers, tampons, signature, et posez ses traditionnelles questions : avez-vous des clandestins, des armes, des bombes ou explosifs, question à laquelle Koss répondra : Oui, ma femme ? surpris le douanier ne cherche pas à comprendre tant l'hilarité est générale sur le ponton, c'est bon, nous sommes en règle.

 

Mangalia : bien que noyée au milieu de nombreux bâtiments sans véritable caractère, la ville a sauvegardé de nombreux vestiges grecs et romains. Initialement lancée par Caucescu en quête d'une identité suprême pouvant le servir, la recherche archéologique est sans conteste un point fort de la Roumanie, en de nombreux lieux, des chantiers de fouille sont ouverts, parfois abandonnés faute de moyens, mais nous ressentons très fort ce besoin de fouiller dans l'histoire antique, peut-être pour exorciser un passé récent, se refaire une identité après ses années de plomb.

 

En fin d'après-midi nous vivrons un phénomène météorologique assez curieux, presque angoissant, en deux minutes nous gagnons près de 10 degrés, une vague de chaleur inexplicable s'est abattue sur la ville et est repartie aussi vite qu'elle est apparue.

 

Samedi16 Mai (8h de navigation)

Mangalia(Ro) à Balchick (Bg)

La mer est un peu plus forte, nous affrontons une houle croisée sérieuse, malgré l'inconfort nous atteignons en milieu d'après-midi Balchick. Ma VHF crache je ne sais quoi, coup de sifflet dans le port, gestes de part et d'autre de la jetée, manifestement quelque chose ne convient pas... et pour cause... j'ai oublié d'accoster au quai des douaniers... c'est vrai nous sommes maintenant en Bulgarie...erreur vite réparée... papiers, tampons, tutti quanti. Après ces formalités, nous irons nous poser là où le vieux gardien l'exige, il grogne, 4 bateaux à placer en même temps, c'en est trop pour lui qui veut tout superviser.

Située à 48 km au nord de Varna et 36 km au sud de Dobritch, s'appuyant sur de hautes collines blanches Baltchik fut fondée il y a  26 siècles par des colons grecs. Son premier nom est Krouni, en rapport avec les nombreux sources karstiques.Plus tard, toujours sous les Grecs, la ville adopta le nom de Dionissopolis, en honneur du dieu Dionise et la ville battait sa propre monnaie, signe de son florilège commercial. Les Thraces ont également habité la ville, au 2ème siècle. Au 3ème siècle les Romains s'en emparent, c'est le point culminant de son essor économique et culturel. La ville ne retrouvera la gloire qu'au début du XXéme  lorsque la reine Marie de Roumanie y fait construire une villa surplombant la mer . Le site est magnifique,  la demeure est entourée de vastes jardins d'une étonnante diversité, jardins anglais, français, vénitiens, jardins d'eau, fruitiers : Un ensemble d'une indéniable beauté qui respire humilité, sérénité, générosité. A voir absolument.

 

 La villa de la Reine Marie 

  

                

    Les admirables jardins de la Villa de la reine Marie à Balchick

 

Lundi18 Mai (5h)

Balchickà Varna (Bg)

Avec une telle houle, l'équilibre est assurément précaire. Nous essuyons quelques bons coups de vent et quelques belles vagues croisées, heureusement l'étape est courte et arrivons vite à Varna. Nous nous amarrons dans l'étroit boyau qui sert de port de plaisance. Nous assistons en loge d'honneur à la visite en grande pompe d'un navire de guerre turque, matelots alignés sur le pont... traditionnels coups sifflets... l'apparat est de rigueur...

Derrière la marina, des stands sont en cours de montage, en fait ce sont les préparatifs du salon nautique de Varna, quelques beaux yachts attendent déjà leur futur propriétaire, fortuné cela va de soi. Longeant la promenade puis le jardin maritime, nous montons en ville, les rues sont faites de vieux bâtiments aux enduits lépreux et aux encorbellements mutilés, au rez de chaussée, des boutiques plus ou moins en déclins exhibent leurs rares produits. Un détail : à l'entrée des commerces, un autocollant stipule que les armes y sont interdites... La ville souffre d'une mainmise de l'anciens corps de la marine sur les affaires, toutes les affaires, cela ne sent pas bon. Avec ses 350 000 habitants, Varna est la deuxième ville de Bulgarie et sa "capitale d'été". 

Le cœur de la ville a des allures de métropole occidentale, les grandes places dégagent une froideur toute minérale s'opposant ainsi à la cathédrale qui affiche de voluptueuses coupoles vertes, en face, de l'autre côté de l'avenue est implanté un petit marché aux étals ordonnés et où des« babouchkas » vendent leurs dentelles faites à la main. Elles sont nombreuses mais les clients rares. La périphérie de la ville est constituée là comme ailleurs de vastes ensembles où s'entassent une grande partie de la population.

 

Mercredi20 Mai (7h)

Varna à Nessebar (Bg)

La houle est toujours aussi forte et les moutons se font plus gros, d'inconfortable la mer devient insupportable. A l'entrée de la baie plusieurs bateaux de guerre mouillent, à bord il ne semble y avoir âme qui vive, nous slalomons entre ces fantomatiques navires gris. Nessebar est en vue, nous laissons la marina sud qui est en chantier et optons pour le port de pêche placé au Nord, il est mieux protégé, offre de bonnes places et est situé sous l'enceinte de la vieille ville.

 

Nessebar est une des plus vieilles villes d'Europe, elle fut fondée par les Thraces il y a  environ 5 000 ans ce qui en fait aussi la ville bulgare la plus riche en architecture ancienne.
Située à environ 30 km au nord de Bourgas et tout près de la Côte duSoleil, la ville forme une toute petite presqu'île de  850 m de long pour  350 m de large...

 

23 églises et monuments divers retracent le passé grec, romain et byzantin de la cité, connue à ces époques sous le nom de Messemvria. La ville est inscrite au patrimoine mondial depuis 1983. Malheureusement, Nessebar a perdu 1/3 de son territoire depuis l'antiquité. Des vestiges de ses murailles peuvent être observés par les amateurs de plongée sous-marine à 80 m de la côte.

La presqu'île de Nessebar est fermée à la circulation automobile, et pour cause, les rues sont étroites et essentiellement commerciales, remplies de terrasses de bars, de restaurants, d'étals de souvenirs, d'échoppes d'antiquaires où l'on trouve de tout, des objets et insignes nazis à une large gamme de statues du petit père du peuple mais Nessebar c'est aussi des petites places sympas quand il n'y a pas grand monde... ce qui est très très rare.

Au port, nous ferons la connaissance des pêcheurs, ils sont ravis de voir des étrangers dans leur bassin, en fin d'après-midi nous devons déplacer deux bateaux pour leur laisser une place à quai, pour cela ils nous gratifient d'un turbo (plus très frais, il faut bien le reconnaître et d'une bouteille d'alcool, un alcool à faire exploser n'importe quelle chaudière homologuée...)

     

NESSEBAR 

 

Vendredi 22 Mai ( 7h00)

Nessebar (Bg) à Ignéada (Tq) 

Les Cost-Guards n'ont nullement envie de se déranger pour des formalités que d'autres ports sont à même de remplir. Et bien soit, la flottille quitte donc le port de bonne heure pour la Turquie, les  moutons d'hier ont été rentrés et la mer calmée. Nous ferons les papiers de sortie à Tsarevo où à Ahtopol où en extrême limite à Rezovo... mais là encore nos options administratives ne coïncident pas avec celles de l'administration locale, Tsarevo pour une raison qu'on ignore ne veut pas de nous, ensuite quoiqu'en disent les cartes, Athopol  dispose d'un trop faible tirant d'eau que nous ne pouvons entrer, alors nous filons sur Rezoto et nous stoppons les bateaux perpendiculairement à la côte face à la maison des Coast Guard bulgares situés là haut sur la colline, ils nous observent et réciproquement.  Après moult échanges plus ou moins audibles par VHF, les autorités refusent de nous faire les papiers et exigent que l'on retourne à Bourgas, à près d'une journée de navigation, il n'en est pas question. Après consultation des autres bateaux, nous délibérons et à l'unanimité nous choisissons de passer outre et laissons les autorités bulgares s'égosiller sur leur VHF... la ligne frontière est à 300 m marquée par un drapeau bulgare et un drapeau turc de par et d'autre d'une rivière.

8 miles de plus, et nous voici dans une grande baie où se présente notre premier port turc : Ignéada. Un port à la fois de pêche et militaire, un port bien protégé mais lugubre, lové au pied d'une colline semi désertique où la poussière passe son temps à balayer les cailloux. La chaleur est semblable au lieu,écrasante.

Le jeune planton en uniforme nous demande de nous amarrer sur le contre quai car la vedette des coast-guard va bientôt arriver. En fait, ce n'est qu'à 2 heures du matin que nous serons réveillés par le bruit tonitruant de la vedette militaire, un bâtiment de 50 m lourdement armé. On entend bien à l'extérieur des échanges assez vifs, des ordres secs  mais rien ni personne ne se manifeste à nos bateaux. Une heure plus tard, d'étranges bruits de bulles lèchent la coque et nous réveillent, par le hublot je distingue un homme-grenouille avec une puissante torche, remonté sur le quai, il a  inspecté la coque de nos bateaux. Il est vrai qu'il y a quelques jours un attentat a tué plusieurs soldats dans le sud de la Turquie et que les forces armées sont en état d'alerte maximum.

Au petit matin, deux militaires emmitouflés dans de vieilles capotes font les cent pas devant nos bateaux, il y a celui qui nous a aimablement accueilli hier, cela ressemble fort à une punition, notre amarrage à ce quai ne devait pas être conforme aux règlements mais on ne nous dira rien.

Il faut avouer que l'an dernier des amis ont mouillé au milieu du port sans le droit d'accoster. Que cette année on nous accorde le droit était un peu une bonne surprise... pour nous, pas pour le jeune militaire qui n'a eu droit d'aller se coucher.

 

 IGNEADA LIMAN (le port)

 

Samedi23 Mai (7H)

Ignéada - Kiyiköy 

Nos amis danois partent de bonne heure, ils sont pressés d'atteindre Istanbul, quant à nous, nous décidons d'attendre l'officier supérieur pour régler les formalités. Il s'avèrera qu'il n'en a pas la compétence et qu'Istanbul est seule habilitée à délivrer les fameux sésames, la consigne est d'y aller de suite sans mettre le pied à terre avant. Pour nous c'est inconcevable, impossible, mais bon nous lui signifions « No Problem », nous ferons comme d'habitude, ce que bon nous semble. Nous quittons notre base militaire pour officiellement Istanbul mais en fait nous optons pour K?y?köy un petit port de pêche non porté sur la carte. L'entrée est difficile à distinguer dans la côte déchirée. L'accueil y est magique, les pêcheurs surpris par notre présence en ce lieu serrent leurs bateaux pour nous laisser un  bout de quai. En quelques instants, nous tirons une rallonge électrique du box de 10 m2 qui tient lieu de « Supermarket », un super bazar qui ravitaille les pêcheurs. Le quai, quoique encombré de filets, de cagettes vides, d'ancres, de moteurs, etc... abrite de petits ateliers de pêche attitrés aux bateaux. Bien que constituée de coques de bois de 8 à 15 m la flotte va jusqu'au large de la Crimée pour pêcher.. Nathalie, journaliste française freelance résidant à Istanbul vient d'arriver, sa connaissance de la Turquie et son maniement aisé de multiples langues, français, anglais, allemand et surtout turc permet de lier connaissances et de trouver rapidement les bons interlocuteurs dont l'incontournable Président de la Coopérative, car ici chaque port est géré sous forme coopérative.

C'est un jeune patron pêcheur qui n'a pas 30 ans, il nous raconte qu'actuellement les gros bateaux restent à quai car la saison de pêche est terminée. Ceci dit la semaine dernière il est sorti en mer, les gabelous locaux s'en sont aperçus et l'ont attendu, Bilan : sa cargaison de turbot a été saisie pour être vendue aux enchères et ainsi payer l'amende de 60 000 euro,  ... comme cela ne semble pas l'affecter, on en déduit à haute voix qu'il a dû sortir un certain nombre de fois sans se faire remarquer, nous obtiendrons pour réponse un sourire.

Un autre pêcheur, son beau-frère tient à nous faire visiter ce qui semble le haut lieu touristique de la région un monastère troglodyte du VIème siècle « Aya Nikola Manasteri"  qui se situe à 2 km au bord d'une petite rivière. Bien qu'abandonné, dans son jus pourrions-nous dire, le  site est rupeste, exceptionnel.

Le soir, nous montons dans un petit restaurant qui domine la vallée d'où montent d'infinies croassements et enchaînons par une visite du vieux village dont subsistent quelques fortifications construites par Justinien, la population est dehors, assise sur les marches, sur les murets, ça discute, joue, les commerces sont ouverts et disposent tous d'une télé, les nombreux bistrots ont leur programme et leur clientèle attitrée, deux d'entre eux retransmettent le dernier match du championnat, le derby stambouliote: Fenerbahçe - Besiktas. L'ambiance est chaude... très chaude...

Le lendemain, la mer n'est pas bonne, personne n'a osé sortir, pas même les pêcheurs côtiers. Le Président soucieux de la sécurité de nos bateaux décide de nous placer au coeur de la flotte de pêche, pour cette manœuvre, à sa demande je lui offre la barre, il est ravi, en deux temps trois mouvements, il insère Romar 1 au décimètre près dans la flottille, du grand art.  L'après-midi, nous revisitons la ville et ses environs, le soir nous allons dans une petite guinguette réputée, faite de bric et de broc et tenue par un pêcheur. Indéniablement il travaille en flux  tendu ou à stock zéro, notre commande prise il envoie illico son fils chercher boissons et pain au « supermarket ». Quoique le lieu soit assez sommaire, tables, chaises, couverts dépareillés, déco ultra kitch, mais le poisson est excellent.

KIYIKÖY LIMAN 

                    

 MONASTERE ST NICOLAE

 

Kiyikoy- Rumeli Feneri

La Mer Noire se montre de meilleur humeur. Objectif du jour : Rumeli Feneri, à 25 miles nautiques, le port qui marque l'entrée du Bosphore. Comme le temps est très clair très rapidement nous devinons au loin le détroit mais avant  il va nous falloir traverser une étonnante armada de plus de 100 navires de commerce. Ancrés devant le détroit, ils attendent leur tour, cela dure souvent des heures parfois des jours. Nous voici maintenant au milieu de ces monstres d'acier, cargos de toutes tailles et de toutes formes, des grumiers, vraquiers, caboteurs, chimiquiers, gaziers, minéraliers, rouliers, porte-conteneurs, tankers et supertankers, heavy-liftset Postpanamax. Nous sommes là au cœur de la toute puissance des échanges internationaux. Impressionnant. Selon un ordre de passage établi selon leur cargaison, leur taille et leur destination, un à un il intègre cette lente procession de 32 kms.

Là au pied du phare, Rumeli Feneri, nous voici dans le plus grand port de pêche de Turquie. Le port est proche de l'apoplexie, plein à craquer, entre les chantiers navals, les divers ateliers de réparation, les bateaux de pêche et d'excursion, quelques bateaux de plaisance, c'est un incroyable capharnaüm dans lequel nous devons nous faufiler. Au loin, le Président de la coopérative,  informé de notre arrivée par Nathalie connue ici comme le loup blanc, nous attend et nous fait de larges signes afin de nous mettre à couple en 10 éme position... l'accueil est bref mais fort chaleureux, le secrétaire de la coopérative en charge des finances arrive pour encaisser le dû qui est fort symbolique.

Après un peu de repos nous montons sur la place du village et buvons quelques thés (Kay). Notre guide nous a réservé une partition de son cru : le gardien du phare nous ouvre exceptionnellement son musée « un musée des sauveteurs ». Etre sauveteur au début  du XX éme était particulièrement dangereux dans cette mer si peu hospitalière, d'autant que les moyens étaient dérisoires. A l'extérieur, en surplomb des récifs mis en place prêts à l'emploi sont positionnés des canons de secours, des canons qui visaient le navire échoué et dont la charge emportait un filin qui, une fois amarré de par et d'autre permettait d'envoyer par une tyrolienne les secours.

Ravis de notre intérêt pour sa passion, il nous ouvrira exceptionnellement un lieu unique au monde, un mausolée et une salle de prière située dans l'embase du phare de Rumeli (58 m de haut) construit par les français en 1855 , l'espace est un lieu envoûtant où règnent une immense paix et une totale sérénité. Ici repose Saltuk Baba, un derviche apparenté à l'ordre des Bektachis (soufisme) et considéré comme un saint par ses fidèles. 

Merci, encore merci... pour ces instants d'émotion. 

                                         

ENTREE DU BOSPHORE                                                             LE PORT DE RUMELI 

 

 

  LES DERNIERES VAGUES EN MER NOIRE

 


Publié à 20:23, le 8/11/2009,
Mots clefs : VarnaIgnéadaRumeli FeneriturquieBulgarieRoumanieBosphoreMarineRomar1Bateau

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SOMMAIRE


Préambule
En guise d'intro
CV de Romar1
 

CARNET DE BORD EN EAU DOUCE
Le Rhin (France-Allemagne)
Vogelgrun (Fr) - Rhinau(Fr) - Strasbourg (Fr) - Offendorf (Fr) - Freistett (Fr) - Beinheim (Fr) - Germersheim (RFA) - Heidelberg (RFA) - Worms - Mainz.

Le Main (Allemagne)
Frankfurt am Main - Aschaffenburg - Miltenberg - Lohr am Main - Wurzburg - Eibelstad - Obereisenheim - Schweinfurt - Bamberg - Forchheim - Nuremberg - Berching.

Le Danube (Allemagne-Autriche-Slovaquie-Hongrie-Croatie-Serbie-Bulgarie-Roumanie)
Kelheim - Regensburg Straubing - Deggendorf (D) - Passau (D) - Schlogen (A) - Linz Matthausen(A) - Marbach (A) - Tulln (A) - Vienne-Kaklenbergerdorf (A) - Bratislava (SL) - Komarno (SL) - Esztergom (H) - Budapest (H) - Dunaujvaros (H) - Baja (H) - Apatin (SR) - Backa Palanka (SR) - Novi Sad (SR) Beograd (SR) - Kostolac (SR) Viminacium - Golubac (SR) - Donji Milanovac (SR) - Kladovo (SR) - Brza Palamka (SR) - Calafat (RO) - Lom (BG) - Oryakhovo - Calnavat (RO) - Svishtov (BG) - Rousse (BG) - Tutrakan (BG) - Silistra (BG).

Canal de Cernavoda (Roumanie)
Cernavoda - Constanta.
Conclusions

Les annexes
Annexe 1 . Danube, fleuve frontalier
Annexe 2. Les Roms
Les archives
Le convoyage I  de Dordrecht (NL) à St Mammés (F)
Le convoyage II jusqu'à Mulhouse
  
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  LA TRANSEUROPÉENNE DE ROMAR1
 (en rouge, l'aller par les voies d'eau / en vert le retour par les mers)
 
 
 
PREAMBULE

La continuité fluviale entre l'Atlantique et la Mer Noire ne paraît pas évidente pourtant elle est une réalité depuis 1992, date de l'ouverture du Canal Rhin-Main-Danube. Si la faune migratoire l'a très vite empruntée, peu de bateaux ont tenté cette liaison, Romar1 l'a fait.

Le parcours Loire-Danube en chiffres :

4 Bassins hydrographiques (Loire, Rhône, Rhin, Danube)

Près de 4 000 km de cours d'eau

Altitude franchie : 406 m à Berching (D)

11 pays : France, Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Croatie, Serbie, Bulgarie, Roumanie, et le Danube arrose dans son delta la Moldavie et l'Ukraine.

4 capitales (Vienne, Bratislava, Budapest et Belgrade)

287 écluses.

Les pays traversés au cours de ce périple, ont, selon leur topologie, leur économie et leur culture, des approches de l'eau très différentes. Depuis une décennie, grâce notamment à l'Europe, une prise de conscience s'est opérée et une réflexion commune s'est engagée, puisses-t-elles maintenant se transformer en acte pour le bien de l'humanité.

Le voyage de Romar1 n'est ni un voyage d'étude, ni un voyage d'agrément. Il se veut une approche très pragmatique des pays traversés sous l'angle des voies de navigation, une contre-plongée sur des pays qui arrivent pour la moitié en Europe.

Ce récit peut ne pas paraître objectif, qu'importe, c'est le reflet d'un vécu, brut de décoffrage, sans retouche d'image, sans maquillage.

ROMAR 1 

 
LE CV DE ROMAR 1

Construit en 1991 aux chantiers Combinatie de Dordrecht aux Pays-Bas, Romar 1 est un bateau hollandais de type Combikotter, il navigue aussi bien en rivière qu'en mer.
C'est un bateau de 12 m de long sur 3,80 m de large et son poids de 17 tonnes (dont 2 T de lest) en fait un joli bébé, pas toujours aisé à piloter ; la forme de sa coque dit en bouchain le rend très volage et il doit être tenu en permanence car il va volontiers papillonner en répondant promptement aux sollicitations des vents et des courants. Son pilotage exige une lutte, un corps à corps quasi-permanent mais avec l'expérience nous arrivons à anticiper ses réactions et maintenant à nous entendre...
Son volume (il jauge un peu plus de 50 tonneaux) lui permet de disposer d'une certaine indépendance avec 3 réservoirs (GO 900 l, eau potable 400 l et eau noire 200 l), le groupe électrogène apporte parfois (très rarement, en fait) un complément énergétique.
Pour se mouvoir il possède un robuste moteur Ford 6 Cylindres de 105 CV, même s'il est peu gourmand il boit plus que le capitaine. Il exige quand même 5 l à l'heure à un régime normal de 1800 tours.

Son tirant d'eau de 1,3O m l'autorise à naviguer dans les grands fleuves mais ne lui permet pas de rentrer dans tous les ports de plaisance fluviaux, aussi l'annexe «Petit brin de Romar 1» permet de rejoindre le bord lorsqu'il jette l'ancre le long de quelques rives. S'il est aussi doté d'une petite voile ce n'est pas que pour faire le beau sur la grande bleue ou la mer Noire, c'est surtout pour le stabiliser dans certaines conditions de navigation car Romar1 a une fâcheuse propension à rouler, à nous rouler et ce n'est pas ce qu'on demande à un bateau.
       
   POSTE DE PILOTAGE INTERIEUR                              POSTE DE PILOTAGE EXTERIEUR
 2.
Le matériel de navigation
Romar 1 dispose d'un sondeur, d'un GPS (calé sur l'ordinateur lecteur de carte doté du logiciel Navigo-Neerdersoft), d'une VHF mariphone (la radio est obligatoire et indispensable pour naviguer sur le Rhin, le Danube et en mer). Et n'oublions pas pour naviguer sur le Danube, les précieux manuels de Pierre Verberght judicieusement complétés des notes de quelques prédécesseurs, des grands frères : Claude Aude qui a fait la descente avec son voilier "Bananec Blues", José et Nadia Gasquez avec "Liberty" qui est actuellement en Croatie ainsi que la lecture de quelques récits comme «Troll»... des récits qui apportent des indications supplémentaires.
   
        CARRE SALON                                                        KITCHENETTE
  
3. Oui, je sais, vous ne dites rien, vous n'osez pas demander, mais je sens qu'une question vous brûle les lèvres, pourquoi «ROMAR1» ? Rassurez-vous ce n'est pas le premier d'une lignée royale zélandaise, en fait ce nom provient d'une coutume maritime qui est de former le nom d'un bateau en couplant la première syllabe de deux prénoms, celui des enfants ou du mari et de la femme. En l'occurrence Romar est tout simplement une contraction de Romke et Marguerite, les prénoms des anciens propriétaires. J'avais bien envie de changer pour un nom plus symbolique, plus attrayant, mais mon entourage marin (qui n'est pas superstitieux, soyez en sûr) m'a convaincu de garder son nom... Soit, mais à une condition, que le nom soit suivi d'un 1, d'un tout petit 1, un petit rien qui change tout, ce 1 qui parfume nos rêves et nos plats ce 1 qui sent si bon le soleil sur la garrigue. Ainsi naquit Romar1.


 AVANTI
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EN GUISE D'INTRODUCTION

Dès l'apparition de l'eau, les glaciers et les fleuves (flumen, fluere : écouler) ont sculpté la croûte terrestre par un transfert de matière : l'érosion des roches et le dépôt des limons. L'eau a joué un rôle essentiel dans la géographie et l'histoire du monde. Au fil des ères, les cours d'eau ont été porteurs de vies, de rêves et de conquêtes. L'homme en a fait des voies d'exploration et d'invasion puis des voies de communication et de commerce, statuts perdus dans l'après-guerre pour des voies plus rapides ; ils sont devenus des chemins subalternes, secondaires. Les fleuves ont été blessés, maltraités, remblayés, détournés, manipulés, urbanisés, pollués, abandonnés, accusés des pires maux mais paradoxalement aujourd'hui la société leur demande de relever de nouveaux enjeux, économiques, environnementaux et culturels.

Par nature fluide, volatile, un fleuve ne sait se poser, il doit accomplir sa destinée, mener les eaux douces de son bassin aux confins des rives salées.

Regardez le fleuve, il vient de loin, d'au-delà du regard, il émerge progressivement de l'horizon, grossit le trait, puis s'étale, immuable, il avance et devant vous, il court, et file, pressé, vers sa matrice originelle, la mer.

Regarder un fleuve, c'est aussi s'arrêter, et voyager en dehors du temps et de l'espace, c'est s'extraire des contingences temporelles pour dériver dans des contrées lointaines. Un fleuve, c'est cette charge symbolique, porteuse de mythes et de légendes, source d'inspiration, c'est comme le dit Héraclite « un constant Ailleurs en notre ici ».

Comprendre un fleuve impose des exigences, c'est faire un effort, pour connaître ses origines, ses ressources, saisir son caractère, sonder son fond, savoir lire ses rives et son cours.

Naviguer, c'est entrer dans une autre dimension, une dimension plus intimiste, c'est partager sa vie, l'accompagner mais aussi le subir, c'est faire corps avec lui, avec ses humeurs, ses hauts et ses bas.

Ecrire sur le Danube, sur le fleuve le plus mythique d'Europe, cela ne manque pas de prétention tant son cours est long, son hydrologie complexe, sa géographie infinie, son histoire riche et étendue. J'ai, tout simplement, voulu conter le récit d'une descente du Danube en bateau, raconter quelques bribes d'histoire, écrire des ressentis, des sensations, décrire des sentiments, des impressions. Immanquablement ce périple pose, dans l'immédiat, plus de questions qu'il n'en résout car il marque les voyageurs en profondeur. Mais avec le recul, le Danube, indélébile, diffuse en nous, nous restitue, des limons de fertilité ; à nous ensuite de les cultiver.

Plus long fleuve de l'Union Européenne avec 2888 km, le Danube connaît une naissance et un développement difficiles, faits de controverses, de contradictions, d'hésitations, de tiraillements, de contraintes, de séparations.
A ceux là, se sont ajoutés des particularismes hydrologiques géographiques, politiques, historiques, linguistiques et écologiques, des spécificités qui lui confèrent une richesse, une dimension, une force, hors du commun.

Son origine, déjà, est contestée, plusieurs lieux en revendiquent la paternité, et aimeraient en tirer profit et gloire. A ce jour, la seule certitude est qu'il naît à l'ombre de la Forêt Noire à 1100 m d'altitude, à quelques mètres seulement du Rhin, et que ces quelques mètres lui ont tracé une destinée assez exceptionnelle : couler d'Ouest en Est, de l'Occident à l'Orient.

Dans le murmure feutré des mousses, une partie de ses eaux, à peine formées, encore froides et endormies, sont reprises par la terre et rejoignent le Rhin ; c'est le premier jour. Plus loin, à Mohringen, il vit un phénomène identique, le « Donauversickerung », une autre partie de ses eaux, les plus agiles, s'infiltrent jusqu'à 160 m dans les roches poreuses du Jura Souabe et réapparaissent 60 heures plus tard dans l'Aachtop, un ruisseau qui alimente, par le Lac de Constance, le Rhin ; c'est le deuxième jour. Plus loin, il cavale en piaillant dans les pacages pour arriver à Donaueschingen, le petit Danube doit alors courber l'échine pour passer dans un long souterrain sous le parc du Château.

Qu'importe, infatigable promeneur, il descend la vallée vers Ulm, son développement est rapide, il passe très vite à l'âge adulte et acquiert un statut fluvial, il commence à avoir quelques responsabilités, il est craint mais aussi vénéré.

Les Maîtres des régions traversées, qu'ils soient Princes-Evêques, Rois ou Empereurs, l'honorent alors, de forteresses médiévales, de châteaux rococo, de monastères baroques, de monuments néo-classiques comme le Whallala, des architectures qui meublent et agrémentent ses rivages escarpés.
 
 
 
Mais le Danube n'a cure de devenir le centre du monde, et aux rives étroites, il préfère la plaine, les vastes étendues, les larges espaces qu'il a patiemment forgés, travaillés, nourris. Il aime traverser la Pannonie, la Valachie, serpenter dans les forêts alluviales d'Ipoly et de Kopacky, oui le Danube aime divaguer, il aime le flou des rives qui ne le retiennent pas, il aime aussi sortir de son lit, se laisser déborder, s'épancher, se répandre. Si cela force le respect, cela finit aussi par agacer, on n'hésite plus à le canaliser, à l'endiguer, quitte à lui faire engloutir des villes, à lui faire avaler des vallées, à l'obliger à passer entre Balkans et Carpates. Comme ultime outrage, pour calmer ses ardeurs, on le met aux arrêts avec des chaînes aux Portes de Fer, un barrage hydro-électrique pour le dépouiller de son énergie. Il change alors de direction pour descendre plus au sud, mais l'appel de l'Orient est plus fort. Bien sûr, son rythme se fait plus lent, d'une lenteur toute diplomatique, il s'étale plus encore, il aime alors l'été lézarder sur des bancs de sable, musarder dans des bras perdus et dans quelques lagunes, il se sépare puis se retrouve, et avance, ainsi, à travers la Dobrogéa jusqu'à son delta. Il hésite à nouveau, ne sait trop que faire, il sent bien l'iode de la mer, les goélands railleurs qui viennent saluer le mort, mais au lieu de se jeter éperdu dans la Mer Noire comme dans les temps anciens, il préfère que trois bras le portent et étalent ses eaux, en d'immenses marécages, les dispersent dans mille bronchioles et mille lacs, les répandent comme on sème des cendres au gré des vents et des courants. C'est son dernier travail, dérouler son linceul, son delta, ainsi il grignote la mer de 40 m par an pour construire un paradis sur terre destiné aux milliers d'espèces animales et végétales, un paradis que l'humanité veut sauver en le classant Réserve de Biosphère, Patrimoine Mondial. Ainsi le Danube s'achève-t-il comme il est apparu, humble, généreux, doté d'une certaine humanité.

Si son nom originel vient de l'indo-européen « Daniu » qui signifie « cours d'eau », chaque langue a voulu se l'approprier en lui donnant un nom propre : Danube en français et anglais, Donau en allemand, Dunav en hongrois, Dunarea en roumain, Duna en slovaque, serbe et croate, Tuna en turc, etc., etc. Pas facile de se faire comprendre avec 10 langues aux accents, germaniques, slaves, finno-ougriens ou latins et qui comptent 2 alphabets, latin et cyrillique.

Sans tomber dans le trou noir et le big bang originel, penchons-nous sur la formation de cette partie de l'Eurasie. Nous sommes à l'ère tertiaire, entre l'oligocène et le miocène, c'est à dire entre 11 et 33 millions d'années avant notre ère, à l'époque où « l'Homo » devenu depuis peu bipède commence à prendre ses distances avec ses cousins les singes. En ce temps-là existe, au cœur d'un continent qui ne s'appelle pas encore l'Europe, une ancienne dépression morphogéologique qui le traverse d'Est en Ouest, elle forme une vaste mer intérieure rattachée à la Méditerranée. A la fin de cette ère, un soulèvement des plaques terrestres coupe cette mer en deux, celle nouvellement formée au nord prend le nom de Mer Sarmatique, elle s'appuie sur le Massif Rhénan, enveloppe le bassin danubien, la Mer Noire, le Nord du Caucase, la Mer Caspienne pour s'étendre par les plaines au-delà de la Mer d'Aral jusqu'au Turkestan. Durant ce processus de soulèvement des continents, la mer Sarmatique se retire et se divise ; au début du quaternaire les mers Pannonique, Pontique Caspienne et d'Aral s'individualisent. C'est la naissance du paléo-danube, son bassin collecte les eaux des Alpes et des Carpates. Il y a 12 000 ans, à la dernière période de refroidissement, les glaciers sculptent et affinent le relief, l'érosion arrache les roches, dénude le socle et emplit les vallées à la faveur des failles.
 L'EURASIE AU MIOCÈNE (3 MILLIONS D'ANNÉES)

 
La vallée du Danube a été le terreau de nombreuses civilisations, elle a toujours été terre d'invasions, de guerres et de catastrophes. Son statut de fleuve transfrontalier induit qu'il est à la fois, cause, rempart, ou bien médiateur des conflits de voisinage.

Danube, te souviens-tu des Illyriens, des Celtes, des Magyars, des Scythes, des Bastarnes, des Romains, des Huns, des Avars, des Mongols, des Slaves, des Tatars, des Goths, des Daces, des Sarmates, des Vandales, des Parthes, des Germains, des Lombards, des Coumans, des Lazyges, des Petchenègues, des Ostrogoths, des Gépides, des Francs, Moraves, Turcs, Autrichiens... ?

Danube ne gardes-tu pas le souvenir des hordes sauvages des premiers Croisés, partis derrière Godefroy de Bouillon qui, à Jérusalem, préféra, en toute humilité, le titre d'Avoué du Saint Sépulcre à la couronne royale ?

Danube n'entretiens-tu pas à travers les vestiges le souvenir des troupes Ottomanes de Soliman le magnifique et de l'Empire Austro-hongrois des Habsbourg ?

Danube, ne portes-tu pas les balafres encore sanguinolentes des batailles napoléoniennes, d'Eckmuhl, Regensburg, Eggolsheim, Essling et Wagram ?

Danube, ne marques-tu pas sur tes berges les inondations parfois meurtrières de 1838, 1899, 1954-55, 1970, 1988, 2002 ; des crues dues aux excès célestes mais aussi aux prétentions terrestres ?

Danube, ne souffres-tu pas encore du régime nazi, des 1300 personnes précipitées dans tes eaux à Novi-Sad, du camp de concentration et d'extermination de Mauthausen où furent déportés près de 200 000 Tziganes, Serbes, Juifs, Opposants Politiques, Résistants, et de l'holocauste dont tu as été témoin silencieux ?

Danube, surtout n'oublie pas les rêves frais de la période communiste entretenus par la folie totalitaire, des rêves transformés en cauchemars.

Danube, n'as-tu pas été touché au cœur par les bombardements de l'Otan des années 90... de sales blessures qui t'ont condamné des années, contaminé pour des décennies et dont tu gardes les stigmates en témoignage du passé ?

Ces faits d'armes, ces guerres, perles de l'histoire, tu les portes en collier écarlate pour garder la mémoire.

De quelques milliers d'hommes au néolithique, au fil des siècles ils sont devenus des millions à profiter de ta richesse, de ta générosité. Des millions avec plus ou moins de savoir faire, avec plus ou moins de savoir vivre qui, sans scrupule, n'hésitent pas à t'exploiter, te piller, te faire laver les villes de leurs souillures et les champs de leurs pires molécules, à t'user, t'abuser, te polluer, t'asphyxier. Si ton itinéraire est, pour ces derniers millénaires, scellé à celui des hommes, une fois cette espèce disparue, tu retrouveras ton souffle, ta respiration et ta liberté, celle de circuler et de sculpter librement le relief danubien au delà de l'humanité.
 
LE DESSUS DES CARTES 
L'EUROPE SOUS L'EMPIRE ROMAIN (AN 100)
 

 
 L'EMPIRE ROMAIN ET LES PREMIERES INVASIONS (AN 300)
 
 
LE ROYAUME FRANC OU L'EMPIRE DE CHARLEMAGNE (AN 800) - LA FIN DE L'EMPIRE ROMAIN
 

 L'EUROPE AU XIV OU L'ATOMISATION DES ETATS
 

Publié à 20:00, le 21/10/2008, Dordrecht
Mots clefs : meusepays basloingmer noireRomar1danubenavigationSeineBriare

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CANAL MAIN-DANUBE

 LA CATHÉDRALE
 
MUSÉE D'HISTOIRE
 
 COUR INTERIEURE DU MUSÉE
 
LA ROSERAIE DE LA RÉSIDENCE 
 

LE CANAL MAIN DANUBE
 
Dimanche 27 Juillet 2008
Bamberg - Forcheim
Charly est allé nous chercher des petits pains pour assouvir notre gourmandise puis emmène Jeannine faire un tour sur la mini moto qui le suit partout, même en bateau… La journée démarre dans la franche rigolade. Mais bon, nous devons partir. Ah, les adieux, on s’embrasse, on se congratule, on se ré embrasse plutôt trois fois qu’une, il faut se quitter, c’est toujours un déchirement de laisser des personnes avec lesquelles on se sent bien. Nous allons entamer l’emblématique canal Main-Danube, le canal qui relie par les fleuves l’Est à l’Ouest. Nous sommes convenus de partir avec CO2, il est plus simple de naviguer de concert, deux bateaux ont plus de chance de faire ouvrir les écluses.
Nous passons le PK zéro qui marque le début du canal, puis vient la première écluse, elle ressemble en fait assez à celle du Rhin… Tout va bien, 3 autres s’ensuivent avant Forcheim. Charly nous a signalé un petit port situé au fond d’un bras de rivière qui alimente le canal, plusieurs membres du club nous attendent et nous amarrent. Le lieu est sauvage.
La réalisation du canal Main-Danube est un rêve très ancien attribué à Charlemagne. En 793, il donne l'ordre de commencer les travaux pour réaliser une jonction entre les deux fleuves, cette voie au milieu de l'Europe s’appelle alors la Fossa Carolina  mais le projet dépasse les possibilités techniques de l’époque et échoue. Douze siècles plus tard, ce rêve devient réalité, cette jonction appelé aussi Europa Kanal permet de relier la Mer du Nord à la Mer Noire. Cette réalisation a été inaugurée en décembre 1991.

Lundi 28 juillet 2008
Forcheim - Nuremberg
L’écluse située à 1000 m de la halte vient de nous signaler par VHF qu’elle est ouverte, nous démarrons illico. La bassinée se fait sans problème, le premier jet, assez ferme, nous monte de deux mètres. Bien tenu, Romar1 ne bouge pas trop. Il faut dire que les écluses n’ont pas les mêmes réactions : est-ce leur configuration ? est-ce la régulation de l’éclusier ? Reconnaissons que certaines sont sportives.
Comment se déroule un éclusage ? A 1 km de l’écluse, par radio VHF, nous avisons en allemand l’opérateur de notre présence, celui-ci nous donne les consignes, attente ou pas, et s’il y a plusieurs bateaux, l’ordre de passage. En cas de bassinée en cours, nous attendons au loin que les bateaux sortent de l’écluse. Le feu passé au vert autorise les bateaux à s’engager selon la priorité suivante : bateaux de croisières, commerciaux, plaisances. L’entrée dans une écluse, qu’elle soit grande ou petite, est toujours une opération délicate et émouvante ; il nous faut y pénétrer en tenant compte des multiples courants qui agitent l’entrée. Déterminer le côté de l’accostage, venir se coller au bajoyer, centrer le bateau sur un bollard, passer une aussière en aller-retour du taquet avant du bateau à ce point d’accroche terrestre et une autre du taquet arrière, le tout formant un V. Les portes pivotantes, coulissantes ou à guillotine se referment derrière nous. Nous sommes prisonniers de ce goulot en béton ruisselant. La bassinée peut débuter, l’eau monte doucement, à fur et à mesure de l’élévation, nous levons la première aussière pour la passer au bollard situé 2 m plus haut, opération identique pour la deuxième, et ainsi de suite 5 à 10 fois, ceci sans que le bateau ne dérive. L’opération est parfois physique car la pression d’eau entrante est forte. Aussi préférons-nous les écluses dotées de bollards flottants qu’il suffit de surveiller.
Enfin les 4 écluses sont franchies, nous atteignons la périphérie de Nuremberg, le port est là, des membres du club nous indiquent les places attribuées en fonction de nos mensurations, Romar1 est long, CO2 large. Le port lave les quelques séquelles de sa fête du week-end dernier, un camion charge les caisses de bière vides. Soit ils étaient fort nombreux, soit ils ont énormément bu ? Au choix !
 
LES LONGUES LIGNES DU CANAL 


Mardi 29 Juillet
Nurnberg - Berching
Nous quittons Nuremberg sans être allés au cœur historique que nous avions visité lors d’un séjour précédent. Le temps est chaud et orageux, l’étape s’annonce longue et difficile. Nous attend une étape de montagne avec des écluses de 25m de haut, des écluses réputées musclées. Elles le sont d’autant plus qu’un ours bavarois, sourd, bien peu délicat et doté d’un sportboot fortement motorisé, brûle systématiquement l’ordre de passage pour s’octroyer la meilleure place, ce qui oblige les autres bateaux à jongler avec les amarres, et là, c’est tout simplement sportif car l’eau de remplissage arrive par m3 au nez de Romar1, ses 15 tonnes ne pèsent pas lourd. Une amarre lâche, voilà Romar1 qui dérive dans le sas, l’éclusage est stoppé, quelques manœuvres ramènent Romar1 à sa place pour achever l’ascension. C’était la dernière écluse montante, elle avait sale réputation, elle a tenu son rang.
Ça y est, nous sommes sur le toit de l’Europe fluviale : 406 m d’altitude, derrière nous le bassin du Rhin qui va à la Mer du Nord, devant nous celui du Danube qui nous emporte vers la Mer Noire. Est-ce pour démontrer qu’un toit est fait pour recevoir la pluie qu’à peine sommes-nous engagés entre le long bief de partage des eaux et un ciel ténébreux, des orages éclatent autour de nous. A l’Est, à l’Ouest, au Nord, au Sud, l’horizon n’est qu’éclairs et claquements sourds, la tempête se lève en quelques minutes, la pluie se fait diluvienne. Sous l’effet du vent elle devient horizontale. Très vite le contact visuel avec les feux du trimaran est perdu, pourtant ils sont là quelque part devant moi, dans ce monde opaque. Je réduis les gaz, je ne distingue même plus les rives du canal. Une seule solution : serrer doucement sur tribord pour tenter de voir la rive droite et éviter les bateaux qui feraient route inverse. J’avance doucement ainsi un bon quart d’heure, la matelote angoissée s’est plongée dans des oreillers. Les rafales de vent et de pluie donnent de violents coups, le bateau gîte, Romar1 n’aime pas, mais se retient. Le pont est littéralement balayé par des paquets d’eau qui pénètre partout. Le temps s’est arrêté, nous sommes dans l’instant immédiat, l’irréversible instant, il faut tenir coûte que coûte. Romar1 fait face au vide, fait face à l’infini, car l’espace n’existe plus, je ne sais où nous sommes, qu’importe, il faut avancer, prudemment avancer… sans toucher la rive, l’invisible rive… Les rafales se font moins violentes mais le vent projette encore une queue de pluie qui fouette le bateau. Enfin progressivement, faiblement, les feux du trimaran apparaissent, ouf… Plus tard je distingue les feux du commerce. Le vent s’est posé, seule une pluie résiduelle nous accompagne une bonne heure, et ne s’arrête qu’à la première écluse aval. Descendre devient un vrai délice, Romar1 ne bronche pas, les amarres ne sont que formalités. Nous arrivons à Berching, entrons par l’opercule qui sert d’entrée au port. La capitaine nous fait signe de nous mettre en fond de port, à couple avec CO2, mais Romar1 a toujours besoin de sentir l’eau, de sentir la liberté ; à quelques mètres du but il refuse d’aller plus loin… la vase… il est dans la vase, il la dilue, la triture, la mouline, l’eau du port devient nuit. Une seule solution, ressortir du port en marche arrière. Ce qui, il y a quelques mois, paraissait impossible est un jeu d’enfant. Par bonheur, à 300 m, tout proche du bourg, un quai à passagers fait notre affaire pour la nuit. Berching est un village bavarois fortifié ceint d’une muraille dotée de 4  portes en bois ; l’architecture du village s’est figée dans l’histoire, un filet d’eau claire large d’une enjambée traverse le bourg de part en part, dessert quelques jolies fontaines, traverse les fortifications et joint l’ancien canal au nouveau. 4 restaurants ont pignon sur la place principale. Nous ciblons pour dîner une auberge bavaroise ; dans la grande salle, d’épaisses et lourdes tables en bois assorties de leurs chaises attendent les gabarits locaux, la serveuse est du même tonneau, l’immense poêle cheminée ne dépare pas. Le menu retenu est plus léger et accompagné d’un cabernet sauvignon du Wurtemberg… En fin de soirée, le patron abandonne ses fourneaux pour accueillir une fournée de copains, les pintes (0,5 l) sont de mises mais le fût risque fort de ne pas tenir la marée…
 
 
PETIT MATIN BRUMEUX SUR LE CANA
 
 

Mercredi 30 Juillet
Berching - Kelheim
La brume qui, ce matin, obstruait le canal se lève, nous larguons les amarres pour nous annoncer à la prochaine écluse, elle est ouverte. Nous enchaînons un long tronçon contenu entre deux rubans d’asphalte… Le paysage n’éveille ni poésie ni réflexion, banalité d’ennui. Dans la boucle, un peu de vie se manifeste au loin : Beilngries. La petite cité est dotée d’un charmant port ; tout près, un gros bateau embarque des passagers, c’est la navette qui dessert les villages entre la ville et Kelheim. Derrière le village s’exhibent des façades triangulées et multicolores… La chaleur écrase peu à peu le bateau qui se fait indolent, de temps à autre un zeste de fraîcheur nous parvient du rivage. La vallée est plus agreste, les vertes prairies viennent se fondre dans la rivière et les arbres s’y baigner pour tenir l’été. Déjà arrive le bateau-passagers, il nous trémate sans nous faire bouger, bravo. Plus loin sur l’embarcadère des cyclo-randonneurs fluorescents lui font manifestement signe. Le temps qu’il accoste et avale les montures nous le trématons, il en est ainsi de la descente. Tout au fond se dessine un superbe mamelon que nous contournons. Au pied, Riedenburg ; la ville paraît couler une vie heureuse ; le long de l’eau, des façades belles de simplicité affichent et proposent : restaurant, café, pensions… Nichée au fond de la vallée, au vu des chalands, la ville est assurément très touristique. Poursuivons notre ultime bief, là-haut à gauche sur son piton le château de Prunn paraît tenir en équilibre, la vue doit y être grandiose mais plus près de notre tête, nous passons une passerelle de bois, c’est la plus longue du monde, faite d’un assemblage d’éléments en lamellé-collé, sa forme en « S » lui donnent une certaine sveltesse. Nous voici maintenant dans les derniers  hectomètres du canal, il est tristement bétonné, il contourne Kelheim par le sud, puis se jette sans retenue dans le Danube. Ca y est, nous sommes à l’ultime point, nous sommes sur le Danube, au PK 2410 (et oui, contrairement aux conventions le PK O est situé au delta, nous descendrons un compte à rebours).  Mais n’avons guère le temps de le sentir, de l’appréhender, de l’apprécier car l’entrée de la marina Marine Center Donau est là, un long ponton nous attend, Tomavi est déjà ici et CO2 arrive en fin d’après-midi…


Publié à 08:10, le 18/10/2008, Bamberg
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LE DANUBE - ( KELHEIM - VIENNE - BRATISLAVA )

LE DANUBE

Jeudi 31 Juillet
Kelheim – Ecluse de Straubing
Nous sortons à 9h30 du port «d’affaire» de Donau-Marine et voguons à 13 Km/h vers Regensburg, nous espérons y trouver un port ou un quai pour les 3 bateaux :, CO2, Tomavi et Romar 1. La navigation est excellente et en 1h30 nous arrivons à Regensburg (Ratisbonne en Français)(PK2398), nous laissons le bras qui mène à la vieille ville, son écluse est trop petite. Nous sommes contraints de contourner l’île, malheureusement la halte indiquée sur les cartes tient plus du chantier de démolition que du port de plaisance : il faut se rendre à l’évidence, il n’y a aucune possibilité d’accoster dans ce capharnaüm. La flottille s’éclate, Tomavi va essayer le petit port du centre-ville, nous le suivons à distance, son passage sous le pont de pierre s’avère périlleux. Nous longeons les immenses quais réservés aux croisiéristes et à 100 mètres de l’historique pont de pierre, l’échelle du fleuve nous indique le niveau d’eau, il manque 10 cm : franchir le plus ancien pont du Danube (1146) ne nous est pas possible. Nous sommes donc contraints de faire demi-tour, et ce, face à un violent courant, avec des bateaux passagers amarrés à bâbord, bancs de gravier à tribord, la passe est étroite, la manœuvre va être périlleuse. Alors que je débute mon demi tour, un bateau à passagers vient me contrarier, il quitte son ponton et joue de la corne à tout va. Avant toute, arrière toute, barre à gauche toute, barre à droite toute, le propulseur d’étrave est appelé en renfort, Romar1 pivote mais le courant l’emporte. Avant toute, arrière toute, ça y est, Romar1 bat du gravier, marche avant toute, barre à gauche toute. Ouf, nous retrouvons une position plus conventionnelle, mais l’ambiance à bord est électrique. Il faut quitter ce bras du centre-ville au plus vite, il n’offre aucune halte… Les cartes consultées ne nous laissent aucune opportunité, nous devrons nous passer de Regensburg, c’est vrai que l’on a déjà vu la ville mais la redécouvrir aurait été un nouveau plaisir. Nous battons en retraite pour reprendre le fil du fleuve. A une ou deux lieues de la ville se profile une antique silhouette d’un Parthénon immaculé, nous voici au pied du Walhala,: un escalier monumental qui part de nulle part monte vers l’imposant temple néo-grec voulu par Ludwig Ier de Bavière. Ce sanctuaire, construit en 1830, est le paradis sacralisé des héros germaniques statufiés. Le ponton est ici aussi réservé aux « Groff ». Nous envisageons un mouillage derrière une île mais faute d’un tirant d’eau suffisant, nous renonçons. Tout autour de nous le ciel s’assombrit, l’orage monte. Nous approchons de l’écluse de Straubing, au-delà nous savons qu’il y a un port où nous pourrons nous abriter mais… là, devant nous, près de l’écluse, CO2 a trouvé un quai, Romar1 se glisse derrière lui, l’orage s’est évanoui au sud. En soirée, nous partons à travers champs vers Sossau, une minuscule bourgade bavaroise connue pour abriter en son cœur « Landgasthof Reisinger » un restaurant typiquement bavarois. Le nombre de véhicules confirme la réputation du lieu, de nombreuses salles sont réservées, le personnel fort aimable s’active, une table nous est attribuée, les menus sont présentés et les commandes passées, il se fait tard et nous avons faim et soif, commençons par une santé autour d’une bouteille de Franconie. Les murs sont couverts des figures « politiques » allemandes habituées du lieu ; au nombre de photos, Helmut Kolh est au top 10 des fidèles.
 
 LE WALHALLA
 


Vendredi 1er Août
Straubing - Deggendorf
De bonne heure, un bateau commercial s’annonce par VHF à l’écluse, c’est « Kasbah », la belle hollandaise de 2000 T qui descend, nous la côtoyons depuis quelques jours. Nous prenons son sillage et l’accompagnons pour la journée. Par radio, son patron nous signale les points sensibles, en nombre, en cette période de basses eaux. Le niveau d’étiage (basses eaux) l’a d’ailleurs, contraint à se délester d’une partie de sa cargaison d’aluminium à Regensburg, c’était l’unique solution pour rejoindre Bratislava sans encombre. A Deggendorf, Kasbah poursuit sa descente, mais pour nous, c’est la halte, la marina, est dans la courbe à la sortie de la ville, le ponton est très bien et l’accueil chaleureux. Implanté sur le contrefort de la forêt de Bohême, Deggendorf est le seul port franc fluvial. Un port franc est une plate-forme où l’on peut stocker les marchandises en franchise fiscale jusqu’à ce qu’elles soient vendues, ce qui est très avantageux pour les entreprises qui travaillent de grands volumes, et fort intéressant pour la commune qui trouve là une ressource financière et un regain d’activité portuaire. Depuis peu, Deggendorf possède une « Fachhochscule » et ses 1500 étudiants ont bouleversé la petite cité de 30 000 habitants, on sent que la ville a pris un coup de jeune. A noter qu’elle a pour emblème une porte ouverte et des vagues, tout un symbole.
 
 
UN POUSSEUR MONTANT
 
 

Samedi 2 Août
Deggendorf – Passau (PK2224)
Le temps a changé, c’est sous un temps couvert et avec une bruine intermittente que nous quittons les accueillants membres du Yacht-club de Deggendorf. Ce matin, la VHF donne de la voix, c’est qu’il y a du trafic. Il va falloir être attentif tant notre parcours du jour est sinueux, il sera difficile de croiser ou de trémater. Au moment où nous nous engageons dans les méandres serrés et étroits, nous croisons deux importants convois. Le premier est un pousseur roumain avec deux barges en ligne de près de  300 mètres de long et le second est un pousseur ukrainien avec deux barges à couple, on doit tous s’enfiler au même moment entre deux balises. Pour pimenter le tout, s’invite la navette rapide Deggendorf / Passau qui, corne à l’appui, passe en force au milieu des flots, les remous sont sévères et nous n’avons absolument aucune envie de répondre aux « saluts » des voyageurs. Nous apprendrons plus tard, que par VHF, le capitaine nous avait ordonné de quitter le chenal pour lui laisser la voie libre, rien de moins. La VHF avait bien craché un allemand bavarois taillé au couteau mais nous n’y avions rien compris. La pluie a cessé, nous approchons de Passau, ville frontière avec l’Autriche. Passau est aussi la principale base d’embarquement des paquebots fluviaux qui relient Vienne à Bratislava et Budapest. Nos bateaux ne peuvent entrer dans le port de plaisance conçu pour de frêles embarcations, par chance, le ponton du fleuve est libre et nous nous y amarrons, l’intensité du trafic nous ballote, mais nous devons nous habituer au roulis. Après déjeuner, les deux équipages prennent le bus pour aller au cœur de la ville imprégnée de catholicisme. En son point haut, culmine la Cathédrale St Stefan. Elle nous invite, non pas pour y brûler un cierge, nous les laissons aux âmes en peine, mais pour y admirer le plus grand orgue du monde : 17 000 tuyaux et plus de 230 registres, malheureusement ils restent sourds à nos incantations. Que dire, si ce n’est que la cathédrale est de style baroque, de pierre blanche délavée et coiffée de 3 dômes vert de gris. Ce haut lieu exalte le pouvoir spirituel du Prince-Evêque du St Empire Romain Germanique, un pouvoir bien gardé car sur la colline d’en face est construite la citadelle dudit prince, là où il exerçait le pouvoir temporel. Eh oui, les portes du Danube sont bien protégées… Il faut dire que la ville est stratégique, elle est plantée sur 4 éperons rocheux, à la confluence de 3 cours d’eau. Et ces trois rivières ont des origines fort différentes, le Danube, d’un profond vert plombé, arrive de l’Ouest, l’Inn, d’un lait opalescent, descend des glaciers suisses et la petite Ilz, d’un anthracite tristement concolore, émigre des tourbières de Bohême au Nord. Chacune arrive à Passau avec les reflets de son bassin, est-ce par individualisme ou par orgueil, est-ce par respect, mais les eaux des affluents escortent le Danube et refusent de s’y mélanger, elles ne se fondent qu’au loin, à l’abri des regards. Un phénomène « Unique », dixit Koss. Passau vit grâce au Danube au rythme des 13 paquebots quotidiens qui déversent leurs flots de touristes. Mais en parlant de flots, il arrive aussi parfois que le Danube s’invite dans la ville, cela marque les esprits et donne une échelle de crue spectaculaire sur la façade du Rathaus où l’eau est montée à 3 m en 2002. Les crues, oui je préfère ce terme au mot « inondation », sont inhérentes aux fleuves indociles, elles viennent nourrir les terres de la vallée, y déposer leurs limons, les fertiliser. La présence d’un fleuve apporte bien plus de vie que de dés-agréments, pour peu qu’ils en soient.
 


Dimanche 3 Août
Passau – Schlogen
Ce matin ce sont les adieux à Maria, Corry et Koss vont continuer seuls, l’équipière du CO2 prend le train pour les Pays-Bas où elle est professeur de maths. Nous allons perdre son sourire et ses grands éclats de rire rauques… « Bye bye Maria »
 
 
                     Corry                                             Koss                                               Maria
 
C’est bon, le feu des Kachlet-locks est vert, aussitôt les deux bateaux appareillent pour écluser. A l’ouverture des portes aval, Passau nous offre un autre vue, celle du fleuve, une contre-plongée sur cette cité deux fois millénaire . Au dessus de nous, rive droite la Cathédrale St Stephan qui veille sur la ville, rive gauche la citadelle « Veste Oberhaus » qui surveille la confluence. Nous y sommes justement et, comme le Danube n’est pas plus large, nous prenons de la vitesse, Romar1 joue sur plusieurs kilomètres avec la ligne frontière : bâbord eaux noires, l’Allemagne, tribord eaux blanches, l’Autriche. Nous pénétrons dans la renommée vallée frontalière de Passau, le Danube y fait des plis et des replis, les paysages y sont magnifiques ; des rives escarpées et boisées, émergent, çà et là, des cottages blottis et des villages confinés dans leur écrin de verdure, semés, çà et là, des reliques de châteaux en ruine. Nous passons l’ultime écluse allemande, celle de Jochenstein, elle délimite la pointe sud-est du pays et est placée sous de bons auspices : en haut de la falaise un petit oratoire surmonté d’une croix héberge probablement un Saint patron qui, plus loin, penché, bénit le fleuve, ainsi soit-il. C’est d’un kitch…
Le courant pousse bien, car après deux heures de navigation, nous voici déjà arrivés à la marina de Schlogen. Magnifique. Connu pour son méandre à 270°, l’un des plus beaux du Danube, Schlogen repose sur le tourisme : à part les hôtels, les restaurants, les bars, le port et le camping, il n’y a rien…. Si le port est pour une fois plutôt grand et dispose de nombreux pontons, en ce premier week-end d’Août, il est saturé. Qu’importe, le capitaine fait déménager plusieurs embarcations et nous libère un ponton, nos deux bateaux sont à leur aise, encore un problème de taille de réglé.
 
 

Lundi 4 Août
Schlogen - Linz
Nous faisons le plein en carburant et enfilons le fleuve par une succession de magnifiques méandres. Nous sommes au cœur d’une palette de verts infinie, çà et là apparaissent de petits hameaux posés au bord de l’eau, là-haut, une chapelle, un château, une ruine… La vallée respire beauté, calme et sérénité.
Progressivement la vallée s’élargit, le fleuve se fait plus lent et va ainsi promenant sa nonchalance jusqu’à Linz. A la sortie de la boucle du centre-ville, nous trouvons le port de plaisance, nous y pénétrons pour chercher un emplacement qui nous sied. Sur différents pontons, des personnes nous font signe, toutes veulent nous accueillir, plus précisément, toutes veulent notre argent... Laquelle choisir ? Les pontons sont faibles, nous optons pour le dernier, il offre plus de longueur et une meilleure protection du vent et des remous, même s’il est tout aussi branlant que les autres. Quant aux sanitaires, ils sont dans une roulotte de chantier qui ne respire pas une santé éclatante, merci, la cabine de Romar1 est très bien… A regarder la carte, la ville semble inscrite dans une feuille de papier millimétré, tout est ordonné, en fait, nous ne verrons de Linz que le côté industriel et gris, rien de passionnant.
 
 
 
 
Mardi 5 Août
Linz - Morbach
Il a plu cette nuit et le ciel est encore plein de gros et vilains nuages noirs retenus prisonniers dans la vallée. Comme la visibilité est suffisante, nous nous évadons du port en longeant les raffineries, nous laissons rapidement cette zone nauséeuse, elle crache, dans des râles répétitifs, d’infâmes fumées. Le Danube s’élargit à nouveau et baigne dans une grise monotonie. Le plafond devient de plomb, est-ce un signe, un signe pour marquer Mauthausen, frêle petite ville à flanc de forêts ? Mauthausen, ce nom d’infamie, nom indélébile marqué dans l'histoire de l'humanité. Mauthausen, le lieu a abrité l’un des pires camps de concentration et d’extermination. Une bien étrange sensation nous envahit. Nous ne pouvons pas, ne pas penser aux 100 000 hommes et femmes, arrachés, dépersonnalisés, numérotés, déportés, torturés, humiliés, déshumanisés. Non, nous ne pouvons pas, ne pas penser à ces hommes, ces femmes, achevés, tués, gazés, exterminés… Nous ne voulons pas oublier, qu’ici, à quelques mètres, tant de détresse, tant de souffrance, tant de haine, tant de folie inhumaine et meurtrière se sont déversées… Non, nous ne pouvons pas oublier.
Silencieux, soucieux, abattus, nous descendons cette section du Danube jusqu’à Sindelburg. Le Danube se fait la gorge serrée, nous passons dans un étroit couloir, ses eaux se concentrent, son courant se fait violent, mais Grein maintient fermement la boucle. Grein est une passe mythique pour les mariniers d’hier, ils ne s’y aventuraient qu’accompagnés d’un pilote expérimenté, aujourd’hui le lieu est plus praticable mais reste néanmoins délicat. Pour preuve, nous croisons « l’Esmeralda », un croisiériste montant, il tourne à plein régime ; dans le même temps, un 2000 T vide nous trémate, Romar1 se sent prisonnier et est bousculé sur un bon kilomètre avant que les vagues ne se calment. Le fleuve, pour se faire pardonner, prend maintenant l’allure d’un grand lac avec des rives où se côtoient, chalets, bateaux, restaurants, plages…. Nous déclinons de la haute à la basse-Autriche. En fin d’après-midi, à l’approche de Marbach, nous nous engageons dans un bras amputé du Danube, il abrite un port et de beaux pontons, CO2 aborde à l’un d’eux et Romar1 à un autre. Près de nous, est installé un sportboot autrichien, le propriétaire, probablement nostalgique de l’Empire austro-hongrois, a hissé les drapeaux autrichien et hongrois devant une mini stèle, il a fait de ses 10 m2 sa "Villa Médicis", pelouse artificielle sur le ponton, pendule et autres fantaisies dans les arbres, nains de jardin libérés, piaillements automatiques d’oiseaux, radio, télévision, jardinet propret, fleuri et tutti quanti. Marbach est une petite ville perdue qui expire une fin de règne, on sent que tout a été misé sur un tourisme qui fait défaut, la route N° 3 qui sépare la ville du Danube y est peut-être pour quelque chose, tant elle est bruyante et dangereuse.

Mercredi 6 Août
Marbach - Tulln
Désireux de nous arrêter à Melk pour visiter sa célèbre abbaye, nous laissons dès 8h00 Marbach à son inactivité. C’est sans compter que le temps fluvial s’arrête souvent aux portes des écluses et qu’il dépend de l’humeur de l’éclusier ou des ordres des chefs. Il nous faut donc attendre une heure, l’arrivée d’un bateau de commerce, et obtenir son autorisation pour sasser avec lui.
Passé l ‘écluse, il n’y en a que pour elle : l’abbaye de Melk, majestueuse, elle remplit le paysage. A ses pieds, un ruisseau nous paraît assez grand et suffisant pour un appontement temporaire. L’abbatiale couronne et magnifie la butte rocheuse qui surplombe le Danube. Pour échapper à la horde touristique, nous enchaînons la galerie des Empereurs, la Salle de Marbre, la Terrasse, la Bibliothèque (80 000 volumes et 2 000 manuscrits) et enfin l’Eglise.
Quoique symbole de l’art baroque en Autriche, la richesse des décors laisse perplexe quand on sait que l’abbatiale a toujours été sous la tutelle des Bénédictins. Un Ordre dont les moines ont fait vœu de pauvreté et dont la règle N°5 est de « Mener une vie humble sur terre ». Fermez le ban…
 
 

En début d’après-midi, nous poursuivons notre descente de la Wachau. La vallée est classée au Patrimoine mondial. Certes jolie, riche de monuments et de paysages, elle n’offre cependant pas la qualité affichée dans les divers dépliants. Quid des usines, quid des silos, quid des embarcadères situés devant les monuments, et que dire encore de ses coteaux aux bois rasés ou entaillés de nouvelles carrières. Non, la Wachau laisse un goût amer, une frustration accentuée par le manque d’appontements. Nous ne visiterons pas Aggsbach et son château, Durnstein et ses vins… et même Krems dont le port est réservé aux petits mais puissants bateaux. Il faut se le dire, la Wachau est faite pour un tourisme-business en bateaux de croisière.
A 20h00 nous appontons au yacht club de Tulln, celui-ci est loin de la ville mais nous retrouvons, là, Tomavi, le voilier danois.
 
 DURNSTEIN
 


Jeudi 7 Août
Tulln – Vienne (PK1915)
Koos et Corrie du CO2 ont eu une visite-surprise de la famille et s’octroient du repos, aujourd’hui nous voyageons avec Tomavi. Pressés d’être à Vienne, nous quittons le port au plus tôt, un peu vite car nous en oublions de remettre les clés au Hafenmeister (capitaine du port). La descente pour Vienne est réglée en 3 heures. Notre halte, notre base viennoise, est le port de Kahlenberger, en banlieue de la capitale autrichienne. Cet ancien bras du Danube accueille un port de plaisance privé équipé d’une pompe à carburant et d’un restaurant. Le ponton visiteur est un peu chancelant et les 15 T de Romar1 font peur au capitaine du lieu, il préfère transférer la bête à 200m aval dans un bassin réservé aux petits yachts. Romar1 se sent un peu l’éléphant au milieu de fines porcelaines constituées de Riva et autres très beaux bateaux. Promis, il se fera petit et ne cassera rien. Quoique charmant, l’emplacement est bordé d’un côté par le Danube et sa navigation perpétuelle, et de l’autre par une voie de chemin de fer couplée à une voie routière, une cacophonie qui fera de nos nuits un véritable délice acoustique… Le soir, nous montons à Kahlenberger, la petite cité est nichée au pied du Léopoldsberg, « la montagne de Léopold 1er », qui culmine à 425 m. Le village est un haut lieu de la viticulture viennoise, nous y trouvons ce que nous cherchions, à savoir un heuriger, ces restaurants de vignerons indiqués par la traditionnelle branche de sapin accrochée à la porte (l’Ausg’steckt ist). Nous voici attablés dans un cadre rustique où nous dégusterons la traditionnelle « Wiener Schnitzel », escalope viennoise, elle s’étale hors de l’assiette, le Riesling et le Grüner Veltliner du propriétaire nous aideront à en venir à bout.




Vendredi 8 Août
Vienne
Accéder au centre de Vienne prend 15 minutes en bus et métro… La compréhension du schéma de transport et du fonctionnement de la ville est simple.
Ah, Vienne ! Si Vienne est, avant tout, une ville d’art et d’histoire, Vienne est surtout, à l’instar des grandes métropoles, une ville à vivre, à sentir, une ville à ressentir. Vienne n’échappe pas à notre méthode exploratoire, à savoir faire le tour de la ville, pour en cerner les contours, puis revenir progressivement au centre, par cercles concentriques. Nous n’avons nullement l’intention de tout voir, cela serait illusoire. Tout en privilégiant l’essentiel, nous nous laissons guider par l’intuition, l’improvisation, ainsi pouvons-nous déambuler dans des quartiers, des rues, des ruelles « hors des chemins battus ». Cela nous conduit, parfois, à des égouts, plus souvent à des surprises, des trésors cachés. Aujourd’hui nous avons fait le Ring qui renferme la Vienne historique. Concentration des touristes conventionnels, organisés, programmés, bardés d’appareils photos et de caméscopes, truffés de guides, ils n’ont d’yeux que pour leur écran pixellisé et leurs plans, les plus branchés sont dotés d’oreillettes musicales. Et si c’était du Mozart ?
Malheureusement pour nous, nous ne pourrons voir le Rathaus, il est caché par l’énorme écran d’un festival de cinéma, nous ne pourrons voir la Cathédrale St Etienne, elle est emballée dans son champ opératoire pour un lifting, comme ses congénères. Quant à l’intérieur, il est tout simplement transformé en temple à fric, pitoyable église.
Pour nous remettre de nos émotions et nous sustenter, nous allons au Café Diglas au Wollzeile 10, l'endroit est romantique à souhait, la sérénité y est totale et gratuite.

Samedi 9 Août
Bus pour Nurdorf puis métro ligne 2 pour la « Schwedenplatz », au cœur de Vienne. Aujourd’hui, notre priorité est le Leopold Museum qui affiche une exposition Klimt. Etonnamment, et malheureusement pour nous, le musée ne présente qu’une œuvre de Klimt, « Vie et mort » ; c’est un peu juste, alors que les billets et affiches du muséum reprennent son œuvre et son nom. La frustration est grande mais vite gommée par les œuvres d’Egon Schiele. Sombres, dénudées, dépouillées, décharnées, ces œuvres sont autant de miroirs sans fond et sans tain qui renvoient l’image d’un homme révolté, blessé. Mort à 28 ans, Egon Schiele fut cependant l’un des acteurs de la Sécession Viennoise, ses œuvres sont stupéfiantes, émouvantes, difficiles, inquiétantes, douloureuses, impressionnantes. Les mots pourtant me manquent.
 
 


Dimanche 10 Août
Vienne, visite du palais de Schônbrunn. Classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, ce palais se veut le Versailles autrichien. Le site est grandiose et ne manque pas d’intérêt. Sissi l’Impératrice a tant marqué l’imaginaire des petites filles qu’une fois adultes, elles viennent se faire photographier, le matin quand le soleil illumine la façade. Le rituel est bien rodé, les jeunes mariés arrivent, disposent de 5 minutes pour gravir l’escalier impérial puis redescendre dans les pas de leur idole et… au suivant… c’est de l’abattage… c’est surprenant quand on sait qu’Elisabeth de Wittelsbach était et est encore une femme controversée qui ne prisait guère les cérémonies et apparats.
Filons voir les jardins, ils sont magistralement réglés, symétrie parfaite, convergence des allées qui mènent aux fontaines, aux sculptures, à l’orangerie, aux fausses ruine romaines… Pour le retour nous empruntons la voie centrale qui est tout simplement impériale : elle joint la gloriette démesurée qui supplante les jardins, au château. Cocher,  « ramenez-nous à Hofburg », oui, je ne vous avais pas dit, Schonbrunn ne devait être qu’une résidence d’été. Hofburg, passons-y, c’est le château de Vienne, celui des Habsbourg. Vu la surface de ses bâtiments il abrite désormais des musées, une église, l’Ecole d’Equitation Espagnole, la Bibliothèque Nationale Autrichienne et les bureaux de la Présidence de la République. Autour de cet ensemble exceptionnel, se trouvent de nombreux petits palais, ceux des aristocrates… Simples vassaux nous quittons ce quartier qui n’est point nôtre et allons saluer Wolfgang Amadeus Mozart, avant de nous perdre dans un de ces nombreux cafés qui ont animé le Vienne des arts et de la vie intellectuelle.
 
 
PALAIS DE SCHONBRUNN 
 


Lundi 11 Août
Notre séjour à Vienne touche à sa fin, aussi en profitons-nous pour nous arrêter à une construction intrigante : la chaufferie de Spittelau. C’est une architecture fantastique avec une indéniable dimension ludique, une variation symphonique et polémiste, volumes déshabillés, façades coloriées, surfaces déplanifiées, un bâtiment irritant doté d’une cheminée à bulbe ottoman, l’ensemble est une œuvre d’Hundertwasser. Nous poursuivons notre dernière divagation, elle nous porte, et ce n’est pas un hasard, à l‘Hundertwasserhaus. Situé au 34-38 de la Kegelgasse, cet immeuble construit entre 1983 et 1986 par le ci-devant nommé est de conception très inhabituelle, ses planchers sont irréguliers et le bâtiment est agrémenté d'une végétation luxuriante (250 arbres et arbustes) qui semble en suspension. Hundertwasser s'est visiblement inspiré des œuvres d'Antoni Gaudi, du Facteur Cheval, des tours Watts mais aussi de l'architecture vernaculaire des cabanes de jardin et des livres de contes. Ce lieu comprend 52 logements et 4 cafés restaurants, l’immeuble contraste avec l’architecture rectiligne pour ne pas dire rigide du quartier… Pour clore cette journée d’architecture, nous nous arrêtons dans l’un des plus vieux cafés viennois, le «Café Museum» situé au Operngasse 7, le lieu a été conçu en 1899 par Adolf Loos (1870-1933). Son œuvre, parce que ce lieu est une oeuvre, a traversé le siècle sans prendre la moindre ride, simple, fonctionnelle, sans emphase, aux formes sobres et aux matériaux nobles, aux couleurs effacées ; l’ambiance y est agréable, subtilement feutrée, les clients gourmands et cultivés. En cette fin de XIXéme où débute l’Art nouveau, fallait-il être visionnaire, ou tout simplement humaniste, pour penser que la beauté doit venir de la matière. Adolf Loos est, en cela, un précurseur du design contemporain. Sans le vouloir, j’ai la sensation d’avoir trouvé, en ce lieu minimaliste, la quintessence de l’architecture, un comble ici à Vienne, la capitale du baroque.
 
                                 CHAUFFERIE DE VIENNE                            HUNDERTWASSER HABITAT
 
                     
 
 
CAFFEMUSEUM RÉALISÉ PAR ADOLF LOSS 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mardi 12 Août
Vienne - Bratislava (1865)
Aujourd’hui nous quittons Vienne pour une autre capitale : Bratislava, capitale d’un des états les plus petits d’Europe : la Slovaquie (6 millions d’habitants). Nous sortons prudemment du port et empruntons le grand canal qui borde l’île de la Vienne du XXIeme siècle. Plus qu’une île c’est un jardin de grandes tours, y sont implantés plusieurs organismes internationaux (ONU, OSCE, OPEP, AIEA…). Leur présence ici est due à la fameuse neutralité autrichienne… Méditons, méditons, méditons…
A l’ombre de ces tours et buildings internationaux, comme en un clin d’œil, nous croisons une procession de petites toues de pêcheurs avec leurs lignes et carrelets. Un autre monde, un autre temps...
 
 
 

En ce début de matinée, la navigation n’est pas trop oppressante, nous ne voyons que deux commerciaux et un croisière. Bientôt l’écluse de Freudeneau : elle marque la sortie de Vienne, celle-ci est prête et nous passons tranquillement. Pour éviter toute susceptibilité, on ne sait jamais, nous changeons de pavillon de courtoisie pour hisser le drapeau slovaque. Après trois heures de navigation, au loin, se dessinent les premiers immeubles blancs de Bratislava, et, derrière, les contours du château. Puis vient, fièrement posé sur le Danube, le pont-neuf « Nov-Most », un pont à haubans, doté d’un restaurant panoramique accroché tout en haut de son unique pylône. Nous longeons le quai des paquebots, puis les darses du port industriel, avant d’en enfiler une qui fait office de marina ; au fond se trouve le Milan’s Treff-club. Rumbalotte, le trawler finlandais est là, nous appontons à couple à CO2. Milan nous fournit en anglo-allemand quelques explications sur le ponton, sur son menu et sur la ville. Tout est OK, le taxi est déjà là pour nous transbahuter vers la ville. Les routes ont beau être défoncées, encombrées, les bas côtés maintes fois explorés, rien ne fait ralentir notre chauffeur ; un peu noués, nous arriverons dans le centre.
 
CHATEAU DE BRATISLAVA 
 
 
 
Assise sur les pentes sud des Petites Carpates, baignée par le Danube, Bratislava, (440 000 habitants) occupe un site privilégié. Le charme de la capitale slovaque réside essentiellement dans sa vieille ville, où se mêlent quelques austères bâtiments issus du communisme passé, non dénués d’attraits, de splendides palais baroques aux couleurs pastel, d’agréables petites places de caractère médiéval vers lesquelles convergent d’intimes ruelles. Disséminées dans le centre, des sculptures contemporaines semblent répondre aux têtes sculptées qui ornent les façades, ou attendre une réponse du promeneur.
 
 
 

Publié à 08:15, le 17/10/2008, Kelheim
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LE DANUBE - ( BRATISLAVA - BUDAPEST - APATIN )

Mercredi 13 Août
Bratislava-Komarno (1767)
Milan est triste de voir partir une petite flottille qui lui a laissé, à travers droits, repas et consommations, quelque argent pour compléter sa maigre retraite. Très rapidement nous parvenons à «la Slovak Sea», l’immense retenue d’eau de 3000 ha formée par le très controversé barrage de l’usine électrique de Gabcsikovo, la navigation n’y est pas aisée, l’eau miroite beaucoup et les balises, rares, çà et là des îlots artificiels. L’aéroglisseur de la liaison Bratislava-Budapest nous double et nous laisse sur son passage un long panache de fumée noire ainsi qu’un sillage de fortes vagues… Au loin nous distinguons la digue de Cunovo où campent les écluses d’antan, et «Danubiana», le Centre Slovaque d’art contemporain, d’où se sont évadées des sculptures qui défient le Danube. L’inactivité affichée nous laisse penser que le centre est fermé et abandonnons l’idée d’accoster au ponton-visiteur. Nous longeons la plaine de Pannonie et nous voici, à nouveau, prisonniers d’un canal latéral au fleuve. Les rives sont hostiles, pas question de s’y poser, les radars sont là, ils veillent, il nous faut avaler 50 km de monotonie, de grisaille, de rigueur et de raideur, souvent appréciée, la lenteur, devient dans ces parties canalisées, insupportable. Nous approchons enfin de l’écluse et ensuite un espace naturel plus accueillant, plus ouvert.
Nous faisons étape à Komarno (Slovaquie), préférée à la ville hongroise de Komarom, sur la rive droite. Le port est caché au fond d’un bras industrieux où sont construites quelques grosses unités de navigation fluviale et maritime. Le Capitaine du Miro yacht-club nous amarre, nous indique prix et commodités, encaisse, puis nous quitte, c’est son jour de congé…
 
 
 
 

Jeudi 14 Août
Komarno (SL) – Eztergom (H) (PK1719)
Le chantier naval martèle la ferraille dès l’aube, et comme la ville ne présente pas de relief particulier, nous décalons de bonne heure pour profiter de la relative fraîcheur. Les cartes sont vierges, aucune écluse en vue, des îles viennent agrémenter le tracé. Nous laissons manœuvrer un pousseur ukrainien qui entre aux chantiers. La passe déjà étroite est devenue un mouroir à bateaux : un vieux paquebot fluvial et une flottille de petites vedettes trépassées attendent de se faire déchirer. Nous abandonnons, le quai et ses grues à leur triste agonie, les barges ancrées au milieu du fleuve à leur sommeil perpétuel. Seul s’active au fond un portique qui transfère un chargement fluvial de lignite dans une longue file de wagons torturés. Pas de convoi annoncé ou en vue, le Danube est à nous, nous musardons d’une rive à l’autre, nous serpentons entre les îles, nous pourrions lézarder sur les bancs de sable mais il nous faut vaquer aux menus travaux de nettoyage. Au loin se profile la basilique hongroise essouchée de sa forteresse, on ne peut se tromper, elle domine la vallée danubienne, imposante, elle l’est, assurément. Toute de marbre sertie, elle semble sortir de l’architecture bolchevique. Nous passons sous le pont d’arches métalliques pour trouver, à droite, un petit bras, si petit que Rumbalotte, qui nous accompagne, préfère filer. Il est vrai que l’étroitesse n’invite pas à s’y engager, mais Romar1 est fouineur, il pénètre dans le boyau. Aïe, un pont. Qu’importe, Romar1 est démâté, dans la courbure suivante un plaisance est stationné, cela se complique. Le boyau se fait chas d’aiguille, Romar1 s’y faufile, en espérant qu’au bout il aura de quoi se retourner. Il n’a plus le choix, il faut avancer, le long ponton annoncé est là. A l’autre bout, des hommes s’activent, en nous faisant signe, ils serrent les bateaux pour libérer suffisamment d’espace. A l’aide des aussières, Romar1 vient délicatement s’encastrer entre deux, il reste à peine 50 cm de part et d’autre. S’ensuit une opération spéciale pour permettre à CO2 de s’amarrer sans obstruer le cours d’eau ; en effet, toute la ligne de pontons, bateaux compris, est tirée et collée à la berge ; délirant. C’est bon, nous voici chez Attila, ce n’est pas une blague, c’est le nom de famille du capitaine du port, un nom courant dans cette région. Ses enfants parlent tous anglais, ce qui facilite grandement les contacts.
Sur la berge opposée, des stands sont installés en surplomb, nous arrivons pour le festival de musique et la fête de la mi-août. Nous montons aussitôt visiter la basilique de l’Archidiocèse, siège du primat de Hongrie. Cela se mérite ;  nous gravissons, sous une chaleur écrasante, l’interminable escalier dépareillé qui escalade le coteau et traverse la forteresse. Au sommet, une vue panoramique exceptionnelle sur 180° Nord de la vallée danubienne et de l’ultime pointe slovaque se développe. Au sud, cachée par la végétation, la ville est prostrée. Dédiée à la Vierge Marie, la basilique de 118x49x71 mètres est du plus pur style néo-classique, sa surface intérieure est de 5 600 m2, les parois sont habillées de marbre rouge de Sutto (à quelques kilomètres en amont), l’extérieur est de marbre blanc. Elle est couverte d’un grand mamelon de cuivre opaline et de deux petits qui coiffent les chapelles latérales. Nous redescendons par l’allée de la citadelle qui abrite toute une collection de cloches fêlées du passé. Esztergom, première capitale de la Hongrie au temps des rois Arpad dégage une atmosphère particulière : la ville semble tenaillée entre l’influence méditerranéenne et la Mittleurope…
 
LA BASILIQUE D'EZTERGOM
 
 
 
UN CONVOI POUSSÉ 
 
 
 
Vendredi 15 Août
Eztergom (H) à Budapest (H)
En ce 15 Août, nous laissons la basilique à ses offices et Romar1 s’extirpe de sa geôle. La manœuvre est délicate, Attila et les siens sont là, Romar1 se sent véritablement prisonnier, des aussières le ceinturent. Un petit coup de propulseur d’étrave et il pivote précautionneusement sur lui-même, il s’exfiltre sans toucher la rive opposée, une manœuvre au décimètre près. CO2 vivra la même opération. Nous remontons notre corset fluvial pour retrouver le large. L’heure de navigation nous amène à la double boucle de Visograd. La colline est striée d’une longue muraille qui part du Danube et monte à une citadelle composée des ruines d’un château médiéval, symbole de la gloire passée. Si nous filions jusqu’à ce jour vers l’Est, nous piquons dorénavant plein Sud. Nous laissons l’île de Szentendre, la navigation se fait sans problème si ce n’est que le nombre de navires passagers augmente subitement. Non seulement la capitale hongroise est un passage obligé mais qui plus est, nous sommes jour férié. Le port est situé rive droite aux avant-postes de la ville (PK1650), au fond d’un bras, qui s’avance dans l’Obudai Sziget (l’île Obudai). Quoique grande est sa capacité, le port n’est pas prévu pour des unités de 12 m et c’est tout au bout de l’unique ponton de 300 m que nous nous amarrons. L’endroit, parfum cloaque, n’est pas franchement idyllique. Nous sommes à 30 m d’un night-club et d’un after qui, du soir au matin, nous inondent de décibels avec d’incessants va et vient d’une jeunesse ivre de cocktails et de musique. Pour nous combler d’aise, la Marina Viking se trouve en bout d’île, surveillée par une milice privée, pour sortir il nous faut traverser le parking électro-acoustique. Et, c’est là que nous découvrons le profil de la clientèle : 30 à 40 ans, grosses cylindrées avec chauffeurs, body guards et cover-girls, tous se sont fait greffer une oreillette et sont constamment en affaires. A la sortie, nous sommes groggy. Où sommes-nous ? Qui sont-ils ? Nous sentons bien que notre présence fait tache, voire dérange. Mais qu’importe, les 36 euros de nuitée nous donnent quand même le droit de sortir du Viking Yacht Club. Eh oui, ce sera la marina la plus chère du périple…
Le lendemain, nous partons en train bringuebalant visiter la capitale hongroise. Budapest est l’union de trois petites villes : Buda, Óbuda et Pest. Sur la rive droite, « Buda », la cité ancienne, aux édifices rococo, agrippée aux collines émeraude, sur la rive gauche, « Pest » l’économique avec ses grandes avenues, ses commerces, palais et monuments dont l’emblématique parlement qui se prend pour un grandiloquent retable baroque posé au bord du Danube.
Notre première visite est pour le château, mais celui-ci accueille une fête artisanale au droit d’entrée prohibitif. N’oublions pas que ce château comme la Hongrie d’ailleurs furent rattachés à l’Anjou au XIVéme, par un subtil jeu matrimonial et diplomatique, Charles 1er roi de Sicile de Naples et de Jérusalem, comte d’Anjou et du Maine, dit Charles Martel fut avec l’appui du pape nommé Roi de Hongrie mais c’est  son fils Charles Robert dit Carobert qui porta la couronne de Saint Etienne (1310), ainsi débuté la 2éme Maison d’Anjou, son Fils Louis le Grand, élevé religieusement au Château de Visograd lui succéda en 1342 mais à la mort de ce dernier en 1382, sa fille Marie sans goût pour le pouvoir abdique en 1385 et que l’Anjou perdit cette branche d’Europe centrale. Nous redescendons par les rues pavées de la vieille cité jusqu’au pont de chaîne, dans un fouillis d’échoppes à gogos. Nous poussons dans le centre-ville et déambulons sur les «Champs Elysée» hongrois. Nous voulions admirer de superbes demeures Art nouveau aux frontons et aux encadrements entourés de volutes sculptées, des immeubles avec ferronneries et cariatides baroques. Nous n’avons vu que de lépreuses façades écaillées, des immeubles morts-vivants qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, des bâtiments en état de décomposition chronique, des hôtels particuliers plus entretenus depuis des lustres. Au rez-de-chaussée, les commerces aux vitrines drapées de blanc cassé indiquent que l’avenue est contaminée par une pandémie de cessations d’activité, les grandes marques la quittent, la désertent, fuient, ne restent que les empreintes calligraphiées des enseignes déposées, les devantures annoncent « liquidation totale – cessation d’activité – fermeture définitive- c’est un signe. Si Budapest concentre sur ses rives de nombreux monuments, baroques, romantiques, sécessionnistes et art nouveau, cela est dû essentiellement aux reconstructions de l’après-guerre. Rien n’a été laissé au hasard. Impressionnant, impressionnant mais décevant. Surtout, ne poussez pas votre curiosité aux abords de la ville, vous seriez désabusés. Certes Budapest affirme une forte identité, oh combien douloureuse, mais Budapest, perle du Danube, reste un mystère pour nous.
 
LE PARLEMENT HONGROIS
 
 
Dimanche 17 Août
Budapest - Dunaújvaros (1579)
Notre départ est quelque peu précipité, car le Danube va être fermé à la navigation, pour cause de «fêtes aériennes». Les heures de passage nous ont été communiquées et elles sont rares, surtout pour les jours à venir, aussi, par prudence, nous décidons de quitter au plus vite ce chaudron. Trop vite, car la police fluviale nous oblige à patienter au milieu du fleuve afin que les militaires en retard déplacent les derniers pontons barrant le fleuve. Nous passons sous les différents ponts de la ville et répondons aux saluts des promeneurs, nous laissons à tribord une pagode puis une longue série de maisons sur pilotis. Le Danube se fait maintenant lent, languissant, ennuyeux, les rives passent et trépassent. Derrière le voile végétal, nous savons la plaine, la vaste plaine, mais nous n’en verrons rien. La journée et le fleuve s’étirent lentement.
Après cinq heures de navigation, nous entrons dans le port charbonnier de Dunaujvaro, la police locale nous suit de loin, leur bateau s’approche, les deux policiers ont renoncé à l’incompréhensible hongrois et ont retrouvé un allemand approximatif, ils nous conseillent fermement d’aller voir plus loin, c’est-à-dire hors de leur zone de compétence. Il n’en est pas question. Le capitaine est joint par téléphone et comme il ne veut rien comprendre, nous menaçons d’ancrer au milieu du port, les policiers sont stupéfaits d’une telle audace. Lassés, épuisés de nos interminables palabres en anglo-allemand, ils abandonnent la partie. Pour éviter un possible retour plus musclé, nous quittons le port et allons accoster à 500 m en amont, là où nous avions repéré deux pontons (PK1581). Peu après notre arrivée, un pousseur descend le fleuve avec une sono qui décoiffe les rives, il s’amarre au-dessus. Minuit, un remorqueur ukrainien montant revendique une place, il joue de la trompe et d’un puissant projecteur, c’est inquiétant la nuit. Nous ne voulons pas quitter notre ponton. Fatigué, il va se mettre à couple au pousseur.
 
Dunaujvaros
 

 
Lundi 18 Août 
Dunaújvaro – Baja (H) (1479)
Après l’agitation de la nuit, le matin est calme, le remorqueur ukrainien est parti au petit jour. Nous quittons le ponton du yacht-club défunt pour rejoindre Baja. Nous repassons au pied de Dunaujvaro, la colline est chapeautée de barres d’immeubles qui prennent le fleuve de haut. La navigation est sensiblement identique à la veille, rive gauche, de longues, de très longues, d’infinies peupleraies, rive droite des berges indéterminées qui déverse dans les flots la luxuriante végétation de la forêt alluviale. Aucun signe de présence humaine, nous sommes seuls sur l’immuable fleuve. Pardon là, se cache une sommaire construction, une vague maison de pêcheur, repérée par une barque éperdue.
A 1500 tours et 16 kilomètres/heure, le fleuve nous mène cahin-caha au terme de notre étape, Baja, la «Venise du Danube». Nous repèrons, sans difficulté, en bout des quais industriels, l’entrée du port, mais pour accéder aux pontons, il faut emprunter un canal circulaire de 3 km qui enserre une île consacrée aux loisirs. Dans ce chemin d’eau, silencieusement, nous passons en revue, l’ancienne flotte fluviale militaire, ses bateaux marqués de l’insigne rêve communiste sont abandonnés et par désespoir, tentés par les bas-fonds, plus loin un chantier naval répare 2 péniches usées, hissées sur le slipway. Dans la courbe, avant la plage où s’égaie la population, se trouve le charmant port de plaisance de la «venise hongroise», les pontons prennent appui sur un vaste escalier semi-circulaire, en haut duquel sont installés échoppes, bars, restaurants. Idéalement situés, nous vivons au cœur, au rythme d’une ville qui possède un petit air de villégiature.
 

 
Mardi 19 Août
Visite de Baja
Là haut, en face du port, derrière la grille en fer forgé, nous ne pouvons manquer, l’ancien marché kolkhozien, tout, à l’intérieur, respire la planification. Derrière de longues rangées de tables fixées au sol, les commerçants et producteurs étalent leurs produits ou leurs récoltes, qu’ils aient 30 gousses d’ail ou des tonnes de pastèques sous le regard avisé des acheteurs. Le marché est divisé en secteurs, le premier, le plus important, est consacré aux produits alimentaires, le second est réservé aux vêtements neufs et d’occasion, le dernier est pour la quincaillerie. Autour, quelques échoppes proposent à manger, à boire, et bien sûr des cigarettes. En déambulant, nous trouvons un petit producteur de fruits dont les produits répondent à notre envie, il est ravi de montrer le français qu’il a pu acquérir à l’école, il y a bien 30 ans de cela, rudimentaire mais compréhensible. En ce milieu de matinée, il n’y a pas foule, les gens sont chaleureux et l’ambiance bon enfant. Dans l’après-midi, nous parcourons la ville à bicyclette, nous sommes étonnés de sa superficie, nous essayons de visiter le musée consacré à la ville et au fleuve mais il est fermé. Un constat, à la convergence de nombreuses ramifications du Danube, implantée entre la Transdanubie et la plaine de la Tisza, la ville est tout entière tournée vers le fleuve. Hier, point de passage du grain et du vin, elle a compté jusqu’à 70 moulins à eau. Le mois dernier se tenait la monumentale fête de la soupe de poisson, la «halaszlé», une soupe cuite au chaudron, une fête qui accueille sur la place de l’Hôtel de ville, dite Place de la Ste Trinité, 20000 personnes y participent. Ce jour-là est également la fête des minorités, Baja est en effet une ville multiethnique où cohabitent harmonieusement serbes, croates, allemands, hongrois et tziganes.
 
 Vieille Drague appontée à Apatin
 

 
Mercredi 20 Août
Baja (H) - Apatin (Sr) (1401)
Après cette journée de repos, nous quittons Baja, nous sentons le halfmaster un peu triste, les 3 bateaux étaient devenus l’attraction du port, sa raison d’être. Nous voici à nouveau sur le Danube, il a pris 1 m cette nuit, une montée due aux fortes précipitations bavaroises. Paradoxalement nous ne gagnons rien en vitesse, par contre, nous slalomons entre les branches, troncs et bois. Ce jour est prévu pour être un « formality day » car nous quittons la Hongrie, donc l’espace européen et cela doit être enregistré. Notre première halte, obligatoire, est Mohacs, dernière ville Hongroise, lieu de la célèbre bataille de Mohacs, en 1526, où Louis II de Hongrie guerroya contre Soliman le Magnifique. Bréve guerre, brève vie car à 20 ans le jeune roi hongrois se noya en battant en retraite.
 
MOHACS - VILLE FRONTIERE
 
 

Mais où accoster, la douane n’a, évidemment, pas de ponton, l’unique ponton libre est «Vorboten» «Interdit». Nous nous rabattons sur l’embarcadère réservé aux paquebots mais là, un homme vient nous annoncer qu’il en est le gestionnaire, cela fera 12 €, à régler cash à son domicile et avant d’aller en douane. Oui, bien sûr, on acquiesce mais comme ma compréhension pour ce genre de racket n’est pas mon for, nous allons directement au poste de police. A voir les affiches d’antan, le bureau est nostalgique de la splendeur passé, 5 fonctionnaires regardent un match de basket, ce sont les JO. Le chef consent à se détacher de l’écran et vient remplir le formulaire-type, il va le photocopier sur un fax thermique en de multiples exemplaires, nous signons la liasse, il tamponne les feuilles une à une puis nous libère, nous abandonnons les supporters à leur match survolté. Nous poursuivons notre démarche par la police fluviale, nous les trouvons dans un bâtiment mitoyen, le lieu semble vide, mais ô surprise, à l’étage un fonctionnaire est de faction, seul, studieux. Mais sa connaissance informatique est récente, il met un bon quart d’heure à trouver le fichier idoine sur son ordinateur, le formulaire est identique à celui de la police des frontières, il l’imprime en deux exemplaires pour les remplir à la main, après signature et tampon, il nous demande d’aller nous enregistrer en douane, «No problem», cela tourne à un jeux de piste où, plus précisément, à un rallye administratif. Le bureau est situé en sortie de ville, dans un immeuble partiellement délabré. Aux douanes, nous sommes au niveau au-dessus, là, c’est le tennis qui domine, dans la pièce, les fonctionnaires sont assis chacun derrière leur bureau qui forment un U, et ils paraissent travailler entre les «sets». Manifestement, il y a un crescendo dans l’usage de l’outil informatique, nous franchissons un stade supplémentaire car l’agent en douane entre directement les informations sur l’ordinateur, lance l’impression, nous signons, il tamponne, c’est bon, tout est en règle pour quitter l’Union Européenne. Nous reprenons le fleuve, en omettant, bien sûr, de passer par la case «paiement du ponton».
« Formality day », vous disais-je. Vingt kilomètres plus loin il nous faut hisser le pavillon serbe et nous faire enregistrer à Bezdan (PK1425), une ville qui est, pour nous, fantôme. La rive est hostile, un seul point d’amarrage possible, une vieille barge repeinte à neuf. A peine appontés, un jeune quidam à nattes africaines, oreillette de téléphone clignotante et parlant un anglais impeccable, nous annonce, que le ponton n’est pas celui de la douane mais celui de son agence en douane, que ce ponton nous coûtera 10 €, que le capitaine est fort pris, que l’enregistrement près des services appropriés est compliqué, et que ses services, pardon ses émoluments, sont quasiment gratuits : 70 €. Ca tousse fort sur les bateaux, mais après conciliabule, la chaleur accablante nous contraint à accepter. Il conduit les deux vaillants capitaines à 3 ou 400 mètres, dans une construction décrépie des années 60, encore estampillée «Yougoslavia». Nous franchissons la double porte brisée et figée dans de vieux gravats, empruntons un couloir abandonné que le balai ne connaît plus depuis lurette, au bout se trouve une porte fermée, c’est la porte du capitaine. L’agent en douane veut visiblement mettre de la solennité à notre entrée, il se tient droit, se réajuste, frappe distinctement à la porte puis l’ouvre sans plus attendre pour nous introduire dans l’antre de l’autorité douanière. L’homme repose dans un fauteuil d’antan, en bois, il nous tourne le dos, le sous-main lui sert de sous-pied, une télé hors d’âge dégueule une mauvaise série américaine, affreusement doublée. La pièce est sommairement meublée, près de la porte, le lit métallique de permanence avec couverture au carré (une manie militaire), une chaise défoncée qui tient lieu de chevet au téléphone d’astreinte, un bureau de bois en attente de réforme et, trônant à côté, sur une desserte : un ordinateur « Dell » flambant neuf. Quelques secondes nous suffisent pour comprendre que l’heure est mal choisie. Nous arrivons au moment sensible où l’attention du chef suprême hésite entre l’écran TV et le sommeil, le cerveau n’avait pas envisagé une troisième voie, celle d’être dérangé. L’homme hésite, puis délivre le bureau de ses deux pieds, bascule en avant son corps avachi et pivote, le fauteuil, quant à lui, reste dans sa position normale, c’est-à-dire allongée, c’est ce que l’on appelle : la mémoire de l’objet. L’homme d’une cinquante d’année semble exténué, sa main plonge lentement dans le sous-main d’où elle sort une feuille vierge ; la tête figée sur la page blanche, il dessine méticuleusement un grand cercle puis joint ses mains au milieu de son œuvre, lève la tête et nous annonce, en mauvais allemand, que cela va être très compliqué, donc forcément très long. Notre intermédiaire s’entretient avec lui, en messe basse, une dizaine de secondes, puis nous informe que le capitaine va user de tous ses pouvoirs pour que cela aille vite. A sa demande, nous présentons papiers du bateau et passeports, curieusement notre crew-list ne l’intéresse pas… Il se met alors à déchiffrer signe par signe notre alphabet, puis renonce, change de bureau, de siège, et appuie sur le « On » de son « Dell ». Le temps s’est arrêté. Une voiture de police américaine hurle, l’ordinateur fait son scan, un coup de feu claque, une voiture fait des tonneaux puis explose, l’écran de travail apparaît, la recherche du dossier ad-hoc peut débuter, elle est longue et fastidieuse mais le capitaine est tenace, un tramway passe puis de nombreuses voitures de police, sirène hurlante arrivent, l’inspecteur déboule avec sa Chevrolet et discutent avec les policiers devant la voiture en feux, il finit par trouver le formulaire à remplir. Une à une, entre deux coups d’œil au feuilleton, les cases du formulaire se noircissent. De loin je remarque qu’il ne fait que recopier le passeport, l’ordre et le sens des lettres lui sont indifférents, notre état-civil en prend un coup. A sa demande, nous signons un texte en cyrillique, totalement incompréhensible puis nous demande d’aller attendre dans le bureau de l’agent. Celui-ci s’était dans l’intervalle tout bonnement installé dans le siège du capitaine, avait ouvert un tiroir, lui avait taxé une cigarette et fumait. A ce moment, une question m’oppresse, qui est maître des lieux. Qu’importe, nous nous plions à la demande du représentant légitime de l’Etat, nous le saluons et le laissons à sa série TV. Nous suivons l’agent, retraversons le couloir délabré, à l’autre extrémité, une porte flambant neuve ouvre sur un vaste et clair bureau, les murs sont tapissés d’un papier très clean et percés de vastes baies à double vitrage, le sol est un chic parquet flottant, le mobilier est très branché et chacun des 3 bureaux est équipé d’un ordinateur dernier cri. Le lieu comprend aussi canapés, table basse, climatiseur, machine à café design et fontaine à eau. Nous avons changé d’ère et nous attendons, enfoncés dans les canapés, un bon quart d’heure que notre agent réapparaisse avec nos papiers. Il est accompagné de deux sbires gradés, un douanier et un policier, ils veulent contrôler nos bateaux.
 
LE DOUANIER AVEC CODE BARRE
 
 
 
Si le jeune policier ne marque aucun zèle et préfère rester sur le pont arrière, le douanier, à qui, on ne cache rien, me demande d’ouvrir le compartiment moteur mais il a les pieds, il se ravise, ouvre la sacoche d’un ordinateur avant de repérer la boîte de crayons, il en extrait le plus clinquant, le met dans sa poche en lançant fièrement « Tankiou », je l’informe par gestes que celui-ci ne marche plus, il l’essaie en vain, s’en offusque mais remarque que le jeune policier suit son manège par le hublot, il quitte précipitamment le bateau sans plus de commentaire. C’est bon, tout est ok, nous pouvons entrer en Serbie… Que deviendront ces gardiens quand la Serbie fera partie de l’Europe ?
 
ÉGLISE D'APATIN
 
 

En milieu d’après-midi, nous découvrons, au loin, la superbe église à dômes d’Apatin, elle veille sur le Danube et marque l’entrée du port. La halte n’est pas celle décrite par nos prédécesseurs car c’est un port tout neuf qui s’offre à nous. Après notre amarrage et la sieste, nous allons faire un tour de la ville. Apatin, forte de 40 000 habitants, était jadis peuplée quasi exclusivement d’émigrés allemands. Un peu le pendant de Baja, la ville est au contact de la Croatie et de la Hongrie et tire de cette position un certain avantage économique en étant le principal port fluvial de la région. Là aussi, la coexistence des Serbes, Croates, Hongrois, Tziganes et autres minorités, rassure et donne lieu à de nombreuses festivités. Les maisons particulières, typiques de Voïvodine, que l'on peut voir ici, ne manquent pas de simplicité et de charme, elles portent curieusement une plaque émaillée avec numéro et nom de la rue. Apatin a connu un essor grâce à l’industrie : construction navale, cimenterie et vêtements, la ville est surtout renommée dans le pays pour sa fabrique de l’excellente bière blonde « Jelen Pivo » qui a pour symbole une tête de cerf, il faut dire que la région est riche en forêts et en gibier. En fin d’après-midi, alors que règne le silence, nous serons surpris d’entendre puis de voir un avion d’avant-guerre faire d’incessants allers-retours en rase-mottes pour épandre de l’anti-moustique, sans plus de précaution… Tous aux abris.
 
 
 
LE NOUVEAU PORT
 
 

Publié à 08:19, le 16/10/2008, Wien
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LE DANUBE - ( NOVI SAD - BELGRADE )

Jeudi 21 Août :
Apatin - Baka-Palanka (1299)
Le rythme local est pris et c’est à 6:00 que nous émergeons. Le prix du litre (1.10 €) étant tout à fait correct, il est décidé de faire le plein à la station de carburant. Mickael, le capitaine du port, ne veut pas entendre le moteur de Romar1 et nous hâlons les 15 T jusqu’à la pompe pour faire le plein, cela amuse les marins du ponton qui viennent prêter main forte. Après avoir chaleureusement remercié le maître des lieux pour la gratuité du port (le complexe n’est pas terminé), nous quittons Apatin et son église géodésique. Le Danube, encore le Danube, les bateaux de commerce se raréfient mais les pêcheurs se font de plus en plus nombreux, nous distinguons dans l’abondante végétation leurs campements rudimentaires, des habitats vernaculaires auprès desquels des filets sèchent. Le Danube reprend ses longs méandres et nous voici devant Vukovar (PK1333). Le port est neuf, mais la ville croate a gardé les stigmates de la guerre fratricide comme pour mieux perpétuer la mémoire de cette histoire encore récente. Des maisons éventrées, des toits arrachés, des murs criblés, des ruines calcinées , autant de plaies qui rappellent que la guerre civile a ici durement frappé. Nous ne nous arrêtons pas, trop de formalités.
 
CHATEAU D'EAU DE VUKOVAR
 
 
 
Nous longeons le dernier appendice croate avant d’entrer pleinement en Serbie, le Danube courbe maintenant vers l’Est. Nous avançons vers Backa-Palanka qui dispose de l’unique pont sur le Danube entre la Serbie et la Croatie. Malheureusement le port indiqué n’existe pas seule une entrée fait 3 m de large permet d’accéder à un vaste plan d’eau où se baignent des centaines de personnes, indéniablement Romar1 ferait tache dans cet espace. Nous poussons plus loin pour nous engager dans une poche d’eau qui héberge un petit port industriel et se termine par des rangées de barques et une plage sauvage (PK1295). Là nous trouverons une vieille barge de logements désaffectés pour nous poser.
 
BACKA PALANKA
 
 

Vendredi 22 Août
Backa-Palanka – Novi-Sad (1255)
Nous abandonnons à son sort le triste appendice de Backa-Palanka pour reprendre le Danube, la journée s’annonce chaude, mais comme nous avançons bien nous créons notre propre vent et il est bienvenu à bord. Les villages se succèdent et, surprise, ils sont tous tournés vers le fleuve. Il n’est plus craint, bien au contraire, la population l’a comme nulle part ailleurs adopté, une multitude de menues embarcations sillonnent le fleuve, un nombre inimaginable de barques se promènent, pêchent, les restaurants flottants se succèdent rive gauche. Nous approchons de notre ville-étape, nous savons la « marina » située à l’ouest de la ville, juste avant le nouveau pont (PK1258). L’entrée n’est pas évidente car il faut longer une plage très fréquentée dont les baigneurs connaissent surtout l’au-delà de la limite, c’est-à-dire le chenal navigable. Le port est un méli mélo de pontons, de maisons sur l’eau, habitées, de cabanes subaquatiques et d’engins flottants en tous genres. Dans ce souk, où trouver un lieu qui sied à nos deux bateaux ? En géostationnaire au milieu de nulle part, je téléphone à Nénan, un ami de Beograd. Il trouve rapidement la solution, 3 coups de fil et 5 minutes plus tard, un solide gaillard nous fait signe puis nous amarre en bout du ponton du Sailer-Club de Novi-Sad, c’est serré, mais cela tient. Comme le bout du ponton dispose d’un tuyau de douche, nous aurons la visite de nombreux curieux. Les deux capitaines de bateau déplient leur mini bicyclette pour aller déclarer leur présence au bateau-bureau de police amarré dans le centre-ville ; les formalités sont rapides, par contre, nos papiers ne nous seront rendus que le jour de notre départ. Le soir : dîner local au restaurant du club.
 
LE PORT DE NOVI SAD
 
 
 
 
Samedi 23 Août
Dans le matin torride, nous espérons percer les secrets de la capitale de région de la Voïvodine, Novi-Sad, nous gravissons jusqu’à l’inévitable, l’inexpugnable forteresse de Petrovaradin qui est située sur la rive droite du Danube en face de la ville qu’elle domine, observe et veille. Avec ses 12 000 meurtrières et 16 km de galeries souterraines, l’ensemble est aussi appelé le « Gibraltar du Danube ». Pour contrer les nouvelles invasions turques, le fort originel a été remplacé par une forteresse issue des plans d’un Français, eh oui, ceux de Sébastien Vauban. Elle abrite aujourd’hui un hôtel 4 étoiles et des ateliers d’artistes (lissiers, peintres, sculpteurs, etc). De là-haut, nous décryptons Novi Sad et sa région, à l’ombre de la tour de l’horloge folle, une grande pendule qui a la particularité d’avoir les aiguilles inversées pour que les mariniers puissent voir l’heure : la grande donne l’heure et la petite les minutes.
 
 


Novi-Sad (le sillon neuf) est considéré comme la « Matrice Serbe ». Son dynamisme culturel est le reflet intellectuel d’une ville qui n’a jamais pâti de discours belliqueux et plutôt suivi la voie de la paix, contrairement à ce que laisse entendre les propos occidentaux. La ville est un véritable creuset de la pensée : universités, musée, théâtre, conservatoire de musique, beaux-arts ; il n’est pas rare d’y croiser des personnes multilinguistes, prêtes à s’ouvrir, à discuter.
L’architecture du centre surprend, les petits immeubles baroques et colorés de 3 niveaux donnent aux rues de la gaieté et de la légèreté. Les rues piétonnes sont reliées par des ruelles aux fouillis ordonnés, par des cours aux boutiques bigarrées et aux coursives fleuries, par des galeries d’échoppes exotiques et concentrées. Nous déambulons dans le cœur de la ville, les multinationales du luxe et de la bouffe en ont déjà pris possession parmi les inévitables boutiques de téléphonie. Les terrasses des bars aspirent les musiciens qui viennent y chercher quelques sous, ici une petite accordéoniste rom à qui l’on donne rapidement 5 dinars pour qu’elle arrête le massacre des harmoniques, un peu plus loin un jeune violoniste, son frère peut-être, s’avère être, lui, un virtuose de l’archer. Là, vous aimeriez qu’il joue, qu’il joue à n’en plus finir, d’ailleurs, les promeneurs s’arrêtent et en redemandent. Les 26 nationalités qui composent cette région autonome créent une curieuse atmosphère, un melting-pot où l’on retrouve une certaine sérénité centre-européenne doublée de l’exubérance balkanique. La population est nombreuse, jeune, on sent qu’elle aspire à vivre et à consommer aussi à l’occidentale…  
A notre retour, nous traversons le revers de la ville, là où le pire côtoie le meilleur : des immeubles ultramodernes, sièges sociaux des principales banques et assurances serbes, voisinent des zones d’habitations en fin de vie où des bâtiments n’en finissent pas d’agoniser sous le soleil de plomb ; les rues se font chaotiques malgré une circulation abondante ; des champs de poussière tiennent lieu d’hypothétiques pelouses où des enfants jouent.
 
 

Il est 18 heures et nous avons retrouvé nos homes, c’est aussi le retour des marins de Novi-Sad. Nous assistons, alors, à un étonnant défilé, à un joyeux et folklorique désordre, digne du dessinateur « Dubout ». Un nombre impressionnant d‘embarcations, d’engins flottants en tout genre rentre d’une journée danubiale. Le cortège est surréaliste : 3 esquifs 3 sans barreur étalent en rythme leurs rames, des canoës lourdement chargés semblent revenir d’une expédition sur les îles voisines, une tribu de pêcheurs a pris place dans un capot de camionnette renversé et visiblement la pêche a été très arrosée, des jets-skis pétaradants se faufilent, des sportboots fortement motorisés exhibent des bronzages de masse, quelques timides voiliers louvoient pour rejoindre leur emplacement à la voile, une famille passe à bord d’un radeau mu par un fumeux moteur à explosion bricolé, un vieux beau exhibe sa jeune conquête sur le pont avant de son hors-bord, des enfants batifolent dans l’eau, d’autres se fraient un chemin avec leur pneumatique à moitié dégonflé. Ce défilé est véritablement le miroir slave du Danube, convivial, exubérant, rigolard, festif…
Le soir tombe sur le ponton, les derniers bateaux rentrent, deux jeunes serbes et un canadien nous font comprendre qu’ils cherchent à gagner l’autre rive pour y faire la fête, ils nous demandent par pure forme l’annexe. Notre réponse positive les laisse pantois, ils en sont interloqués. La surprise passée, l’annexe est mise à l’eau. La traversée s’avère clownesque dans ce décor de BD, en quelques coups désordonnés de pagaies, ils sont en face prêts à festoyer. A leur retour tardif, ils sont encore plus gais. Nous invitons à bord le père de l’un d’eux venu les chercher, il est  philosophe serbe d’origine ukrainienne. Nous discutons deux bonnes heures de la Serbie, des conflits passés, des drames familiaux, de l’Europe, de l’avenir des balkans. Nous comprenons mieux la phrase de Tito : « La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti ». Les débats s’achèvent avec le fond de la deuxième bouteille de blanc local.
 
LA FORTERESSE DE PETROVARADIN
 
 
 
Dimanche 24 Août
Novi-Sad – Beograd (Belgrade) (PK 1170)
Nous larguons de bonne heure pour retrouver nos passeports au ponton de la police puis rejoindre Belgrade, la capitale serbe, mais la récupération de nos passeports s’avère plus longue qu’espéré. Un paquebot est en cours de contrôle alors que les passagers en sont au petit-déjeuner, un pousseur ukrainien prend également son mal en patience, nous tournons en rond sur le fleuve pendant 30 minutes. Le départ du croisière désengorge le service et nous obtenons aussitôt nos papiers. Nous longeons les plaines de la Syrmie et de la Pannonie, les PK s’égrènent sans heurt et laissons à tribord un port. Nous discernons, dans le voile de chaleur, la citadelle de Kalemegdan. Stratégique, majestueuse, elle supplante Beograd et fait face à la «Grande île de la guerre» (Veliko Ratno Ostrvo), ancienne frontière entre les empires Ottoman et Austro-Hongrois, aujourd’hui l’île est une réserve ornithologique et comporte au nord, en face du port de Zémoun, la célèbre plage du Lido. L’île forme un triangle posé (PK1160) au centre de la confluence du Danube et de la Sava, cette rivière, 2ème affluent du Danube draine le Nord-Est des Balkans, la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzegovine. Nous y sommes, voilà à 200 m le bateau-restaurant rouge brique « Dijalog ». Nenad, très ponctuel, nous y attend. Les deux bateaux appontés, c’est autour d’une petite eau de vie de poire apportée par Marco, le patron du restaurant, que Nenan nous parle brièvement de la ville et de son entière disponibilité pour nos deux jours de présence. Là encore, nous ne pouvons que constater que le Nord de la Serbie, le cœur économique du pays appelé la Voïvodine, est excessivement accueillant, la chaleur humaine qui se dégage est bien loin de nos clichés occidentaux. De plus, «Dijalog» est admirablement situé, face à la puissante forteresse ottomane, au pied de la vieille ville (Quartier Dortchol). Pour Koss, toujours à l’affût d’un qualificatif français, le cadre est «Unique». En effet, l’image est de celles qui restent à jamais gravées. L’après-midi avance, nous montons en reconnaissance dans le centre de Beograd («beo pour blanche» & «grad pour ville»). Bien que nous soyons dimanche, les rues sont très animées alors que seuls les bars et librairies sont ouverts, oui oui, les librairies, et elles sont nombreuses dans la « Knjaz Mihaïlova », la principale artère piétonne, des petites ultra-spécialisées dans l’art ou le voyage mais aussi de très grandes. Comme je cherche une carte détaillée de la région, j’entre, autant par besoin que par curiosité, dans celle située au rez-de-chaussée de l'immeuble de l’Académie des Sciences. L’intérieur, de style  « Art Nouveau », est très haut, boisé et coiffé d'une coupole, les trois galeries circulaires d'étagères, pleines d'oeuvres silencieuses, sont cerclées de rampes en fer forgé, des échelles permettent d’accéder aux ultimes livres, d’immenses lustres éclairent ce chœur, ce temple des livres qui dégage un silence feutré et cette ineffable fragrance propre aux lieux d’écrits. Plus loin deux bouquineries exposent des volumes, l’une se consacre aux livres français. Décidément cette rue ressemble à un vaisseau livre. A quelques mètres, des vendeurs à la sauvette de vieux livres, de vieux albums et vieilles BD sortent les bouquins de leur confinement pour les étaler à même la rue et sur le large rebord de la fontaine qui tient lieu de présentoir et de pas de porte… Hormis cette destination culturelle, la rue a bien quelques enseignes internationales de prêt à porter féminin, mais elles n’écrasent pas tout comme dans bien des métropoles, il y a de la retenue, sauf bien sûr pour les banques qui sont dominantes dans ces pays émergents.
 
L'ACADEMIE DES SCIENCES - AU RC UNE LIBRAIRIE
 
 
 
Soudain nous parviennent du parvis du Théâtre national, musique, discours, slogans : une manifestation a lieu. Alors que nous nous approchons, nous devinons que c’est un défilé nationaliste pour exiger la libération de Radovan Karadjic, les passants impassibles ne semblent guère s’en soucier, le cortège d’une centaine de manifestants s’ébranle derrière un bus arborant des calicots, des pancartes et des portraits du leader serbe de Bosnie.
 
LE BATEAU DIJALOG DE MARCO 
 
 

 Lundi 25 Août
Bâtie sur 15 collines, Belgrade, avec une histoire vieille de 7 000 ans, est la plus ancienne implantation humaine connue du Danube. Mais, de cette histoire, Belgrade ne porte plus guère de traces, ne dit-on pas que Beograd (nom serbe) a été « 50 fois détruite, 50 fois reconstruite ». Tour à tour celte, romaine, serbe, ottomane, hongroise, turque, autrichienne, l’histoire de la ville n’est faite que d’invasions, d’influences mais aussi de destructions, les événements récents le prouvent, une histoire qui fait aussi que la cité possède une architecture particulièrement éclectique. Si les principaux bâtiments datent de la fin du XIXème, l’urbanisme a connu un véritable essor au XXème siécle, l’architecture contemporaine côtoie désormais des morceaux d’architecture communiste, du néo-classique, du baroque, du romantisme, du néo-byzantin et même quelques beaux spécimens d’Art nouveau. Cette compilation architecturale donne à la ville un aspect très pittoresque d’où émerge une indescriptible ambiance centre européenne, trépidante et nonchalante.
Ce matin, Nenad nous a conduits à une grande surface dans Novi Beograd, le nouveau quartier Ouest de Belgrade qui héberge 1/5éme des 1 500 000 belgradois. On y trouve immeubles de grand standing, buildings tertiaires futuristes, grandes surfaces spécialisées, ainsi qu’une multitude de chantiers. Le tout est drainé par des avenues très largement paysagères. Après cette incursion pour ravitaillement, dans un univers totalement occidentalisé, nous prenons le taxi pour le temple de Saint Sava. La plus grande Eglise orthodoxe du monde est en chantier depuis 1939, les travaux ont connu de longues interruptions de purgatoire. Finie, elle accueillera 15 000 personnes. Nous redescendons via la Slavija pour voir le Parlement, le vieux palais, le Théâtre et le Musée National. En rejoignant les bords de la Sava, nous traversons les bas de la ville, des quartiers dépassés par le temps, des rues éperdues où quelques maisons conservent encore le charme désuet du passé, mais sont-elles pour autant confortables ? Et pour combien de temps encore ?
 
 

Beograd, depuis peu appelée la «Barcelone des Balkans», se donne à voir, à humer, à écouter, à toucher, la ville bouge, vibre, pas étonnant quand on constate le « melting-pot» de la jeunesse européenne qui s’y retrouve. Eprise de liberté, indépendante d’esprit, libérée du joug passé, cette jeunesse semble puiser dans la culture une force qui la transcende. Décidément, la Serbie nous épate ; sommes-nous lassés de la superficialité des métropoles passées, Francfort, Vienne, Budapest ? Je ne puis le dire, mais Belgrade, l’effervescente, a tout pour devenir une grande capitale culturelle et festive.
 
Mardi 26 Août
Beograd - Kostolac (1095)
Bien que nous quittions à regret « Dijalog » et Marco, le patron des lieux, avec un échange de présents sous forme de bouteilles de nos crus respectifs, nous savons que ce n’est pas un « adieu », mais un « au revoir ».
La capitale de la Serbie est un important carrefour fluvial avec la Sava, et la navigation commerciale se fait plus dense. Rapidement nous atteignons Smederevo (PK1075), l’ancienne capitale lorsque Belgrade fut Hongroise. Les yeux se fixent sur sa monumentale et saisissante forteresse crénelée de 1,5 kilomètre de circonférence. Dotés de 25 tours, ces remparts du XVème furent l’objet d’assauts incessants, la ville resta ottomane jusqu’en 1867. Là encore, l’histoire défile sous nos yeux stupéfaits.
 
 
 
Nous naviguons accompagnés des airs déchaînés de Transylvania de Tony Gatlif , les notes nous portent jusqu’à Kostolac, notre halte du jour. Non point que la cité soit charmante, mais elle est le point de départ d’une expédition archéologique. Un embarcadère a été installé pour permettre aux croisiéristes de visiter Viminacium. Le conservateur, contacté sur conseil de Nenad, nous envoie une archéologue anglophone pour nous conduire sur le site distant de 10 km et nous organiser une visite privée des chantiers de fouilles. Viminacium, construit au 1er siècle, fut un camp militaire, siège de la célèbre Septième légion romaine de Claude, avant de devenir capitale de la Mésie (actuelle Serbie). Cette cité implantée sur plus de 450 hectares fut rasée en 411 lors de l’invasion des Huns, elle ne s’en relèvera pas. Depuis 5 ans ont été mis à jour, de luxueuses villas et d’importants monuments, bains publics, amphithéâtre, nécropole royale. Nous sommes invités à descendre au cœur de l’ancienne nécropole par un étroit boyau plongé dans le noir, nous pouvons ainsi admirer, sous une lumière spéciale, les splendides fresques tombales qui ornent les couvercles des sarcophages, une conservation exceptionnelle. Si le tracé de la cité est connu, 40 ans de fouilles seront nécessaires pour qu’elle délivre son passé, car une partie se trouve enfouie sous les terrils fumants de l’imposante centrale à charbon voisine de Kostolac II.
 
 
 
 TOMBE PAGANISTE                                                     TOMBE CHRISTIQUE
 
                   
 
Le site de Viminacium est intégré au projet européen « Voie des empereurs romains » (n’oublions pas que la Serbie a donné naissance à 16 des 100 empereurs romains), un projet qui lie histoire, gastronomie et vins. Cette route est couplée à une autre voie touristique, la « Transromanica », un itinéraire européen de l'art roman qui relie, notamment, les plus grands monastères orthodoxes de Serbie : Studenica, Sopocani, Zica, Gradac, Mileseva…  Il va nous falloir revenir. Merci à tous pour cet après-midi d’histoire romaine.
A notre retour, nous serons approchés par un couple de photographes bulgares intrigué par notre présence, ils se rafraîchissent à grands coups de bière après leur partie de pêche, ils nous montrent leurs prises, manifestement les silures étaient au rendez-vous, ce poisson peu recherché dans nos contrées est un mets fort apprécié dans la vallée danubienne.
Le soir, pour nous rendre en ville, nous traversons l’immense centrale à charbon, fumante, monochrome et malodorante de Kostolac I. La ville est là, déshéritée, négligée, à l’ombre des cheminées. Près de 10 000 habitants habitent dans ces barres d’immeubles ternes et mités, desservis par des lambeaux de rues grises, tristes, lugubres, des rues écrasées par la poussière estivale. Le soleil sèche, dessèche tout. Sur les murs décrépis, sur les arbres rabougris, sur les portes décaties, sont affichés les avis de décès. Point n’est nécessaire de décrypter le cyrillique pour découvrir, à la vue des photos, la terrible vérité, l’âge des trépassés : la moyenne est de 40/50 ans. Que dire de cette ville, si ce n’est qu’elle ne respire que misère et désespoir et que son sort est irréversiblement lié à celui de la centrale à lignite, une centrale, qui, espérons-le, ne sera bientôt plus qu’un fantôme.
 
 

Mercredi 27 Août
Kostolac-Golubac (1039)
Le ciel est pur ce matin et la chaleur déjà présente. Nous quittons notre royal embarcadère pour retrouver le fil du Danube. Rumbalotte ouvre la voie, suivi de CO2, Romar1 la ferme. La navigation est aisée et les paysages variés. Après plusieurs passes étroites, le fleuve prend ses aises pour devenir un paisible et impassible lac intérieur de 6 km de large. Immanquable, voici au fond, adossée à la montagne, la forteresse de Golubac, elle date du Moyen-Age et a été l’enjeu de célèbres et meurtrières batailles. Avec ses neuf tours et son enceinte crénelée, elle représente un des plus emblématiques monuments serbes du XIVème siècle. A 500 m à droite, nous distinguons un minuscule port de pêche protégé d’une petite jetée, ne s’y trouvent que de frêles embarcations. Rumbalotte préfère trouver refuge ailleurs, CO2 avance prudemment, Korri a l’œil rivé au sondeur, c’est bon. Là encore, Romar1 pense entrer dans un piège ; doucement, sous les regards curieux et enjoués d’une population peu habituée à voir ce type de bateau, nous accostons et nous nous amarrons au quai. L’eau baisse et en fin d’après-midi, Romar1 tape au fond, nous le glissons donc près d’un bateau en voie de désagrégation mais suffisamment solide pour recevoir nos aussières. Après la sieste, nous faisons notre tour de la ville, suivi de quelques emplettes alimentaires dans un des nombreux mini-markets qui, soit dit en passant, acceptent les cartes bleues. Golubac, « la colombe », est une petite cité de 2 000 habitants sans véritable caractère, située à l’orée du Parc national de Djerdap et au bord du Danube. La ville tire profit de sa géographie pour être le lieu privilégié des compétitions de voile, canoë et kayak. Golubac est l’entrée des célèbres portes de fer que nous allons aborder demain, là où ce fleuve de mémoire devient passeur d’histoires.
 
FORTERESSE DE GOLUBAC
 

 
Jeudi 28 Août
Golubac – Donji-Milanovac (990)
La chaleur moite du réveil annonce que la journée sera éprouvante. Il est hors de question de toucher le fond, la sortie du port se fait délicatement. Nous passons à sous la forteresse serbe et laissons, côté roumain, le rocher de Baba Caia, ils semblent baliser l’entrée du Parc National des Portes de Fer. Dans l’impressionnant  défilé, émergent des flots les ruines d’une des trois tours du village médiéval de Trikule, aujourd’hui englouti. Heureux prisonniers de ce grandiose paysage, nous nous laissons bercer dans les sinuosités successives. Les flancs de la rive roumaine, exposés au midi, sont partiellement décharnés et recouverts de maigres et timides bois. Sur l’abrupt de ces hautes collines, en équilibre dans le vide, des pelleteuses souffreteuses attaquent le massif ; dans un étrange ballet mécanique, elles tentent d’ouvrir des laies.
La vallée s’élargit, nous atteignons en fond de la vallée la boucle dans laquelle se love Donji-Milanovac. Nous nous amarrons près du centre ville ; seul problème, le ponton se trouve au vent dominant. L’après-midi est consacré à une visite de la cité. Donji-Milanovac, 3 ou 4000 habitants, possède un zeste de charme balnéaire. Derrière la ligne d’immeubles de 5 à 6 étages qui affronte avec recul le Danube, l’unique rue piétonne dessert des commerces et des banques. La grande partie de la ville est constituée de hautes maisons disséminées et adossées aux contreforts verdoyants de la montagne.
A 18:00, à notre retour, un coup de vent secoue rudement les bateaux. Un riverain nous avertit que le vent va encore forcir et qu’il existe un abri à trois kilomètres de là, où nous serions mieux. Nous ne sommes pas surpris car Nenad nous avait informés du risque et de l’abri. Il ne faut que quelques secondes pour que les 3 bateaux se libèrent de leurs amarres et reprennent un fleuve menaçant, les vagues sont formées et cassantes, nous bifurquons dans la Porecka, affluent du Danube. Malheureusement, le point d’accostage est occupé par des bateaux militaires. La nuit tombe, il nous faut donc mouiller ; l’ancre glisse, nous nous reprenons à trois fois avant d’accrocher, le GPS se fige, c’est bon. Le vent tourne à l’orage et l’orage tourne tout autour de nous, les bateaux tournent sur leur ancre, nos repères fixes tournent aussi, c’est très déstabilisant. L’orage est passé. Dans le lointain, nous distinguons un immense brasier, il éclaire tout le fond la vallée. Dans la nuit je discerne un épais panache de fumée qui, lentement, descend, s’approche ; de quoi est-il fait ? C’est peu rassurant. Par chance, les premières convections matinales évacuent cette inquiétude. Nous n’en saurons pas plus.
 
 
DONJI MILANOVAC
 
 
Vendredi 29 Août
Donji Milanovac – Kladovo (933)
Quoiqu’un peu fatigués par cette nuit de veille, nous devons lever l’ancre et nous engager dans le canyon, le fjord le plus beau du voyage, le « défilé de Kazan ». 30 km où le Danube se fraie un passage dans le calcaire entre le nord des Carpates et le sud des Balkans, une passe fantastique qui relie les deux vastes plaines danubiennes, la Pannonie à la Valachie. Mais ce défilé a perdu de sa puissance et de sa gloire, en effet Tito et Ceaucescu ont décidé de calmer les ardeurs meurtrières du fleuve en captant son énergie, ils ont programmé la construction d’un très grand barrage, celui de Djerdap, quitte à noyer 150 kilomètres de vallée, à déplacer 15 000 villageois, à reconstruire la ville d’Orsova, églises et monuments, à engloutir à jamais plusieurs millénaires d’histoire. A la gloire du productivisme.
Nous voici au centre du défilé, l’eau, saupoudrée de lentilles, stagne nous. A main gauche, se cachent, dans les arbustes, de multiples cavernes dont la Grotte des Vétérans. Le défilé se resserre encore pour devenir boyau, nous paraissons tout petits au milieu de ce paysage monumental, nous ne sommes rien dans cette dimension, cela force l’humilité, le lieu invite à la réflexion, à la méditation. Est-ce pour donner une respiration, mais le défilé s’ouvre subitement sur une forme de lac de montagne que le chenal traverse, la transition est saisissante. De l’autre côté, nous pénétrons dans un autre rétrécissement, un défilé historique. Cette partie, la plus spectaculaire des gorges, était, jadis, surnommée par les navigateurs, « Les Chaudières » car les eaux, serrées, compressées entre les vertigineuses parois, bouillonnaient.
 
LE MONASTÈRE
 

 
Aujourd’hui, en lieu et place de ce chaudron, comme pour conjurer le sort passé, d’une blancheur immaculée, une frêle chapelle orthodoxe repose sur un petit bout de caillou, sa stabilité semble très précaire, son bâti a souffert d’une déstructuration, d’un déracinement, elle a été déplacée de son lieu originel et posée, là, hors de l’espace, hors du temps. C’est, en fait, un monastère ! Est-ce pour obtenir des indulgences, mais Ceaucescu, le génie des Carpates, l’a placée sous l’oeil de Décébal, le chef des Draces surplombant l’embouchure de la vallée de Mracona (PK 967). La tête gigantesque du vaincu a été sculptée dans la montagne , il paraît lancer, pour la postérité, un défi à son vainqueur, l’empereur Trajan (98-117 ap.JC), qui, plus loin, sur l’autre rive, a scellé, moins ostensiblement, la « Tabula Taiana », la table de Trajan, une plaque en marbre qui rappelle la « route impériale » : la célèbre voie romaine taillée à flanc de montagne, à coup de vies humaines, reliait la province de Dacie à Rome. Nous abordons un troisième défilé, moins grandiose que les précédents, il ne manque cependant pas de profondeur et de grandeur.
 
 
 
DÉCÉBAL
 
 
 
 
TABLE DE TRAJAN
 
 
Il nous conduit à la baie d’Orsova, l’antichambre du barrage de Djerdap qui est encadré de deux écluses dites des Portes de Fer. Aujourd’hui, c’est le côté roumain qui est de service. Pour descendre les 34 m de dénivelé, nous empruntons une échelle constituée de deux sas successifs. L’ensemble, bien qu’impressionnant, se franchit aisément sous les regards d’une foule de visiteurs. A quelques encablures du barrage, nous arrivons en face de Turnu Severin (RO) qui garde les ruines d’un pilier de pont jeté par Apollodore de Damas en l’an Cent à Kladovo (BG), terme de notre étape. Un petit port pour barques a été aménagé près des restes d’une forteresse ottomane. Malheureusement pour Romar1 et CO2 les pontons sont inadaptés. Par chance, un autochtone en jet ski sait faire preuve d’imagination et apporter les réponses appropriées à nos questions. Une à une, il tend nos aussières raboutées entre les pontons en béton, l’installation n’a rien de conventionnel mais elle a le mérite de maintenir les bateaux, c’est l’essentiel. Nous devenons bien vite l’attraction du village, les habitants défilent voir ces gens venus d’ailleurs avec leur drôles de machines. Un des visiteurs, moins effarouché, s’approche visiblement avec l’intention d’engager la conversation. Pour cause, il parle un français impeccable, il s’appelle Stephan et a été chef éclairagiste au Louvre. A la retraite depuis deux ans, il revient l’été dans sa ville natale et alterne le reste de l’année entre Paris et Belgrade. Ainsi nous parlons d’expositions, du Louvre et de son ancien conservateur, Pierre Rosenberg, pour qui il garde une profonde admiration.
 
L'ENTRÉE DE L'ANCIENNE FORTERESSE
 

 
Samedi 30 Août
Kladovo - Brza-Palamka (Sr) (884)
Avant toute chose il me faut ce matin trouver du gaz ; la bouteille est vide. La solution : une station distante de deux kilomètres. Aidé du diable, je roule la bouteille de 13 kg jusqu’à la pompe, la station remplit tout simplement les bouteilles avec un mélange butane-propane, et ce, pour une poignée de monnaie. Le plein fait, je repars avec mon précieux liquide et une fois rentré, branche l’ensemble. Damned, ça sent le gaz… Après recherche et resserrage des écrous, il faut que je rendre à l’évidence, la pression de la bouteille est trop forte, problème qui se solutionne par un lâcher de gaz à l’air libre.
Le ravitaillement terminé, nous pouvons y aller. CO2 ouvre la route, le temps est beau, notre intention est de nous rendre à Prahovo, distant de 70 km (35 à vol d’oiseau), ce qui signifie de nombreux méandres. La navigation n’est pas oppressante, peu de bateaux circulent, la descente à travers la plaine est sereine, mais le vent s’est levé. Là-bas, aux jumelles, apparaissent dans une courbe du fleuve des volutes blanches, cela n’est pas très bon, nous approchons du méandre et nous distinguons nettement la crête blanche des vagues, le vent monte, et les vagues suivent, de plus en plus fortes, de plus en plus blanches. On réduit les gaz et à l’intérieur du bateau, on accroche tout ce qui peut tomber car cela va bouger. Faire demi-tour ? Pour aller où ? Il va falloir composer avec. Dans cette partie du Danube, il n’existe aucune échappatoire, pas de port, que des rives maçonnées et agressives à bâbord et des hauts-fonds mal balisés à tribord. Cela devient sportif, deux heures durant Romar1 affronte les vagues. Elles arrivent de toutes parts, certaines sont très rapprochées et mordantes, Romar1 plonge et encaisse les embruns, le pont est copieusement arrosé. La tension monte d’un cran quand les vagues croisées le prennent à revers ; Romar1 se fait bousculer, virevolte et pivote brusquement de 45°, la barre tourne à droite, à gauche, cela tient de la lutte. A peine est-il revenu dans son axe qu’il faut à nouveau contrer la série suivante, qui arrive à bâbord, ça écume… La matelote est peu rassurée, pour ne pas dire franchement angoissée, elle préfère rester prostrée dans le carré. Pourtant, elle doit remonter d’urgence, un des treuils de l’annexe s’est débloqué, la petite embarcation a dévissé et se retrouve suspendue à un filin, elle traîne, se balance et tape dans la poupe. La remontée s’annonce délicate, le bateau tangue beaucoup. A la barre, il faut anticiper les vagues pour rester debout et en même temps mouliner au treuil. Après quelques minutes d’effort, l’annexe revient dans sa position horizontale. Le vent forcit encore, il nous faut éviter à tribord un autre haut-fond, et longer, tout près, à dix ou quinze mètres, une rive en gros blocs de béton. On dit bien que, pour le marin, le danger n’est pas la mer mais la terre, et il n’est pas question d’aller casser du caillou. Devant, CO2 est dans la même infortune, il est brassé, bousculé, chahuté, mais il tient le cap. La carte mentionne, à 5 km, un coude qui nous renvoie dans le sud-est ; là, trouverons-nous un peu de calme ? Le temps passe, long, interminablement long. Au loin, nous distinguons une très haute colline sur laquelle prend appui le Danube ; aux jumelles, point de crêtes, point de vagues, l’ensemble est abrité du vent ; nous repérons un vieux quai désaffecté, il est haut et l’amarrage nécessite un peu de gymnastique, mais qu’importe. C’est bon pour aujourd’hui.
APRES LA TEMPÊTE
 
 
Une fois posés et remis de nos émotions, nous allons explorer Brza Palanka. Derrière le quai, un enclos accueille une petite chapelle orthodoxe et son cimetière. A 200 mètres, c’est l’entrée du village, distendu, éclaté, désordonné. Depuis notre arrivée une musique tzigane attire notre attention : et s’il y avait une fête au village ? Les effluves musicales des accordéons et des violons nous conduisent à un restaurant où se déroule, en fait, un mariage serbe. Flonflons, danses, photos, repas, boissons, les musiciens jouent, débridés. Tout le lieu est réservé à l’événement. Faute de places, nous nous rabattons, de l’autre coté de la route, au bar de la plage. Là, par contre, on sent la saison finie, tout est démonté, l’unique table sera pour nous. Quatre Heineken, c’est tout ce qui reste en stock. Une chance.
 
 2 HEURES APRÈS LA TEMPÊTE
 

 
 
Dimanche 31 Août
Brza-Palamka (Sr) – Calafat (Ro) (795)
Check-out à Prahovo
Lorsque nous descendons le Danube, nous vivons pleinement le lever du jour à l’Est sur le fleuve, mais un constat, les rayons rasants du soleil provoque une irisation de l’eau très pénible pour la navigation. La surface du fleuve se transforme en un immense miroir aveuglant sur lequel il est bien difficile de discerner les balises, beaucoup d’entre elles ne figurent plus que sur les cartes, emportées par les crues. Seuls subsistent quelques troncs d’arbres morts plantés dans le lit du fleuve, reconvertis en séchoir à cormorans. La lecture du fleuve devient difficile, le niveau a encore baissé, des bancs de sable apparaissent. Pire, quelques hauts-fonds se cachent, à fleur d’eau, dans le chenal. Nous laissons à bâbord un pousseur et sa barge échoués, l’ancre jetée, ils attendent la montée des eaux, probablement dans un mois, peut-être deux, voire plus. Depuis Klodovo, le fleuve s’appuie, sur la gauche, sur le relief des Balkans, ici constitué de coteaux boisés et clairsemés de petites maisons délabrées et des miradors dépassés. La rive droite roumaine est toujours bordée d’interminables rangées de peupliers qui nous voilent toujours l’inaccessible plaine.
Nous devons chercher un appontement pour faire les formalités administratives. La seule possibilité est de nous mettre à couple à un gros pousseur ukrainien. Sans scrupule, le propriétaire du ponton d’accostage vient nous annoncer son tarif : cela sera 10 €, l’euro a la côte. Mais 2 mots plus tard, le tarif descend à 5 €, avec complément de boissons, « no problem », une bouteille change de main. C’est sans compter sur le capitaine de police voit le manège et interpelle le pontonnier-quémandeur qui tente maladroitement de cacher la bouteille. Après une vive remarque du gradé, il s’éclipse sans attendre ses 5 € ; le capitaine est un homme droit et très courtois, 3 minutes suffisent pour mettre les papiers en règle, nous pouvons quitter la Serbie et sommes aimablement invités à y revenir. Nous reprenons notre voie d’eau et arrivons au célèbre Port Culturel de Cetaté, mis en place par Mirca Dinescu, écrivain poète, pamphlétaire, qui a participé à la transition post communiste. Nous montons sur le haut du quai, avec en main le dépliant de la saison dernière, un intéressant programme d’exposition d’Art Contemporain, mais en apparence rien ne dépeint la dimension culturelle du lieu, qui semble désert. A droite, près du chemin, un bungalow, abri de fortune doté d’une ancienne bâche militaire, inonde l’endroit de musique tzigane. Nous allons pour y extraire des infos sur le lieu. Trois personnes sur une table de jardin amputée d’un pied se disputent une partie de type nain jaune, d’autres dansent : l’un est pieds nus, l’autre arbore une tenue de footballeur italien avec chaussures ad hoc. La bière a, visiblement, beaucoup coulé, ils manifestent bruyamment leur plaisir de voir des touristes. Koss, emporté par le rythme, se met à danser, ils sont comblés, ils nous offrent des bières, nous déclinons délicatement l’invitation car là n’est point le but de notre halte. A notre retour, deux personnes viennent à nous, l’une parle anglais, ils nous font comprendre que le lieu est privé et que nous devons quitter le ponton. L’autre ne respire pas de réelles dimensions culturelles mais plus de culturisme. A ma demande de visiter le musée de la Fondation Mircea Dinescu, nous obtenons une réponse ferme dans laquelle on capte les mots : propriété privée, police. Nous essayons d’avoir quelques informations sur la Fondation, nous sommes refoulés vers le ponton. Je veux en avoir le cœur net aussi avant de quitter le lieu, je m’éclipse un instant pour scruter ce qui me paraît une décharge : j’y découvre les sculptures des années antérieures, des œuvres abandonnées partiellement détruites. Si Cetaté a été consacré port culturel, il semble, dorénavant, appartenir à un certain milieu qui profite de la notoriété passée et entend avoir la paix. Peu de temps après notre départ, un bateau de la police roumaine vient faire des ronds dans l’eau autour des deux bateaux. Notre entrée en Roumanie s’effectue en fin d’après-midi à Calafat où un vieux bac fait office de ponton de douane. Il est gratuit et nous pouvons y rester la nuit, les formalités en français sont rapidement faites. Le soir, après une longue marche et une longue ascension, nous trouvons un hôtel restaurant, très haut de gamme, flambant neuf ; il est ouvert mais désert. Nous en faisons le tour sans trouver âme qui vive. Curieux. Nous nous rabattons en ville pour dîner dans un restaurant typiquement local, la télé braille, nous optons pour la salle deuxième classe, là où l’on mange sur des nappes en papier et non sur de la toile cirée.
 LE BAC
 
 
Lundi 1er Septembre
Calafat – Lom (BG) (743)
Une fine brume matinale enveloppe la plaine fluviale, nous observons de part et d’autre les allers et venues des camions qui saturent déjà les embarcadères. Avant que le premier ferry n’arrive de Vidim, située sur la rive bulgare, nous quittons notre ponton, longeons la cité industrielle et entamons notre trajet du jour. Il consiste en une longue boucle de 50 km, la navigation est paisible, nous croisons un important convoi de 6 barges chargées de pondéreux. De chaque côté, au-delà des rives, de longs panaches de fumée montent çà et là, plus loin un feu de broussailles volontaire vient lécher le fleuve sur une centaine de mètres, personne ne s’en soucie ; il est vrai que le brûlis fait, ici, partie des techniques agraires. A nouveau, un long rideau de peupliers constitue notre paysage, le rideau est parfois déchiré. Telle une ligne de fantassins, les peupliers se tiennent droits sur les berges face à l’ennemi : le Danube. Mais le fleuve est sournois et use de sa une botte secrète, l’infiltration, il sape cette armée à la racine, et à chaque crue, il fauche et abat les plus exposés de cette garde prétorienne. Tombés au front, sans avoir combattus, les peupliers s’en vont, silencieux, mourir dans la dérive du fleuve. Aussi trouvons nous en aval des champs de bataille, près des rives éboulées, le désolant spectacle d’un charnier végétal où s’enchevêtrent, s’amoncellent les grands corps, écartelés, désarticulés, décharnés, dénudés, desséchés, des valeureux peupliers. Il deviendra, plus tard, un ossuaire de bois mort, témoin des luttes passées.
Les balises du chenal ont dû fondre, seule, dans le silence de la canicule, une épave ensablée nous fournit un repère connu.
 
 LE CONVOI
 
 
Sur le bout d’une île, prolongée d’un banc de sable blanc, repose une colonie d’aigrettes ; un peu à l’écart, un héron pourpré attend, stoïque, on ne sait quoi ; rien ne bouge, tout semble figé dans la chaleur de l’été ; là bas, au loin, une horde de chevaux semi sauvages batifole dans l’eau.
Le soleil est encore haut lorsque nous nous présentons à Lom. Dès notre arrivée nous nous plions de bonne grâce aux formalités, l’unique objectif : obtenir l’autorisation d’apponter. Koss et moi ne nous lassons plus d’aller au-devant des autorités portuaires et douanières pour présenter nos papiers de bord et passeports. Les autorités sont souvent surprises de notre démarche et s’exécutent, avec courtoisie, mais aussi, une certaine curiosité sur notre voyage. Reconnaissons qu’elles sont souvent, sources de bonnes informations sur la ville. Nous gravissons la rue du port et nous tombons sur un hôtel flambant neuf, il jure dans le paysage. Notre excursion citadine se poursuit et nous traversons le centre ville, la rue principale est largement piétonne et magnifiquement végétalisée, de petits espaces de repos accueillent des bancs où la population discute, rit… Les places ont chacune leur héros, les patriotes ont leur grande et forte statue, bien campée sur terre.
 
LE LIBERATEUR                                                   LES PATRIOTES
 
 

Publié à 08:23, le 15/10/2008, Belgrade
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LE DANUBE - ( LOM - TOUTRAKAN - CONSTANTA )

Mardi 2 Septembre
Lom – Oriakhovo (679)
Le jour est là depuis quelques heures ; sans précipitation, nous levons le camp et reprenons le fil de l’eau. Nous laissons plusieurs barges de lignite, elles sont chargées à ras ; impressionnant. Elles arrivent d’Ukraine ou de Roumanie et iront alimenter les centrales périmées de leur mauvais combustible. Bonjour Kyoto. A main gauche nous sentons la rive s’effacer dans la végétation, nous longeons, sur plus de 20 km, une des nombreuses forêts alluviales du Danube, ces espaces impénétrables dotés d’un biotope exceptionnel. Les arbres, telle la mangrove, viennent puiser, de tout leur être, l’eau du fleuve et font barrage à toute exploration, pourtant on devine derrière des lagunes, des eaux endormies.
Nous passons devant le port de Kozloduy. Là est amarré le « Radetzky », un bateau-musée relatant la vie du poète révolutionnaire Christo Botev, héros bulgare, mort pour libérer la Bulgarie du joug ottoman. Né à Kalofer en 1848, fils de Botio Petkov, éminent écrivain et pédagogue et de Ivanka Dryankova à laquelle il dédia sa première oeuvre poétique, « A ma mère ». Vers 1867 il se rend en Roumanie où il poursuit ses études, travaille et fait la connaissance d'émigrés militants.
 
                                   
 
 
Il édite plusieurs journaux, dont Boudilnik (Le réveil), un journal satirique. Il écrit des poésies révolutionnaires, des récits, des feuilletons. En avril 1876 se prépare l'insurrection pour libérer le pays du joug étranger, laissant femme et enfant pour mener le combat, Christo Botev réunit un bataillon de 205 hommes avec lequel il s'empare sans violence du bateau autrichien « Radetzki » pour atteindre la rive bulgare du Danube. Après de rudes combats sur le Balkan, il est tué en juin 1876. Cette insurrection d'avril fut réprimée de façon sanglante par les Turcs ; environ 30 000 personnes périrent, dont  un grand nombre  de femmes et d'enfants ; de nombreux villages furent incendiés. Cependant, ces atrocités eurent le mérite d'éveiller la compassion des pays étrangers. La guerre russo-turque qui s'en est suivie a emmené à l'indépendance de la Bulgarie, le 3 mars 1878, officialisée par le traité de San Stefano.

Le peuple bulgare n'est pas dans le tombeau de son passé, mais dans le berceau de son avenir ...

Ce poème était-il prémonitoire ?

Là-bas dans le Balkan, il est toujours vivant.
Mais il gît et gémit, il est couvert de sang ;
Sa poitrine est percée d'une affreuse blessure.
Frappé dans sa jeunesse, il vit, notre héros.
Sur la terre asservie ! Le héros va mourir,
Il va aussi mourir... Mais tais-toi, ô mon cœur,
Car celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas, ne peut pas mourir ! Que sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature !
Que les poètes le célèbrent dans leurs chants !

(Traduit par Paul Eluard)

Après Kozloduy, les cartes sont muettes, elles ne mentionnent plus de ports ou de pontons. Nous avons bien noté des points pour ancrer en toute tranquillité, mais le Danube est au plus bas, ce qui rend notre plan caduc. Aucun lieu protégé ne peut nous accueillir, les sondeurs indiquent beaucoup de hauts-fonds et des bancs de sable sont apparus là où nous pensions mouiller. Faute de trouver un lieu idyllique, nous nous arrêterons à Oriakhovo, en Bulgarie, un port qui est aussi un point de transit pour le ferry qui fait la navette entre les deux rives, entre les deux pays. Un ponton identique à celui du matin a tout de suite attiré Romar1. Nous y débarquons. Pas âme qui vive dans cette zone portuaire aux effluves d’égout. Derrière, un bâtiment porte la mention « douane », le planton d’accueil qui regarde la télé m’indique d’un geste un escalier. En haut : un vaste bureau, 3  femmes en uniforme, elles sont assises sur leur bureau et me regardent, statufiées, elles tournent alors dans un parfait ballet, la tête vers un homme qui s’affaire dans un coin sur un clavier. Il ne semble pas s’être aperçu de ma présence, il doit être un peu bourru, pensé-je. Au bout d’une dizaine de secondes, j’entends « Que puis-je pour vous ? » dans un français impeccable. Tout va soudainement mieux. L’homme ne pouvant s’engager sur ma demande me prie de le suivre dans un bâtiment annexe, à l’évidence désaffecté, murs lézardés, portes défoncées, vitres brisées ; c’est là que réside la police des frontières, gardienne du ponton. Il frappe à l’unique porte encore entière, entre, tape du poing sur le comptoir pour sortir de leur torpeur estivale les deux fonctionnaires de service ; après moult échanges, ceux-ci nous accordent le droit de rester 24 h au ponton, mais nous devons présenter les papiers du bateau et la crew-list, on sent là une demande purement formelle pour ne pas dire existentielle. L’important est d’avoir droit au ponton.
Après la sieste, nous pouvons explorer la ville, il nous faut gravir une rue partiellement abandonnée pourvue de pavés déchaussés. En haut, notre objectif : retirer de la monnaie locale, des Levas (2 L pour 1 €), heureusement, en ces contrées, les automates sont nombreux. Nous visitons du regard ce centre ville qui n’en est pas un et allons nous rafraîchir à une terrasse qui domine magnifiquement le port et le Danube. « Exceptionnel » pour Koss. Le soir nous dînons à bord, la nuit est douce et la clarté nocturne invite à la rêverie.
 
 
 
Mercredi 3 Septembre
Oriakhovo – Somovit (PK 606)
Ce matin, nous sommes réveillés par le barrissement des premiers ferries qui rabotent de leur rampe d’accès le macadam, pour que puissent descendre les cohortes de semi remorques. Les deux terminaux sont gonflés de camions en attente. Comme les autres jours une légère brume matinale recouvre le Danube, il suffit d’attendre un peu qu’elle se dissipe pour larguer les amarres. Les pièges sont, sur cette partie du fleuve, assez nombreux. Le soleil rasant du matin, l’irisation de la surface, le niveau très bas du Danube, les balises manquantes, les points kilométriques disparus, les bancs de sable déplacés, rendent le positionnement et la navigation difficiles. En l’absence de repères, d’indices, subreptissement s’installe un malaise, une indicible interrogation, un voile sur l’horizon, nous faut il stopper et attendre un hypothétique convoi, parfois un scintillement, un miroitement, un trait de courant vous délivre une option, doucement vous vous engagez et ouvrez les flots, avec, parfois, cette sensation d’être le premier à l’emprunter, à ouvrir une nouvelle voie. L’après-midi avance et nous n’avons pas une folle envie d’aller nous placer sous le voile de fumée des usines chimiques de Turnu-Magurele. Faute de trouver un ponton adéquat à Somovit, nous ancrons en face, derrière l’île roumaine de Calnovat, le lieu est très bien, sauvage et protégé du vent et des remous. Avec 4 m de fond à 10 m du bord, le mouillage nous permet de mettre les annexes en ligne pour aller sur la rive. Comme par hasard, peu après notre arrivée, un véhicule de la police prend position sur la rive roumaine, il y reste deux heures, et à la tombée de la nuit, une petite mais puissante embarcation de la police des frontières arrive : contrôle des papiers. En discutant dans notre charabia international, nous apprenons que leur bateau a été financé à 50% par la Communauté européenne, diplomatiquement nous leur faisons comprendre que la CEE est généreuse, ils allègent la procédure. A la nuit tombée, une autre embarcation longe le bord avec moult épuisettes et filets, nous ne connaîtrons pas leur quête, mais une intense activité nocturne semble habiter le fleuve. Piratage, braconnage, passages clandestins ?
 
  LA CORVÉE D'EAU
 
 
Jeudi 4 Septembre
Ile de Calnavat en face de Somovit – Svistov (PK 554)
Nous levons l’ancre de bonne heure pour rejoindre Rousse, et, surprise, en sortant de notre havre, nous découvrons qu’un bateau de la police roumaine est stationné à 10 m de notre mouillage, derrière l’île. Sans tomber dans la parano, nous commençons à trouver que cela fait beaucoup…
Nous longeons quelques hauts coteaux de grès blanc creusés de cavernes troglodytiques. A Nikopol, les récits décrivent un secteur apocalyptique, il y a bien les cheminées fumantes du complexe chimique roumain de Turnu Magurele, mais ces cheminées ne sont pas plus belles ou plus malodorantes que celle du Rhône, du Rhin ou de la Ruhr… Par contre les squelettes rouillés des bâtiments en ruine fleurent bon le productivisme industriel. Nous parvenons à Svishtov (BG) en face de Zimnicéa (RO), un vieux remorqueur ukrainien quitte justement le ponton n° 2. Avec Koss, nous filons illico nous informer s’il est possible d’y rester la nuit, nous montons à un bureau décati qui s’avère être celui du capitaine du port. Arrivent, dans l’ordre, un douanier qui désire voir les passeports, un civil qui demande la crew-list. Le capitaine, qui ne veut pas paraître en reste, demande les papiers du bateau. S’ensuit un long échange avec la langue non officielle des signes, fous rires garantis. En fait, ils ne comprennent pas les nouvelles règles qu’exige l’Europe et qui leur réclament une plus grande vigilance aux frontières. Les formalités accomplies, le capitaine nous serre la main comme pour nous montrer son bonheur de nous voir là, il nous propose l’électricité et nous branche sur son bateau de service. Une bonne heure plus tard, un gradé arrive, essoufflé, à l’embarcadère, c’est le chef douanier, il sue la vieille école, celle qui n’a pas tout compris à la transition politique, il veut reprendre la procédure à zéro. S’installe une légère confusion : au mot « Europe » il comprend que ses fonctions et son pouvoir ne sont plus les mêmes, il tourne les talons et repart dans ses foyers avec sa mallette noire et sa chemise blanche ruisselante…
La ville de 30 000 habitants est implantée sur plusieurs collines, nous empruntons la passerelle pour monter dans le centre, traversons un théâtre antique récemment reconstitué, puis le rectorat, les jardins de la tour de l’horloge et arrivons au cœur d’une ville jeune et en pleine mutation. Les rues et les grandes places sont bordées de terrasses où les nombreuses serveuses qui semblent issues d’un casting racolent le client. A éviter : le « Guinness club »… Pour information, le oui bulgare se dit Da en tournant la tête comme pour dire « non ». Attention à ce casse-tête, il peut avoir des répercussions dans votre assiette et dans vos verres.
 
 
 
Vendredi 5 Septembre
Svistov -Roussé (496)
Notre étape est courte mais suffisante, tant il y a de pièges en cette période d’étiage. Peu après notre départ, nous abordons une zone délicate : absence de balise, cartes pas à jour, îles et bancs de sable déplacés. Dilemme : point de commerciaux pour nous guider, il faut choisir. Après une valse hésitation nous optons pour le bras rive gauche, le choix semble bon. Nous apprendrons le soir que le chenal est en fait sur l’autre rive. A l’approche de Roussé, sur la rive bulgare, règne une intense activité sur le fleuve, beaucoup de barges sont ancrées en son milieu, des pousseurs manoeuvrent, des ferries font la navette avec Giurgiu, l’industrieuse ville roumaine. Par chance, les cheminées réputées, là aussi, pour enfumer la vallée, ne crachent rien. Au PK 496, après le fanal, nous trouvons le vieux bassin qui abrite les 3 pontons jaunes du « Yacht-club de Ruse Elit ». Ils sont bien garnis, le «Rumbalotte » de Mike et Ulla est là, le « Tomavi » d’Elin et Palle aussi, s’y trouve également le « Lone » un kotter danois de Willie et Lone. Mais cette saturation ne désarme pas Boiko, le capitaine de la marina. Il saute de bateau en bateau, déplace, remue des barques et  nous fait une place. Romar1 se retrouve à couple avec Rumbalotte.
 
LE PALAIS DE JUSTICE DE RUSE 
 
 
 
RUSE
 
 
 
Samedi 6 Septembre
Nous décidons de prolonger notre séjour pour mieux cerner cette ville de 170 000 habitants. Le quartier du port, en l’absence de l’entretien le plus élémentaire, semble voué au désespoir et s’enfonce doucement dans la déprimante végétation des friches industrielles, mais au-dessus, Ruse (prononcer Roussé) bouge, bouillonne. Partout, par fines touches, la ville semble revenir de lointaines décennies et renaître de ses cendres par de multiples réhabilitations. Les façades ravalent l’ocre et les couleurs, les cariatides reprennent vie, les menuiseries rappellent la splendeur passée et retrouvée, les édifices retrouvent ainsi leur subtil équilibre. Ruse renforce lentement son identité, affirme un caractère oublié fort de nouveaux éclats. Les larges avenues, les grandes places possèdent cette symétrie contemporaine que ponctuent de superbes édifices aux styles Classique, Baroque, Renaissance, Gothique et Rococo, avec un hommage appuyé à l’architecture dite de Renaissance nationale dont le Palais de Justice est le plus bel exemple. Le centre-ville est constitué d’une très longue rue piétonne dans laquelle toutes les grandes multinationales ont trouvé vitrine, des boutiques dont la jeunesse est friande. On sent que les commerces à caractère oriental d’hier ont été confinés dans les arrière-cours, renvoyés dans les rues annexes ou refoulés en périphérie. Le vaste programme de restauration en cours est accompagné d’une rénovation de l’éclairage public, les demeures les plus représentatives prennent, la nuit, des éclats colorés vénitiens. Ruse surprend par son caractère multi ethnique, mélange de cultures bulgares et roumaines. Cette impression n’est pas seulement nôtre car elle était déjà celle de l’écrivain Elias Canetti, natif d’ici, qui a écrit: « Avec l’aide d’Isaac Babbel j’ai compris que Rousstchouk (Ruse) était la première fenêtre à travers laquelle je regardais toutes les races, j’écoutais toutes les langues, j’apprenais toutes les coutumes, j’ai connu toutes les nations qui ont réussi, à leur façon, à faire une bonne équipe dans ce micro cosmos. »
 
 
Dimanche 7 Septembre
Ruse (BG) – Toutrakan (BG)(433)
Adieu Boiko, adieu Ruse. Boiko, la moustache courte dissimulée dans un ancien rasage est mélancolique, la petite flottille, probablement la dernière de la saison quitte ses pontons jaunes, sous l’objectif nourri du maître des lieux, cela complètera son livre d’or et son web. Nous passons sous la tour de contrôle du port et dédaignons rive gauche Gurgiu et ses complexes chimiques, son port est calamiteux, souillé par les rejets. Nous passons sous le pont de l’Amitié, le plus long pont métallique d’Europe avec 2 224 m, il est curieusement à deux niveaux : dessous les trains, dessus la route. Le trafic est dense car c’est l’unique pont qui relie la Bulgarie à la Roumanie, c’est à dire le seul pont sur 500 km. Nouveaux slaloms entre les îles, nouvelles interrogations, aujourd’hui encore Romar1 ouvre une voie par un bras immobile qui s’avère praticable, mais qui n’est pas le chenal officiel.
 

 
C’est avec un Danube écrasé sous la canicule que nous arrivons à Toutrakan, nous amarrons nos bateaux au ponton de la police, sous la proue de Jayne. Jayne est un bon vieux commercial de 2000 T qui charge du tournesol au godet, à chaque béquée une envolée de poussière grise vient se déposer sur les bateaux, il faudra faire avec. Après les formalités, nous quittons les quais pour nous enfoncer dans l’écrasante chaleur de la ville. Nous traversons d’abord le vieux village de pêcheurs pour partie abandonné. Les maisons y sont petites et typiques, beaucoup sont en terre et tiennent de l’habitat vernaculaire ; à l’entrée haute du village, un large panneau indique qu’un Programme Européen de Réhabilitation est prévu. Nous continuons notre ascension malgré le mercure, nous parvenons à la grand-rue, la ville apparaît peu fortunée, un peu déshéritée même, mais à droite, surplombant le Danube, des bâtiments administratifs et une école ont été récemment restaurés, la petite plaque bleue cernée d’étoiles dorées collée au mur laisse penser que l’Europe y a, là aussi, mis du sien. La rue est déserte, un brin sévère, silencieuse, les immeubles y sont gris, noyés de lumière sans reflets, sans relief, seuls les guichets de banques étrangères (surtout allemandes) viennent apporter des touches de couleurs et un zest de profondeur. Nous progressons lentement, la ville est pentue, là haut sous quelques arbres, des vieux sont posés sur un banc, ils observent mais ne disent mot, ils se taisent fort. Nous dévalons une petite rue, mi-urbaine, mi-rurale, en pavés déchaussés ; un petit cheval piaffe sur ses 100 m2 ; à côté une basse-cour fait cause commune avec une maisonnette prise dans ses treilles. Nous croisons un ancien qui remonte à côté de son vélo, il s’arrête, il sourit de ses dernières dents, il est ravi et cherche notre nationalité, «Francheise» s’exclame-t-il. Il exulte, le fait de comprendre que nous sommes en bateau lui donne subitement une idée, il couche, sans plus, son vélo au milieu de la chaussée et nous demande de le suivre ; nous nous exécutons de bonne grâce, sa démarche boiteuse et chaotique est malgré tout rapide et nous peinons à le suivre, il dévale la rue puis entre dans une cour. Là se trouve le musée de la batellerie du Danube, il est fier de nous montrer quelques vieilles barques. Les portes du musée sont closes, qu’importe, il frappe aux portes, aux fenêtres, appelle, aucune réponse, il est, à vrai dire, 19 heure 30 et nous sommes dimanche. Avant de le saluer, nous comprenons qu’il a, sa vie durant, piloté des bateaux sur le Danube. Après cet intermède, nous reprenons notre retour au village de pêcheurs ; ayant soif, nous suivons une pancarte qui paraît indiquer, en cyrillique, un bar. Nous longeons une petite rue, aux maisons en pisé, qui débouche sur le Danube, là au bord, un restaurant s’est établi dans une de ces anciennes maisons. Les couleurs y sont chatoyantes, une fontaine apporte un peu de fraîcheur à la terrasse ombragée, le lieu dispose -une aubaine- du wireless (wifi), d’une carte en anglais et de plats régionaux, it’s perfect.
 

 
 


Lundi 8 Septembre
Toutrakan (BG) – Silistra (BG) (373)
Le chargement du tournesol a repris à la première heure et au lever les bateaux sont recouverts d’une fine pellicule grise, un délice, la flottille s’est faite marine de guerre…  Nous larguons les amarres pour Silistra. Pendant la descente, les équipages s’activent, les seaux plongent dans l’eau, la poussière colle, les brosses frottent les ponts, les carrés ; les chiffons dégraissent et lustrent. Le soleil est déjà au zénith quand nous abordons Silistra, notre dernière étape bulgare. La ville est située dans la corne Nord-Est du pays, d’où la frontière repart dans la plaine Sud-Est vers la Mer Noire. Appontés et en règle avec les autorités, nous laissons les bateaux, quittons le bruit du port. La rue qui mène au centre-ville ne présente aucun attrait : négligée, déshéritée, elle est bordée d’immeubles et d’arbres poussiéreux, elle débouche sur un boulevard qui, cela rassure, donne des signes de civilisation, la circulation y est plus dense, un bâtiment des années 30 est dépositaire des pièces archéologiques de la cité, c’est le Musée d’Archéologie. La ville ne possède pas de monuments notoires, de style bien affirmé. Comme dans beaucoup de villes danubiennes, les occupations successives ont créé un patchwork architectural où se mêlent néo-classique, baroque, communiste, sécession… un cocktail qui leur donne un charme particulier.
 
 
 
Silistra, 40 000 habitants, fut fondée au 1er siècle sous le règne de l’Empereur Trajan, la cité romaine était une place forte importante comme l’attestent les nombreux vestiges que les campagnes de fouilles ont exhumés. Le grand parc ombragé situé le long du Danube intègre une des pièces maîtresses, la base de la première enceinte et de la première église de la ville. Aujourd’hui, c’est jour de marché mais aussi jour de fête, les marchands s’étalent sur les places du centre, le marché aux légumes est, quant à lui, concentré dans un espace confiné, probablement, l’ancien marché kolkhozien. Sur une scène à l’écart, des musiciens déballent et testent leurs premières notes en inondant le marché de rythmes électroniques agressifs. Sur la promenade, en front de Danube, est implanté un hôtel grand et chic, il possède un port que ses restaurants haut de gamme surplombent. En soirée, les bords du fleuve sont pris d’assaut par les Bulgares, ils y viennent en famille, pique-niquer, se promener, discuter, jouer… Au loin le concert bat son plein et des notes en fin de vie viennent finir leur course sur l’eau.
 
LE PONTON 
 
 
 
Mardi 9 Septembre
Silistra (BG) – Cernavoda (RO) (299)
Silistra est notre dernière ville bulgare, nous rentrons en Roumanie. Le niveau du Danube a encore baissé, la vigilance s’impose, tant le bras pour lequel nous avons opté s’avère délicat quant à l’étiage disponible. Romar1 n’a nullement envie de faire connaissance avec le fond car s’échouer en pareil endroit, c’est à coup sûr rester bloqués des jours, voire des semaines, aucun bateau ne se risquant à venir nous remorquer. On apprend qu’en période de basses eaux, ce bras n’est plus emprunté par les commerciaux, cela met un peu plus de pression. La prudence nous fait avancer lentement, mais c’est aussi pour mieux goûter aux multiples paysages qui se suivent. Là, posé sur un petit banc de sable, un aigle du Danube digère tranquillement, au milieu d’une colonie de cormorans aux ailes déployées. Stoïques, ils sèchent ; plus loin une cohorte de chevaux semi-sauvages galope sur la grève ; ici un troupeau étiré de vaches étriquées s’abreuve, sur la rive escarpée ; une truie entourée de porcelets et de marcassins fouillent et labourent la terre sablonneuse en quête de racines… Nous longeons un petit village fluvial avec son quai en pierre qui plonge sèchement dans le néant, le fleuve l’a snobé, l’eau passe sur l’autre rive.
Etape à Cernavoda ; nous nous installons au ponton de la police pour exécuter les nombreuses formalités qu’exige l’entrée du canal. Nous montons une première fois aux bureaux, mais tous sont fermés, il nous faut revenir à 16 h. Cette fois c’est la bonne, visite de la police qui nous demande plusieurs crew-list ; ils font dans le zèle et après un nombre inimaginable de formulaires, nous libèrent. Nous devons maintenant voir le capitaine du port, de l’autre coté de la cloison de verre ; mais pour l’atteindre, nous devons faire le tour du bâtiment, il fait très chaud, le capitaine galonné a la chemise blanche largement ouverte. Il nous fait entrer dans son bureau, sa table de travail est recouverte d’une page de journal sur laquelle fume une gamelle émaillée de soupe et une boîte de fromage en parts. Qu’importe s’il ne parle ni français ni anglais, le capitaine est ravi de nous voir et est prêt à nous montrer son sens de l’hospitalité et l’étendue de son pouvoir, pour l’écluse du canal : « no problem ». Il prend sa VHF, donne visiblement des ordres et raccroche. A 7 h demain, nous devrons suivre le premier convoi ; nous le quittons rassurés. A 18 h la « Jayne » se présente, nous acceptons de quitter le ponton pour passer la nuit amarrée à Jayne.
Le soir, un agent du port nous propose de nous emmener en ville. Mais à notre surprise, c’est payant et le prix supérieur au taxi, qu’importe… Nous nous restaurons avant de redescendre au port avec un taxi officiel, un jeune qui a bourlingué à Londres, Paris, et ravi de parler anglais.
 
 
 
Mercredi 10 Septembre
Cernavoda (PK65) – Constanta (PK 0)
A 6 h 15, les 2000 CV de Jayne nous réveillent brutalement et en une minute nous sommes sur le pont : Jayne est déjà en marche et nous emporte avec son chargement de tournesol, nous nous désaccouplons juste à l’entrée du canal et la suivons lentement, nous longeons la centrale nucléaire coincée entre la ville et le canal et bandonnons cette ville 7 fois millénaires, oui Cernadova a été un grand centre à la fin du néolithique,  les fouilles archéologiques ont mis en lumière un savoir faire tout à fait extraordinaire.
 
                 
SCULPTURES DU NEOLITHIQUE (7 à 9000 ans)
 
La VHF s’emballe, l’ «eclusa operator» donne des consignes dont nous ignorons le sens. Au bout de quelques minutes où l’appareil crachote « Roumarou », nous comprenons qu’il nous autorise à entrer en fond d’écluse derrière Jayne et un pousseur de 4 barges. S’ensuit un étrange ballet de bouteilles lestées suspendues à un fil pour passer les papiers des bateaux et les passeports aux contrôleurs. La bassinée n’est que de quelques mètres mais longues sont les formalités. A l’ouverture nous nous engageons dans le canal Danube - Mer Noire, une dernière ligne droite de 65 km. Monotone, ennuyeux est notre paysage de la Dobrogea, nous glissons lentement, encadrés par deux rives en béton, l’une comprend un chemin de terre en appui sur une entaille rocheuse, l’autre, une ligne de chemin de fer en cours d’électrification derrière laquelle une vague steppe est balayée par les vents d’orient. Dans un contrefort du massif de la Dobrogéa, deux œuvres patriotiques inscrivent l’épopée du canal, tout d’abord une fresque géante du plus pur style communiste glorifie les ouvriers et militaires qui défilent pioche et fusil à l’épaule, elle est encadrée de deux médaillons aujourd’hui expurgés de leur contenu, on pense bien sûr aux portraits de Eléna et Nicolae Ceaucescu. Plus loin, la seconde oeuvre est une érection, une monumentale sculpture en béton et acier, pâle imitation de la victoire de Samothrace. Mégalomaniaque...
 
 
Sculpture voulue par Ceaucescu (XXéme siècle) 
 
 
Fresque à la gloire des travailleurs et de l'armée (XXéme S)
 
 
Le canal est le dernier maillon de la liaison Rotterdam-Mer Noire. Il raccourcit de 400 km l’accès à la Mer, le trafic y est cependant léger car en 6 heures de navigation, nous ne croisons que 3 bateaux. Parfois, dans des champs semi désertiques, des familles fouinent, grattent et glanent des restants de récoltes, ils enfournent leur maigre butin dans des sacs qu’ils chargent ensuite sur de petites charrettes tirées par un cheval rabougri. Ce parcours, mais heureusement pour nous, ne jouit pas d’une bonne réputation, mais nous n’aurons pas maille à partir avec les « abeilles », ces barques qui viennent racketter les bateaux de commerce et accessoirement les plaisanciers. Ces deux dernières années, une cinquantaine d’actes de piratage ont été signalés sur le Danube et le canal, les malfrats cherchent de l’argent bien sûr mais prennent tout ce qui peut leur rapporter quelques sous, prélèvent sur les chargements commerciaux : céréales, ferrailles, etc.

LE CANAL DE CERNAVODA
Les travaux pour son creusement ont commencé en 1859 avant même ceux de Suez. Si ce dernier a été terminé en 10 ans, les travaux roumains ont été abandonnés. L’état les a repris après la deuxième guerre mondiale, en 1949, dans un immense chantier qui utilisait l'armée et les opposants  politiques au régime. Abandonné de nouveau, ce projet a redémarré en 1975 et le canal est enfin inauguré en 1984 par le couple Ceaucescu. Il part du port de Cernavoda sur le Danube et finit à Agigea, au sud du port industriel de Constanta, il traverse la région de Dobrogea d'Ouest en Est. Les premiers goélands et l’iode nous signifient que nous approchons de la mer et de la dernière écluse. A peine accosté, le comptable de service vient encaisser le montant du péage, (100 €, en cash, bien sûr). Après, il faut attendre le bon vouloir de l’opérateur, l’attente sera de 3 heures avant d’écluser. L’entrée dans le sas est délicate car un « rideau » sous-marin d’eau douce qui empêche l’eau saumâtre de remonter dans le canal crée un très important remous.
Nous voici maintenant au cœur du port de Constanta : une forêt de grues, de portiques ; des navires entrent et sortent en permanence ; de nombreux bassins ; où aller ? Nous avons une carte de l’an dernier mais le port et les bassins ont été remaniés, nous explorons plusieurs darses au sud du port mais les porte-containers qui chargent et déchargent leurs boîtes à un rythme effréné et dans un bruit assourdissant ne nous attirent pas vraiment.
 

 
La nuit arrive et il faut se décider, nous nous rabattons sur un quai à l’écart de tout, mais là, nous y serons tranquilles pour la nuit et protégés du vent. Seuls dans ce no man’s land ? Non, un Rom muni d’un morceau de ferraille grattouille la terre pour en extraire des bouts de métaux qu’il enfourne dans des sacs ; à 200 m, un homme vit dans un cabanon de 10 m2, il garde un morceau de désert… transformé en décharge.

Jeudi 11 Septembre
Les bateaux du port et de la police ne semblent pas nous avoir remarqués, nous quittons l’immense labyrinthe pour prendre la mer et rejoindre Port-Tomis, le quartier de plaisance de Constanta situé à 5 miles au nord. Au bout du môle, nous débouchons sur la Mer Noire, elle nous offre une forte houle croisée qui s’avère particulièrement  inconfortable, le bateau roule beaucoup, nous ne sommes qu’à 1 mile de la côte. Au large,  des tankers, cargos et autres porte-containers attendent leur tour.
 
 
 
Nous croisons la pointe de la petite presqu’île où trône le casino décati de Constanta, derrière se trouve la marina. Dans l’entrée du chenal, entre la jetée et un épi en béton, trois agents à bord d’un bateau de police nous obligent à stopper net. Les conditions dans la houle ne sont pas idéales pour nous contrôler, nous manifestons notre réprobation, ils nous autorisent à entrer dans le port. A peine sommes nous amarrés que deux d’entre eux arrivent, montent à bord pour effectuer les formalités, papiers, tampons, tutti quanti… c’est vrai, il y avait urgence…
Quoique informé depuis plusieurs jours de nos intentions d’hiverner ici, le capitaine du port nous annonce que nous ne pourrons rester car le port engage de vastes travaux pour devenir une grande « marina ». Le lendemain, après quelques échanges téléphoniques, le capitaine du port d’Eforié-Nord est prêt à recevoir les bateaux, mais c’est sans compter sur la mer qui s’est levée et dont les  fortes vagues nous ferment maintenant la route. La météo n’inspire guère d’optimisme, il faut attendre, attendre une fenêtre. C’est l’équinoxe et la tempête est là, le vent est passé à plus de 20 nœuds. En Mer Noire, où la mer est particulièrement cassante, cela veut dire quelque chose. Deux nuits de suite, nous veillons aux amarres, des gardiens du port font régulièrement le tour des bateaux et interviennent dès que l’un d’eux tente de prendre trop de liberté. Les nuits sont longues, les bateaux bougent beaucoup, ils souffrent.

CONSTANTA

Nous profitons de cette attente pour visiter la 2éme ville roumaine, également deuxième port d’Europe par son potentiel. Commençons par son histoire que nous ne pouvons passer sous silence tant elle est riche et marque la ville. Colonie grecque (dénommée Tomis) au VIe siècle av. J.-C., Emporium romain puis Comptoir génois, la ville a connu, après une longue éclipse, un renouveau de son activité maritime. Après la guerre d'indépendance contre les turcs à la fin du XIXe siècle, Constanta est rattachée à la Roumanie et devient le principal port du pays. La partie ancienne et touristique de la ville est concentrée sur une presqu’île dont le centre est la place Ovidius, coeur de cette péninsule.
 
 
 
Constanta a son histoire à fleur de terre et le nombre de chantiers de fouilles et de pièces monumentales exhumées est impressionnant. Est-ce par souci de conservation, mais de nombreux jardins publics ont été créés sur des sites archéologiques. Passée cette surprise, il faut convenir que la cité d’Ovide nous interpelle :
Que dire d’un pays, d’une ville, où tout bâtiment en construction est une ruine potentielle. Question : cet immeuble est-il en construction ou en déconstruction ? La Roumanie est un pays où lancer un chantier ne nécessite pas que le budget soit bouclé ; qu’importe, c’est souvent le montant de la subvention européenne qui déterminera la hauteur et le degré d’achèvement de l’ouvrage.
Que dire d’un pays où la méthode de construction est de ne rien finir ou de faire n’importe quoi... Des bâtiments de 5, 10 ou 15 ans sont toujours en chantier, la normalité n'est pas dans le niveau ou le fil à plomb, mais dans l'oblique (le bancal), une méthode très en vogue dans le BTP. Ne parlons pas du béton, pourquoi mettre 400 kg/M3 alors qu’avec 200 le béton durcit. Pourquoi mettre deux couches de peinture, une seule suffit, ce qui permet de doubler la surface. Ne parlons pas des matériaux de construction, nous touchons là le summum : il n’est pas rare de voir des murs en béton cellulaire mélangé à des briques et des parpaings, murs hétéroclites. Quant aux climatiseurs, tous les appartements, tous les commerces possèdent leur excroissance, posée en dépit du bon sens, les climatiseurs font maintenant figures de façade. Dans l’architecture comme dans bien d’autres domaines, la Roumanie apparaît comme un pays libre de  droit ou plus exactement exonéré du droit.
Que dire de cette population marquée au fer des années Ceaucescu, une population méfiante, triste, résignée, une population malade de son passé, paranoïaque mais qui lutte pour sa survie. Le salaire moyen n’est que de 420 €, c’est à dire le salaire d’un enseignant du supérieur ou d’un médecin, d’où ces boulots annexes pour vivre un peu mieux.
Que dire d’un peuple qui vit dans les immondices. Le plastique est omniprésent dans les paysages tant urbains que ruraux, les bouteilles sont partout, les plages en sont recouvertes, les rues en sont jonchées et les fossés encombrés... Il y a manifestement carence dans la répurgation, la propreté la plus élémentaire est souvent inconnue et l'hygiène laisse dans certains quartiers à désirer.
Que dire d’un pays où tout n’est que corruption. Admettons que la situation passée du pays obligeait le système D, il permettait de survivre, mais comment admettre aujourd’hui, que 50% de l’économie soit encore souterraine (l‘économie grise) (données CEE). Le constat est navrant, du citoyen lambda au sommet de l’Etat, tous fonctionnent au bakchich (pour preuve, ces 2 faits récents relatés dans la presse, qui en dit long sur le malaise roumain : pour devenir Juge, avec 200 000 €, vous achetez l’examen ; 300 000 € est le prix d’achat des voix pour devenir député).
Que dire d’une ville où les chiens ont plus de droits que certaines communautés humaines ? La Roumanie c’est le pays des chiens. En grand nombre, ils divaguent, faméliques, ils attendent, seuls ou en meute, près des échoppes, ce petit bout de pitance que le consommateur daigne leur consentir. Cette prolifération remonte aux "plans de systématisation rurale" de 1970 et 1988. Le but officiel du « Conducator » était de récupérer des terres arables. Environ 8 000 des 13 000 villages roumains devaient disparaître et les paysans être relogés dans 558 centres agro-industriels pour ainsi constituer le « peuple unique ouvrier ». Ceaucescu a ainsi fait construire d’immenses collectifs aux appartements modernes, interdits aux chiens. La population rurale, plutôt que de s’en séparer, les a laissés et nourris au pied des immeubles. Abandonnés, en bande, ils ont eu tôt fait de se reproduire et sont devenus un véritable fléau. 400 000 chiens ont été recensés à Bucarest, les campagnes de stérilisation n’arrivent pas à endiguer l’explosion, certains ont bien pensé à une éradication de masse, mais notre BB nationale s’est fait forte d’aller les en empêcher. Le problème est repris de manière récurrente dans les dernières campagnes électorales, mais rien n’y fait.
Que dire d'un pays où le communisme est encore prégnant, il y a des gardiens partout, ils gardent on ne sait quoi, le savent-ils eux-mêmes, un bout de route, un bâti en ruine, un tronçon de trottoir, un espace jeux d'enfants situé dans une zone post-industrielle. Certains y mènent leur petite affaire : 20 M2 de terrain vague se transforment vite en parking privé, gardé, et, bien sûr, payant...Oui, ici tout est à faire (et affaire). Se promener dans la ville n’est pas chose aisée, les trottoirs sont souvent défoncés et encombrés de véhicules. L’automobile, la Dacia, bien sûr, est reine, circuler en vélo relève de l’exploit, ou plus exactement, de l’inconscience. Les bus y sont faciles et passent tous par la gare, point de convergence des modes de transport, lieu de concentration de toutes les misères, centre névralgique de toutes les névroses, lieu de regroupement des minorités en quête de pièces, Tziganes en tête. La gare est un véritable no man’s land, un chantier pour l’éternité.
Que dire encore de cette impossible cohabitation entre les Roms et les Roumains, regroupés autour des noeuds de communication, la communauté rom semble figée dans ses traditions séculaires, la mendicité est son job et tous les moyens sont bons, tel pincer son bébé pour le faire pleurer ou exhiber une infirme pour inspirer pitié... ils harcèlent pour quelques pièces. A décharge, ils se font chasser systématiquement et parfois sauvagement de certains quartiers où ils n'ont pas droit de cité... Mais là, un chapitre n’y suffirait pas tant la problématique est complexe.
Que dire de la renaissance du fait religieux, le culte effréné voué au Conducator ayant pris fin, les églises, sectes en tout genre fleurissent dans ce pays, en jachère culturelle. N’ayant plus de repères politiques, sociaux et économiques, la population trouve soutien dans le fait religieux, il est étonnant de voir les passagers d’un bus, jeunes et vieux confondus, se signer 3 fois lorsqu’ils passent devant une église, devant leur refuge…
Bien que la police soit d’une extraordinaire discrétion, là aussi, finie l’omnipotente Securate, pas de sirène agressive, pas de Rambos municipaux, la ville paraît calme et sûre. Pour toute présence policière, il y a bien ces agents qui circulent seuls dans leur récente voiture de police. Leur rôle : veiller à la fluidité de la circulation, un véhicule mal stationné, c’est, immanquablement, un discret mais reconnaissable coup d’avertisseur, suivi d’une exhortation par haut-parleur, avec marque, numéro, couleur de votre automobile. Surprise, la population se retourne et vise le fautif. Etonnement, quelques secondes suffisent pour que l’indélicat dégage, honteux, son véhicule. Ça marche… Autre détail, les feux sont tous équipés d’un décompteur, aussi que vous soyez piéton ou automobiliste, vous connaissez le temps imparti avant le changement de couleur. Très efficace… et respecté. C’est bien la seule règle du code de la route qui le soit, la circulation y est spéciale, le marquage des voies au sol n’est que pure forme car tout est permis même celui d’emprunter la voie du tramway.

J'avoue ne pas comprendre ce pays... un pays dont le contraste m'interpelle, me dérange, un pays difficile à vivre, qui, manifestement, n'a pas beaucoup de savoir faire et qui manque cruellement de savoir vivre...
 
               LE CASINO                                                        LE MUSÉE D'HISTOIRE
 
Le soleil est toujours présent mais la mer est démontée, impossible. Sur les quais, dès l’aube, des pêcheurs équipés de cannes rudimentaires viennent pêcher on ne sait quoi, ils appâtent avec des restes alimentaires, ils passent là des journées entières pour ne rien prendre, ce sont des pêcheurs de petits riens. Nous attendons ainsi une semaine que la mer s’apaise. C’est bon, demain le calme s’installe pour 48 heures, il est hors de question de louper la fenêtre.  Il nous faut informer la police, mais c’est trop tôt, les agents ne veulent être informés qu’une heure avant le départ. Il nous faut payer le port. Surprise, le prix n’est plus du tout celui initialement annoncé, le tarif a pris 300 % d’augmentation en une semaine, nous sommes passés au tarif d‘une super marina, chantier, cloaque et rats en sus… On refait les calculs… Et pour cause, pour une fois, le capitaine parle Lei, monnaie locale, nous parlons Euro, soit 3,5 de coefficient, autant dire que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde, c’est un tarif digne de la côte d’Azur…
 


Vendredi 19 septembre
Port Tomis à Eforié (RO)
Nous quittons Port Tomis, les policiers, qui, décidément, n’ont rien compris, actionnent les gyrophares de leur bateau et nous font de grands signes, ils veulent connaître notre destination, nous leur répétons pour la énième fois « Eforié », ils acquiescent. CO2 ouvre la marche, Romar1 suit à distance et Rumbalotte ferme le ban, mais il va directement sur Mamïa pour filer sur Istanbul où une place de marina lui est réservée. La mer est relativement calme, la houle est légère, nous piquons au large pour nous soustraire de l’influence de la côte. Nous repassons devant la longue, très longue digue constituée d’un nombre gigantesque de tétrapodes en béton, qui protège le port industriel. Nous passons les balises du chenal en évitant les nombreux navires qui entrent et sortent, dans la baie, nous croisons le « Mircéa » un trois mâts école de la marine militaire roumaine. Nous piquons maintenant à l’Est pour rejoindre la marina d’Eforié, la passe se trouve au sud, la marina n’est pas très grande mais présente l’avantage d’être très récente et dotée d’une infrastructure suffisante. Nous retrouvons là nos amis danois du voilier « Tomavi » et du kotter « Lone », ils nous attendent pour sortir les bateaux de l’eau. Dans l’après-midi, comme prévu, la grue de 40 tonnes arrive, les bateaux sont tour à tour extraits de leur élément naturel pour être mis au sec, calés et nettoyés avant l’hivernage.


EN GUISE DE CONCLUSION


Le Danube est l’un des berceaux des civilisations européennes et ses rives sont les pages de ce grand livre d’Histoire. Histoire veut dire frontières, et donc invasions, conflits, discordes, alliances, échanges entre nations dont le fleuve porte les traces et les stigmates.

Descendre le Danube en bateau est le rêve de beaucoup. Descendre le Danube n’est en rien un voyage d’agrément car le Danube n’est pas le long fleuve romantique mis en musique par des artistes. Naviguer sur le Danube, c’est accepter ses exigences frontalières, ses humeurs d’étiage, ses contingences de mouillage et de navigation. Ce grand fleuve est à vivre, à sentir, à comprendre. C’est une expédition.

Bien sûr si on s’extrait de ces contraintes et que l’on navigue sur un de ces grands paquebots hauts sur l’eau, on le voit sous un angle romantique, lyrique mais ô combien superficiel. Le point sensible, s’il en fallait un, est sans conteste l’absence d’infrastructures d’accueil pour la navigation de plaisance.

S’il fallait résumer cette aventure, je pourrais la qualifier en 4 phrases :

Un voyage riche d’Histoire, de monuments, de cultures…
Un périple de contrastes dans les paysages, les villes et les économies…
Une expédition pleine de frustrations par cette impossibilité de vous arrêter où bon vous semble…
Une exploration éprouvante, car la navigation est psychologiquement dure, stressante et parfois sportive.

Le Danube est un grand fleuve, il inspire puissance mais sagesse, il distille l’humilité et la simplicité, il est parfois majestueux mais jamais prétentieux, il est naturel. En cela, il force le respect.

Puissent les hommes arrêter de l’abîmer

Publié à 08:44, le 14/10/2008, Constanta
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DE LA LOIRE AU RHIN

 

 L'ADIEU A LA LOIRE

Vendredi 18 Avril
Marseilles les Aubigny à Beaulon
Joël et Hélios m’accompagnent pour appareiller et rejoindre Digoin. L’eau possède une magie, un pouvoir, celui d’effacer en quelques instants fatigue, soucis et inquiétude, dans la première écluse je laisse mon amertume, maintenant je peux voguer sereinement. A Marseille les Aubigny, la Loire vient voir son petit canal en faisant le dos rond, quelques mètres les séparent, elle est libre et joue avec le sable, lui est retenu prisonnier dans sa camisole métallique faite de palplanches...
Même si la pluie s’est invitée, nous prenons un immense plaisir à franchir un très joli tronçon, celui de la double-écluse du Quêtin et du pont canal du Bec d’Allier. Décidément naviguer au-dessus d’une rivière, d’une route ou d’une voie ferrée est toujours un émerveillement. Voici maintenant la base nautique de Plagny et nous laissons à bâbord le canal qui dessert le port de Nevers. 3 heures de navigation nous séparent de Decize, là où nous aimerions descendre les deux écluses pour faire goûter la Loire à Romar1 mais cela exige 4 bassinées et le temps nous manque. Comme pour consoler Romar1, le fleuve, qui n’est jamais loin, vient à nouveau lécher les berges du canal, l’eau libre est là à quelques mètres, Romar1 la sent et s’approche précautionneusement de la rive… Ne pouvant atteindre Digoin, nous nous posons à la petite halte de Beaulon, elle est située près d’un silo à 2 km du village. Vu l’heure tardive de notre arrivée nous n’avons pas d’autres ressources alimentaires que d’aller boire un petit rosé au bar des sports pour glaner 6 œufs en guise de dîner.

Samedi 19 Avril
Beaulon à Pierrefite
Nous larguons les amarres dès l’ouverture de l’écluse et alignons ensuite deux longues lignes droites fades et monotones avant d’attendre la deuxième bassinée. Au loin des cloches appellent les ouailles à leur office, nous arrivons à l’abbaye trappiste de Sept-Fons. Surprise, car si les abbayes sont traditionnellement implantées dans des lieux bénis des dieux, dans des cadres qui inspirent sérénité, silence et recueillement, l’abbaye de Sept-Fons fait exception et affronte l’adversité, à quelques mètres la sombre fonderie de Dompierre bruisse de toutes parts et s’approvisionne par des trains de charbon, cela ne manque pas de panache, rarement nous a été donné à voir pareil voisinage. Mais qu’importe, les voix du seigneur sont impénétrables, les pèlerins en loden et pèlerines en jupes plissées affluent pour les vêpres. A Diou, le canal devient reptilien et ondule dans la vallée. Nous franchissons les 5 autres écluses de la journée avant d’atteindre Pierrefite sur Loire, là encore la petite halte est située à une encablure du village où nous avons juste le temps de faire les indispensables emplettes alimentaires.

Lundi 21 Avril
Pierrefite sur Loire – Paray le Monial
Aujourd’hui le soleil est voilé, est-ce parce que nous projetons de rallier Paray-le-Monial la cité mariale. Nous passons l’embranchement du canal de Roanne, il annonce le dernier pont-canal et une triste séparation, c’est à Digoin qu’il nous faut dire adieu à la Loire, cette Loire chérie. Nous savons que nous ne la verrons pas de sitôt. Nous voici sur le canal du Centre, ce canal long de 112 km et pourvu de 62 écluses pour franchir par une lente ascension vers le Nord, les sommets bourguignons. La ligne de partage des eaux se trouve à 301 m, là-haut nous quitterons le bassin de la Loire pour nous couler dans celui du Rhône.
Mais nous sommes encore à Digoin, 10 000 habitants, la ville a été un important point de convergence des réseaux routiers et fluviaux, les bassins du port en témoignent, l’atout maître était le grès et la faïencerie dont la ville a gardé quelques activités. Après un rapide tour de la cité, nous partons sur le canal du Centre, il traverse le Charolais et nous mène pour aujourd’hui à Paray-le-Monial, une halte qui s’avèrera aussi chère que bruyante. Une visite de la cité mariale s’impose et nous commençons par le centre-ville et sa mairie de style Renaissance, ensuite, par un jeu de petites rues désertes, nous revenons à la basilique romane dédiée au Sacré-Cœur, la récente restauration avec les joints peints incrustés dans l’enduit intérieur nous laisse perplexes. Mais nous ne nous attardons pas trop à ce haut lieu de pèlerinage car il nous faut revenir à des problèmes plus terrestres, préparer le repas et réparer puis tester le moteur de l’annexe «Petit Brin de Romar1».
 
      

Mardi 22 Avril
Paray le Monial à Montceau les Mines.
1,2,3,4,5,6,7,8, il est 9:00, la basilique nous donne le top départ et nous levons les amarres avec comme objectif : Montceau les Mines à 30 km et 12 écluses montantes. Nous déroulons paisiblement le ruban du canal au milieu des prairies et des parcelles de culture, les écluses sont automatiques et ne présentent pas de difficultés, nous passons Palinges, Guénelard, Ciry le Noble et en milieu d’après-midi, une impressionnante tour d’évaporation et des cheminées d’usine annoncent Montceau, elles marquent l’entrée Ouest de la ville. On sent d’emblée que celle-ci garde sagement son passé, préserve son histoire, pour sauvegarder sa mémoire. Besogneuse, laborieuse, minière, ouvrière, contestataire, la ville s’est ainsi forgée une conscience, une culture, des racines pour l’avenir. Contrairement à bien des villes industrieuses, Montceau ne rejette pas son histoire, n’en gomme pas les empreintes, bien au contraire elle exploite ce passé minier et industriel, elle le restaure et le met en lumière, ainsi la ville s’embellit à l’exemple de l’entrée du port tout à fait exceptionnelle où deux pont-levis bleus et mauves s’ouvrent par magie à notre passage. L’accueil au port de plaisance est aussi des plus chaleureux quant à son équipement ; simple et efficace, il est le meilleur que nous ayons fréquenté sur notre parcours en France. Allons plus avant découvrir cette ville de 20 000 habitants trop méconnue, le centre offre une large palette de maisons colorées où l’humour et la bonne humeur s’affichent sans contrainte ni ostentation. Ces couleurs, est-ce par mimétisme, semblent avoir une influence sur la population, tant les habitants sont avenants et aimables.
 
    
            Pharmacie de Monceau les Mines                                                        Façades 

Mercredi 23 Avril
Montceau – St Julien sur Dheune
Pour Hélios les vacances sont finies, il prend le train au Creusot pour rentrer à Angers, un matelot de moins. Nous quittons Montceau presque à regret mais nous voulons atteindre le Doubs en fin de semaine. Nous reprenons notre navigation ponctuée d’écluses automatiques, elles sont certes rapides mais la présence humaine s’avère parfois utile. C’est le cas aujourd’hui, une écluse se montre récalcitrante, elle refuse de s’ouvrir, un appel et voici la voiture de l’éclusier de service qui arrive, tous girophares tournoyants tel « Alerte à Malibu », en fait un tour de clé relance la procédure et nous permet d’écluser, nous apprenons à cette occasion que la Saône est en crue et que les « Loc » entendez les péniches de location, vont se rabattre sur le canal du Centre. Etait-ce prémonitoire mais ce soir-là nous faisons étape à St Julien sur Dheune, la halte située dans l’ancien bassin de retournement est complète car un bateau de location occupe beaucoup d’espace, nous nous approchons pour nous mettre à couple mais les occupants parisiens refusent notre co-voisinage, la tension monte d’un cran en face d’un comportement aussi peu marin ; après explication, nous amarrons Romar1 a deux pieux plantés en rive.
 

 Ecluse d'entrée de Monceau les Mines
 

Jeudi 24 Avril 2008
St Julien – Fragne
8:00, nous quittons sans bruit St Julien sur Dheune pour passer l’écluse dès 8:30 car aujourd’hui nous avons beaucoup d’écluses. Nous traversons Chagny et son impressionnante tranchée, dans le 90° droit nous croisons une péniche-hôtel dont la largeur égale celle du canal, jusqu’où remontera-t-elle ? Ce jour-là nous nous relayons à la barre pour déjeuner et faire la sieste car il nous faut tous être sur le pont à 14:45 dans l’échelle d’écluses des Ecuisses.
En fin d’après-midi, nous ferons une excellente étape à Fragnes qui dispose de 50 mètres de quais bien équipés à quelques km de Chalon/Saône.

Vendredi 25 Avril
Fragnes – Seurre
Temps couvert avec éclaircies passagères – vent frais.
Aujourd’hui nous quittons les canaux pour les grands espaces fluviaux mais avant d’y parvenir il nous faut emprunter le dernier bief du canal du Centre, un bief qui pique au Sud et longe les terrils de calcin de St Gobain. Au bout du canal voici la 34B, la dernière écluse, la 62ème du canal, nous éclusons avec un bateau anglais, la bassinée de 12 m est spectaculaire. Nous sommes amarrés aux bollards flottants, la descente est confortable… Avant que nous retrouvions ce nouvel espace, l’impressionnante porte de l’écluse se lève, elle est à guillotine, comme pour nous signifier qu’il faut raison garder. Finies les voies étroites, finie l’étreinte contrainte du canal, nous sortons de notre camisole aquatique et allons pouvoir nous ébattre gaiement, la Saône est là, en crue, elle nous offre toutes ses rondeurs, toute son opulence, sa générosité, pare-battages rentrés, mât dressé, Romar1 devient seigneur du fleuve, nous remontons à 8 km/h jusqu’à Seurre, patrie de Bossuet. A 16:15 nous arrivons, notre approche est délicate car les possibilités sont multiples et Romar1 (enfin plutôt le capitaine) n’arrive pas à se décider, nous accostons en fin de compte à un ponton droit près de la capitainerie entre un Tjalk et un Craft suisse qui fait sécher ses derniers vernis dont il exhale encore l’odeur.

Samedi 26 Avril
Seurre – St Jean de Losnes
Nous quittons Seurre après avoir versé nos droits de 11 €. Avec un grain d’amertume Joël et Thérèse rentrent à Angers, nous voilà seuls…  seuls dans cette immense écluse, seuls, non, l’éclusier très sympa viendra discuter avec nous pendant la montée… Ensuite nous nous engageons sur le long et droit bief de la Saône, passons devant la technopole de Seurre qui pense devenir un grand centre logistique multimodal.
Nous arrivons à 11:30 à St Jean de Losne, capitale de la batellerie. Avant tout chose, nous allons au bateau ravitailleur pour faire le plein de GO. Faute d’anneau dans le centre ville nous filons à 1 km accrocher nos aussières au petit ponton du camping en pleine campagne. En fin d’après-midi, nous pédalons jusqu’au bourg pour acheter un complément d’accastillage chez Blanquart qui nous réserve un excellent accueil et nous fournit de précieuses infos sur le matériel électrique que nous voulons installer.


Dimanche 27 Avril
St Jean de Losne – Rochefort sur le Doubs
Nous quittons notre ponton à 10:30 pour être à la première écluse du canal Rhin-Rhône à 11:30. A 1000 m nous nous signalons par VHF, l’entrée du canal est là à 90° tribord, l’écluse de St Symphorien s’ouvre à nous, la bassinée est rapide et musclée, mais l’éclusier se doit de nous faire l’article sur les règles de navigation, de nous fournir quelques conseils sur la Gendarmerie fluviale, paraît-il zélée, sur les valeurs touristiques de la Franche-Comté avec en appui des documents promotionnels sur le Doubs, mais surtout de nous remettre la télécommande pour écluser car nous rentrons dans le monde de l’automatisme. L’éclusier tient dans une boîte en plastique format pack de lait. Le test du nouveau sésame est quasi immédiat. En effet 500 m nous séparent de la deuxième écluse, cela fonctionne. A 13 H nous nous amarrons à un superbe petit quai, celui d’Abergement la Ronce, petit village où la Franche-Comté profonde vide son grenier, désopilant… À 15 h en avant toute pour Dôle. La capitale de Franche Comté, hautement touristique, que nous avions visitée l’an dernier nous accueille par des pontons vides mais interdits : «exclusivement réservés» au loueur local et le quai d’en face est réservé aux bateaux-hôtels ! Un seul endroit semble nous accepter mais il est envasé, notre hélice fait office de mixeur et le Doubs change en cinq secondes de couleurs, il devient ocre, après quelques manœuvres. Pour nous sortir de cette vase, nous décidons de trouver au bourg suivant, Rochefort, un ponton libre de droit, hélas l’unique ponton est occupé, nous avançons de 3 km car la carte signale un autre point d’amarrage, mais ce dernier est situé dans une sinuosité en plein courant de travers, l’appontement est périlleux c’est le moins qu’on puisse dire et je dois m’y reprendre à trois fois pour y arriver, Jeannine y aura laissé la gaffe (récupérée plus tard) et Romar1 quelques traits de peinture.

Lundi 28 Avril
Rochefort – Rancho
Nous quittons le ponton à 11:00 sous un déluge, nous avançons doucement et dans le long bief avant Orchamps, un agent VNF nous informe que, suite à un problème électrique, il n’actionnera l’écluse qu’à 13:15. Nous nous amarrons derrière un Saga suisse d’où émanent des accords de guitare, oui un «Saga» baba-cool, très cool car personne ne sort pour prendre l’amarre, tout est question de culture, si dans le monde marin on va vers l’autre, pour l’aider notamment lors de l’accostage, dans le monde fluvial, il n’en est pas de même, c’est un milieu plus individualiste, plus fermé… surtout chez les touristes… Suisses de surcroît…
Revenons à Orchamps, il est midi, nous montons en ville mais seule la boulangerie est ouverte, faute d’énergie les autres commerces ont dû fermer, la vie s’est arrêtée… A 13:30 la fée électricité est revenue et nous avons pu écluser. Le soir nous sommes à Rancho, nous faisons sous la pluie les trois communes alentour pour trouver pitance mais faute de nourriture, nous prenons une bonne douche revitalisante et allons déguster le menu terroir à l’auberge voisine, escargots, saucisse de Morteau, le tout avec des vins d’Arbois. Repus, nous sommes prêts à affronter l’hiver…

Mardi 29 Avril
Rancho – Thoraize
Nous quittons Rancho à 10:00 pour enchaîner canal, biefs, Doubs et écluses. Romar1 est concentré, tant les pièges sont nombreux sur cette rivière, nous nous rendons à Thoraize ou plus précisément à l’entrée du tunnel car ce dernier est en travaux comme en témoignent la barge et le baraquement de chantier ; l’éclairage du tunnel est en cours, un éclairage féérique. Une halte est là , calme ; sur la rive des panneaux racontent l’histoire du canal et du tunnel (nous y apprenons que Claude Guéant, actuel Vice-Président de la République a été Préfet de la Région dans les années 2000).
     

Mercredi 30 Avril
Thoraize – Besançon
Nous quittons Thoraize dès 8:30 pour passer le tunnel avant que les électriciens et leur échafaudage flottant ne l’obstruent, même s’ils se doivent de le déplacer à chaque bateau, épargnons-leur un halage bien compliqué. Nous enchaînons encore biefs, écluses et aujourd’hui deux ponts-levis manuels, deux ponts que les agents VNF ne s’empressent pas de lever, nous devons là encore attendre leur bon vouloir. La pluie annoncée arrive avec nous à Besançon. Sagement, vu le vent qui s’est levé, nous décidons de prendre place au ponton tout neuf à l’entrée du tunnel qui passe sous la ville. Bien que Johanna, un bateau danois de 12 m, ne nous laisse que peu de place, nous accostons en douceur dans le petit espace restant. Là, royalement installés, nous restons deux jours à l’ombre du rocher et protégés par l’impressionnante citadelle de Vauban, illuminée la nuit. Besançon, c’est LIP, les «LIP». Me revient cette chanson de Jacques Bertin que je ne peux m’empêcher de fredonner.

« Est-ce qu'on fait des vers avec l'actualité immédiate ?
Poète, est-ce ton rôle de témoigner pour le feu qui naît ?
Est-ce qu'on peut écrire des chansons sur ces femmes
Qui se sont mises en dimanche pendant huit mois parce qu'il fallait
Montrer qu'on était des gens respectables
Et que la grève, ce n'est pas le laisser-aller mais la rigueur ?

Tu fais donc des vers avec la dignité des autres
Poète, depuis ta chambre parmi tes bouquins
Est-ce qu'il est digne de saluer la classe ouvrière
De loin, quand peut-être, tes vers, elle n'y comprendra rien ?

Il va bien falloir s'y résoudre
L'étincelle ce n'est pas moi
Je vais de ville en ville
Je porte le feu, je suis le sang
Ô jeunes femmes, qui descendiez sur Besançon
Cette année-là vers le quinze août en portant comme un sacrifice
Vos clameurs car c'était la première fois et vous aviez un peu peur
Je reste au bord de vous, timide, n'osant rien faire
Est-ce qu'on peut faire des vers avec la gravité de vos gestes et votre honneur ?

Vous vous êtes mis debout
Soudain vous étiez devenus l'espoir du monde
L'espoir du monde, vous, petite dame coquette et sans histoires, sans passion
Le premier jour, l'un de vous a dit "La grève sera longue
C'est avec les pieds dans la neige que nous finirons"
C'est donc facile de faire des vers sur le courage et sur la peur

On fait des vers avec l'espoir, avec la vie
Avec les ongles qui s'accrochent au réel
Avec des mots qui m'ont été soufflés cet hiver
A Besançon parce que le vent souffle dans le dos du poète
Et le crible de mots qui ne lui appartiennent pas»


Le soir nous allons saluer Zacarias, ami de nos amis José et Nadia il tient un bar «musico» qui « déménage » bien, excellente soirée avec de longues discussions culturelles, sociales et politiques.
 
 
LE TEMPS PASSE - ADIEU BESANCON

Vendredi 2 Mai
Besançon – Deluz
Nous quittons Besançon à 12 heures en empruntant par le tunnel sous la citadelle, faute de pouvoir faire la boucle qui contourne la ville, écluse fermée. Aujourd’hui nous allons jusqu’à Deluz, une discrète commune qui dispose d’une charmante halte fluviale. Un plaisancier attrape nos amarres, il s’apprête à partir sur Paris avec sa petite vedette. Tout le long du Doubs, le chemin de halage a été aménagé en une piste cyclable animée, un cycliste, cadre VNF, s’est même arrêté pour engager la conversation et avoir quelques informations sur la navigation, il nous annonce que des travaux ont lieu en Alsace mais ne sait où. En soirée nous recevons la visite d’un adjoint qui vient mettre l’électricité absente, puis du Maire qui vient vérifier des détails techniques, la saison va bientôt commencer. Nous discutons des activités économiques passées et du projet de créer en aval un port pour l’hivernage des bateaux. La halte est insérée entre le petit jardin botanique qui jouxte l’école du village et un ancien lieu industriel qui était en fait une papeterie avec port… Fraîchement restauré par la commune, le bâti espère retrouver non seulement l’éclat du passé mais aussi de nouvelles activités.
 
 
EGLISE DE DELUZ (DOUBS)

Samedi 3 Mai
Deluz – Clerval
La boulangerie de Deluz ouvre de bonne heure, c’est un lieu hors du temps, la distribution se fait directement dans le fournil, plus exactement dans le garage qui sert de fournil. Après le petit déjeuner, nous commençons par une bonne mise en condition avec un Doubs en post-crue, de longs passages étroits, des portes de garde et de beaux déversoirs et barrages qui aspirent tous les corps flottants, il faut tenir Romar1 qui aime toujours autant jouer avec les vents et les courants, ce n’est pas de tout repos… un peu fougueux…
Le déjeuner se fait sans s’arrêter, Romar1 passe Beaume les Dames en catimini, camouflé dans la luxuriante végétation du Doubs et file sur Clerval. Allez savoir pourquoi mais à l’écluse 35, l’alarme de l’écluse se déclenche, la borne d’appel reste muette, après moult appels sur portable, une voix peu aimable nous informe que l’itinérante va incessamment arriver… 1 heure plus tard, l’éclusière de service arrive et se dit surprise de nous voir là car elle ne nous a pas vu passer à Beaume, la femme est charmante, remet le système en route très rapidement et nous accompagne sur les deux écluses qui relèvent de sa compétence. Clerval, le guide fluvial nous y indique une halte paisible… mais pour bateau à fond plat, car à 2 m du ponton, Romar1 polit son hélice avec le gravier… retour au large et nous trouvons à 300 m derrière l’écluse suivante un ponton qui nous offre une hauteur d’eau suffisante. Le bourg dispose de plusieurs commerces un Proxi plus très frais, une boucherie-charcuterie d’un âge avancé, un tabac presse magasin de pêche bibelots etc., une immense quincaillerie et plusieurs bars, nous honorons tous ces commerces et boirons une bière face au monument aux morts.

Dimanche 4 Mai
Derval – Dampierre
Le matin nous sortons du court bief pour retrouver le Doubs, rien de bien passionnant car nous longeons une départementale très fréquentée. Après avoir franchi l’écluse de l’Isle sur le Doubs sous le regard de nombreux touristes, nous déjeunons au port. A 14:30, nous décollons pour Dampierre mais comme tous les jours il y a un petit quelque chose qui ne colle pas, aujourd’hui, c’est une écluse qui nous informe : «Incident-Dépannage en cours», il nous faut attendre, attendre en maintenant l’indomptable au centre du canal, comme les rives sont effondrées, l’impatient Romar1 a été gratté le fond pas très profond à cet endroit. L’éclusier de permanence arrive plus tard et relance l’automatisme. En fin d’après-midi, nous nous lovons dans le bourg de Dampierre, plus précisément dans le large virage avant l’écluse, là il y a de vieux bollards qui font notre bonheur.

Lundi 5 Mai
Dampierre – Montbéliard
Plus de gaz, plus de pain, c’est disette, qu’importe, à 10:30, en avant, à nous Montbéliard, nous y sommes en un rien de temps, sauf… sauf que le temps VNF n’a pas la même échelle que le nôtre… nouvelle écluse, nouveau bug, le feu est vert mais les portes restent fermées, on réinitialise notre boîtier, nouveau test, rien n’y fait… il faut attendre, attendre, mais cette fois je mets en application une parade imaginée dans la nuit, je pose le nez de Romar1 sur la berge non agressive, je passe la marche avant, je n’ai plus qu’à gérer les coups de vent… c’est tellement simple… après une attente non calculée, sans savoir pourquoi ni comment, les portes s’ouvrent, un coup de marche arrière pour retrouver le centre du canal puis une petite marche avant et nous voilà dans la dernière écluse qui nous ouvre Montbélliard. Nous arrivons tranquilles à un de ces nombreux emplacements libres ; faute de gaz, nous irons nous sustenter en ville ; «chez Gavroche» près de la gare nous semble convenable, erreur c’est Big Brother, les caméras sont partout, même dans les toilettes… à éviter…
Ensuite nous allons relever nos emails au point WIFI Franche-Comté, un espace mis en place par la région, très bonne idée pour lever les barrières du numérique… cela fait quelques jours que je n’ai pas relevé ma boîte : 456 mails… des spams à la pelle, je ne sais ce que fait l’anti-spams ?
Bon, cela n’est pas tout, il va falloir aller au gaz. Justement un Intermarché est situé de l’autre coté du canal, tout est dans le choix de l’épreuve, ou bien faire 1 km de vélo pliant avec une bouteille de 13 kg sur le porte-bagage ou bien ramer 50 m avec l’annexe. Etant plus rameur que pédaleur j’opte pour le plan B. Alors en avant, et sans trop de ronds dans l’eau je parviens à accoster sur l’autre rive. Après les longues formalités d’achat, me voilà sur le retour, l’annexe, avec comme lest un moteur hors bord, une nourrice d’essence, une bouteille de propane et un gaillard de 90 kg, cela doit carburer, c’est sans compter sur deux énergumènes durement alcoolisés, une doublette de poivrots qui entend faire un tour de canot. Poliment mais fermement éconduite, la doublette ne trouve rien de mieux que de me tancer et de me lancer des graviers puis des pierres. Face à cette attaque j’ai du mal à contrôler mon frêle esquif, mes gestes sont un peu désordonnés mais j’arrive tant bien que mal à couple de Romar1. Alors que je hisse la bouteille, la matelote doute de son contenu, la tension monte d’un cran, je sors de ma poche arrière pour preuve la facture, plouf, en 1/100 de seconde je pige que ma carte bleue a fait le grand saut et a coulé à pic, ouf, les poissons n’ont pas le code. C’est bien du propane, je le dis et le répète… mais cela ne fait pas retomber la pression, il me faut maintenant remonter l’annexe avec les bossoirs… Mais il y a des jours comme ça où tout dérape, alors que l’annexe est presque en haut un mousqueton lâche, l’annexe bascule, le moteur et la nourrice glissent, par chance rien n’ira à l’eau, mais la posture de l’ensemble est précaire, il faut vite remettre de l’ordre dans ce désordre, baisser l’ensemble, remettre le bouchon de vidange de l’annexe qui se remplit d’eau… et pédaler à l’autre bout de la ville chercher un mousqueton neuf. Un après-midi sportif, d’autant plus que le vent forcit et que les tonnes de Romar1 font souffrir le ponton, il faut renforcer les amarres.

Mardi 6 Mai
Montbélliard – Montreux-Château
Départ de Montbélliard à 9 heures sonnantes pour être à l’heure dite à la première écluse, une écluse cachée dans une trouée de verdure à tribord ; la télécommande n’arrive pas à se faire reconnaître, notre coup de trompe alerte l’éclusière du problème, elle enclenche la procédure manuellement. Cette charmante éclusière nous suit dans les écluses de son ressort et nous raconte l’évolution du métier et la formidable invention de l’automatisme, une hérésie, nous nous quittons à la dernière écluse de Franche-Comté. Les deux kilomètres suivants sont transitoires, nous laissons à gauche le bras de Belfort, le lion nous fait peur, nous découvrons à la première écluse alsacienne le changement, un changement radical, l’accent alsacien est là, typique et au loin le paysage est ouvert sur la vaste plaine d’Alsace que nous dominons. Indéniablement, on change de baronnie, de méthode, d’administration, le brave éclusier me demande : nom du bateau, nom du propriétaire, immatriculation, je lui montre les lettres de 20 cm qui sont sous son nez, lieu de départ : Rotterdam, destination finale : Istanbul, le gars me regarde, perplexe… L’administration fluviale a ce côté admirable et désuet qui nous surprend toujours, mais les écluses ont les même caprices et cela recommence : bien qu’automatique l’écluse est bloquée et l’ouverture se fait au levier avec un pieu de bois, mais le top est à venir car en effet nous devons franchir le pont tournant tout neuf de Froidefontaine, les barrières routières s’abaissent, les véhicules nombreux, bus, camions, voitures, tracteurs, s’arrêtent, la France laborieuse attend, le pont commence à pivoter puis s’arrête, l’éclusier vient nous informer que l’automatisme est bloqué, les véhicules commencent à faire demi-tour dans une belle pagaille. Après plusieurs essais le pont revient à sa position fermée, les barrières se lèvent à nouveau et les véhicules peuvent passer et Romar1 attend… très symboliquement amarré à deux pinces monseigneurs plantées dans la rive. Après une heure d’attente, un technicien arrive et relance en deux minutes le système, le pont se tourne. Ouf, nous pouvons passer. Nous apprendrons plus tard que l’opérateur n’est pas accrédité pour tourner la clé de réinitialisation du système.
Il nous reste l’écluse de Montreux-Château, celle-ci est manuelle et actionnée par un jeu de câbles et cabestans, c’est physique mais ça marche, surtout avec un alsacien, alsa-accent et éclusant dur… puis Romar1 s’apponte près d’une borne à eau et électricité. Damned, cela fonctionne avec des jetons, des jetons qu’il nous faut prendre au distributeur automatique situé plus loin, mais les jetons n’y font rien, car tout est en panne, rien ne marche. Dommage, la halte semblait parfaite…
 
      
 
         MONTREUX LE JEUNE (DOUBS)                                               PRES DE DELUZ 

Mercredi 7 Mai
Montreux – Dannemarie
Aujourd’hui nous sommes entre les 3 Montreux (Montreux-Château, Montreux le Vieux et Montreux le Jeune), c’est aussi le nom du bief de partage des eaux entre Rhône et Rhin, entre Méditerranée et Mer du Nord. Il faut décaler de bonne heure pour être à 9 heures à Valdieu situé à 6 km, Valdieu où commence notre chute de 13 écluses sur 5000 mètres. A la première d’entre elles se trouve le chef de l’échelle d’écluses avec une voiture de service et deux éclusiers en mobylette de service, 300 m séparent en moyenne chaque écluse. Depuis 2 ans, depuis que l’Etat a voulu compenser l’arrêt du canal à grand gabarit, les écluses sont semi-automatiques, l’éclusier gère à partir de son pupitre les bassinées qui durent 4/5 minutes. Notre lente descente nous permet de faire plus ample connaissance avec l’éclusier et de mieux comprendre l’évolution ou plus exactement la disparition de ce métier.
Vers 13 h, nous passons la dernière, une écluse récente mais manuelle, comme pour rappeler l’histoire. Nous entrons dans le port de Dannemarie où Anne l’énergique capitaine joue les sémaphores pour nous guider à l’emplacement prévu... En fin de journée arrive Johanna.

Jeudi 8 Mai
Il fait chaud, nous faisons le tour de la ville repérer les commerces et services et aussi ramener un kugelhopf. Dans l’après-midi nous aurons la visite des techniciens de « Pro-bateau » pour évaluer les travaux à faire et en fin de journée les danois Inge et Otto viennent prendre l’apéro à bord.
 
     
 
         PORT DE DANNEMARIE (DOUBS)                                 INGE ET OTTO SUR LE JOHANNA

Vendredi 9 Mai
Direction Mulhouse pour découvrir la raison de notre arrêt, programmé pour un mois, oui, oui un mois, le canal est comblé depuis janvier à l’entrée de Mulhouse pour réaliser un souterrain mais l’ensemble fuit, donc un mois de travaux supplémentaires est programmé. Nous en profitons pour chercher un point Wifi, néant même la boutique Orange ne dispose pas de point d’accès, un comble. Au retour nous prenons l’apéro sur le Johanna où faute d’écluser nous dégustons Riesling et St Émilion, Inge et Otto font partie d’un club danois d’œnologie et gastronomie.

Samedi 10 Mai
Après avoir bricolé sur le bateau, nous allons à Alkirch en Mégane mais rentrons en train, la Mégane surchauffe et fume, nous la laissons sur place, nous verrons cela lundi. Par dépit, au retour, nous allons déguster la spécialité locale à l’auberge St Leonard, la carpe frite : des filets de carpe découpés en lamelles, roulés dans la chapelure, puis frits.
Le tout est accompagné d’un pinot noir. Bon ce n’est pas la découverte du siècle mais cela a un petit goût de friture de Loire, on ne se refait pas… Cela dit, comme tout ici, c’est copieux, pour dire vrai c’est à volonté, dans ce domaine la volonté de la matelote est plus grande que la mienne, elle en a repris une deuxième assiette…

Dimanche 11 Mai
Acadian, un super Van Craft de 18 m vient d’arriver, il va lui aussi attendre là l’ouverture du canal, son propriétaire met les housses qui protégent bastingage et hublots.
De l’autre côté du port se déroule un long ruban rectiligne d’asphalte, le chemin de halage, propriété de VNF et par convention, mis à disposition des départements pour faire la voie verte, l'Eurovéloroute : elle doit à terme relier Nantes à Budapest et plus tard l’Atlantique à la Mer Noire. La piste est très fréquentée par les cyclistes, les rollers et les marcheurs, en groupe, en famille ou en solitaire, le fluo est une référence vestimentaire et les rouleurs sont pour la plupart transformés en sandwiches publicitaires et portent les couleurs des marques fétiches, telle une caravane de la grande boucle ; des bungalows restaurants s’installent au bord pour abreuver la clientèle itinérante.

Publié à 08:00, le 21/09/2008, Nevers
Mots clefs : chalonsaonedoubsRomar1danubeloire

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