Une Transeuropéenne

Au dessus de l'Etat : LA MAFIA

Préambule

L'aura de la mafia excite notre imaginaire, nos fantasmes, et ses mystères, ses codes, son argent font sa puissance. Ses honorables parrains bénis par l'église catholique et par certains pouvoirs inspirent crainte et respect. La mafia n'est pas qu'une société faite pour les films et les romans, c'est une réalité pétrie de sang, de souffrance, de misère, de précarité dont le peuple déshérité sert de réserve, de réservoir de main d'oeuvre, de ressource humaine.

Après avoir traversé l'Europe des Balkans et avoir constaté pour ne pas dire vécu certaines dérives mafieuses de l'ère post-communiste, nous voici en Italie, matrice s'il en est une, de la mafia.  Tout d'abord un constat s'impose, qu'elle soit russe, ukrainienne, chinoise, roumaine, albanaise, bulgare ou italienne, la mafia s'implante toujours dans les pays aux économies sinistrées ou dérégulées pour ne pas dire libéralisées, des pays où la démocratie vacille. Plus que toutes les autres structures notamment étatiques, elle a une formidable propension à s'infiltrer dans les rouages des états déliquescents ou exsangues. Elle possède une grande faculté d'adaptation et s'accommode aisément des nouvelles dimensions géopolitiques et économiques mondiales. Un organisme attise actuellement sa convoitise, ce mécanisme déficient est la« Vieille » Europe, une Europe incapable de se défendre... à moins peut-être qu'elle ne soit consentante.

 

Introduction

Que ce soit sur les côtes grecques ou lors de notre traversée du Canal d'Otrante, ce détroit de 100 km qui sépare l'Italie de l'Albanie et de la Grèce, nous avons été surpris puis inquiets d'être témoins d'étranges ballets que se livraient des bateaux fortement motorisés. Notre passage dans les ports de Santa Maria di Leuca, de Crotone puis de Reggio di Calabria et de Gioia Tauro n'a fait que jeter un peu plus le trouble sur les obscures pratiques qu'exercent certains groupes dans cette région qu'est le Mezzogiorno, le Midi italien.

 

Ne voulant pas nous limiter au seul regard du large, nous avons posé pied-à-terre et nous sommes allés  voir derrière le décor des sublimes criques et des superbes falaises. Ce que nous y avons découvert n'est pas rassurant et, à vrai dire, assez déconcertant. Dans les plaines côtières, les magnifiques plages cohabitent avec de cataclysmiques réalisations immobilières, des constructions aussi monstrueuses qu'ubuesques, des quartiers dégradés, des villes sans âme, en putréfaction, le tout noyé dans un béton pauvre (1).

     

Dans les montagnes, les grandioses et magnifiques Parcs Nationaux côtoient des hameaux désolés enfouis dans des archaïsmes moyenâgeux, des villes fantomatiques où s'amoncellent une misère éternelle, un chômage chronique, alentours les terres servent de réceptacles aux rejets, déchets industriels, tas d'immondices, amoncellements de gravats, un invraisemblable décorum blasphématoire à ce qui reste de nature sauvage...

Posez des questions, vous n'aurez pour réponse qu'un regard noir, une moue ou un sourire gêné ; ici règne l'OMERTA, la loi du silence, un silence lourd de sens. Chut, ici tout est mafia... même l'air... Posezquelques questions à des italiens du sud, à des serveurs... les gens fuient... gênés.

Voyez ici ces impressionnants complexes immobiliers de plusieurs dizaines de milliers de m2, ils ne seront jamais achevés, ce sont des chantiers de la mafia.

   

Voyez là cette école neuve, elle ne verra jamais d'enfants, son béton est pollué au cœur par des métaux lourds et elle est donc classée comme des dizaines d'autres insalubre, c'est une réalisation de la mafia.

Voyez là encore ce troublant ouvrage d'art et ce tronçon d'autoroute dont l'utilité interpelle, c'est une œuvre de la mafia, et là sur les collines, ce champ éolien qui domine la baie, c'est le dernier investissement de Cosa Nostra...

 

Voyez là encore dans les champs ces travailleurs noirs qui récoltent fruits et agrumes, ce sont des «clandestins» (2) placés sous la mainmise de la mafia... 

 

Une main d'oeuvre corvéable près de Rosarno

Ces exemples sont légions et seulement une infime partie visible de la pieuvre... une pieuvre qui gangrène ces régions du Sud et s'étend maintenant au-delà des frontières, au-delà des mers...

  

(1) Béton appauvri. Leader dans la fabrique des bétons, la mafia ne s'embarrasse pas des normes, béton pauvre en ciment, mais riche en granulats non conformes ou illicite comme les scories d'incinérateur. Ceci permet de les éliminer en se faisant rémunérer. De nombreux bâtiments sont insalubres parce que fragiles ou pollués par des métaux lourds.

(2) Le 9 janvier 2010 dans un contexte d'hyper-exploitation qui s'appuie sur les réseaux mafieux, la population de Rosarno (15 000 hbts) lance une «chasse aux Noirs». Ces Noirs sont des travailleurs clandestins nécessaires à la récolte «à bas prix» des clémentines et autres agrumes mais les sbires mafieux n'acceptent pas que les immigrés lèvent les yeux ou se défendent lorsqu'ils sont maltraités.

Ils seront ainsi plus de 300 à être évacués sur le centre de premier accueil de Sant'Anna situé au cap Rizzuto à quelques kilomètres de Crotone. Un «Sangatte», le plus grand d'Europe où croupissent  2000 immigrés.

               

Entrée du Centre de rétention de Sant'anna 

LES ORIGINES DE LA MAFIA

Pour nombre d'historiens, l'origine de la mafia remonte à l'époque médiévale. Les racines se trouvent probablement au Royaume des deux Siciles sous le règne des Bourbons. Elle aurait donc du sang espagnol, qui sait de l'Inquisition.  Il est probable qu'à cette époque, des sociétés secrètes veillaient à la sécurité de la population, au respect des codes locaux et assuraient une certaine redistribution. Les régions très pauvres, isolées parce que montagneuses ou insulaires, servaient souvent de terreau à ces organisations qui prenaient souche dans les clans, les tribus, les familles. La Vendetta en Corse et le Kanum en Albanie relèvent du même processus, celui du code d'honneur.

 

 

  

Après les révolutions de 1848 et de 1860, l'Italie sombre dans le néant avant que Garibaldi ne lève des troupes et obtient le soutien des mafias. A l'Unité italienne, les groupes criminels du Mezzogiorno s'organisent, changent d'objectifs et de méthodes. Au cours du dernier siècle, si la mafia a connu divers revers, elle a néanmoins lentement tissé sa toile et est aujourd'hui la première entreprise du pays, elle contrôle 1/3 du territoire et fait un Chiffre d'Affaires de plus de 150 milliards d'euro par an, soit 7% du P.I.B. de l'Italie. Comme les régions qu'elle « gère » ont les plus forts taux de chômage, aussi pouvons-nous dire que la misère est son garde-manger. Selon Nando Dalla Chiesa (1), il s'agit d'un "sous-développement administré", validé ou tout du moins admis par le pouvoir politique.

 (1) le Général Dalla Chiesa - Chef de la Lutte antimafia en Sicile - assassiné à Palerme en 1982 

Le mot Mafia est utilisé de manière générique mais en fait la mafia n'est pas une structure homogène car il en existe plusieurs qui se font parfois la guerre. Chacune a son code, ses méthodes, son territoire, son organigramme mais elles partagent un même but : l'argent, un même moyen : le crime.

Jusque dans les années 1990 la mafia jouait une carte franchement anti-Etat. Aujourd'hui elle a changé sa stratégie pour s'immiscer dans la politique et elle est ainsi devenue un État dans l'État.

Ces années-là, elle se diversifie pour s'inscrire dans des horizons plus policés, plus lucratifs, moins risqués : les marchés boursiers. Ainsi la mafia blanchit l'argent et investit en masse dans des Sociétés financières.

Liste non exhaustive des activités illicites liées auxdifférentes mafias :

Les trafics de drogue, d'êtres humains, de déchets / La contrebande d'alcool, de cigarettes, de voitures volées / La corruption, le racket, les jeux / La prostitution / La contrefaçon / Le blanchiment d'argent par de multiples circuits / La fabrication de fausse monnaie et fausses cartes bleues / La cybercriminalité (détournement defonds) / L'infiltration dans les groupes financiers / Le trucage des marchés publics / ...

      

Les mafias sont toutes issues du Mezzogiorno, l'Italie du Sud :

Cosa Nostra (en Sicile) / Camorra (à Naples) / N'drangheta (en Calabre) / Sacra Corona Unità (dans lesPouilles) / Stidda (en Sicile)

 

 

COSA NOSTRA

Cosa Nostra, « Ce qui est à nous » égalementappelée «La Pieuvra» est la plus connue, la plus secrète mais aussi la mieux structurée. Avant la dernière guerre, l'organisation s'appelait la Società Onorata (l'Honorable Société).

Essentiellement basée en Sicile, elle dispose de ramifications sur l'ensemble du globe, mais surtout en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Australie.

Implantée au début ) du XIXième pour surveiller les propriétés agricoles, elle en prend progressivement le contrôle et s'en approprie les récoltes. A la Libération, elle réapparaît avec les Américains, la reconstruction lui ouvre la voie du BTP et de l'immobilier. Au fil des décennies, elle s'immisce dans tous les secteurs économiques de l'île. Pour cela, elle s'appuie sur ses liens politiques privilégiés avec la démocratie chrétienne qui lui assure à la fois marchés et immunité.

La mafia n'aime pas qu'on fouille dans ses affaires et n'hésite plus à trucider les enquêteurs trop sourcilleux. Mais les magistrats italiens ne se laissent pas pour autant impressionner. En 1986, se déroule à Palerme un maxi procès avec 465 accusés, il aboutira à 360 condamnations dont 19 à perpétuité et à la confiscation des biens des mafiosi emprisonnés. S'ensuivent alors des aveux de repentis, l'organisation pyramidale de CosaNostra est secouée et plusieurs parrains tombent.

Bien que décapitée, la pieuvre réussit à assassiner les emblématiques juges antimafia Falcone et Borsellino.

  

             Les Juges Falcone et Borsollino                  La Stèle à leur mémoire  près de Palerme 

Depuis, pour se protéger, Cosa Nostra se cloisonne, mais elle perd de sa puissance et cède du terrain aux autres organisations mafieuses.

Cosa Nostra possède un code d'honneur.

Pour être initié il faut être Sicilien de père et de mère, masculin et catholique.

A l'initié, il est interdit de: s'en prendre aux femmes et aux enfants / de désirer les femmes d'autres hommes d'honneur / de voler (?) / de fréquenter les bars et salle de jeux / de se livrer au proxénétisme / d'être communiste ou homosexuel / de tuer des hommes d'honneur sauf sur ordre de la coupole (Les dirigeants de Cosa Nostra) / de parler, se référer ou se déclarer de l'organisation. Il doit respecter la loi du silence sinon c'est la mort.

La devise : servir, obéir, se taire.

Cosa Nostra est une organisation très conservatrice et profondément anticommuniste. Elle a toujours eu des liens intimes avec l'église catholique. Hier ses hommes d'honneur ne se réclamaient-ils pas guerriers de Dieu ou gardiens de la Foi.

Cosa Nostra compterait encore 17 mandamenti regroupant 66 familles contrôlant 1 700 clans et disposerait de 50 000 collaborateurs.

Si ses domaines d'activité se sont élargis et ont évolué avec le temps, Cosa Nostra aurait toujours refusé pour raisons religieuses, le proxénétisme et le kidnapping.

Ses créneaux sont maintenant :

Le Trafic de drogues (héroïne et morphine base)  // Escroquerie en tous genres // Racket près des entreprises et commerçants // Prêt d'usure (taux d'intérêt prohibitif) // Trafic de cartes bancaires // Marchés publics // Spéculation immobilière // Prise de contrôle de grandes sociétés...

 

 

CAMORRA

Camorra signifie « Protection ».

Née à Naples au début du XIXème siècle (vers 1820), la Camorra est la seule mafia à être d'origine urbaine. Elle est issue de l'incapacité politique à créer une dynamique économique dans cette région pauvre qu'est la Campanie, pour cela elle s'est appuyée sur l'insatisfaction sociale. En fait, elle a comblé l'absence des relais religieux, syndicaux et associatifs. Pour résumer et simplifier, la Camorra est née de la misère.

Son origine populaire lui a permis de se fondre dans le sous-prolétariat grâce à un étroit maillage dans le tissu social napolitain. Son recrutement se fait par filiation mais aussi dans les rues et les prisons dont les chefs sont issus.

Si la Camorra soutient Garibaldi en 1860 lors de sa marche sur Rome, elle reste néanmoins profondément attachée à l'église catholique. N'organise-t-elle pas ses réunions dans les catacombes des églises napolitaines... Elle est considérée comme une des plus importantes en Europe. Le film « Gomorra » relate fort bien son fonctionnement.

D'après les données d'Interpol, les 150 familles régnantes disposeraient de plus de 7 000 membres et de 80 000 collaborateurs. Par ailleurs, selon Maria-Luisa Cesoni (1),  300 000 personnes vivraient de la Camorra.

Sa base logistique est le port de Naples.

La Camorra est une mafia à organisation horizontale mais à géométrie variable. Elle dispose d'une multitude de petits clans plus ou moins indépendants dirigés par une ou des familles, chacune gère l'intégralité d'une filière (cocaïne, jeux, etc).

Si la Camorra règne sur tous les trafics traditionnels illicites tels que prostitution, drogue, jeux, contrebande, le racket (levée d'impôt), l'usure), elle s'est plus tardivement installée dans tous les secteurs économiques de la région napolitaine notamment la gestion des déchets, avec les dérives nauséabondes que l'on connaît, dans l'exploitation des carrières, la fabrication des bétons appauvris à base des scories des usines de déchets. Depuis quelques années, elle s'est lancée dans l'importation clandestine de viande et surtout la fraude aux subventions européennes.

 

Selon Isaia Sales (2), la Camorra a un rôle social : « Elle développe selon la tradition, des activités à la fois redistributives et de solidarité : fortes dépenses dans les commerces des quartiers défavorisés, aides aux familles en difficulté, financement d'activités sportives. Elle n'offre pas seulement, à ses affiliés, un enrichissement facile, mais aussi des possibilités de mobilité sociale, et même les seules possibilités pour des individus qui, n'ayant aucune chance au départ (chômeurs, déshérités...) de pouvoir devenir en quelques mois commerçants, propriétaires d'auberges, de cafés, ou de restaurants. La faiblesse de la vie associative napolitaine a permis à la Camorra d'être la principale organisation qui garantisse la satisfaction des besoins essentiels pour une partie importante de la population ».

(1)Maria-Luisa Cesoni est avocate et a écrit « Camorra et politique : démystification du rôle de ladrogue »

(2)Isaia Sales : Chercheur spécialiste de la criminalité et de la Camorra.

 

 

N'DRANGHETA

N'drangheta est un mot tiré du grec signifiant « Courage et Vertu ».

N'drangheta a vu le jour dans les montagnes de l'Aspromonte en Calabre, une région rurale, difficile d'accès, qui abritait au XIXème des bandes de brigands, protecteurs des petits paysans.

Mais au fil du temps, ces bandes se sont regroupées dans une véritable organisation criminelle à la réputation  sanguinaire et barbare.

Dans les années 70, celle-ci s'est spécialisée dans le rapt et s'est illustrée par l'enlèvement de Paul Getty junior. Un secteur qu'elle a depuis abandonné parce que peu rentable...

Sa structure est basée sur la famille de sang, ce qui la différencie des autres mafias et limite les trahisons. Les liens entre les familles appelés aussi "piccoterie" se font par mariages arrangés.

Elle comprend 150 familles appelées"N'Drini" et disposerait de 6 000 hommes.

Chaque famille possède un territoire sur lequel elle organise ses activités.

Pour rentrer dans 'Ndrangheta qui ne recrute que par filiation, il faut tout d'abord commettre un meurtre puis lors d'une cérémonie rituelle, on brûle des images sacrées, on jure fidélité à l'organisation et on prête serment sur l ‘évangile.

Après s'être longtemps cantonnée à la Calabre, N'drangheta a élargi son territoire, elle a pris les positions abandonnées par Cosa Nostra, s'est internationalisée avec le trafic de drogue et d'armes lourdes. Enfin elle s'est implantée aussi dans la région Nord, poumon économique de l'Italie.

Les principales activités de N'drangheta :

trafic de drogue // trafic d'êtres humains (clandestins et prostitution) // racket et l'extorsion de fonds (Pizzo) // L'usure (avec la complicité des banques qui refusent des prêts aux particuliers) // trafic international d'armes lourdes // captation des aides destinées aux filières agroalimentaires (huile d'olive...) // trucage des marchés publics (santé, construction...) // gestion des carrières et du béton // détournement des fonds structurels européens // collecte et élimination des déchets

 

Le port de Gioia Tauro où tous les mois des containers de contrefaçons, de drogue ou d'armes lourdes sont découverts. Un vaste port porte-containers réalisé par et pour la mafia mais financé pour partie par la CE

Ses bases logistiques : les ports de Crotone, de Reggio de Calabria et de Gioia Tauro (2ieme port Porte Container d'Europe), ce dernier port est situé dans une commune où par deux fois le Conseil municipal a été dissous pour liens mafieux. D'autre part, à la sortie de la ville, d'immenses et luxueux complexes commerciaux sont implantés dans lesquels il n'y a pas de clients, nous nous sommes interrogés sur leur véritable vocation ? Blanchisserie ?

 

 
Complexe en décomposition au bord de la SS106 près de Rocella 

 A propos des déchets, ils sont considérés comme le nouvel or par les organisations mafieuses. Selon la confession d'un des rares repentis de N'drangheta, « il aurait vu » 30 bateaux chargés de centaines de fûts hautement dangereux dont certains radioactifs volontairement coulés près des côtes calabraises et ce pour un gain de plus de 2 millions d'euro... ». Quand on sait qu'en Italie, des entreprises de démantèlement des centrales nucléaires sont liées à la mafia, cela donne des sueurs froides... 

  

Carte des épaves relevées à ce jour 

La Calabre présente la plus forte densité criminelle en Italie. En 1994, le Ministère de l'Intérieur italien estimait que 27 % de la population de Calabre était en relation quotidienne avec la 'Ndrangheta.

Il suffit de circuler en Calabre pour constater que N'drangheta fait peser un climat de terreur, véritable handicap pour le développement économique de cette région enclavée. Ndrangheda est la mafia la plus riche. Elle réalise un chiffre d'affaires de 35 milliards d'euros, alors que le P.I.B. régional de l'économie licite n'est que de 29 milliards d'euro..

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3 des grands Boss d'Ndrangheta arrêtés en 2010

Des bergers ...   des hommes presque ordinaires

  

 

SACRA CORONA UNITA

La Sacra Corona Unità «SCU» est située dans lesPouilles, la région la plus pauvre d'Italie. La structure de l'organisation est de type horizontal. La région est divisée en territoires à la tête desquels règnent des parrains.

Contrairement à toutes les autres organisations, les femmes y jouent un rôle important, d'autre part les affiliés sont souvent très jeunes.

À ce jour, la Sacra Corona Unità compte 47 familles et plus de 1500 membres.

Ses activités sont : Contrebande / Trafic de drogue / Extorsion / Trafic d'arme / Jeux / Trafic d'êtres humains (proxénétisme) et implication dans des trafics d'organes...

Cette organisation se distingue par toute une série de rites de type mystico-religieux liés au catholicisme, jusqu'à son nom qui évoque le chapelet du rosaire : l'organisation est Sacrée, Corona, parce qu'elle forme un cercle comme la Couronne et Unità, car on doit être unis comme les grains du chapelet par les multiples maillons de la chaîne.

La guerre des Balkans et l'éclatement de la Fédération Yougoslave ont apporté à la Sacra Corona Unità la notoriété et la prospérité qui lui manquaient. Elle s'est impliquée dans tous les trafics provenant du Kosovo, réceptacle de toutes les filières criminelles. Ce fut d'abord la prostitution puis le trafic de clandestins albanais, kurdes, pakistanais, srilankais.

Son credo : "Tant qu'il y a de la guerre, ily a des affaires"... Amen...


STIDDA

La Stidda est implantée au nord de la Sicile dans les villes d'Agrigente, de Catane, de Gela, de Vittoria et de Syracuse. C'est la plus récente, la moins connue et la moins importante des mafias italiennes. Les membres de cette mafia ont une particularité : un tatouage, 5 points, situés entre le pouce et l'index.

 

LA LUTTE ANTIMAFIA

Depuis l'arrivée de Silvio Berlusconi, « il Cavaliere », à la Présidence du Conseil une certaine inertie politique s'est installée sur ce sujet sensible. Il dénonce beaucoup plus les juges que les auteurs d'exactions, il s'attaque plus aux épiphénomènes qu'aux structures, la complaisance coupable de ses lois le prouve :

- Une 3ème amnistie fiscale qui permet de faire rentrer en Italie anonymement plusieurs milliards d'euro. « Rien ne prouve que c'est de l'argent sale » se justifie Silvio Berlusconi...

- La réforme visant à restreindre les écoutes téléphoniques actuellement débattue, elle empêche de surveiller les membres d'organisations mafieuses. Les déclarations de la Secrétaire d'Etat Daniela Santanchè : «Les mafieux aussi ont droit à une vie privée» ou bien « La Mafia a toujours existé et existera toujours » sont autant de signes de collusion entre ces deux mondes.

La lutte antimafia est menée non pas par le gouvernement mais principalement par des magistrats et des organismes de lutte contre la fraude financière, des « gauchistes » selon le« cavaliere ». Depuis quelques mois, ils multiplient les opérations. L'une a eu lieu cet été en Calabre, elle a impliqué 3 000 policiers, conduit à plus de 350 arrestations et à la saisie des biens des membres arrêtés, la dernière en octobre 2010 vient de voir l'arrestation de 100 mafieux à Naples et en Sicile ainsi que la saisie de 500 millions d'euro d'actifs.

Cette lutte s'affiche clairement et lors de notre séjour dans le Sud, nous avons constaté une très forte présence des services de l'Etat. La Polizia, la Guardia di Finanza et les carabinieri, sont sur le pied de guerre tant sur la côte qu'aux abords de la Nationale 106, cette unique route qui fait le tour de la botte et dessert la Calabre. Cette pression policière soutenue par la presse qui, il faut le dire, a payé le prix fort en dénonçant les actions de la mafia, commence à lézarder le mur de silence, les langues se délient et la population se révolte. En mars dernier, 150 000 personnes sont descendues dans les rues de Naples... Le 2 Octobre, week-end de notre départ, 40 000 personnes ont manifesté à Reggio ...

 

Manifestation anti-mafia à Naples 

Autres constats, il n'y a plus un jour où la presse régionale « Il Quotidiano de la Calabria », « Il Giornale » « Gazetta del Sud »« il Corriere di Calabria » ne mentionne l'arrestation ou le démantèlement de réseaux mafieux. Autant de signes qui permettent d'espérer que cette région lève la chape de plomb qui l'asphyxie.

      

CONCLUSION

Les phénomènes mafieux ne sont pas l'apanage de l'Italie du Sud, loin s'en faut. Tous les continents, tous les pays sont concernés, même les plus riches. Les pays exsangues comme ceux de l'ancien bloc soviétique constituent leur nouvel eldorado. Au cours de ce périple « transeuropéen », nous avons constaté comment ces phénomènes s'amplifiaient en Europe, revêtant différentes apparences. Sous sa forme traditionnelle, la mafia opère dans les pays sinistrés aux économies dérégulées, en corrompant les pouvoirs, en appauvrissant et asservissant les populations, en imprégnant les marchés de matières illicites, en transformant l'argent sale en argent propre. Partout elle sème peur sociale, désordre économique, paysage de désolation, substrat de l'intolérance, terreau des intégrismes, mycélium des conflits et des guerres à venir.

Son autre méthode consiste à se dépouiller de ses oripeaux criminels, à s'immuniser par des relations benoîtement bénies au plus haut niveau, et sous des costumes légaux à pénétrer dans d'honorables sociétés, s'ouvrir au monde politique et aux places boursières, centres du pouvoir suprême.

Enfin la dernière méthode, la plus pernicieuse consiste, pour nous tous, à l'admettre et à en faire dans notre quotidien une référence «culturelle». Par mimétisme, par ignorance ou par facilité, sciemment ou pas, nous refusons de voir, de dénoncer, d'empêcher de telles attitudes, de tels agissements, de telles déviances, une fatalité qui couvre notre incurie.Ces méthodes sont dorénavant adoptées par nombre de personnes et de structures, que ce soit dans les milieux d'affaires, dans le monde politique ou celui de la délinquance, du banditisme. N'oublions pas que les corporatistes, les communautaristes, les lobbyistes, les affairistes portent en eux les gènes proches du comportement mafieux, des gènes qui, sans la barrière des valeurs humanistes, ne demandent qu'à se disséminer. Si cette barrière venait à tomber, notre avenir s'assombrirait et notre vie deviendrait rapidement un enfer...

 

Louis-Marie BOSSEAU - Angers le 4 Octobre 2010.

 

Cette approche a été menée lors d'un tour d'Europe, elle se fonde sur des observations et des constats effectués dans les régionsdes Pouilles (Puglia), de Calabre, Basilicate et Campanie, une approche renforcée par quelques rencontres et par des investigations bibliographiques dont voici les Sources :

 

  • Atlas des mafias - Autrement - Fabrizio Maccaglia
  • Histoire des mafias - Frank Furet - Revue BancPublic
  • Cosa Nostra par John Dickie - éd Perrin 2007
  • La Mafia à l'assaut de l'Europe - Fabrice Calvi -éd Grasset
  • Mafia en France - Rapport parlementaire de Françoisd'Aubert - Janvier 2010
  • Rapport de l'Eurispes - Institut d'études économiques etsociales - Italie
  • La pieuvre mondialisée - article du Monde -24.09.2010
  • http://www.giornaledicalabria.it/  - Quotidien calabrais
  • Enquête sur la mafia - Stéphane Quérré
  • Site de l'Observatoire géopolitique des criminalités (OGC) - Fabrice Rizzoli, secrétaire général http://geopolcrim.info/accueil.php
  • Camorra et politique : démystification du rôle de la drogue  par  Maria-Luisa Cesoni - avocat au barreau de Genève.     
  • Site de Philippe Conrad - Historien. Directeur de séminaire au Collège Interarmées de Défense
  • http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/la_mafia_sicilienne__de__l_honorable_societe__a_l_internationale_du_crime.asp

 



Publié à 17:04, le 17/09/2011, dans Articles thematiques,
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Grèce - Et si nous parlions Economie

 

Nous ne pouvons passer sous silence les problèmes qui défraient largement l’actualité financière et économique de cette année 2010. 

Surpris ? Non. Il n'y a pas lieu d'être stupéfait, une pratique même minime de ce pays permet d'en déceler rapidement les disfonctionnements et les incohérences qui font glisser le pays au bord de la faillite.

Nous naviguons en Grèce depuis plus d’un an, nous en avons fait le tour par les mers Egée puis Ionienne mais nous en avons aussi sillonné l’intérieur des terres, hors des sentiers battus et des routes touristiques. Des points de vue qui nous ont permis d’avoir une vision directe sur le fonctionnement de la société hellène, d’en entrapercevoir les particularismes "citoyens", les déviances politiques ainsi que les dérives économiques.

C'est vrai que depuis avril, date de la crise, nous échangeons plus souvent avec les grecs et ils avouent plus aisément leur inquiétude face à l’avenir ; dans l’ensemble, ils se montrent fort conscients du chaos qui pourrait les renvoyer plusieurs décennies en arrière, à l'ère des "colonels". S'ils en veulent beaucoup à la classe politique, ils reconnaissent que collectivement il y a d'énormes abus, « chez l’autre » bien sûr. Pour résumer leurs propos, je retiendrai une petite phrase de Spiros, l’œil vif et malicieux qui a 85 ans gère toujours son petit supermarket à Kassiopi : "pendant longtemps on a bien profité du système et des défaillances de l'Etat, il nous faut maintenant payer, c'est normal"...

 

Reprenons le fil de l'histoire...

A l’origine d’une vérité cachée : Une attaque boursière…

Mais en avant propos, reconnaissons le, sans polémique, il y a carence dans le contrôle des comptes des pays de la zone euro. En déclarant que c’est aux pays de s’autocontrôler Mr Barroso avoue là son ultralibéralisme (dites à vos inspecteurs fiscaux que dorénavant qu’ils aillent pointer au pôle emploi et que vous allez vous autocontrôler, nous verrons rapidement ce que cela donnera). Après cette digression, revenons à la Grèce, sujet de ce papier.

Oui disais-je, c’est bien une attaque boursière qui a mis à jour la profondeur du gouffre de l’économie grecque…

Du fait de sa faiblesse structurelle, la Grèce a subi une violente attaque boursière menée par quelques machiavéliques traders au service des fonds de pension et de quelques banques d'affaire, ces fonds (parfois de retraites, faut-il le préciser) qui spéculent sur le dos des pays faibles… Ces traders, liés aux agences de notation, avaient une certitude : ils étaient sûrs que les pays amis de la zone euro viendraient en aide à la Grèce… et c’était bien vu… Même s’il y a eu quelques hésitations bien compréhensibles, nous avons volé au secours de la Grèce, France en tête et pour cause... C’est le pays le plus exposé à une banqueroute de la Grèce car il faut savoir que nos grands groupes bancaires sont fortement impliqués sur la péninsule hellénique. Aussi sauver la Grèce, c’était sauver nos banques… la dette grecque envers la France était alors de 75 milliards d’euros et 43 milliards pour l’Allemagne. Ceci explique cela… Sauvez la Grèce, c'était sauver le couple franco-allemand, c'était sauver nos banques... des banques qui, elles-même spéculent... faut-il le rappeler... Sauvez la Grèce, c'était aussi sauver l'Euro, cette monnaie qui dérange l'omniprésent dollar...

 

            

 

Un niveau de vie correct…

La Grèce comprend deux péninsules montagneuses et une myriade d’îles. Cette géographie lui coûte fort cher pour assurer une continuité territoriale.  Faute d'une industrie significative, l’économie repose avant tout sur les derniers armateurs, sur le tourisme qui représente 20% de son activité et sur son agriculture avec des productions axées sur l’olive, la vigne et l’orange.

Depuis le début du XXème,  devant la misère qu’offrait des montagnes arides,  beaucoup de grecs ont migré vers les USA, l’Angleterre, l’Australie, le Canada et dans une moindre mesure vers la France. Si le pays compte à ce jour 11 millions d’habitants, des estimations indiquent que 9 millions de grecs vivent hors du pays… et l'émigration perdure...

A les observer, à les écouter et à en juger à leur niveau de vie, contrairement à une idée largement entretenue par quelques données officielles souvent arrangées, le niveau de vie des grecs est assez proche de celui des français. Les prix des produits alimentaires de base sont égaux ou supérieurs aux nôtres, leur standing de vie est équivalent (65% des grecs sont propriétaires de leur logement contre 50% en France).

Si le salaire moyen mensuel de la fonction publique avoisine les 750 euros, ce qui semble peu, il faut savoir que les pensions et salaires se font sur 13, 14 ou 15 mois, ce qui modifie singulièrement le salaire mensuel lissé sur 12 mois. L’Etat a prévu de modifier cette altération pour revenir à des méthodes plus conformes avec la comptabilité publique d’un état moderne, ce qui n’est pas il faut le dire du goût de tous, notamment des principaux intéressés.

Des maux culturellement ancrés :

Travail au noir, fraude fiscale, corruption, sont les grands défis que la Grèce doit relever si elle veut rester crédible (ce qui est pour la Grèce l’est aussi pour les derniers entrants des Balkans dans l’Europe).

On imagine à tord la Grèce comme un pays pauvre, s’il l’était avant son entrée dans l’Union, le pays fortement aidé par la CEE a connu depuis son entrée une forte croissance déstabilisant aussi l’organisation socio-culturelle du pays. Malgré tout, pour entrer dans l’Union, la Grèce a triché sur ses indices économiques, en cela elle est coupable, mais à décharge, elle a été "gracieusement" aidée par la célèbre société d’affaires  et de cotations Goldman Sachs, qui n’a demandé que 300 milllions de dollars pour échaffauder un deal dans lequel les investisseurs récupèrent les droits portuaires et aéroportuaires, les recettes des péages et le produits des lotos sur 10 ans… un colossal manque à gagner pour l’Etat… et d’aussi colossaux revenus pour  les américains. 

( il convient de dire que Goldman Sachs a joué contre la Grèce au plus fort de la crise… quand on dit que le libéralisme a une morale, ce n’est pas un vain mot…).

Mais tout ceci n’aurait pu se faire sans un mal qui ronge la pays : la triche.

La triche : un mal endémique, une gangrène qui touche tous les rouages de l’Etat et de la Société.

Sans tomber dans la caricature, tous les grecs ne sont pas bien sûr à mettre à l’index, loin s’en faut, mais le mal repose non pas sur le vol qui est condamné par la toute puissante église orthodoxe mais sur la triche, l’arnaque ou la roublardise… L’entourloupe est tellement incrustée dans la culture qu’elle semble inscrite dans les gènes du grec et ce, quelque soit son statut…

Le travail au noir : un statut quasi officiel

Un point flou et non des moindres est l’économie souterraine, celle-ci est de notoriété publique : le volume du travail au noir représenterait selon les experts 35% du P.I.B... Beaucoup de salariés ont un double emploi, un déclaré, l’autre pas. Notre expérience dans l’Attique lors de notre panne démontre s’il le fallait encore comment le grec est prêt à vous aider pour vous soutirer de l’argent, 500 euros par ci 500 euros par là pour un petit boulot, ce, sans facture et sans garantie… parfois avec l’appui et les outils de son employeur… Dans tous les pays, le travail au noir existe mais en Grèce ce travail a quasiment un statut officiel.

La fraude fiscale : un sport olympique

Le deuxième point noir de cette défaillance est la fraude fiscale, un sport national très prisé. Payer l'impôt est un signe de naïveté extrême. Quasiment aucun grec ne paie d’impôt, que ce soit sur le revenu ou sur l’immobilier. Un exemple récent paru dans la presse grecque, l’un des plus célèbres chirurgiens-dentistes d’Athènes déclarait percevoir 850 euro par mois, la célébrité ne paie pas. Bien sûr ne sont pas intégrés les constants dessous de table, une pratique courante même chez les médecins hospitaliers, comme on nous l’a relaté. 

Ou encore cette expérience personnelle, lors de notre incident, il nous a fallu sortir le bateau de l’eau avec une grue de 50 T, le coût est passé subitement de 600 à 720 euro lorsque nous avons réclamé une facture, ou encore lors d’achat d’équipements nautiques, si vous ne demandez rien et que vous payez cash, la  TVA passe à l’as, c’est gagnant/gagnant, seul l’Etat perd…

De tels exemples sont infimes mais ils sont aussi légions, et ce, dans tous les corps de métier.

Autres exemples : Les services fiscaux d’Athènes n’avaient que 500 piscines d’enregistrées, après contrôle par voie aérienne, ils en ont trouvées 15 000 soit 30 fois plus.

Une nouvelle loi vient d’instituer un impôt sur les constructions illégales (une manière de les légaliser, comprenne qui pourra), cette taxe va rapporter 3 milliards d’euro à l’Etat… rien de moins… 

Il va sans dire que ces pratiques sont inscrites dans le paysage depuis des temps immémoriaux, la Grèce des colonels où le chacun pour soi servait de leitmotiv n’y est pas pour rien, mais si ce système perdure c’est qu’il y a manifestement des collusions au sein de l’administration. Cet état de fait s’associe à une corruption solidement ancrée...

La corruption :

Et Oui le troisième mal du pays est la corruption, corruption à tous les étages. Régulièrement des scandales éclatent, là ce sont des fonctionnaires qui avec une enveloppe de 3000 euros vous obtenaient un permis de construire sous quinzaine et ce, dans des zones inconstructibles, c’est comme cela ou bien vous patientez 2 ans. Là, ce sont 10 inspecteurs fiscaux qui se sont faits arrêter dénoncés par leur  train de vie pharaonique ; ils appliquaient la loi des 3 tiers, une méthode simplissime qui veut qu’en cas de fraude avérée et après accord du fraudeur, l’inspecteur encaisse 1/3, l’Etat le 2ème tiers et le contrevenant gagne le dernier tiers. Du gagnant - gagnant sauf pour l'Etat.

Dans ce champ de la corruption, là encore, nous avons un exemple que nous aurions volontiers évité lors de notre panne. Un expert maritime du Pirée est nommé, celui-ci ne verra le bateau que de l’extérieur mais il exige que le moteur soit sorti et entièrement démonté pour l’expertiser. Il s’avèrera qu’il était de connivence avec le mécanicien pour nous mettre un moteur neuf à 30 000 euro dans un délai de 3 mois. Conclusion, nous ferons appel à nos mécaniciens français qui ne mettront que 10 heures à changer la pièce cassée pour 10 fois moins chère.

Ne parlons pas du niveau politique, les exemples sont tellement nombreux qu’il faudrait y consacrer un catalogue sur mesure… car tous ces travers ne pouvaient avoir lieu sans contrepartie pour le personnel politique…

 

Les Grecs sont riches, le pays est pauvre…

Ce postulat posé il faut avouer que si les grecs sont riches, l’Etat, lui est pauvre, si pauvre qu’il a du mal à financer les services régaliens, enseignement, santé, infrastructures… des services qui sont aujourd’hui sinistrés.

Dans leur logique libérale CEE, FMI, et Banque Européenne de Développement ont demandé par systématisme à l’Etat de réduire son train de vie. La demande de cette nouvelle troïka est pour le moins paradoxale, que l’Etat mette de l’ordre dans ses budgets et il y a de quoi comme nous le verrons dans le prochain paragraphe, mais ici en l’occurrence, ce n’est pas un trop d’Etat qu’il faut stigmatiser mais un plus qu’il faut adopter. Un Etat plus fort, respecté aidera la Grèce à dépasser cette crise et à se surpasser. C’est pourquoi la liste des réductions budgétaires parait en totale contradiction avec la problématique hellénique car ce ne sont pas les dépenses régaliennes qu’il faut réduire mais les recettes qu’il faut aller chercher. Améliorer l’enseignement, l’un des plus catastrophiques de l’Europe, s’inscrire en université n’est pas une sinécure car souvent il faut plusieurs d’années d’attente et allonger quelques liasses pour passer les filtres. On comprend mieux la révolte de la jeunesse. Le système de santé est tout aussi en péril, il n’est pas bon de se retrouver hospitalisé en Grèce… Indéniablement la posologie des financiers n’apparaît pas la plus adéquate pour remettre la Grèce debout… déjà le chômage vient de faire un bond avec 11,6% officiellement, 20% d’après des experts indépendants… là aussi la clarté semble de mise… 

Des choix politiques dispendieux :

Une erreur d’appréciation : les JO.

Patrie de l’Olympisme, la Grèce a, en 2004, célébré avec grandeur les 100 ans des JO modernes. Aujourd’hui, elle en paie chèrement l’organisation. Si cette manifestation a permis d’améliorer considérablement les infrastructures de transport d’Athènes et de sa région, l’Attique, elle a aussi gravement creusé le déficit de l’Etat. Qui ne se souvient pas des menaces qui ont pesé sur les jeux, erreurs techniques, retards colossaux, surcoûts astronomiques (9 milliards au lieu de 4 prévus)… Non seulement la facture a été démesurée mais suite à de conséquentes erreurs d’appréciation, de nombreux investissements, comme par exemple le très grand complexe de presse, n'ont pas été reconvertis et sont déjà des ruines olympiques qui n’ont rien d’antiques… Il en est ainsi de nombreux ouvrages qui ne trouvent pas d’affectation et risquent encore de coûter à l’Etat. Les économistes pensent que les JO grèvent annuellement le budget grec de 10% et ce jusqu’en 2014… 

Des coûts à sabrer et à dégoupillonner :

Le budget militaire grec : 13,4 milliards d'euros, soit 5,6% du PIB - le 1er d’Europe par habitant

Pourquoi ? il faut savoir que la Grèce, 11 millions d’habitants est toujours en conflit avec la Turquie  (71 millions d’habitants) au-delà des résurgences de l’occupation ottomane (jeter un œil sur le découpage géographique de ces deux pays limitrophes facilite grandement la compréhension, le cas de Chypre excepté). La Grèce très sensible sur son espace territorial maintient donc un colossal budget militaire dont l’Allemagne et la France sont, avec les USA, les principaux bénéficiaires en tant que pourvoyeurs d’armes. A cela ni l’Allemagne ni la France, ni l’Europe n’ont demandé à la Grèce de baisser ce budget... Deux nouveaux sous-marins seront bien construits par la firme allemande Thyssen Krupp, pour le modeste coût de 1,2 milliard d’euro, l’hypocrisie et le cynisme sont ici aussi de mise. Signe de détente ou par obligation, les deux belligérants, l’un, la Grèce, qui veut réduire son abyssal déficit budgétaire, l’autre, la Turquie, qui veut montrer à l’Europe sa bonne volonté, veulent parvenir à des accords de bons voisinages. Ainsi, les deux chefs de gouvernement, Erdogan et Papandréou se sont rencontrés en juin et ont décidé unilatéralement de baisser leur budget militaire… signe de détente… le temps le dira…. le rafale que voulait imposer notre président attendra…

L’orthodoxie de l’église grecque

Comme déjà dénoncé dans d’autres articles, l’Eglise est inscrite dans la Constitution grecque en l’article 3.

Comment admettre qu’une religion soit en Europe encore inscrite dans les tables de la Loi, alors que d’un autre côté elle s’affranchit de ladite loi avec la république théocratique et autonome du Mont Athos toujours interdit aux femmes ?

Comment admettre que l’église grecque, première fortune et plus gros propriétaire foncier du pays avec 130 000 hectares de terres à bâtir, de forêts et de plages puise dans le budget de l’Etat 350 millions d’euro par an pour payer ses prêtres ?

Comment admettre que cette église soit au centre d’une multitude de scandales fonciers et financiers :

Détournement de 2,58 milliards d’euros de prestations sociales par le primat d’Athènes, l’archevêque Ieronymos II. Une erreur…

Celui du Patriarche de Corinthe, Mgr Panteleïmon, qui s’est retrouvé avec 300 000 euro sur son compte sans qu’il n’en connaisse la provenance… probablement un don du ciel… après enquête il s’est avéré que cette divine somme provenait d’un détournement de subventions européennes… l’argent s’était comme les brebis probablement égaré… l’affaire est passée devant la justice des hommes… Dieu attendra…

Ces scandales impliquant l’église sont légion et le PASOK, actuellement au pouvoir a promis d’y mettre de l’ordre…

 

Un coup de poignard dans le dos ou la rencontre de deux vieilles civilisations :

La Grèce a eu besoin de l’aide des pays de la zone euro et de la manne européenne pour tenir le choc financier mais elle a mis un deuxième fer aux feux…un fer qui pourrait à terme faire très mal à l’Europe. Elle a trouvé plus qu’un appui, un allié qui, comme elle a une histoire millénaire, un allié qui cherche à s’implanter partout dans le monde et qui dispose d’une main d’œuvre bon marché, un allié qui abonde de produits manufacturés, un allié qui possède une puissance financière salvatrice pour un pays en péril, ce partenaire est la Chine. La Chine cherchait à s’implanter dans le Sud-Est Européen. Cette crise est une chance pour ce nouvel empire économique car les deux pays viennent de passer d’importants accords commerciaux : la Chine prend la gestion des terminaux porte-conteneurs du Pirée - les grèves des dockers n’y ont rien changé - parallèlement elle investit dans les chemins de fer, les infrastructures routières et les Télécom grecs. Le fait que la Grèce soit encore leader mondial de la flotte maritime marchande n’y est pas pour rien car elle vient de commander aux chantiers navals chinois 15 navires… des navires que nos chantiers européens n’auront pas… la solidarité a un sens… unique en la matière…

Cette implantation chinoise va bien au-delà de ces investissements, la présence chinoise dans le pays est de plus en plus visible. Pour exemple, sur la seule route qui relie Corfou à Benitses, c'est-à-dire 15 kms, c’est plus d’une dizaine de moyennes surfaces qui se sont établies, principalement dans l’habillement : China Town, China World et autres China Pacotilles qui pratiquent des prix fort attrayants en cette période de disette budgétaire.

Le tourisme : quand la vache à lait se tarie

Le tourisme était le fer de lance économique de la Grèce et représentait 20% de l’économie, mais vu l’excessive augmentation des prix, le tourisme souffre : -15 % en 2009 et  les chiffres pour 2010 annoncent un recul proche de 30 %. Si une dizaine de paquebots ont renoncé pour faits de grève à l’escale athénienne, plus grave la restauration et l’hôtellerie sont dans un état de quasi faillite. La clientèle fait désormais cruellement défaut, les gîtes sont déserts et certains hôtels n’hésitent pas à casser les prix voire à fermer lorsque les charges dépassent les frais incompressibles, c’est un marasme économique sans précédent. Quand on sait que l’économie repose sur cette manne, cela laisse perplexe sur les chances d’une sortie rapide de crise. La nouvelle clientèle issue des pays de l’Est ne compense pas, loin s’en faut, celle des pays occidentaux. La raison en est simple, les commerçants grecs ont pensé pouvoir presser la vache à lait touristique et faire leur CA sur deux mois. C’était oublier que les clients occidentaux vivent aussi la crise et qu’ils ne sont plus prêts à se faire éponger, quand on voit des prix de consommation supérieurs à ceux pratiqués sur les plus belles promenades occidentales… cela laisse songeur… l’expresso à 4 €… non merci…

Ceci dit en 3 mois, nous remarquons une fulgurante prise de conscience et de notables changements dans les comportements quotidiens. Le plus évident est sans conteste le droit à un ticket de caisse et le devoir de l’emporter pour tout achat ; une autre nouveauté, tous les commerces sont dorénavant dotés de vraies caisses enregistreuses... Tout achat doit laisser une trace, le fisc y veille, dans la nouvelle loi fiscale, les grecs qui justifient leurs achats peuvent prétendre à un bonus fiscal. Cette simple mesure a impacté dès le premier mois les recettes de l’Etat sur la TVA, recettes  qui ont augmenté de 8 % et un déficit public  réduit de plus de 40 % au premier semestre 2010. Mais la route est longue et accidentée… Certains grecs sont pessimistes et pensent que leur culture ne leur permettra pas d’éponger le déficit… à eux de voir…  ce qu'ils veulent construire...

 

 

 

Septembre 2010 - Louis-Marie BOSSEAU



Publié à 18:43, le 29/12/2010, dans Articles thematiques, Athènes
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L'Albanie, le pays des aigles

                                                                        

Un zeste d'histoire

Petit pays doté de près de 500 km de magnifiques côtes, l'Albanie n'est pas encore trop envahi. Particulièrement montagneuse, l'Albanie est insérée entre la Grèce au Sud, la Macédoine à l'Est, la Serbie et la province du Kosovo au Nord et le Montenegro à l'Ouest. En face, de l'autre côté de l'Adriatique : l'Italie.

L'Albanie fut un territoire très convoité : tout au long des 2 derniers millénaires s'y succèdèrent Grecs, Romains, Wisigoths, Lombards, Avars, Slaves, Bulgares, Byzantins, Angevins, Vénitiens, Ottomans. Il est vrai que  la présence angevine qui m'intéresse plus particulièrement à travers Charles Ier (frère de St Louis), Comte d'Anjou et de Provence, Roi de Naples et de Jérusalem, Roi d'Albanie et des deux Siciles.

Sur ordre du pape Urbain IV, Charles 1er guerroya Manfred de Hohenstaufen et le battit en 1266, Charles Ier hérite alors des terres albanaises. Mais le rêve d'aller jusqu'à Constantinople s'arrête en avril 1281 à Bérat sur une véritable déroute de l'armée angevine. Ironie de l'histoire, l'armée de Charles Ier et son capitaine général sont bien allés jusqu'à Constantinople, mais en tant que prisonniers de l'empereur que  Charles voulait renverser et remplacer. Cette  défaite marque la fin de la politique orientale de Charles 1er car cette page s'écrivit quelques mois avant que les Vêpres siciliennes ne sonnent le glas de son autorité sur l'Italie méridionale.

 

 

Faisons un bond dans les siècles et revenons au présent.

L'Albanie est, depuis peu, accessible. Sensible à l'ouverture qui marque la fin d'une période proto communiste, il convenait d'aller sentir ce pays dont les habitants ont vécu pendant 5 décennies coupés du monde, enfermés, pour beaucoup emprisonnés. Comme les procédures administratives semblent encore assez complexes pour ne pas dire un brin fantaisistes et onéreuses pour entrer avec un bateau, nous avons opté pour la liaison maritime quotidienne à partir de Corfou mais là il nous faut remplir les formalités pour sortir de l'espace Shengen, et oui l'Albanie frappe à la porte capitonnée de l'Europe.

Le contrôle effectué, nous pouvons monter à bord de notre navire, un hydrofoil identique à ceux croisés entre Athènes et Aégina ou sur le Danube entre Vienne et Bratislava, des engins qui, à grande vitesse, sortent de l'eau. Ces machines : les «Voskhod » sont de fabrication russe et datent des années 90, 150 exemplaires ont été construits. Avec leurs 1000 cv, ces drôles de vaisseaux emportent 70 passagers à 33 nœuds dans un confort proche de l'avion. Au nombre de couches de peinture, il est vraisemblable que celui-ci soit l'un des tous premiers. Pour l'avoir croisé à maintes reprises dans la baie de Corfou, c'est toujours impressionnant de voir une telle sauterelle passer à grande vitesse dans un bruit de faux bourdon. Il ne met que 25 minutes pour atteindre Saranda, la principale ville balnéaire du sud albanais.

                           

Mais avant tout, 3 phrases en guise de petit rappel historique :

L'Albanie, « le Pays des Aigles » tel que le figure le drapeau national, s'est proclamée République Populaire en 1946, Enver Hoxha en est élu Président, elle rejoint alors le Pacte de Varsovie. A la mort de Staline, les relations se durcissent avec l'URSS et en 1967 l'Albanie rejette son grand frère pour s'offrir à la Chine. A la mort de Mao, les relations entre les deux pays se dissolvent et Enver Hoxha s'enferme alors dans un communime monacal avant de sombrer dans une paranoïa aiguë. Il «bunkerise» son pays avec la construction de 700 000 casemates unipersonnelles édifiées dans l'urgence parfois dos à la mer, l'ennemi serait-il intérieur ??? En approchant de la côte, on peut aisément observer ces multiples champignons : bolets de béton qui sont censés refouler les envahisseurs.

                              

              

En 1985, à la mort d'Enver Hoxha, Ramiz Alia prend le pouvoir et l'ouvre 5 ans plus tard au multipartisme et à l'ultra libéralisme. En 1997, c'est la catastrophe, le système financier repose sur des sociétés pyramidales, les petits épargnants perdent tout. Le pays est en état d'insurrection. Les casernes sont prises d'assaut et leurs armureries pillées. Le gouvernement perd le contrôle du pays, une force internationale de l'ONU débarque, restaure l'ordre et organise de nouvelles élections.

Depuis, deux partis se partagent alternativement le pouvoir : le Parti Démocratique (Conservateur de Centre Droit), issu de l'ancien parti unique au pouvoir reconverti au libéralisme et le Parti Socialiste (Gauche). En 2009, l'Albanie entre dans l'OTAN et frappe maintenant à la porte de l'Europe.

Voilà Saranda 

Au loin sur le remblai, un immense panneau « WELCOME » vous accueille. La ville épouse la forme de la baie et forme un vaste amphithéâtre désarticulé, désintégré. Des cubes d'immeubles en béton de 5 à 6 étages s'élèvent graduellement sur la pente Est, le haut de la colline est encore indemne de boîtes. Mais çà et là apparaissent déjà dans la roche dénudée des saignées à blanc, de vives balafres, des stries creusées dans le massif dur et aride pour satisfaire la boulimie immobilière.

            

 

Après un rapide contrôle des papiers, direction la mairie de Sarande, point de départ du bus pour Butrinti, principal objet de notre visite. Déjà en quelques minutes, nous sommes subjugués par le vaste chantier qu'a entrepris le pays, tout ici n'est que chantier, on ne sait plus très bien partager ce qui est en construction de ce qui est en démolition, débris, déchets, remblais cohabitent sur ce qui est destiné à devenir où étaient des trottoirs... la saleté et la poussière forment un fond de décor. Nous traversons le marché couvert si tenté que l'on puisse dire, disons un marché fait d'un bric à brac de tôles, c'est le point central d'approvisionnement des habitants de la ville et sa banlieue. Dans les ruelles étroites il y a çà et là quelques marchés de l'occase et de la débrouille, la plupart consacrés aux chaussures et objets domestiques.

 


Le deuxième constat est l'emprise automobile. Les rues ne sont que de longs bouchons où les règles de conduites sont introduites à coup de klaxons ou de sifflets d'agents impuissants... Si toutes les marques sont présentes, il va sans dire que Mercedes est le leader incontesté, la firme de Stuttgart à l'étoile à 3 branches est omniprésente, parfois quelques "Hummer" ces gros 4x4 d'origine militaire, très haut de gamme, noirs aux vitres teintées alourdissent l'atmosphère, c'est vrai, ils ont bien leur place dans ce décor d'après-guerre.

     

Quant au bus qui assure la destination Butrint, c'est un vieux "Man" dont le chauffeur est obligé de s'arquebouter pour changer les vitesses ou pour tourner le volant, rien n'est assisté... le bus est bondé pour ne pas dire plus. Pour le paiement c'est à la descente, probablement au cas où nous n'arrivions pas... Et nous voilà partis... pour une visite de chantier... des chantiers devrais je dire... tout se fait à coups de klaxon, de freins et surtout de forcing, notre pilote nous exfiltre de la ville... la vieille route est en cours d'élargissement pour faire place à une voie nouvelle, le seul problème elle est parsemée de bulldozers, de pelleteuses, le tout enveloppé de poussières mais qu'importe.

 

Les 20 km sont faits de cailloux concassés et plus ou moins compilés, à droite la montagne que l'on a rogné, à gauche le précipice qu'on a remblayé, et ce, jusqu'au lac de Butrint, dans ce long cortège de particules grisâtres, tous feux allumés, on croise on double comme chacun peut, le plus fort gagne... Le bus laisse quelques autochtones à Ksamil, une ville martyre, une ville fantôme, une ville chaos dont les bâtiments semblent sortir soit d'une récente guerre, soit d'un tremblement de terre soit d'un défaut de construction ou bien d'un début de démolition. En fait, nous apprendrons qu'il il y a un peu de tout cela, si le pays a été frappé l'an dernier par un léger tremblement de terre aux effets négligeables, un autre séisme a frappé fort, un séisme politique qui a ordonné la démolition des constructions illégales soit env 250 dans cette ville. Il faut dire que la propriété foncière n'a jamais été en ces lieux un souci, on construit là où on a envie... d'où un invraisemblable imbroglio juridique et un embouteillage judiciaire... mais une question subsiste, pourquoi le programme de nettoyage en cours est-il conduit par la principale firme de BTP d'Albanie ??? qui reconstruit derrière.

  

Après l'enfer, nous voici au paradis, oui un décor paradisiaque émerge du chaos, le grandiose paysage du lac de Butrint. Le bus nous délivre au bac anté-diluvien qui marque l'entrée du Parc, l'un des 12 parcs nationaux. Celui-ci nous intéresse car, dans sa luxuriante et rafraîchissante végétation, il recèle un véritable trésor, un ensemble archéologique hors du commun, tout à fait exceptionnel dans sa conservation. Un ensemble décrit par Virgile dans l'Enéide et par Racine où il situe son Andromaque.

Il y a 2500 ans une cité s'est implantée sur les rives de ce lac au décor somptueux. Hier inconnu, le site classé au Patrimoine Mondial depuis 1992 commence à être répertorié sur les guides et le nombre de bus touristiques qui, malgré la route, viennent le visiter nous font penser à une proche invasion. Cela est le lot de bien des lieux antiques.

      

Commençons notre visite, d'abord il y a ce petit théâtre de 1500 places qui, l'été, offre un festival de théâtre, quelques pierres sur ses parois extérieures portent comme à Delphes la liste des 400 esclaves affranchis. Situé tout près les bains dont ils ne restent que quelques soubassements, le temple d'Asclépios, Dieu de la médecine.

                                       

Plus loin nous changeons d'époque, nous sommes face à un baptistère paléochrétien du IVièmesiècle, le sol est fait d'une superbe mosaïque polychrome, l'une des plus grandes connues de cette époque, avançons encore dans ce site, voici les reliquats de quelques échoppes et villas qui ont gardé leur base. Un peu plus loin livrés au chœur enivrant des cigales nous voici dans les murs de l'église byzantine (IV et Vième) ...

                         

Au bout de l'immense fortification en cours de consolidation se trouve la majestueuse mais basse Porte du Lion, elle nous donne l'accès à la forteresse qu'ont occupé successivement les angevins et les vénitiens. De cette position dominante, nous rayonnons sur 20 km. Au pied le lac avec ses lagunes et ses pêcheurs en barque. Ici à l'Ouest, l'entrée du canal Vivari avec la citadelle d'Ali Pacha, là-bas au loin, l'île de Corfou, où nous attend Romar1.

 


Le retour se fera avec le même pilote sur le même circuit. De ce grain de visite, il n'est pas aisé de tirer des enseignements cependant au regard des richesses naturelles et des potentiels touristiques qu'elles offrent, nous pouvons aisément parier que ce pays ou tout du moins son littoral risque de subir une véritable mutation urbanistique qui peut rapidement tourner au chaos, surtout dans un pays où l'état de droit repose sur le «Tout s'achète» et où les politiques n'en ont toujours pas fini avec l'histoire récente, leurs histoires.

Ce pays est grand et peuplé comme la région des Pays de la Loire, il a cependant des atouts et non des moindres, c'est un pays qui a encore mais pour combien de temps encore une très forte culture. C'est un pays où tout est à faire, un pays extrêmement jeune, l'âge moyen de 26 ans en fait le plus jeune des pays européens, malheureusement il a aussi des zones d'ombre : un pays qui a du mal à trouver une stabilité politique, un pays dans lequel la mafia a de profondes racines, un pays montagneux où les travaux d'infrastructure deviennent rapidement prohibitifs, un pays qui n'en a pas fini avec ses voisins du Nord au sujet du Kosovo et qui n'a pas tout régler ses problèmes avec celui du Sud, la Grèce ni celui de l'Est, la Macédoine.

        

Sur la route du retour, je me suis mis à rêver, ce pays avec une telle histoire et de tels paysages dispose des meilleurs atouts pour devenir un pays pilote à l'image du Costa Rica, un pays sans armée, un pays à l'urbanisme sévèrement contrôlé, le premier pays qui pourrait vivre d'un tourisme intelligent. Seule l'Europe pourrait l'aider à prendre conscience de ce fabuleux patrimoine et l'accompagner vers un développement non pas effréné mais vers un développement raisonné. Malheureusement ici comme ailleurs les hommes préfèrent trop souvent les armes à la paix.

Louis-Marie BOSSEAU -  Août 2010        


Publié à 09:50, le 28/12/2010, dans Articles thematiques,
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Le café grec

Les différents cafés grecs

Enfin une autre boisson largement consommée par les grecs : le café. Les grecs en sont de très grands buveurs. Froid en été, chaud en hiver, oui en été le café frappé est sans conteste la boisson favorite, ils en consomment en toutes circonstances et en tous lieux, notamment au volant, au boulot et sur tous les bureaux trône religieusement tel un calice, le haut gobelet de 33 cl dans lequel plonge une paille.

Le café frappé est un mélange de café instantané, de sucre et de glaçons passé au shaker, sa création est récente puisqu'elle date de 1957 et est une invention accidentelle d'un commercial de Neslé...

 

Sinon les grecs sont également grands amateurs du café qui porte leur nom : le café grec. Attention, ne parlez pas de café turc, vous pourriez réveiller quelques querelles. Son origine est pourtant commune : Pendant la période turque, seuls les occupants avaient les moyens de consommer du vrai café. Les pauvres grecs récupéraient la poussière du café dans les moulins et la faisaient bouillir comme une infusion... Maintenant le café grec est un café moulu très fin additionné d'eau, sucré et chauffé dans un Briki, une petite mais haute casserole. Le café peut être gliko, très sucré, metrio un peu sucré ou sketo non sucré. Il est toujours accompagné d'un verre d'eau fraîche. Il faut le boire très chaud mais cependant après l'avoir laissé se reposer, buvez en aspirant le café à la surface, c'est bruyant mais personne ne s'offusquera. Evitez de le boire d'un trait vous risqueriez fort d'avaler le marc qui se trouve au fond de la tasse... Le prix, il est fort variable de 1 à 4 euro en région touristique, quant on sait qu'il y a généralement la valeur de 3 cl dans le fond de la tasse, cela le rend un brin amer...

 
       


Publié à 20:52, le 24/12/2010, dans Articles thematiques,
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De la lumière de la nuit marine

De la mer jaillit la Lumière ou l'histoire d'une phosphorescence marine.

Un étonnant phénomène apparaît la nuit en mer Egée. La première fois, cela parait étrange, voire magique. Pour faire simple, disons que le bateau est équipé d'un tuyau transparent pour puiser l'eau de mer à des fins sanitaires, grand a été notre étonnement quant la nuit ce tuyau s'est illuminé.

En fait, ce phénomène est connu depuis longtemps des marins grecs et turcs - ignares que nous sommes - car ce phénomène est étudié depuis le XVIIIème. Il serait même perceptible depuis les années 2000 sur les côtes bretonnes. Mais de quoi s'agit-il donc ? Il s'agit d'une efflorescence planctonique, oui mais encore ? cette magie lumineuse est tout simplement dûe à une concentration du Noctiluca scintillans ou Noctiluca miliaris, « lumière de la nuit ». En fait, c'est un organisme unicellulaire animalcule de quelques microns qui se développe lors du réchauffement des couches d'eau. Ce plancton (une microalgue) est un prédateur qui se sert de sa bioluminescence pour attraper ses proies. Brillante idée !  N'est ce pas ?

Quant à la couleur, elle est variable, en Mer Egée, elle est verte, parfois dans le sillage d'un bateau cela donne un flux bleu ou peut virer à l'orange en très grande quantité.

Les lecteurs avertis se souviendront que Jules Verne en parlait déjà dans son ouvrage "20 000 lieux sous les mers" : « Le Nautilus flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été des coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses métalliques portées au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné, dont toute ombre semblait devoir être bannie. Non ! ce n'était plus l'irradiation calme de notre éclairage habituel ! Il y avait là une vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière, on la sentait vivante ! ... »

 

 



Publié à 20:00, le 24/12/2009, dans Articles thematiques,
Mots clefs : noctilucanegéeplanctonlumièremer

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la Bibliothéque du bord.

La Bibliothèque du bord :

« La forme d’une ville » de Julien Gracq, un voisin ligérien. Une description microscopique d’une ville, Nantes, par les yeux d’un extraordinaire romancier jadis professeur de géograhie.

« Le réveil du Danube » de Martin Graff, géopolitique vagabonde de l’Europe

« Danube » de Claudio Magris. Un livre culte. Une grande fresque sur ce fleuve qui traverse la mitteleurope

« Millénaire à Belgrade » de Vladimir Pistalo. Un roman surréaliste chargée d’émotion de magie, de symboles et doté d’une farouche énergie. On y retrouve la folie de Kusturika.

« Kosovo, un conflit sans fin » de Dusan Batakovic. Un livre référence, la synthèse rigoureuse, la subtile analyse d’un diplomate, historien, enseignant et expert international.

« La Traite des Slaves » d’Alexandre Skirda, une étude scientifique sur l’esclavage en Europe à travers les siècles. Édifiant.

« Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » de Mathias Enard. Michel Ange accepte de se rendre à Istanbul pour dessiner un pont. Phrases brèves, chapitres courts, un livret tout en exotique langueur. A savourer.

" La Joueuse d’échecs " de Bertina Henrichs. L'histoire d'une femme de chambre d'un hôtel de Naxos qui découvre un jeu d'échec, un jeu qui va bouleverser et magnifier sa vie... Simple et beau.

" Le Roman de l'orient Express " de Vladimir Fédorovski. Un brin de voyage et d'histoire à bord de ce fabuleux train.

 " Clair de lune » d’Ismail Kadaré. Une description de la mortelle mécanique du régime totalitaire d’Envers Hoxha

 « The Greek Islands » de Lawrence Durrell. Une captivante découverte initiatique de la Grèce.

 « Le Colosse de Maroussi »  d’Henri Miller un incontournable pour qui visite la Grèce.

« Sangsues » de David Albahari. Une enquête décalée, une quête déjantée dans le labyrinthe serbe.

« Etre sans destin » d’Imre Kertesz. Une œuvre sur le cauchemar d’un adolescent à la fin de la guerre

« Souvenirs du Futur » de Sigismund Krzyzanowski. Une allégorie surréaliste pour lutter contre le temps qui broie sous l’ère soviétique.

« Bandolino » d’Umberto Eco

« Les mots étrangers » de Vassilis Alexakis

« Je t’oublierai tous les jours » de Vassilis Alexakis

« Las aigles » de Cizia Zykë. Un polar sur les dérives mafieuses post communistes. L’Albanie n’en a pas fini de ses vieux démons.

« Murmures à Beyo?lu » de David Boratav. Un habile démontage des clichés stambouliotte.

« Hollywood Palerme » de Piergiorgio di Cara. Savoureux polar qui décrit Palerme et ses habitants. Même si elle n’est pas le sujet, l’ombre et la peur de la mafia pèse sur le roman comme elle pèse sur l’île.

« Le Dieu manchot » de José Saramago. L’inquisition en toile de fond d’un roman riche et ambigu avec une perspective historique, sociale et individuelle

« Le contraire de la mort » de  Roberto Saviano. L’auteur de Gomorra…

« Montedidio » de Erri De Luca. Le récit de la tranche de vie d’un enfant napolitain.



Publié à 19:39, le 24/12/2009, dans Articles thematiques,
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Des Iles aux Princes aux Dardanelles, la mer de Marmara

Heybeliada :

Il est venu le temps de poursuivre notre périple et devons quitter à regrets Istanbul, emportant des myriades d’images comme souvenirs et d’imprescriptibles sensations. Il est de ces moments lorsque le bateau reprend la mer après une halte enchanteresse où vous êtes baigné dans un exquis vide extatique, comme celui ressenti après un orgasme. Comme nous ne sommes pas gens à se faire violence, nous choisissons une transition toute en douceur, progressive. Destination, les îles aux Princes, celle qui sont posées au large d’Istanbul. Nous optons pour la baie Ali Inceo?lu au sud de l’île d’Heybeliada, elle répond à notre besoin de nature. Comme le week-end est fini, la baie a retrouvé sa quiétude, un superbe mouillage dans un cadre idyllique sied parfaitement à notre désir de souffler.

 

Sur ce versant, l’île est enveloppée d’un envoûtant silence estival et d’explosives évanescences florales tout ici respire douceur, sérénité et beauté. L’île compte 3 000 habitants à l’année, beaucoup travaillent à Istanbul. Ici, l’automobile, comme dans toutes les îles  de l’archipel, est proscrite, avantageusement remplacée par la calèche et la marche à pied. Sur le versant oriental, est posée l’authentique ville d’Heybeliada, drainée par de petites rues pentues et de multiples escaliers escarpés qu’il nous faut prendre pour répondre à l’invitation d’Hakan et Sophie, amis de Nathalie. Lui est turc, elle de Belgique.

Tranquillité, simplicité et humilité pourraient le décrire, quant à Sophie, c’est un rayon de soleil au cœur d’un océan de fleurs. Ils se sont trouvés au milieu de l’Atlantique, aux Açores. Lui partait pour un tour du monde en solitaire et elle passait des vacances à bord d’un voilier. Juste le temps de passer le sac d’un bord à l’autre et les voilà partis pour un extraordinaire périple qui a depuis fait l’objet d’un superbe livre bilingue (Anglais et Turc) « Floating thoughts » en vente sur http://www.pandora.com.tr/urun.aspx?id=175758

 ou bien allez sur leur site  http://hakanoge.kesfetmekicinbak.com/maceralar.php vous y trouverez leurs photos.

A leur arrivée en Turquie, ils sont installés à Heybeliada dans cette typique demeure ottomane en bois, ils partagent leur vie et leur passion de la photographie, je me suis laissé dire qu’il préparait une nouvelle expédition mais vers les pôles cette fois. En attendant il a repris son travail de dentiste… il faut bien manger…

Le soir nous nous retrouvons tous à la guinguette de la baie. L’aménagement y est des plus sommaires mais l’ambiance y est des plus chaudes et à la bonne franquette avec barbecue et salade, le tout copieusement arrosé. Juste assez pour rentrer de nuit aux bateaux sans s’égarer dans la baie.

Le lendemain, tous à bord du catamaran CO2 de Koss and Corry nous ferons la visite de l’île de Büyükada, la plus grande des îles aux Princes. Nous accostons devant la Mairie de l’île et en ferons le tour en calèche. La balade s’achève à l’inénarrable « Horses station », une grande place où stationnent les 250 calèches de l’île. Du haut de sa tour, le contrôleur concentre les demandes et crache par haut parleur le numéro de l’hippomobile retenue au départ. Etonnant. Le soir retour dans notre petite baie et nouveau barbecue…

                

 

 

Le lendemain, une épaisse brume matinale enveloppe la mer. Il est 8 heures - Direction : Trilia sur la côte Asie. Premier problème, aucune de nos cartes numériques ne mentionne ce port, le mystère est entier, nous longeons la cote jusqu’à une petite baie qui abrite un village rural inséré dans des oliveraies, nous mouillons au plus près du bord pour débarquer Nathalie qui doit rentrer à Istanbul. Deuxième problème, ce village s’appelle en fait Esenge et ne figure sur aucune carte, il est au bout d’une étroite route qui, après avoir traversé des collines d’oliviers, vient mourir ici … Nous allons tout de suite questionner les anciens qui discourent sans fin à la terrasse d’un café. Après avoir décrit notre périple et nos intentions, bu nombre de thé, la discussion s’emballe et après maintes palabres, un quadra conduit Nathalie avec sa fourgonnette à l’école primaire située à 15 km, de là se trouve en partance un car scolaire qui l’emmène plus à l’Est dans une « grande » ville plus importante dotée d’une gare routière. Notre autochtone profite du voyage pour ramener les 7 élèves du village et épargner ainsi un AR au transport scolaire. Le village est des plus simples, les masures en tôle et bois se partagent le bord de l’unique voie en terre battue que sillonnent à pied, à mobylette et à tracteur les villageois. Esenge est, selon leurs dires, la capitale de l’olive… tout tourne autour de la petite baie verte… Un grandguignolesque un tantinet alcoolique nous suit pas à pas, il chevauche son tracteur comme monsieur Hulot enfourche sa bicyclette, c’est ubuesque, il est partout, parle, boit, gesticule, tergiverse, marche à grandes enjambées, va et vient… Nous avons bu, chanté, dansé, fort tard dans la soirée. Alors  que nous sommes revenus à bord, nous entendons son tracteur se perdre au fond de la nuit… dans les champs d’oliviers.

 

Francis (Katcha) qui démarre au quart de tour  

Marmara :

Ah Marmara, une mer, une île, une ville, oui certes, une petite mer, une petite île, une petite ville mais un ensemble enchanteur. Toute l’île est de marbre, d’ailleurs, même son nom : Marmara. Sur la côte Ouest s’offrent au ciel les blanches carrières millénaires qui ont fait Byzance, Constantinople, Istanbul. A l’Est face à l’Asie, la cité s’est construite en gradin autour du petit port, lieu pivot de la vie insulaire. C’est là que se développe l’activité, là où les pêcheurs  amarrent leur bateau, leur place est le long du môle, là où ils entassent filets et matériels, là où les plaisanciers sirotent aux terrasses des tavernas à l’ombre des platanes. C’est d’ici que part la promenade piétonne qui dessert les nombreux escaliers drainant la ville. Il fait bon s’y perdre car la cité recèle mille dédales, mille facettes. Le soir, la vie d’en haut vient chercher la fraîcheur d’en-bas, la promenade est prise d’assaut par les habitants, les bars font le plein, on y discute et joue aux cartes ou au Jacket… Bon, c’est vrai, la ville et l’île sont envahies par les touristes à la belle saison.

 

 

De rapides changements de temps 

?arköy :

Parti de bon matin, nous nous présentons dans le vaste port de ?arköy en milieu de journée. Quelques signes en fond de bassin c’est le Président de la coopérative qui nous accueille, le quai des pêcheurs offre de nombreuses places. Ravi de notre venue, il nous fait visiter le port récemment doté d’une chambre froide, il en est très fier. Son sens aigu de l’accueil fait qu’il nous convie au jardin à thé de la coopérative où de vieux pêcheurs attablés jouent au blackgamon ou aux cartes, le thé coule à flot.

?arköy est située dans la plaine côtière, la planéité de la ville fait que nous découvrons un moyen de transport qui jusqu’à présent nous n’avions vu en Turquie, le vélo, les marchands de vélo, réparateurs, sont légions.  Bien que riche d’un passé dont elle a perdu les traces, la petite ville de province s’étale sur son littoral. Les tenanciers des petites boutiques de bazar assis à l’envers, accoudés à leur dossier de chaise attendent le client. Un particularisme commercial domine ici comme en Bulgarie, ce sont  les commerces d’articles ménagés et ustensiles de lavage, balais, brosses, seaux, serpillières, il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, ils sont superbement achalandés.

 

 

Gelibolu :

Dès notre départ de ?arköy, la mer de Marmara s’étrangle pour ne plus former qu’un long goulot, c’est vrai que l’étape du jour nous renferme sur les Dardanelles. Au loin déjà se dessinent les immeubles de Gelibolu, la ville d’entrée supplantée par le phare blanc de l’historique détroit. De port, il y a bien celui proches des ferries, mais il est particulièrement fréquenté et y jouent d’importants ressacs, nous ferons plusieurs passages avant de détecter l’étroite passe entre deux restaurants, aux jumelles le bassin est un mouchoir d’une poche peu profonde, qu’importe, un peu fou, nous tentons l’entrée, celle-ci est vraiment très juste pour le catamaran, pour Romar1 il reste un peu de place de par et d’autre mais le bassin est vraiment exigu, il nous faut plusieurs manoeuvres pour accoster au quai du restaurant. Le patron est ravi, des clients plus que potentiels car le lieu est gratuit avec eau et énergie si on vient dîner chez lui… un coup d’œil au menu et au point de vue qu’offre la terrasse… no problem

 

 

 

 

Çanakkale :

 

Le port de plaisance est là au cœur de la ville, la marina est une escale incontournable pour qui passe de la Mer Egée à Marmara, ne serait pour faire les éventuelles formalités. Le capitaine est nonchalant et passe son temps à voguer sur le web qu’il a depuis peu…

Sur la promenade à deux pas, trône un immense cheval d’une dizaine de mètres au garrot. Ce cheval de Troie a été offert à la ville en 2004 par la production de « Troy » un peplum américain réalisé par Wolfgang Petersen, une libre adaptation des poèmes épiques l'Iliade d'Homère et l'Énéide de Virgile. A 25 km se trouve le fameux site archéologique de Troie et les vestiges d’Assos.


Voici donc, Çanakkale, préfecture de la province du même nom. Nous voici au cœur des Dardanelles, dans sa partie la plus étroite, la plus historique aussi. En 1452, le sultan Mehmet II fait construire une forteresse que Soliman le Magnifique restaure 1 siècle plus tard. Cette forteresse Çanakkale (Château du pot de terre), est également appelée Château d'Asie, par opposition au Château d'Europe (Kilitbahir) implanté de l'autre côté du détroit.

Rapidement nous découvrirons les lieux enchanteurs de Çanakkale, l’un d’entre eux est sans conteste le Yali Hari, un caravansérail de 1889 reconverti en jardin à thé très branché à l’ombre d’une superbe glycine. Remarque la bière se commande au pichet…

 

C’est la fin de l’année scolaire et cela se fête. Des stands sont installés au pied du cheval et pendant deux jours, toutes les écoles primaires et secondaires assureront tour à tour le spectacle. Panneaux d’information sur la vie scolaire, défilés, tombolas, musiques…

 

Mais Çanakkale est aussi pour nous la fin d’une extraordinaire aventure, la fin d’une navigation commune avec Koss et Corrie, ensemble plus de 3000 km, 6 mois de navigation, des galères mais aussi combien de fêtes. Nos amis frisons d’Ameland vont nous manquer, leur catamaran CO2 les emporte au Sud de la Turquie et Romar1 met le cap sur la côte Nord de la Grèce. Autant dire que les adieux sont chargés d’émotions.

A l’aune de notre périple turc, je ne peux passer sous silence l’accueil des turcs. Ce qui le caractérise c’est le sourire associé au besoin d’aider, de faire plaisir, de comprendre, ce n’est pas pour servir un ego, non, c’est dans leur culture, leur art de vivre, un art où la notion du temps n’a pas encore de prise.

 

Prenons un exemple : le premier a trait au besoin que j’ai, d’un tuyau sanitaire peu classique et de quelques pièces d’accastillage. Je me rends donc dans le quartier où les échoppes sont plus spécialisées et choisit une boutique dont l’étal déborde amplement dans la rue, à peine franchi le seuil, la demi-douzaine de personnes présentes me salue, ai-je le temps de répondre, on me fait comprendre qu’un çay (un thé) est commandé, à la bonne heure, moins de 2 minutes plus tard, un garçon débarque avec une astucieuse brochette verticale de plateaux de verre à thé, celui du dessous est laissé sur le comptoir, les autres sont pour d’autres commandes, chacun se sert, nous buvons par petites gorgées. Mon tour arrive assez vite, je désigne les produits qu’il me faut, tout est rassemblé sur le comptoir sauf le fameux tuyau qu’ils n’ont pas, à vrai dire je m’en doutais, le diamètre est hors norme. Qu’à cela ne tienne celui qui fait office de patron m’emmène chez son confrère situé à quelques dizaines de mètres, palabres, nouvelle cérémonie de thé, recherche dans des amoncellement de tuyaux, rien, si ce n’est là c’est donc chez l’autre, alors tous ensemble, nous filons chez un troisième marchand, même cérémonial gustatif, recherche dans le fourbis et euréka… une couronne du modèle recherché, il m’en faut qu’un mètre, un coup de cutter et voilà tout le monde ravi. Pour payer, à voir à la première boutique, no problem. Retour à la case départ, l’addition informatisée donne un total de 21,50 yeni lira (env 10 €) je paie en faisant l’appoint mais ma monnaie est refusée, oui, ici la coutume veut que l’on arrondisse à la virgule. Surprenant non. Le patron est tellement ravi d’avoir un français qu’il commande via son interphone une nouvelle rafale de çay et me montre sur son ordinateur quelques superbes photos de son pays, il en est très fier, il m’entreprend ensuite sur la politique française, « la France est un beau pays, Sarkozy, un mauvais président… » l’inverse m’aurait surpris, depuis quelques jours ses propos "antiturc" tournent ici en boucle sur toutes les chaînes télé…

Avec la bicyclette j’en profite pour visiter la ville et ses alentours ainsi les faubourgs roms, le quartier des pêcheurs le long due la rivière mais aujourd’hui c’est en ferry puis en bus que je vais visiter Kilitbahir, la forteresse située près du site défensif de la bataille des Dardanelles dite aussi de Gallipoli. La forteresse partiellement en ruine domine le détroit et la vue y est fabuleuse. A ses pieds, dans les dunes, est enterré tout un réseau de bunkers transformé en musée à la gloire des héros turcs.

 

C’est en ces lieux qu’en 1915 et 1916, les troupes de la coalition tentèrent lors de la bataille des Dardanelles appelée aussi bataille de Gallipoli de détruire l’armée ottomane dont un des commandant était Mustapha Kemal (Atatürk). Le détroit est stratégique car il relie la mer Egée à la mer de Marmara. La Turquie, alliée de l'Allemagne depuis le 1er Novembre 1914, tenait le détroit et l'idée Britannique, présentée par le premier lord de l'Amirauté Winston Churchill , était d'ouvrir la route vers Istanbul et de créer un front d'orient pour éliminé l'Empire Ottoman de la guerre. La guerre dura 3 ans et les forces ottomanes, bien équipées et fortement motivées disposant de bonnes batteries terrestres lancèrent des salves meurtrières sur les navires des forces de la coalition et coulèrent de nombreux navires. Les survivants des forces occidentales battirent en retraite en janvier 1917 laissant derrière eux 250 000 des leurs dont 50 000 sénégalais.

 

Ile de Gökçeada (Imbros en français & Imvros en grec)

 

Nous voici à l’extrémité occidentale de la Turquie, sur l’île de Gökçeada, l’une des 2 îles turques de la mer Egée, avec Bozcaada (appelée autrefois Ténédos). Si ces côtes sud sont constituées de longues plages, la côte Nord est rocheuse et cassante. Au centre de l’île, l’Ôle s’élève à 670 m. Le port a récemment été agrandi et offre de belles places mais il est désert, il y a bien quelques barques qui vaguent à l’âme, dans le fond deux militaires font les cent pas devant un portail qui s’avère être une base de loisirs de l’armée turque. A l’abri de la falaise, quelques tristes maisons en béton flétri s’égrènent en fond d’un parking vide, 2 ou 3 échoppes font office de bar mais sont fermées en cette heure de chaleur, tout là haut en terrasse, dominant le port, de vieilles demeures en pierres forment un petit hameau, l’un a une terrasse fleurie sur laquelle se manifeste un peu de vie. Nous y grimpons par une étroite route dotée d’une pente vertigineuse, parvenus au faît, le hameau paraît abandonné mais la vue bien qu’écraser par le soleil s’avère majestueuse, là-bas à l’Est la Thrace, au Nord Ouest Samothrace et au Sud l’île étale une plaine fertile coupée en deux par une longue piste d’aviation, à nos pieds, un petit bourg gris ciment, tout est ciment même les poteaux téléphoniques… L’île recèlerait un atout invisible, ses terres, elles seraient toutes converties au bio, nul engrais chimiques n’est ici autorisé, cela laisse dubitatif. Installé sur la terrasse de la taverna, nous disposons du wifi. Le soir la place déserte se mue en quelques minutes en un vaste marché où on trouve de tout, il dure tard dans la nuit.

 

 




Publié à 09:21, le 24/12/2009, dans Articles thematiques,
Mots clefs : gokçeadaGallipoliYali HarigeliboluSarkoyCanacalleheybeliadaRomar1marmaranavigation

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Europe - Turquie : un Pont entre passion et raison

Le sujet est sensible pour nombre de pays européens, certains sont pour, comme l'Espagne, d'autres réticents comme l'Allemagne et d'autres franchement hostiles comme la France, selon les propos de son Président. Tout est affaire de position, d'opposition. Mais sur quoi reposent ces opinions contrastés pour ne pas dire tranchées ? Plus que de l'entrée de la Turquie et du tracé de frontières, ne serait ce pas plutôt le dessein de l'Europe qui est au centre de la question ? Quelle vision de l'Europe avons-nous ?

Une question récurrente est bien celle de sa dimension, de la définition de ses frontières. De tous temps, le tracé des frontières est sujet au mieux à caution voire à polémiques, au pire, à des guerres. Les nombreux avis sur les limites de l'Europe m'ont toujours interpellé car souvent elles sont posées arbitrairement en s'appuyant sur des données partielles ou partiales. On se réfère soit à la géographie, soit à l'histoire, soit à l'économie... et rarement on ne s'appuie sur une analyse globale. Alors dépassionnons le débat et tentons la plus longue transversale possible ; elle n'a pas l'ambition d'être exhaustive, mais elle élargit singulièrement l'analyse et jette, faute de pavé, un passerelle à la compréhension...

 

Sur quelles bases définir des frontières ?

Oui car frontières il y a, après les avoir créées, nous n'arrivons plus à les transcender, à les sublimer et nous avons, pauvres mortels, besoin de lignes séparatives, des limites que les capitaux, eux neconnaissent pas.

Géographiques

Si nous prenons des critères géographiques :

L'Europe n'est qu'un sous-continent, elle n'est que la péninsule occidentale du continent indo-européen appelé l'Eurasie. Malgré cela, essayons tout de même de délimiter l'Europe, nous avons au Nord : la Baltique, à l'Ouest : l'Atlantique, au Sud : la Méditerranée, à l'Est : le Bosphore ainsi que les 2 massifs : Caucasien et Ouralien.

Que voyons-nous ?

Deux pays sont sur hors zone, nous pourrions dire hors jeu : Malte, en Afrique et Chypre en Asie. Deux pays qui sont rentrés dans l'Europe sans l'ombre d'un doute ou d'une moindre question. Pourtant, l'un comme l'autre ne sont exempts de reproches en matière de droit européen : paradis fiscaux,  pavillon de complaisance (1) et territorialité pour Chypre...mais cela est un autre débat...

Deux pays, la Russie et la Turquie s'étendent au-delà de notre espace communautaire et ont pied en Asie : Pour la Turquie, seul 5% de son territoire est en Europe dont Istanbul, la capitale économique, 10 % de la population.

Mais cela lui enlève-t-elle leur droit d'appartenir à notre communauté ?

Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Espagne, le Danemark et la France possèdent des territoires hors de l'Europe, et même aux antipodes, leur nation s'étale sur plusieurs continents... Cela ne semble pas leur poser de problèmes.

La tectonique des plaques ne peut visiblement pas répondre à la problématique posée.

Historiques

Appuyons nous alors sur l'histoire

On entend dire que l'Europe s'est forgée une identité historique. Si on remonte les siècles, à quel moment devons-nous arrêter l'horloge du temps ? Au cours des quatre derniers millénaires, ce ne sont que migrations, invasions, razzias d'esclaves et si on se cantonne au dernier millénaire, quelle référence prendre : l'Europe de Charlemagne, celle du Saint Empire romain germanique ou bien celle de Napoléon ?

Regardez bien le compteur temps car un empire a toujours été présent sur cette période en Europe, l'empire ottoman... La Turquie aurait-elle une histoire commune avec l'Europe ?... N'oublions pas l'alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique pour contrer Charles Quint ?

Là encore, on voit que seule la solution historique ne peut être véritablement retenue.

 

 

Culturelles

Continuons notre analyse et prenons le caractère culturel pour ne pas dire cultuel. Nous avons renié depuis longtemps nos origines grecques puis romaines et leur avons préféré il y a près de 2000 ans le monothéisme et les fonds baptismaux judéo-chrétiens. Oui, c'est vrai, on peut dire que l'Europe est judéo-chrétienne, mais la  restera-t-elle « at vita éternam » ? aucun exemple de telle civilisation dans l'histoire humaine. Pour l'argumentaire,faisons simple, référons-nous au traité de Westphalie « cujus regio, ejusreligio ». Mais oui, le problème n'est-il pas là ? Nous  formons un club chrétien et le Turc est lui, musulman. Ce serait une incompatibilité ? l'huile et le vinaigre ne se mélange pas

Cette soudaine révulsion de la Turquie ne reposerait-elle pas, en fait, sur une définition religieuse de l'Europe ? Dans ce cas, le sort de la Turquie est scellé, mais avouez que diable, le problème demeure. Que devons-nous faire de la France, du Royaume-Uni, de l'Allemagne, qui comptent au total 13 millions de musulmans ?

Regardez dans la salle d'attente de l'Union Européenne, s'y trouvent l'Albanie, la Bosnie, le Kosovo (un état si cher à Bernard Kouchner), des régions qui comptent respectivement 40, 50 et 90 % de musulmans, Ok, refusons leur l'entrée... à tous...

Un autre point et non des moindres, la Turquie est, par sa constitution (4),laïque, si la laïcité fait l'objet d'attaque par le gouvernement, elle tient bon car elle imprégnait déjà l'empire ottoman, le Vizir dirigeait l'Etat et le Calife était chef religieux. Ce principe de laïcité n'est pas partagé par tous en Europe, regardez la Grèce voisine où l'Eglise dispose d'un article 3 dans la Constitution qui la fait jouir de certains privilèges dont celui d'avoir une république autonome théocratique, celle du mont Athos, un Etat pour qui les textes européens ne s'appliquent pas (mais qui perçoit cependant des subventions communautaires ???). Et que dire des nombreux autres pays dont la Constitution fait foi d'une religion ? Et puis, avouons-le, est ce que la laïcité est, chez nous, exempt de reproches ? Avouons le, l'argument culturel ou cultuel ne tient pas tout seul.

Maintenant examinons d'autres paramètres qui, s'ils ne peuvent former de frontières à eux seuls, doivent être intégrés dans une réflexion globale. Ces éléments sont d'ordre stratégique, économique, démographique, diplomatique et politique.

 

Stratégiques

Pour qui veut se pencher un instant sur une carte constate que la Turquie tient, par sa position géographique, une place hautement stratégique.

Que ce soit d'ordre militaire ou économique, la Turquie détient avec les détroits du Bosphore et des Dardanelles les clés d'une porte qu'elle peut ouvrir ou fermer aux flottes maritimes.

Dans le cadre des tensions du Moyen-Orient, ses frontières avec la Syrie, l'Irak, l'Iran, font d'elle, un indéniable et salutaire espace-tampon avec l'Occident.

Autre argument et non des moindres est la place de la Turquie qui se trouve au cœur du réseau énergétique européen. Elle détient là encore un jeu de clés essentiel avec :

Ses corridors maritimes où transitent annuellementplus de 150 millions de barils de brut.

Ses réseaux d'oléoducs et gazoducs, BTC Ceyhan, BlueStream et Nabucco qui drainent le gaz et le pétrole de Russie, de la mer Caspienne et du Moyen-Orient,

Ses hubs énergétiques qui alimentent l'Europe du Sud.

 

 

Autre point stratégique, la Turquie détient un atout de taille dans le jeu moyen-oriental, c'est atout, c'est l'EAU ou l'Or blanc ! L'eau manque déjà au Moyen-Orient et elle manquera de plus en plus... Or, cette ressource est vitale pour l'Irak et la Syrie. Cette eau peut être source de différends transfrontaliers et peut peser directement ou indirectement sur la politique de ses voisins.

Pour être bref : Le smart power (2) turc est simple, clair et efficace : la gestion de l'eau (soft power) et la pression militaire (hard power) c'est à dire : le château d'eau et le château fort.

 

Oui le château-fort car la Turquie est dotée d'une armée très bien équipée et bien entraînée. Forte de plus de 750 000 hommes l'armée turque est la 2ème de l'Organisation Atlantique, elle participe depuis longtemps aux nombreuses opérations multinationales, que ce soit sous mandat de l'Otan, de l'Onu ou de l'Union européenne (UE), ses champs d'opération se trouvent en Bosnie, au Kosovo, dans l'Océan Indien et en Afghanistan avec 1800 hommes.

Enfin, son positionnement géopolitique est propice à l'installation de bases arrières, les Américains y ont installé 2 importantes bases militaires. 

 

Diplomatiques

Une « voix » puissante.

La Turquie est membre fondateur de l'ONU en 1945, de l'OCDE en 1960 (elle en fête le 50ème anniversaire), de l'OSCE (5) en 1973, du G20 en 1999 et du Conseil de l'Europe depuis 1949, de l'OTAN depuis 1952, seul pays musulman a en être membre. La Turquie est aussi le premier pays à majorité musulmane à reconnaître Israël et ce, dès  1949 , il est également le seul à entretenir des relations mais sans ménager ses critiques.

Située à la confluence des grandes aires régionales que sont l'Europe, les Balkans, le Caucase, le Centre-Asie et le Moyen-Orient, la Turquie occupe une position singulière : une position qui l‘autorise à mener une offensive diplomatique de premier ordre et à s'inviter aux tables des négociations sur plusieurs terrains sous tension dont Russie-Géorgie, Palestine-Israël, Israël-Syrie, Iran, Afghanistan, etc... Cette percée n'est pas du goût de l'Europe dont la diplomatie est toujours en chantier interne et n'arrive pas à parler d'une seule et même voix.

Mais si la Turquie s'implique dans les conflits internationaux, elle n'est cependant pas exempte de reproches sur ces différends frontaliers : la question de Chypre, ses relations avec la Grèce, la reconnaissance du génocide arménien et le problème kurde restent d'actualité et forment des pierres d'achoppement quant à son adhésion.

 

 

Sur Chypre

Cette question est inscrite en toutes lettres dans le protocole d'adhésion. La Turquie bouge, non seulement elle n'en fait plus un casus belli mais elle vient d'ouvrir les check points du mur de séparation et donc libérer le passage. Elle doit aussi ouvrir prochainement ses ports aux grecs et faire des propositions sur ce dossier.

 

Sur la Grèce

Ses relations tendues avec la Grèce portent essentiellement sur la territorialité. Si on consulte les cartes et l'histoire, la tension est compréhensible. Là encore, il faut remarquer qu'une normalisation est en cours. Les Premiers Ministres turc et grec, Mrs Erdogan et Papandréou, se sont rencontrés au mois d'août dernier et ont passé un certain nombre d'accords de coopération frontalière, ils se sont notamment engagés à baisser significativement leur budget militaire. Malheureusement sous la pression de la cynique diplomatie française et allemande, principaux pays pourvoyeurs d'armes, Mr Papandréou a annoncé en Octobre 2010 qu'il renonçait à cette baisse.

Laissons leur le temps de tisser des rapports issus du passé et d'un découpage que nous leur avons imposé. Aujourd'hui en mer Egée, ils se partagent la manne du tourisme, mais sauront-ils trouver un compromis pour partager celle du pétrole qui est au fond ???

 

 

Sur l'Arménie

L'Arménie, un processus de normalisation a été mis en place en 2009 et dans l'opinion publique turque. La reconnaissance se fait très lentement, là aussi, laissons leur le temps. Avons-nous fait toujours la nôtre à l'encontre de l'histoire ?

Sur les Kurdes

Le problème kurde est certainement le plus compliqué du fait du chevalement du territoire kurde. La reconnaissance de la langue kurde est un pas que les députés kurdes ont apprécié et forcé le PKK à une trêve, mais pour combien de temps ?

 

Économiques

La Turquie a de tous temps été une plaque tournante, un lieu d'échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident, même pour les matières illicites. Avec l'union douanière, les entreprises peuvent expédier vers la CEE leurs produits exonérés de droits de douane, les grands groupes industriels européens y ont vu leurs intérêts et y implantent leurs usines, la main d'œuvre est productive et peu dispendieuse ainsi la Turquie est un pays émergent appelée dans les milieux industrielles la « petite Chine »... Mais avant d'exporter, il faut combler un marché émergent de premier ordre car les besoins des turcs sont immenses, biens de consommation, services, infrastructures...

L'économie turque relève de deux sphères, privée et publique : Privée avec des industries en pleine expansion et une imposante agriculture, publique avec les transports, les communications et plusieurs grandes banques.

Elle fait partie des ténors mondiaux dans le verre plat, les écrans TV, le ciment, l'électro-ménager, l'automobile, le textile,etc...

15éme économie mondiale, avec cette année une croissance de 10,2 %, l'économie turque est une des plus dynamiques de la planète, 2ème après la Chine et la première en Europe.

Après avoir ramené sa dette de 120 à 47%, la Turquie respecte les critères de Maastricht en matière de déficit budgétaire et de dette publique...  ce qui n'est le cas d'aucun des vingt-sept membres de l'Union européenne, un comble.

Démographiques

Avec une population de 76 millions d'habitants au 3/4urbaine, une population très jeune avec 30% de - 15 ans et un âge médian de 27,7 ans, la Turquie fait peur à la Vieille Europe. Avec un taux de fécondité de 2,5 enfants par femme, cette population avoisinera les 90 à 100 millions en 2050. 

La modernisation de la Turquie fait que les émigrés rentrent ; le pays s'engage vers un solde migratoire négatif, c'est à dire une émigration inversée. La seule ombre est que la Norvège (population vieillissante avec un chômage inférieur à 3%) vient de lui faire appel pour inciter  400 000 turcs à venir y travailler...

 

Politiques

Pour cela, il faut regarder comment fonctionne l'Europe et comment s'articulent ses instances.

La répartition est faite sur une base démographique.

Au Parlement Européen, la répartition des sièges est proportionnelle à la démographie. Ainsi donc sur les actuels 785 sièges, l'Allemagne (82 millions d'hbts) dispose de 99 députés, la France (64 millions d'hbts) 78 comme la Grande-Bretagne (61 millions d'hbts). Avec 76 millions d'habitants, la Turquie arriverait en seconde position avec donc plus de sièges que la France. Une entrée perçue non pas comme un apport ou un partage mais surtout comme une réduction des pouvoirs. Que deviendrait l'axe fondateur franco-allemand ? La France, fille aînée de l'Eglise, ne peut raisonnablement admettre pareil affront... venant d'un pays d'Orient , un pays musulman.

Oui, le problème est politique et c'est pour cela qu'il est inavouable. Les divers arguments frontaliers évoqués ne sont jamais que des subterfuges, des leurres pour dévier l'opinion vers des voies sans issues... des voies bien bordées d'arguments souvent simplistes pour ne pas dire populistes.

Si ces différents points ne résistent pas à l'analyse et balaie la thèse de l'incompatibilité, il faut convenir que la Turquie a quelques points noirs à régler :

 

Politiques

Deux questions politiques :

                        -jusqu'où peut aller le rapport de force entre la laïcité et l'islam ?

                        -le positionnement politique de la Turquie avec ses voisins du Moyen-Orient ?

 Sociétal

Un gros problème est celui des Droits de l'Homme, pour exemple, la Cour Européenne des Droits de l'Homme a, en 2009, rendu 1627 arrêts, 356 concernait la Turquie.La liberté d'expression est certainement un des points noirs du pays, car il est inadmissible que des journalistes, des écrivains soient emprisonnés pour délit d'opinion.

Si les femmes ont obtenu le droit de vote en 1930, iln'en reste pas moins que dans certaines régions, elles sont des objets de subalternité où brimades, violences domestiques, mariages forcés, polygamie voire crime d'honneur servent de rapports humains (plus de 1000 femmes ont été tuées en 2009). Les conditions sociales et culturelles s'améliorant, ces pratiques tendent à diminuer. Espérons qu'à partir de fin 2010, la Présidence turque du Conseil de l'Europe, dont le rôle majeur porte sur l'élargissement des droits de l'homme puisse l'aider à progresser en la matière.

 

 

Mais qu'est-ce qui pousse la Turquie à vouloir rentrer dans l'Europe ?

La question est intéressante et se vaut d'être posée car la réponse n'est pas si évidente qu'il n'y paraît. Hormis d'intégrer un grand bloc homogène, la Turquie n'a-t-elle pas plus à perdre qu'à gagner ? L'adhésion à l'Europe nécessite des compromis tortueux et impose des normes bureaucratiques qui impactent les moindres aspects de la vie quotidienne. Il n'est pas sûr que tous les turcs s'y retrouvent. En entrant dans l'Europe la Turquie prend le risque de perdre un peu de sa culture.

Des enjeux économiques

Les perspectives de l'adhésion ont été le fer de lance de la modernisation de la Turquie, l'économie turque est certainement la grande gagnante de ce formidable effet levier, avec les accords économiques qui la mettent sur le même pied que les principaux pays de la communauté, elle est en pleine expansion et est le pays qui progresse le plus en Europe...

Des enjeux financiers

La Turquie dispose d'une excellente note dans les agences de notation, pourquoi prendre des risques avec des pays de la zone euro, une zone que personne ne maîtrise et qui présente un certain nombre d'handicaps économiques.

Des enjeux sociaux

Le pays ne dispose pas loin sans faut d'un système de protection sociale équivalent aux pays occidentaux, mais elle cherche à les mettre en place alors que nos gouvernants cherchent chez nous à les réduire voire à les détruire.

Une grande partie de la population vit de petits boulots, des petits jobs qui n'auront plus leur place dans une société européanisée où tout est régi par des normes, des règles qui ne sont pas forcément réalistes ou en adéquation avec les pays. Juste un exemple prenons le cas du tri sélectif, en Turquie, celui-ci n'existe pas à l ‘échelon des ménages, à l'arrivée tout est trié, car entre les deux bouts, un nombre inimaginable de petites mains vont faire la sélection dans la rue... autant de petits boulots qui disparaîtront... Oui, bien sûr, Véolia est là, règlera là encore le problème... par un colonialisme capitalistique, en prenant au passage une grande part du gâteau et supprimant des milliers de petites mains...« Le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous »...

Des enjeux de politique intérieure

L'AKP, actuellement majoritaire est un parti d'origine islamiste, fondamentaliste et anti-occidental. Abandonnant ses oripeaux traditionnels, l'AKP s'est drapé dans les habits de la démocratie pro-européenne pour accéder au pouvoir. Ses succès électoraux ont dopé cette mue opportuniste et a transformé en profondeur l'AKP, Par mimétisme, peut-être ?  Plus que de chambouler la constitution sur laquelle veillaient jalousement l'armée et la justice,l'AKP a puisé dans sa légitimité pour réécrire les lois et affaiblir les gardiens de la laïcité, héritiers d'Ataturk.

Si le toilettage législatif s'opère au prétexte de l'adhésion, au nom de la liberté religieuse il annonce aussi le retour à une théocratie, à peine voilée. 

Conclusions :

Les frontières sont issues des traités politiques liés aux guerres et aux amnisties, cela forme l'histoire et la géographie. Les frontières sont des lignes isobares politiques qui changent et évoluent. L'Union Européenne a voulu transcender les frontières dans un souci de paix. Cette unité européenne avait au temps passés déjà existée mais n'était due qu'à des conquêtes et des guerres (Charlemagne, Napoléon).

Derrière cette question d'adhésion se cache en fait une question plus profonde, quelle Union voulons-nous ?

Une Europe économique et monétaire avec des valeurs démocratiques communes ?

Une Europe politique avec des ambitions stratégiques mondiales ?

Certes, l'Europe est loin d'être parfaite tant son élaboration recèle d'erreurs de construction et de calendrier, cependant elle est là et elle a permis de pacifier les peuples dans cette partie du globe. Ou bien on s'en tient là et on se referme - c'est dans l'air du temps, à tous les échelons - ou bien on s'ouvre lentement aux autres, sans frein mais sans précipitations. Il convient de remarquer que la Turquie croit certainement plus en l'Europe que nombre de pays européens.

Notre empressement à l'élargir pour combler le trou béant du mur n'a pas été opéré avec toutes les garanties nécessaires, aussi la nouvelle Europe est devenue frileuse et se rétracte dans quelques nauséeux nationalismes. Maintenant que ses pays fondateurs sont devenus vieux, elle se montre encore plus méfiante, méfiante de ce qui est loin, méfiante de ce quilui paraît différent, d'où cette peur de voir l'étranger s'installer dans ses fauteuils attitrés et lui soustraire une parcelle de pouvoir. Pourtant, il est incontestable que la Turquie deviendra un jour Européenne, elle est déjà depuis l'après-guerre dans tous les organismes internationaux et européens.

Oui c'est vrai, son arrimage n'est pas simple car elle a de nombreux problèmes à régler (ceci dit, nous lui imposons des chapitres réglementaires que nous n'avions pas exigés des derniers pays entrants). Cette entrée est jalonnée de 33 épreuves imposées par les critères de Copenhague. Le pays s'emploie à mettre de l'ordre dans des pans entiers de ses institutions, ce qui impose des référendums, de nouvelles lois, de nouveaux concepts. Sa jeunesse et son dynamisme lui permettent cette souplesse qui nous manque, les résultats sont là, son économie s'envole, les salaires ont doublé en moins de dix ans. Cette évolution n'est pas sans peser sur son inflation et sur sa culture multimillénaire. Si, au bout de ces efforts, elle essuyait un refus, cela serait une très grande frustration pour le peuple turc, un camouflet, pour eux mais aussi pour les européens... Déjà percevons-nous en cette fin 2010, une certaine lassitude qui peut nourrit une certaine désillusion, d'ailleurs le ralentissement des réformes est patent...

Abandonner la Turquie à la porte de l'Europe ne relève-t-il pas d'une absence de véritable vision européenne, d'une paranoïa collective instrumentée par des ténors politiques, car qu'on le veuille ou non, la Turquie est la porte d'entrée de la Maison Européenne, ne pas l'intégrer voudrait dire que la porte est extérieure à la maison. En cas de refus, le désenchantement des turcs pourraient les faire se tourner vers l'instable Moyen-Orient où règnent pauvreté, insécurité, conflits, pénuries... et où l'islamisme intégriste prospère. Oui certains aimeraient que la Turquie forme une Communauté Méditerranéenne avec les pays du Moyen-Orient, Mais ne serait-ce pas créer 2 blocs l'un islamique l'autre chrétien... 

Déjà j'entends au loin, l'Hymne à la joie, notre hymne européen.

 

Louis-Marie BOSSEAU - Août 2010

 

 

(1)  Données 2008 : 1500 bateaux battent pavillon maltais et  2800 bateaux pavillon chypriote ce qui fait de l'Europe la première puissance maritime mondiale.

(2)  Smartpower = pouvoir intelligent / soft Power :pouvoir souple / hardpower : pouvoir dur

(3)  Chypre est divisée depuis 1974, date de l'intervention de l'armée turque dans le nordde l'île en réponse à un coup d'Etat d'ultranationalistes chypriotes grecs, soutenus par la dictature des Colonels à Athènes, visant à rattacher de force l'île à la Grèce. Ce putsch avait également pour objectif la destruction de la minorité turque. L'intervention militaire turque qui visait à protéger la population turque s'est soldée par la division de l'île en deux entitée politiques, une administration grecque au sud et la République Turque de Chypre du Nord (RTCN).

Des pourparlers sont en cours à l'ONU pour tenter de réunifier l'île, mais le referendum qui s'est tenu en 2005 sous l'égide des Nations Unies a été rejeté par la partie grecque alors qu'il a été massivement approuvé par les Turcs. Sous la pression de l'administration chypriote grecque et du gouvernement d'Athènes, la RTCN subit un embargo agressif et se trouve politiquement et économiquement isolée sur la scène internationale. Devant le soutien massif de la population chypriote turque au referendum pour la réunification, l'Union Européenne s'est engagée à mettre un terme à l'isolement de la RTCN, mais elle se heurte depuis au blocage systématique des Chypriotes grecs.

(4)  Articles 1 à 3 dela Constitution.  L'Article premier stipule que "l'Etat turc est une République" qui,selon l'Article 2, est un "Etat de droit démocratique, laïque et social, conformémentaux concepts de paix sociale, solidarité nationale et justice; respectueux des droits de l'homme et attaché au nationalisme d'Atatürk...", et qui est, d'après l'Article 3, " un tout indivisible avec son territoire et sa nation..."

(5) OSCE :Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe



Publié à 09:51, le 23/12/2009, dans Articles thematiques,
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D’un déluge en Turquie ?

   

Le déluge est certainement un des plus anciens mythes de l’histoire humaine, presque toutes les civilisations en possèdent un de la sorte. Pour les philologues ce mythe existait probablement avant même l’écriture quand la tradition orale était le seul mode de transmission des savoirs.

Le premier texte connu à ce jour est issu de tablettes sumériennes à l’écriture cunéiforme, c’est-à-dire au tout début de l’écriture. Ce texte date de 2700 ans avant notre ère et est connu sous le titre de  « l’Epopée d’Atrahasis » ou « Poème du Supersage ». La civilisation assyro-babylonienne réécrira ce récit sous le titre « Epopée de Gilgamesh » (an 1200 av. JC). C’est cette version qui sert maintenant de référence, les autres écritures reprennent le scénario, seuls changent le nom des acteurs, l’époque et le lieu.   Citons par ordre d’écriture quelques récits connus :En Chine, deux récits, celui de l’Empereur Yu de la dynastie Xia (21 siècle av. JC) ou celui de l’île Maurigasima avec le Roi Peiruun…En Inde où les récits sont légions, citons celui de Rig Veda et celui du Mahâbhârata avec Manou (env 1000 ans av. JC)…En Iran, l’un des plus anciens récits, le texte Zoroastrien (env – 600 av. JC)  avec l’Avesti YimanEn Grèce, le récit (écrit estimé –-500 av. JC) avec pour héros Deucalion et un déluge voulu par Zeus où un vaisseau échoua sur le Mont Parnasse au-dessus de Delphes ou bien le mythe de Philémon sauvé par Jupiter dans « les Métamorphoses » d’Ovide (-43 av. JC à +17 JC)Et celui de l’Atlantide cité par Platon (-427 à  -347 av. JC), un texte qui s’est mu en un déluge d’encre.Le récit de l’Ancien Testament - Livre de la Genèse (ch. 6 à 9) (écrit vers -400 av. JC) mentionne ce déluge près de 3000 ans av. JC avec comme héros Noé, Nuh, Noah, Noun… En Amérique, on trouve des variantes chez les Mayas, les Incas et dans les tribus indiennes ainsi qu’en Europe à travers des textes irlandais.  Cette multiplicité de récits ne fait que confirmer que la mondialisation existait déjà, que la mobilité des populations était importante et que les mythes se transformaient selon les lieux et les époques. D’autre part lors des conquêtes, les envahisseurs apportaient leurs croyances. Il en est ainsi de la Christianisation, pardon de la pacification de ces peuples barbares, il n’y a rien d’étonnant à ce que les peuples d’Amérique du Sud aient repris cette légende.   Alors le déluge : Véracité ou fantaisie ? Comme la plupart des mythes, ils trouvent leurs origines dans des événements ayant frappé durement les esprits et ils sont entrés dans l’histoire en ayant été largement dévoyés pour servir une cause, une croyance.Les analyses linguistiques de ces multiples récits se sont affinées et sont maintenant confrontées aux outils scientifiques que sont l’hydrologie, la géologie, la paléontologie et l’archéologie… des matières qui permettent de lever progressivement le voile, de cerner leur contexte originel et donc d’en infirmer ou d’en confirmer la véracité. De tous les mythes, celui du déluge a été de ceux qui ont été les plus repris et interprétés par les scriptes. Ces copistes cherchaient à les ancrer dans une vérité, celle de leur dogme. Sans parler de la thèse soutenue par Anastase Kirchner au XVIème proche de celle déclamée aujourd’hui par les fondamentalistes qui affirment que le déluge est une œuvre de Dieu, ils sont à même de vous préciser la date précise, de décrire par le détail l’architecture du bateau et la composition exacte de son hétéroclite chargement ; des interprétations fantaisistes liées à des pathologies connues.Cependant dans le mythe du déluge, une piste concentre les réflexions des chercheurs et alimente depuis quelques années les revues scientifiques ; cette hypothèse s’appuie sur les modifications géologiques et les séismes qui sculptent l’écorce terrestre. Replongeons nous dix millénaires en arrière. Nous sommes au néolithique, ça y est, vous y êtes ! Notre planète ne ressemble pas tout à fait à celle d’aujourd’hui. A la place de l’actuelle Mer Noire se trouve un lac d’eau douce, « le lac Pontique » d’environ 300 000 km2. Ses eaux sont issues du bassin danubien, son niveau est inférieur de 200 m à celui de la mer de Marmara, et donc par conséquent à celui de la Méditerranée. Pour nombre de chercheurs, un séisme lié à un mouvement tectonique - n’oublions pas que nous sommes sur la faille nord anatolienne -, aurait rompu l’isthme situé au Nord -Est du Bosphore. Cette rupture aurait créé une gigantesque chute d’eau équivalant à 200 fois les chutes du Niagara déversant les eaux saumâtres de la Méditerranée dans ce lac d’eau douce. Le niveau de ce dernier augmente de 170 m en 18 mois. Comme chacun sait, les populations partiellement sédentarisées s’établissent le long des points d’eau. Il est facile de comprendre que ces populations voyant monter inexorablement l’eau (les rives reculent de 1 à 4 km par jour selon les lieux) noyant au passage biens, terres et ressources, ont dû avoir une peur bleue et évoquer quelques esprits maléfiques. Réfugiés sur quelques collines, certains ont péri, d’autres sont montés sur quelques embarcations de fortune pour retrouver terre (1). Cette thèse est issue des années 1980. Un géologue bulgare, le Docteur Dimitrov, trouve en Mer Noire des coquillages d’eau douce. Une analyse au carbone 14 les date de 7 000 ans, c'est-à-dire avant-hier. En 1993, sous l’égide de deux américains, William Ryan et Walter Pitman, est lancée une campagne de recherches avec une équipe internationale et pluridisciplinaire. Les résultats confortent la thèse hydrogéologique d’une montée des eaux dans cette région du globe. En 1998, William Ryan mène avec le concours de l’Ifremer une campagne de carottage géologique qui confirme l’hypothèse. En 2000, le géologue américain Robert Ballard, soutenu par la revue National Geographic, lance une nouvelle campagne pour trouver d’autres indices. Equipé des robots, il explore le fond et découvre au large de Sinop (au Nord-Est d’Istanbul) du matériel archéologique et des traces d’habitat. Si la communauté scientifique n’est pas encore unanime sur cette thèse et d’autres expéditions sont en préparation, il est vrai que d’autres versions existent. Gageons que la science pourvue de plus de moyens et de nouveaux outils pourra apporter un éclairage sur cette transformation géologique et dire si ce mythe est fondé. Notons qu’une équipe de théologiens chinois vient d’annoncer en cette année 2010 avoir découvert l’arche de Noé sur le Mont Arafat… la quête du Graal continue…  
 (1)  Est-ce en mémoire de ce cataclysme que les Grecs ont d’abord baptisé la mer Noire "Axine" c’est-à-dire « la mer inamicale », avant qu’elle ne devienne plus tard Euxine (ou Pont-Euxin) c’est-à-dire « la mer amicale » ?  
 
Louis-Marie BOSSEAU - 2009


Publié à 20:53, le 9/11/2009, dans Articles thematiques,
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