Une Transeuropéenne

LE DANUBE - ( BRATISLAVA - BUDAPEST - APATIN )

Mercredi 13 Août
Bratislava-Komarno (1767)
Milan est triste de voir partir une petite flottille qui lui a laissé, à travers droits, repas et consommations, quelque argent pour compléter sa maigre retraite. Très rapidement nous parvenons à «la Slovak Sea», l’immense retenue d’eau de 3000 ha formée par le très controversé barrage de l’usine électrique de Gabcsikovo, la navigation n’y est pas aisée, l’eau miroite beaucoup et les balises, rares, çà et là des îlots artificiels. L’aéroglisseur de la liaison Bratislava-Budapest nous double et nous laisse sur son passage un long panache de fumée noire ainsi qu’un sillage de fortes vagues… Au loin nous distinguons la digue de Cunovo où campent les écluses d’antan, et «Danubiana», le Centre Slovaque d’art contemporain, d’où se sont évadées des sculptures qui défient le Danube. L’inactivité affichée nous laisse penser que le centre est fermé et abandonnons l’idée d’accoster au ponton-visiteur. Nous longeons la plaine de Pannonie et nous voici, à nouveau, prisonniers d’un canal latéral au fleuve. Les rives sont hostiles, pas question de s’y poser, les radars sont là, ils veillent, il nous faut avaler 50 km de monotonie, de grisaille, de rigueur et de raideur, souvent appréciée, la lenteur, devient dans ces parties canalisées, insupportable. Nous approchons enfin de l’écluse et ensuite un espace naturel plus accueillant, plus ouvert.
Nous faisons étape à Komarno (Slovaquie), préférée à la ville hongroise de Komarom, sur la rive droite. Le port est caché au fond d’un bras industrieux où sont construites quelques grosses unités de navigation fluviale et maritime. Le Capitaine du Miro yacht-club nous amarre, nous indique prix et commodités, encaisse, puis nous quitte, c’est son jour de congé…
 
 
 
 

Jeudi 14 Août
Komarno (SL) – Eztergom (H) (PK1719)
Le chantier naval martèle la ferraille dès l’aube, et comme la ville ne présente pas de relief particulier, nous décalons de bonne heure pour profiter de la relative fraîcheur. Les cartes sont vierges, aucune écluse en vue, des îles viennent agrémenter le tracé. Nous laissons manœuvrer un pousseur ukrainien qui entre aux chantiers. La passe déjà étroite est devenue un mouroir à bateaux : un vieux paquebot fluvial et une flottille de petites vedettes trépassées attendent de se faire déchirer. Nous abandonnons, le quai et ses grues à leur triste agonie, les barges ancrées au milieu du fleuve à leur sommeil perpétuel. Seul s’active au fond un portique qui transfère un chargement fluvial de lignite dans une longue file de wagons torturés. Pas de convoi annoncé ou en vue, le Danube est à nous, nous musardons d’une rive à l’autre, nous serpentons entre les îles, nous pourrions lézarder sur les bancs de sable mais il nous faut vaquer aux menus travaux de nettoyage. Au loin se profile la basilique hongroise essouchée de sa forteresse, on ne peut se tromper, elle domine la vallée danubienne, imposante, elle l’est, assurément. Toute de marbre sertie, elle semble sortir de l’architecture bolchevique. Nous passons sous le pont d’arches métalliques pour trouver, à droite, un petit bras, si petit que Rumbalotte, qui nous accompagne, préfère filer. Il est vrai que l’étroitesse n’invite pas à s’y engager, mais Romar1 est fouineur, il pénètre dans le boyau. Aïe, un pont. Qu’importe, Romar1 est démâté, dans la courbure suivante un plaisance est stationné, cela se complique. Le boyau se fait chas d’aiguille, Romar1 s’y faufile, en espérant qu’au bout il aura de quoi se retourner. Il n’a plus le choix, il faut avancer, le long ponton annoncé est là. A l’autre bout, des hommes s’activent, en nous faisant signe, ils serrent les bateaux pour libérer suffisamment d’espace. A l’aide des aussières, Romar1 vient délicatement s’encastrer entre deux, il reste à peine 50 cm de part et d’autre. S’ensuit une opération spéciale pour permettre à CO2 de s’amarrer sans obstruer le cours d’eau ; en effet, toute la ligne de pontons, bateaux compris, est tirée et collée à la berge ; délirant. C’est bon, nous voici chez Attila, ce n’est pas une blague, c’est le nom de famille du capitaine du port, un nom courant dans cette région. Ses enfants parlent tous anglais, ce qui facilite grandement les contacts.
Sur la berge opposée, des stands sont installés en surplomb, nous arrivons pour le festival de musique et la fête de la mi-août. Nous montons aussitôt visiter la basilique de l’Archidiocèse, siège du primat de Hongrie. Cela se mérite ;  nous gravissons, sous une chaleur écrasante, l’interminable escalier dépareillé qui escalade le coteau et traverse la forteresse. Au sommet, une vue panoramique exceptionnelle sur 180° Nord de la vallée danubienne et de l’ultime pointe slovaque se développe. Au sud, cachée par la végétation, la ville est prostrée. Dédiée à la Vierge Marie, la basilique de 118x49x71 mètres est du plus pur style néo-classique, sa surface intérieure est de 5 600 m2, les parois sont habillées de marbre rouge de Sutto (à quelques kilomètres en amont), l’extérieur est de marbre blanc. Elle est couverte d’un grand mamelon de cuivre opaline et de deux petits qui coiffent les chapelles latérales. Nous redescendons par l’allée de la citadelle qui abrite toute une collection de cloches fêlées du passé. Esztergom, première capitale de la Hongrie au temps des rois Arpad dégage une atmosphère particulière : la ville semble tenaillée entre l’influence méditerranéenne et la Mittleurope…
 
LA BASILIQUE D'EZTERGOM
 
 
 
UN CONVOI POUSSÉ 
 
 
 
Vendredi 15 Août
Eztergom (H) à Budapest (H)
En ce 15 Août, nous laissons la basilique à ses offices et Romar1 s’extirpe de sa geôle. La manœuvre est délicate, Attila et les siens sont là, Romar1 se sent véritablement prisonnier, des aussières le ceinturent. Un petit coup de propulseur d’étrave et il pivote précautionneusement sur lui-même, il s’exfiltre sans toucher la rive opposée, une manœuvre au décimètre près. CO2 vivra la même opération. Nous remontons notre corset fluvial pour retrouver le large. L’heure de navigation nous amène à la double boucle de Visograd. La colline est striée d’une longue muraille qui part du Danube et monte à une citadelle composée des ruines d’un château médiéval, symbole de la gloire passée. Si nous filions jusqu’à ce jour vers l’Est, nous piquons dorénavant plein Sud. Nous laissons l’île de Szentendre, la navigation se fait sans problème si ce n’est que le nombre de navires passagers augmente subitement. Non seulement la capitale hongroise est un passage obligé mais qui plus est, nous sommes jour férié. Le port est situé rive droite aux avant-postes de la ville (PK1650), au fond d’un bras, qui s’avance dans l’Obudai Sziget (l’île Obudai). Quoique grande est sa capacité, le port n’est pas prévu pour des unités de 12 m et c’est tout au bout de l’unique ponton de 300 m que nous nous amarrons. L’endroit, parfum cloaque, n’est pas franchement idyllique. Nous sommes à 30 m d’un night-club et d’un after qui, du soir au matin, nous inondent de décibels avec d’incessants va et vient d’une jeunesse ivre de cocktails et de musique. Pour nous combler d’aise, la Marina Viking se trouve en bout d’île, surveillée par une milice privée, pour sortir il nous faut traverser le parking électro-acoustique. Et, c’est là que nous découvrons le profil de la clientèle : 30 à 40 ans, grosses cylindrées avec chauffeurs, body guards et cover-girls, tous se sont fait greffer une oreillette et sont constamment en affaires. A la sortie, nous sommes groggy. Où sommes-nous ? Qui sont-ils ? Nous sentons bien que notre présence fait tache, voire dérange. Mais qu’importe, les 36 euros de nuitée nous donnent quand même le droit de sortir du Viking Yacht Club. Eh oui, ce sera la marina la plus chère du périple…
Le lendemain, nous partons en train bringuebalant visiter la capitale hongroise. Budapest est l’union de trois petites villes : Buda, Óbuda et Pest. Sur la rive droite, « Buda », la cité ancienne, aux édifices rococo, agrippée aux collines émeraude, sur la rive gauche, « Pest » l’économique avec ses grandes avenues, ses commerces, palais et monuments dont l’emblématique parlement qui se prend pour un grandiloquent retable baroque posé au bord du Danube.
Notre première visite est pour le château, mais celui-ci accueille une fête artisanale au droit d’entrée prohibitif. N’oublions pas que ce château comme la Hongrie d’ailleurs furent rattachés à l’Anjou au XIVéme, par un subtil jeu matrimonial et diplomatique, Charles 1er roi de Sicile de Naples et de Jérusalem, comte d’Anjou et du Maine, dit Charles Martel fut avec l’appui du pape nommé Roi de Hongrie mais c’est  son fils Charles Robert dit Carobert qui porta la couronne de Saint Etienne (1310), ainsi débuté la 2éme Maison d’Anjou, son Fils Louis le Grand, élevé religieusement au Château de Visograd lui succéda en 1342 mais à la mort de ce dernier en 1382, sa fille Marie sans goût pour le pouvoir abdique en 1385 et que l’Anjou perdit cette branche d’Europe centrale. Nous redescendons par les rues pavées de la vieille cité jusqu’au pont de chaîne, dans un fouillis d’échoppes à gogos. Nous poussons dans le centre-ville et déambulons sur les «Champs Elysée» hongrois. Nous voulions admirer de superbes demeures Art nouveau aux frontons et aux encadrements entourés de volutes sculptées, des immeubles avec ferronneries et cariatides baroques. Nous n’avons vu que de lépreuses façades écaillées, des immeubles morts-vivants qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, des bâtiments en état de décomposition chronique, des hôtels particuliers plus entretenus depuis des lustres. Au rez-de-chaussée, les commerces aux vitrines drapées de blanc cassé indiquent que l’avenue est contaminée par une pandémie de cessations d’activité, les grandes marques la quittent, la désertent, fuient, ne restent que les empreintes calligraphiées des enseignes déposées, les devantures annoncent « liquidation totale – cessation d’activité – fermeture définitive- c’est un signe. Si Budapest concentre sur ses rives de nombreux monuments, baroques, romantiques, sécessionnistes et art nouveau, cela est dû essentiellement aux reconstructions de l’après-guerre. Rien n’a été laissé au hasard. Impressionnant, impressionnant mais décevant. Surtout, ne poussez pas votre curiosité aux abords de la ville, vous seriez désabusés. Certes Budapest affirme une forte identité, oh combien douloureuse, mais Budapest, perle du Danube, reste un mystère pour nous.
 
LE PARLEMENT HONGROIS
 
 
Dimanche 17 Août
Budapest - Dunaújvaros (1579)
Notre départ est quelque peu précipité, car le Danube va être fermé à la navigation, pour cause de «fêtes aériennes». Les heures de passage nous ont été communiquées et elles sont rares, surtout pour les jours à venir, aussi, par prudence, nous décidons de quitter au plus vite ce chaudron. Trop vite, car la police fluviale nous oblige à patienter au milieu du fleuve afin que les militaires en retard déplacent les derniers pontons barrant le fleuve. Nous passons sous les différents ponts de la ville et répondons aux saluts des promeneurs, nous laissons à tribord une pagode puis une longue série de maisons sur pilotis. Le Danube se fait maintenant lent, languissant, ennuyeux, les rives passent et trépassent. Derrière le voile végétal, nous savons la plaine, la vaste plaine, mais nous n’en verrons rien. La journée et le fleuve s’étirent lentement.
Après cinq heures de navigation, nous entrons dans le port charbonnier de Dunaujvaro, la police locale nous suit de loin, leur bateau s’approche, les deux policiers ont renoncé à l’incompréhensible hongrois et ont retrouvé un allemand approximatif, ils nous conseillent fermement d’aller voir plus loin, c’est-à-dire hors de leur zone de compétence. Il n’en est pas question. Le capitaine est joint par téléphone et comme il ne veut rien comprendre, nous menaçons d’ancrer au milieu du port, les policiers sont stupéfaits d’une telle audace. Lassés, épuisés de nos interminables palabres en anglo-allemand, ils abandonnent la partie. Pour éviter un possible retour plus musclé, nous quittons le port et allons accoster à 500 m en amont, là où nous avions repéré deux pontons (PK1581). Peu après notre arrivée, un pousseur descend le fleuve avec une sono qui décoiffe les rives, il s’amarre au-dessus. Minuit, un remorqueur ukrainien montant revendique une place, il joue de la trompe et d’un puissant projecteur, c’est inquiétant la nuit. Nous ne voulons pas quitter notre ponton. Fatigué, il va se mettre à couple au pousseur.
 
Dunaujvaros
 

 
Lundi 18 Août 
Dunaújvaro – Baja (H) (1479)
Après l’agitation de la nuit, le matin est calme, le remorqueur ukrainien est parti au petit jour. Nous quittons le ponton du yacht-club défunt pour rejoindre Baja. Nous repassons au pied de Dunaujvaro, la colline est chapeautée de barres d’immeubles qui prennent le fleuve de haut. La navigation est sensiblement identique à la veille, rive gauche, de longues, de très longues, d’infinies peupleraies, rive droite des berges indéterminées qui déverse dans les flots la luxuriante végétation de la forêt alluviale. Aucun signe de présence humaine, nous sommes seuls sur l’immuable fleuve. Pardon là, se cache une sommaire construction, une vague maison de pêcheur, repérée par une barque éperdue.
A 1500 tours et 16 kilomètres/heure, le fleuve nous mène cahin-caha au terme de notre étape, Baja, la «Venise du Danube». Nous repèrons, sans difficulté, en bout des quais industriels, l’entrée du port, mais pour accéder aux pontons, il faut emprunter un canal circulaire de 3 km qui enserre une île consacrée aux loisirs. Dans ce chemin d’eau, silencieusement, nous passons en revue, l’ancienne flotte fluviale militaire, ses bateaux marqués de l’insigne rêve communiste sont abandonnés et par désespoir, tentés par les bas-fonds, plus loin un chantier naval répare 2 péniches usées, hissées sur le slipway. Dans la courbe, avant la plage où s’égaie la population, se trouve le charmant port de plaisance de la «venise hongroise», les pontons prennent appui sur un vaste escalier semi-circulaire, en haut duquel sont installés échoppes, bars, restaurants. Idéalement situés, nous vivons au cœur, au rythme d’une ville qui possède un petit air de villégiature.
 

 
Mardi 19 Août
Visite de Baja
Là haut, en face du port, derrière la grille en fer forgé, nous ne pouvons manquer, l’ancien marché kolkhozien, tout, à l’intérieur, respire la planification. Derrière de longues rangées de tables fixées au sol, les commerçants et producteurs étalent leurs produits ou leurs récoltes, qu’ils aient 30 gousses d’ail ou des tonnes de pastèques sous le regard avisé des acheteurs. Le marché est divisé en secteurs, le premier, le plus important, est consacré aux produits alimentaires, le second est réservé aux vêtements neufs et d’occasion, le dernier est pour la quincaillerie. Autour, quelques échoppes proposent à manger, à boire, et bien sûr des cigarettes. En déambulant, nous trouvons un petit producteur de fruits dont les produits répondent à notre envie, il est ravi de montrer le français qu’il a pu acquérir à l’école, il y a bien 30 ans de cela, rudimentaire mais compréhensible. En ce milieu de matinée, il n’y a pas foule, les gens sont chaleureux et l’ambiance bon enfant. Dans l’après-midi, nous parcourons la ville à bicyclette, nous sommes étonnés de sa superficie, nous essayons de visiter le musée consacré à la ville et au fleuve mais il est fermé. Un constat, à la convergence de nombreuses ramifications du Danube, implantée entre la Transdanubie et la plaine de la Tisza, la ville est tout entière tournée vers le fleuve. Hier, point de passage du grain et du vin, elle a compté jusqu’à 70 moulins à eau. Le mois dernier se tenait la monumentale fête de la soupe de poisson, la «halaszlé», une soupe cuite au chaudron, une fête qui accueille sur la place de l’Hôtel de ville, dite Place de la Ste Trinité, 20000 personnes y participent. Ce jour-là est également la fête des minorités, Baja est en effet une ville multiethnique où cohabitent harmonieusement serbes, croates, allemands, hongrois et tziganes.
 
 Vieille Drague appontée à Apatin
 

 
Mercredi 20 Août
Baja (H) - Apatin (Sr) (1401)
Après cette journée de repos, nous quittons Baja, nous sentons le halfmaster un peu triste, les 3 bateaux étaient devenus l’attraction du port, sa raison d’être. Nous voici à nouveau sur le Danube, il a pris 1 m cette nuit, une montée due aux fortes précipitations bavaroises. Paradoxalement nous ne gagnons rien en vitesse, par contre, nous slalomons entre les branches, troncs et bois. Ce jour est prévu pour être un « formality day » car nous quittons la Hongrie, donc l’espace européen et cela doit être enregistré. Notre première halte, obligatoire, est Mohacs, dernière ville Hongroise, lieu de la célèbre bataille de Mohacs, en 1526, où Louis II de Hongrie guerroya contre Soliman le Magnifique. Bréve guerre, brève vie car à 20 ans le jeune roi hongrois se noya en battant en retraite.
 
MOHACS - VILLE FRONTIERE
 
 

Mais où accoster, la douane n’a, évidemment, pas de ponton, l’unique ponton libre est «Vorboten» «Interdit». Nous nous rabattons sur l’embarcadère réservé aux paquebots mais là, un homme vient nous annoncer qu’il en est le gestionnaire, cela fera 12 €, à régler cash à son domicile et avant d’aller en douane. Oui, bien sûr, on acquiesce mais comme ma compréhension pour ce genre de racket n’est pas mon for, nous allons directement au poste de police. A voir les affiches d’antan, le bureau est nostalgique de la splendeur passé, 5 fonctionnaires regardent un match de basket, ce sont les JO. Le chef consent à se détacher de l’écran et vient remplir le formulaire-type, il va le photocopier sur un fax thermique en de multiples exemplaires, nous signons la liasse, il tamponne les feuilles une à une puis nous libère, nous abandonnons les supporters à leur match survolté. Nous poursuivons notre démarche par la police fluviale, nous les trouvons dans un bâtiment mitoyen, le lieu semble vide, mais ô surprise, à l’étage un fonctionnaire est de faction, seul, studieux. Mais sa connaissance informatique est récente, il met un bon quart d’heure à trouver le fichier idoine sur son ordinateur, le formulaire est identique à celui de la police des frontières, il l’imprime en deux exemplaires pour les remplir à la main, après signature et tampon, il nous demande d’aller nous enregistrer en douane, «No problem», cela tourne à un jeux de piste où, plus précisément, à un rallye administratif. Le bureau est situé en sortie de ville, dans un immeuble partiellement délabré. Aux douanes, nous sommes au niveau au-dessus, là, c’est le tennis qui domine, dans la pièce, les fonctionnaires sont assis chacun derrière leur bureau qui forment un U, et ils paraissent travailler entre les «sets». Manifestement, il y a un crescendo dans l’usage de l’outil informatique, nous franchissons un stade supplémentaire car l’agent en douane entre directement les informations sur l’ordinateur, lance l’impression, nous signons, il tamponne, c’est bon, tout est en règle pour quitter l’Union Européenne. Nous reprenons le fleuve, en omettant, bien sûr, de passer par la case «paiement du ponton».
« Formality day », vous disais-je. Vingt kilomètres plus loin il nous faut hisser le pavillon serbe et nous faire enregistrer à Bezdan (PK1425), une ville qui est, pour nous, fantôme. La rive est hostile, un seul point d’amarrage possible, une vieille barge repeinte à neuf. A peine appontés, un jeune quidam à nattes africaines, oreillette de téléphone clignotante et parlant un anglais impeccable, nous annonce, que le ponton n’est pas celui de la douane mais celui de son agence en douane, que ce ponton nous coûtera 10 €, que le capitaine est fort pris, que l’enregistrement près des services appropriés est compliqué, et que ses services, pardon ses émoluments, sont quasiment gratuits : 70 €. Ca tousse fort sur les bateaux, mais après conciliabule, la chaleur accablante nous contraint à accepter. Il conduit les deux vaillants capitaines à 3 ou 400 mètres, dans une construction décrépie des années 60, encore estampillée «Yougoslavia». Nous franchissons la double porte brisée et figée dans de vieux gravats, empruntons un couloir abandonné que le balai ne connaît plus depuis lurette, au bout se trouve une porte fermée, c’est la porte du capitaine. L’agent en douane veut visiblement mettre de la solennité à notre entrée, il se tient droit, se réajuste, frappe distinctement à la porte puis l’ouvre sans plus attendre pour nous introduire dans l’antre de l’autorité douanière. L’homme repose dans un fauteuil d’antan, en bois, il nous tourne le dos, le sous-main lui sert de sous-pied, une télé hors d’âge dégueule une mauvaise série américaine, affreusement doublée. La pièce est sommairement meublée, près de la porte, le lit métallique de permanence avec couverture au carré (une manie militaire), une chaise défoncée qui tient lieu de chevet au téléphone d’astreinte, un bureau de bois en attente de réforme et, trônant à côté, sur une desserte : un ordinateur « Dell » flambant neuf. Quelques secondes nous suffisent pour comprendre que l’heure est mal choisie. Nous arrivons au moment sensible où l’attention du chef suprême hésite entre l’écran TV et le sommeil, le cerveau n’avait pas envisagé une troisième voie, celle d’être dérangé. L’homme hésite, puis délivre le bureau de ses deux pieds, bascule en avant son corps avachi et pivote, le fauteuil, quant à lui, reste dans sa position normale, c’est-à-dire allongée, c’est ce que l’on appelle : la mémoire de l’objet. L’homme d’une cinquante d’année semble exténué, sa main plonge lentement dans le sous-main d’où elle sort une feuille vierge ; la tête figée sur la page blanche, il dessine méticuleusement un grand cercle puis joint ses mains au milieu de son œuvre, lève la tête et nous annonce, en mauvais allemand, que cela va être très compliqué, donc forcément très long. Notre intermédiaire s’entretient avec lui, en messe basse, une dizaine de secondes, puis nous informe que le capitaine va user de tous ses pouvoirs pour que cela aille vite. A sa demande, nous présentons papiers du bateau et passeports, curieusement notre crew-list ne l’intéresse pas… Il se met alors à déchiffrer signe par signe notre alphabet, puis renonce, change de bureau, de siège, et appuie sur le « On » de son « Dell ». Le temps s’est arrêté. Une voiture de police américaine hurle, l’ordinateur fait son scan, un coup de feu claque, une voiture fait des tonneaux puis explose, l’écran de travail apparaît, la recherche du dossier ad-hoc peut débuter, elle est longue et fastidieuse mais le capitaine est tenace, un tramway passe puis de nombreuses voitures de police, sirène hurlante arrivent, l’inspecteur déboule avec sa Chevrolet et discutent avec les policiers devant la voiture en feux, il finit par trouver le formulaire à remplir. Une à une, entre deux coups d’œil au feuilleton, les cases du formulaire se noircissent. De loin je remarque qu’il ne fait que recopier le passeport, l’ordre et le sens des lettres lui sont indifférents, notre état-civil en prend un coup. A sa demande, nous signons un texte en cyrillique, totalement incompréhensible puis nous demande d’aller attendre dans le bureau de l’agent. Celui-ci s’était dans l’intervalle tout bonnement installé dans le siège du capitaine, avait ouvert un tiroir, lui avait taxé une cigarette et fumait. A ce moment, une question m’oppresse, qui est maître des lieux. Qu’importe, nous nous plions à la demande du représentant légitime de l’Etat, nous le saluons et le laissons à sa série TV. Nous suivons l’agent, retraversons le couloir délabré, à l’autre extrémité, une porte flambant neuve ouvre sur un vaste et clair bureau, les murs sont tapissés d’un papier très clean et percés de vastes baies à double vitrage, le sol est un chic parquet flottant, le mobilier est très branché et chacun des 3 bureaux est équipé d’un ordinateur dernier cri. Le lieu comprend aussi canapés, table basse, climatiseur, machine à café design et fontaine à eau. Nous avons changé d’ère et nous attendons, enfoncés dans les canapés, un bon quart d’heure que notre agent réapparaisse avec nos papiers. Il est accompagné de deux sbires gradés, un douanier et un policier, ils veulent contrôler nos bateaux.
 
LE DOUANIER AVEC CODE BARRE
 
 
 
Si le jeune policier ne marque aucun zèle et préfère rester sur le pont arrière, le douanier, à qui, on ne cache rien, me demande d’ouvrir le compartiment moteur mais il a les pieds, il se ravise, ouvre la sacoche d’un ordinateur avant de repérer la boîte de crayons, il en extrait le plus clinquant, le met dans sa poche en lançant fièrement « Tankiou », je l’informe par gestes que celui-ci ne marche plus, il l’essaie en vain, s’en offusque mais remarque que le jeune policier suit son manège par le hublot, il quitte précipitamment le bateau sans plus de commentaire. C’est bon, tout est ok, nous pouvons entrer en Serbie… Que deviendront ces gardiens quand la Serbie fera partie de l’Europe ?
 
ÉGLISE D'APATIN
 
 

En milieu d’après-midi, nous découvrons, au loin, la superbe église à dômes d’Apatin, elle veille sur le Danube et marque l’entrée du port. La halte n’est pas celle décrite par nos prédécesseurs car c’est un port tout neuf qui s’offre à nous. Après notre amarrage et la sieste, nous allons faire un tour de la ville. Apatin, forte de 40 000 habitants, était jadis peuplée quasi exclusivement d’émigrés allemands. Un peu le pendant de Baja, la ville est au contact de la Croatie et de la Hongrie et tire de cette position un certain avantage économique en étant le principal port fluvial de la région. Là aussi, la coexistence des Serbes, Croates, Hongrois, Tziganes et autres minorités, rassure et donne lieu à de nombreuses festivités. Les maisons particulières, typiques de Voïvodine, que l'on peut voir ici, ne manquent pas de simplicité et de charme, elles portent curieusement une plaque émaillée avec numéro et nom de la rue. Apatin a connu un essor grâce à l’industrie : construction navale, cimenterie et vêtements, la ville est surtout renommée dans le pays pour sa fabrique de l’excellente bière blonde « Jelen Pivo » qui a pour symbole une tête de cerf, il faut dire que la région est riche en forêts et en gibier. En fin d’après-midi, alors que règne le silence, nous serons surpris d’entendre puis de voir un avion d’avant-guerre faire d’incessants allers-retours en rase-mottes pour épandre de l’anti-moustique, sans plus de précaution… Tous aux abris.
 
 
 
LE NOUVEAU PORT
 
 

Publié à 08:19, le 16/10/2008, Wien
Mots clefs : eztergomapatinRomar1danubeFleuvenavigation

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