Une Transeuropéenne

En route pour le Castella au détroit de Messine

Comme la météo s‘améliore, nous ne moisirons pas ici à agiter la poussière du temps et à analyser les faits et gestes de notre gardien, l'anachorète de Crotone, nous saisissons la première opportunité pour contourner la botte secrète du cap Colonna surmonté des ruines de l'ancien temple d'Héra Lacinia dont il ne reste qu'une colonne sur les 48 initiales.
La navigation matinale est exquise, c'est une journée d'après tempête, pleine de lumière et de fraicheur, la mer s'est totalement assoupie, seules quelques ridules font frissonner sa surface étale. En arrière plan sur le continent les éoliennes sont statiques, aujourd'hui il n'y aura pas d'argent blanchi. Il nous faut prendre très au large car le cap est classé parc naturel, il est protégé et étroitement surveillé, la navigation y est prohibée. La pointe est magnifique, sauvage, authentique... Malheureusement quelques miles plus loin, l'espace n'est plus classé et la cote s'est faite maladive, l'horizon est salement abîmé, çà et là est défigurées par des bâtisses inachevées, balafrée de constructions délabrées, à moitié écroulées, rongée par un béton corrompu et vicié les plages jonchées de carcasses désossées, léprosées les plages sont souillées de détritus, de Tas d'ordure lancés au visage de l'humanité,. N'oublions pas qu'en ce pays la laideur cotoie la beauté, la richesse côtoie la pauvreté, la rudesse cotoie la douceur et le tragique cotoie l'espérance.

C'est dans ce melting-pot de paysages déchirés que le cap Rizzuto nous ouvre comme un rideau de théâtre italien le décor de la baie du Castella. Magnifique, la magie opère pour qui arrive en bateau ; flottante dans l'azur, évanescente dans la chaleur montante, émergente des abysses, la forteresse du Castella est là, immobile, posée sur une langue de terre, sur le fil de l'horizon. Elle concentre tant les regards que l'on en oublie notre destination, le port. Son entrée est discrète, dissimulée dans des falaises finement dentelées et subtilement scarifiées. Creusée dans une roche friable, très bien protégé par un double bassin, la marina nous réserve un accueil particulièrement chaleureux, ce qui confirme que nous sommes bien dans le pays des contraires. Entre bassin et mer, la promenade se fait sur des passerelles surplombant des fouilles archéologiques, nous survolons l'histoire. Le contrastre est là aussi saisissant, la gestion du port est communale et le capitaine est tout sourire dehors, son anglais nous permet de communiquer, le paiement à un prix tout à fait convenable se fait exclusivement par carte bancaire après édition d'une facture, s'excusant même que le port n'ait pas le wifi. Sur son écran, il nous livre les derniers avis météo puis nous déroule l'histoire locale et de multiples informations pratiques... changement de lieu, changement de compétences.

L'origine du Castella : Hannibal de retour d'Afrique fit construire une tour de guet que plus tard les Angevins transformèrent en château, pris par les Aragonnais au XVé ceux-ci le renforcèrent par une solide forteresse pour se protéger des ottomans. Pour qui connaît les chateaux de Charles X il est aisé de reconnaître que certaines tours sont bien angevines, d'ailleurs l'une en porte le nom « la tour des angevins »... mais ici personne ne sait pourquoi ? heureusement que les pierres unies ont de la mémoire.


Roccella Ionica
Situé sous la voute plantaire italienne, Roccela Ionica, était une marina en péril, tout partait à vau l'eau, avant que la commune n'en reprenne la gestion, mais il va falloir de l'argent et du temps pour qu'elle retrouve un peu de splendeur et d'efficacité. Hier, nous sommes restés à l'anneau, le journée n'a été qu'un long d'orage, 24 heures non stop d'éclairs et de tonnerre avec d'impressionnantes trombes d'eau, un temps à ne pas mettre une voile dehors. Ce matin dans le port les bateaux défaillants de pompe de cale se repèrent aisément, ils ont pris du bord et penchent dangereusement, le vent qui a supplanté la pluie pourrait bien être fatal à quelques uns, aussi cela s'active lentement sur les pontons pour palier au naufrage.
Exercice du jour : trouver du Gazoil car les 2 pompes du port sont hors service ???
Là encore c'est du surréalisme italien, nous avons demandé aux autorités où nous en procurer. Ceux-ci nous donnent trois téléphones : aucun ne livre sous 1000 litres. Je n'ai besoin que de 400 litres et nos voisins champenois de 100 litres, sur la tristement célèbre 106 (route de la mort) nous trouvons un pompiste prêt à nous livrer, il en informe les Carabinieri , verdict : Impossible, ni son véhicule ni lui-même ne sont agréés pour rentrer dans la marina... Conclusion : nous ferons discrétement plusieurs tours avec des jerricans pour approvisionner les deux bateaux.
Après cet effort, il nous faut nous restaurer, il convient de citer deux tables, tout d'abord celle de la pizzeria qui sert une délicieuse pizza au mètre et le Ristorante Exclusive situé à 2 km sur la SS106 en direction de Roccella, appréciation : toute l'excellence gastronomique Calabraise en 6 plats, un service irréprochable et un prix fort abordable... pour conclure on vous offre gracieusement une roulante assortie d'une noria de « grappa », service à volonté... "mamma mia "...

Reggio di Calabria
Aujourd'hui nous contournons la pointe de la botte. Là bas, devant nous, majestueux, sur sa terre de Sicile l'Etna en impose, il n'y a que lui. Il restera notre horizon une grande partie de la journée, jusqu'à l'ultime revirement pour prendre plein nord et nous engager dans le détroit de Messine entre Saline Jonece et Taormina. Le détroit est un intense lieu de passage, entre Sicile et continent. Au loin nous discernons déjà Reggio de Calabre d'où sortent à vive allure de nombreux ferries.
Comme le port de plaisance est complet nous entrons dans le vaste port commercial que personne ne semble vraiment gérer, c'est un grand fourre tout, marine de commerce, ferries, vedettes garde-côtes. Les autorités portuaires nous donne l'autorisation d'accoster sur un quai mais en porte à faux sur deux gros tampons pour cargos. Le sinistre quai industriel n'invite pas à la rêverie, d'étranges erres vont et viennent, des ferries entrent et sortent.. En fin d'après-midi, pour pimenter la journée nous aurons droit à un contrôle douanier en bonne et due forme, une demi-heure de formalités, nous étions tout désignés pour un exercice pratique car ici est hébergée l'école des costs-guards.
Au matin, quelques coups à la coque, surprise, c'est un chauffeur de taxi qui vient nous offrir des croissants, c'est le célébrissime Stefano, le chauffeur de taxi soigne sa réputation, il fait une tournée des bateaux de plaisance avec son taxi dont le coffre est une annexe alimentaire spécialisée en produits locaux, une affaire de famille (Père, mère, cousins, cousines, amis, tous sont producteurs), nous prendrons, une demi tome de fromage de Calabre, un jambon et 12 bouteilles de vin du pays, certes après dégustation mais avant le café croissant.

Le détroit de Messine
Aujourd'hui, c'est un jour symbolique, nous allons franchir le détroit de Messine, entre Sicile et continent, bras de jonction entre Mer Ionienne et Mer Tyrrhénienne, long de 33 Km et large de 16 à 3 km seulement entre Charybde et Scylla c'est à dire entre Capo Pellaro en Sicile et Torre Cavallo près de Scilla en Calabre.
Dans le rideau que forment les incessantes traversées des ferries une fenêtre nous laisse le temps de prendre un peu de large. A babord, Messine, adossée au contrefort des monts Péloritains que dominent de fines crêtes et le mont Dinamare, ce haut lieu de passage des migrations avifaunes en Europe, s'étale lascivement sur des kilomètres... mais du paysage faisons fi car la navigation est dense et le courant tout autant, c'est bien lui qui nous a dicté l'heure de départ. Nous arrivons au droit de reggio di Calabria et de Messina, Romar 1 file allègrement à 15 nœuds, pour lui peu sujet à tant de vélocité c'est tout simplement impressionnant. Mais déjà nous apercevons à ½ mile les premières marmites qui bouillonnent, tourbillonnent, s'entortillonnent, brassent, écument, nous voilà, dans le plus fascinant et le plus mythique point de la méditerranée, toutes les forces de la nature semblent ici réunies, sorties des entrailles de la mer, derrière nous l'Etna au repos doté d'une corolle de nuages, devant nous le Stromboli en activité avec ses volutes de fumées, mais là entre deux, entre Scylla, qui déchire et Charybde qui attire pour mieux engloutir... le moment est fort, un brin hallucinant. Si le cœur du chaudron, le maelstrom est franchi, le bateau semble retenu par des forces occultes, maléfiques, qui sait peut-être divines ? Romar1 n'avance plus qu'à un petit nœud... et c'est lentement, très lentement qu'il s'estirpe de cette gangue invisible, de cette zone de perdition, et ce, pour franchir la ligne symbolique entre la Sicile et la Calabre, cette ligne qui forme le tracé du futur pont qui doit arrimer l'île au Continent. Les plans sont prêts, les appels d'offre achevés et les différentes branches de la Mafia d'accord pour rafler la mise. Mais le gouvernement repousse sans cesse le projet, peut-être aux calendes grecques. Comme les mafiosi gèrent un grand nombre de cimenteries, il y a fort à parier que les piles serviraient de mausolées à de nombreux cadavres...

Oui mais pourquoi cette zone maritime est-elle si particulière ? Ce phénomène est dû à des convergences océanographiques, c'est à dire à des masses d'eau et des courants marins confrontées au profil très particulier du fond. La méditerranée est quasiment une mer fermée avec deux très faibles marées et un faible marnage (30 à 40 cm), si la largeur de ce détroit passe de 16 à 3 km, la profondeur du détroit passe de 800 m à 72 m entre Pellaro (Reggio de Calabre) et Villa San Giovanni, une impressionnante muraille immergée, cette falaise subaquatique fait office de goulot et selon le sens des marées forme un monumental barrage ou une gigantesque cascade sous-marine d'où d'invraisemblables remous et la légende homérique qui en est sortie.

 


Publié à 17:31, le 15/09/2011, Reggio de Calabre
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